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  Déliement

  Françoise Asso

  112 pages
14,80 €
ISBN : 2-86432-126-2

Résumé

     Un récit mille fois répété ; des tentatives vaines pour sortir d’un malaise dont on ne sait s’il est réel et combien réel il est, en appliquant deux thérapies qui semblent s’opposer ; l’impossibilité de ramasser en un seul geste parlant une image de soi qui tienne sur un miroir ou sur une page ; un questionnement où est en jeu ce que peut être une description de la jalousie : voilà quelques-uns des thèmes qui composent l’essence de ces histoires.
     Ce qui les lie en un ensemble unique, c’est cette capacité diabolique, qui est le don de Françoise Asso et qui en fait une puissance créatrice, de nous offrir des paroles tout à fait nouvelles pour dire des choses que nous croyons connaître ; les sentiments et les modes qui les content tracent un écart profond et dangereux entre la réalité qui les fait naître et le réel qui inlassablement les travaille. Ainsi, « ce qui est terrible dans la jalousie... », c’est le silence cuivré qui garde l’écho des mots glissants et poisseux, de mots qui durcissent et ne passent plus ; tandis que l’envers de la jalousie tiendrait dans un langage constitué uniquement d’harmoniques dont on ne percevrait que le flottement, ou quelques points lumineux reliés entre eux qui ne cessent de se transformer en grouillements.
     L’écriture est ici comme un état liquide qui se glisse subrepticement entre les failles de tous les discours convenus et recrée une langue nouvelle où l’esprit se meut dans les plis et les replis d’une casuistique baroque et la lettre dans la plus grande pureté classique.



Extrait du texte

     Il y a dans mon histoire des trous qui m’attirent, des blancs qui m’aveuglent, des temps morts, ou plutôt il y a, dans ce que j’appelle mon histoire, des vides trompeurs dans lesquels elle se fait et se défait, et si rapidement que le temps d’énoncer une vérité suffit à la ruiner ou, pire encore, à l’altérer, comme si j’étais trop lent pour ma vie, comme si, en retard toujours d’une mesure, d’un mouvement, je ne la rassemblais que lorsqu’elle est sur le point de s’effilocher – ce qui suppose que, dans les moments de stase, je ne dise rien, alors qu’il serait si simple de profiter de ces moments-là pour dire qui je suis, où je suis, dans quel état, sous quelle forme. Ce que j’appelle mon histoire, et parfois ma vie – cette déplorable absence de rigueur tend à pallier l’incertitude où je suis de mon statut réel par un flottement terminologique –, a pris ces derniers temps une allure singulière en se limitant à trois points, que je crois reliés entre eux d’un crayon très fin ; peut-être est-ce mon goût des figures qui me fait voir ou dessiner moi-même les côtés de mon histoire triangulaire, mais des trois points eux-mêmes, l’histoire de ma parole, l’histoire de mon regard sur elle, l’histoire de son regard sur moi, je suis certain, ainsi que de leur fixité comme points-idées, et de leur mouvance comme points-masses, car le point c’est, bien sûr, ce qui de loin scintille, signe de surface, de profondeur, de volume et de bruit, fiché vibrant dans l’œil, et susceptible de déplacements infinis, quoique toujours dans l’œil qui, sans doute, avec lui va trembler un peu plus loin. Et les vides qui se creusent ici ou là, à l’endroit même où le point vibrait il n’y a qu’un instant, sont comme de vertigineuses échappées où l’histoire se tapit pour m’attendre ; non qu’il y ait une histoire des surfaces et une histoire des profondeurs, celle-ci puissante à la mesure de l’ombre où elle se relègue, mais c’est là que l’histoire se fait et se défait, là qu’elle se prendrait pour qui voudrait la raconter, là qu’elle se refuse aussi à qui veut la saisir en son vrai commencement. Je hausse épaules et sourcils à me surprendre à penser en ces termes – ne parvenant pas à décider ce qui prévaut en moi de l’agacement et de la surprise, je fais les deux signes simultanément, en m’y reprenant à plusieurs fois.



