Pages des libraires, n° 70, juin à août 2001
Un homme désespéré par la disparition de sa compagne vient se recueillir sur la côte bretonne. Plus loin, après dix années passées en prison, un autre homme s’évade, avide de revoir la femme aimée l’espace d’une nuit. Deux hommes, deux nouvelles. Chacune d’elles s’ouvre sur une froide scène de fusillade. Le narrateur de La Complainte oubliée est embarqué malgré lui dans les ténèbres d’une histoire remontant à la Seconde Guerre mondiale. La Mort en dédicace raconte la folle cavale d’un homme victime d’une machination. Avec le sens du détail qui le caractérise et son goût immodéré pour la dénonciation des affaires « qui dérangent », Didier Daeninckx nous offre deux récits courts dont les chutes, par le côté tout à la fois atroce et absurde de ce qu’elles révèlent, laissent le temps en suspens, comme un doigt qui n’en finit pas d’appuyer sur la détente, avec un petit goût amer en guise de non-fin.
Le Journal du dimanche, 10 juin 2001 Noirs et bien teigneux par Christian Sauvage
P’tit coup d’blues ? Envie de vacances ? Plus rien à lire ? Offrez-vous donc quelques lignes d’un bon polar ; le remède est radical. À côté de la grosse cavalerie (Grisham, P.D. James, Connelly, Comwell et autres Higgins Clark), quelques petits livres musclés, noueux comme un coup de trique, teigneux aussi, bien teigneux. Deux Noires et un jaune. Traiter Didier Daeninckx de « jaune » n’est pas à recommander. Avec son air de mousquetaire anar, il en a déquillé pour moins que ça. Non, Daeninckx, qui pratique d’habitude un polar engagé comme d’autres font de la chanson du même nom, publie chaque année des petits livres, de grosses nouvelles, chez Verdier, éditeur de qualité, sous des couvertures bouton-d’or. Jaunes, quoi. Après – pour ne citer que les derniers – Cannibale (1998), superbe évocation de la venue (contrainte et forcée) de Kanaks à l’exposition coloniale à Paris en 1931, La Repentie (1999) et Le Dernier Guérillero (2000), souvenirs de la queue de la comète gauchiste, du temps où Lionel s’appelait « Michel », voici La Mort en dédicace. Deux nouvelles ici, dont la dernière, qui donne le titre au recueil, vous coupera le souffle au final. S’il s’agit encore d’une dérive gauchiste, la première nouvelle, elle, prend des allures de « Fantasia chez les Breizh Atao », ces quelques Bretons qui par amour de la Bretagne ont accueilli avec trop d’égards l’occupant allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. En 56 pages, Daeninckx vous ficelle une véritable histoire policière (sans flics mais avec douaniers). De la belle ouvrage.
Point de vue, 6 juin 2001 par Xavier Houssin
Juste deux nouvelles dans ce tout petit livre. Deux nouvelles qui oscillent entre le fait divers et l’Histoire. Oui, avec un grand H, même si on tend parfois à éviter de se souvenir de certains moments gênants. C’est un vieux marin qu’on empêche de chanter quelques couplets en breton dans un bar et que l’on retrouve noyé le lendemain. C’est un tueur de policiers en cavale confronté à un amour mortel. Avec Didier Daenninckx, tout se boucle. Étrangement. Jeu de miroirs et de ressemblances. Colin-maillard d’une littérature jamais bien loin de la réalité…
Le Soir, 19 mai 2001 Didier Daeninckx, le traque-mémoire par Pascale Haubruge
Didier Daeninckx est de ceux qui n’hésitent pas à voir le mal à leur porte. Plutôt que de planter bien loin ses intrigues avec morts, il se plaît à les situer dans son pays, la France. Il en va ainsi des deux nouvelles de sa plume qui viennent de paraître en un recueil. La Complainte oubliée, la première, se passe en Bretagne. Un amoureux blessé y marche sur les traces de sa compagne décédée. Il erre sur les plages, mais aussi dans les tavernes. Dans l’une d’elles, un soir, il entend un vieil homme ivre chanter. Le lendemain, l’homme est retrouvé mort. Et si des indices expliquant la mort du vieux se trouvaient dans la rengaine ancestrale qu’il a chantée ? Le triste touriste enquête. Il se retrouve vite pris au piège de ses curiosités. Le lecteur le cueille au bout de l’impasse dans laquelle il s’est fourré... Parviendra-t-il à se tirer des griffes des ceux dont il a percé les sales secrets ? Le narrateur de La Mort en dédicace, la deuxième nouvelle, n’est guère mieux loti. Échappé de prison, il cherche à remonter jusqu’à celle, si belle, à qui était dédicacé ce fameux livre qui... C’est pour le moins alambiqué, mais Daeninckx s’arrange pour qu’on suive tout de même le fil de son récit. Écrites avec humour, les deux nouvelles ont de quoi nourrir les habitués de l’auteur. Il y traque comme de coutume, au fil de suspenses noirs, les mémoires politique et sociale françaises.
Livres Hebdo, 20 avril 2001, Bref, c’est Daeninckx par Jean-Maurice de Montremy
Un vieux marin breton qu’on assassine, un gentil lycéen condamné à perpète par amour. L’auteur de polars revient avec deux courtes nouvelles. Le « cocktail maison » marche à merveille. Le nouveau « petit Verdier » de Daeninckx compte deux nouvelles pour moins de cent pages. Avec, toujours bien dosé, le cocktail maison : un homme va mourir, il se souvient. Il va mourir parce qu’il a été naïf dans un monde cynique. Il s’est laissé prendre malgré lui par les rouages mafieux. Et c’est la politique, en fin de compte, qui fait tourner la machine. Mais avant que le narrateur ne trouve la clé de l’énigme – et donc sa mort –, chaque récit fait le plein d’images, comme si le suspense et la grogne de gauche n’étaient, eux-mêmes, qu’un élément du décor. La Complainte oubliée, une soixantaine de pages, est l’un des textes les plus poétiques de Daeninckx. Un soir, dans une auberge bretonne, le narrateur assiste à l’éviction bizarre d’un vieux chanteur, qu’on retrouve mort. Malheureusement, le vieux chantait sa complainte – chiffrée – en breton. Il faut donc, à notre Parisien, reconstituer le texte, puis en déchiffrer les allusions. Tout renvoie aux patrons du centre de thalassothérapie où il loge et à un réseau de septuagénaires dont le passé plonge jusqu’aux heures noires de la collaboration, quand certains indépendantistes pactisaient avec les SS. Le temps de reconstituer le puzzle (et d’être abattu en posant la dernière pièce), l’enquêteur parcourt les Côtes-d’Armor et le Finistère, avec de superbes descriptions qui semblent l’un des moteurs du récit, dont on apprécie également la documentation historique. La Mort en dédicace, plus court, donne son titre au recueil. Daeninckx y retrouve la banlieue parisienne, maintenant en restructuration, mais la raconte au passé, du temps des manifestations de jeunes contre le gouvernement Balladur (souvenez-vous, le grand questionnaire national, etc.). Un lycéen gentiment politisé devient casseur, puis braqueur pour l’amour d’une Fiona en pantalon noir et pull rouge. Assassin de deux policiers, condamné à perpète, il s’évade – dix ans plus tard – pour retrouver sa Fiona. Cavale et souvenirs s’unissent pour faire revivre un Paris qui commence à disparaître. Mais voilà : Fiona lisait trop Jacques Mesrine. Pas de doute : le bref sied à Daeninckx. |