Extraits de presse

     Silence des mots
     par Hugo Marsan, Gai pied Hebdo

     Françoise Asso écrit l’envers de la vie, autant dire l’essentiel de « la traversée des apparences ». Si nous faisons référence à Virginia Woolf, c’est que Françoise Asso est un écrivain rare, d’emblée du côté des grands. Dans les quatre textes de Déliement, elle traduit le discours secret qui double nos comportements. Un monologue qui recueillerait tout le non-dit du dialogue. Les mots remplissent le vide, codifient le réel pour le rendre visible. L’autre reste emmuré dans une loghorrée qui n’est que le paroxysme du silence. Françoise Asso (on pense à Nathalie Sarraute aussi) réussit à décrire le cheminement souterrain de la parole, cette matière précieuse qui se détruit à l’air libre. C’est donc aussi la quête du « temps perdu », ce que développe Proust « entre les actes », l’obsession de l’homme qui veut définir son absence au monde. Il est fait d’ailleurs allusion à Proust que nous imaginons cerné par cette phrase de Observations, le deuxième récit : « ...il était exactement quelqu’un autour de qui tout se trouve atteint de quelque chose qui ressemble à la mort. »
     Mais Françoise Asso sait que nous penserons immanquablement à l’auteur de La Recherche. Elle nous signale sa connivence d’un clin d’œil malicieux : Divertissement thérapeutique se joue d’un écrivain qui s’approprierait les manies de Proust dans l’espoir d’en posséder le génie mais se demanderait bientôt s’il n’est pas son fantôme ou sa réincarnation. Ceci pour désamorcer le piège de chercher des références à Françoise Asso, désarçonnés que nous sommes toujours par l’insolite et le talent.
     L’écrivain explore la zone cachée de la fiction. Déliement rend compte de la jalousie, celle, inconsolable, qui souligne que nous ne savons jamais pourquoi l’autre nous quitte. Elle raconte une liaison qui meurt quand rien n’est encore dit en surface mais que tout déjà bascule et devient souvenir. Chacun en épie les signes avant-coureurs. Le narrateur, qui est spectateur et acteur, au plus cruel de l’enjeu, tente le double travail de deuil qui consiste à perdre non seulement l’amour mais aussi – acte plus complexe et terrifiant – la mémoire du bonheur.
     La beauté de cette histoire est de montrer la douleur d’une rupture, par réfraction, à travers un témoin inerte, Marie (seul personnage nommé), qui absorbe, le temps d’un week-end, la détresse du couple. Déliement est un texte bouleversant et redoutable, le négatif lumineux d’une affaire ordinaire qui se trame dans le silence.

Hugo Marsan, Gai pied Hebdo, 23 mai 1991.

 

     Les pages de Françoise Asso ont la beauté du diable ; au-delà des récits dont on peut esquisser vaguement ce qui leur confère cette allure de profonde mise en suspens, se dessinent des phrases plongées dans des géométries parfaites, l’une à la suite de l’autre, dans des situations faussement binaires ou trinaires, mais qui ne sont, chaque fois, qu’un puissant reflet diapré du moi, un ramage continu et inépuisable de la pensée, où ce qui fait force n’est pas seulement tout un art de la digression, mais, bien plus, une manière de penser librement la transgression.
     Écriture surprenante, où ne s’affirme pas qu’un simple goût pour les mots – comme on dirait quelque chose de naturel –, mais la violence latente de cet ensemble de choses auxquelles on n’a jamais pensé. Il y a, dans ces géométries, toute une science des dosages qui nous accule constamment à quelque chose de mystérieux et profond. C’est lisse et poli et ça travaille pourtant sournoisement – elle dit elle-même : dans les trous et les traces –, dans ce qu’elle éparpille et file, soubresauts et crêpures avec des plis de l’écriture, autant d’écarts qui façonnent notre oreille, modulent en nous une voix secrète, un parler des yeux dont, du coup, nous aimerions qu’il eût été toujours le nôtre. Une langue qui, sans oublier les vertus du factuel ou les effets du réel, nous embrasse dans l’ambiguïté de ses timbres classiques et de sa démarche baroque ; qui nous encercle de son laconisme vibrant, plein de malices, brodé de cruautés qui trament une nécessité, celle, entre autres, d’ôter des mots pour un plus-dire. Et dans ces digressions géométriques de la pensée résonne l’écho d’un humour gai dont la manifestation confère aux phrases une joie qui sait recouvrir le travail sourd de nos petites angoisses.

     Jean-Paul Manganaro, La Quinzaine littéraire, juin 1991.