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  La Demande

  Michèle Desbordes

  Prix du roman France-Télévision
Prix du jury Jean Giono
Prix des auditeurs de la RTBF
Histoire

  128 pages
11,50 €
ISBN : 2-86432-303-6

Résumé

     À la fin de sa vie, sur l’invitation du roi de France, un maître italien, peintre et architecte, quitte son pays. Accompagné de ses élèves, il fait le long voyage jusqu’à la Loire où il aura sa demeure.
     On lui donne une servante.
     La relation de cette rencontre, en vérité bouleversante, impossible à cerner dans une formule, est le cœur du roman servi par la prose tendue, insidieuse et dense de Michèle Desbordes qui porte – magistralement – le récit jusqu’à son point d’orgue : la demande.



Extrait du texte

     Il la regardait comme on regarde ce que l’on découvre, sans faveur ni complaisance. Aux derniers jours du printemps elle dut prendre l’habitude du regard sur elle, se dire que le maître pouvait observer le serviteur comme il observait un arbre ou une couleur de ciel, un cadavre dans un fossé, parfois les choses les plus inattendues tranquillement et sans histoires devenaient si banales et ordinaires que si elles venaient à manquer la vie en était encore plus difficile, quand il se détournait elle le remarquait, puis l’air de rien se détournait à son tour. Il parlait des habitudes, de ce qui commençait et de ce qui finissait.
     Il dessinait un visage, ni homme ni femme ni enfant, cherchait dans les cartons d’anciens dessins, le regard clair sous la paupière transparente, l’amas de boucles, recommençait, comparait, en Italie ils avaient parlé de l’ange, des délicatesses de fleur meurtrie à peine éclose, du creux du cerne sur la joue, cette impression de chaleur, de peau brûlante, l’émotion, le plaisir, comment savoir, tout parfois avait été si magnifique.



Extraits de presse

La Provence, 31 octobre 1999,
par Edmonde Charles-Roux,
La Demande – puisque tel est le titre du livre – dans son immense simplicité est poignante. Jusqu’au bout, la servante, telle que nous l’avons vue souvent au détour de maints tableaux, dans des clairs-obscurs où se détache la blancheur d’une guimpe ou d’une coiffe, la servante jusqu’au bout se voulait utile. Et jusqu’au bout, l’histoire racontée sans rupture de ton ni racolage, ni clin d’œil, réussit à émouvoir.

The economist, 19 juin 1999
Serenity is the mood that pervades La Demande (The request) by Michèle Desbordes. Set in 16th-century France, it tells of an unexpected encounter between a maidservant and an unnamed Italian painter – possibly Leonardo da Vinci, who was summoned to France by François I and died near Amboise. Ms Desbordes’s painter has also left his country and knows he will die during his last exile. Bidden by the French king to bring him “the certainty of beauty”, the painter is given a servant and a mansion on the banks of the Loire. There is a Jamesian tension in this relationship made of silent looks and hushed secrets. His detached gaze has the light melancholy of someone who has accepted death and is still curious, yet aware of his ebbing creative talents. Her enigmatic smile hovers between resignation and contentment ; in the maid’s endless repetition of household chores are vested all the hardships of a humble life. The narrative culminates in her asking to continue serving him after she dies, by offering her body for his anatomic sketches.
Ms Desbordes paints with words. Like the painter of her story, she renders “the invisible” on paper. Her suggestive and poetic writing captures the dense silence of two characters in the autumn of their lives, trying to love and learning to die. And time, punctuated only by the slow change of the seasons, becomes almost palpable : what the servant offers to the artist is time regained.
Ms Desbordes has received great critical acclaim and her novel was second favourite on the shortlist for the 1999 Livre Inter prize. “Read the book and spread the word”, urged a Le Monde columnist, Patrick Kechichian.

La Vie, 10 juin 1999,
par Élisabeth Nicolini
C’est un livre sans dialogue, sans noms, une histoire muette, où le silence unit une servante sans âge et un vieil homme. Michèle Desbordes écrit ce qu’ils ne se disent pas ou qu’ils semblent se dire, avec leurs yeux, avec leurs gestes, leurs attitudes. […] Pas de lyrisme dans cette histoire, mais une tension et un suspense savamment distillés avec la lenteur de la Loire, qui coule non loin. Texte épuré à l’extrême mais dense, chargé de vie, d’émotions. Écriture sobre, précise, même lorsqu’il s’agit de traquer la lumière des ciels changeants ou de décrire des paysages d’hiver. Michèle Desbordes est non seulement une orfèvre, ciseleuse de mots, mais elle réussit à évoquer avec beaucoup de sensibilité la dureté de la vie des pauvres gens de la campagne, le travail incessant, épuisant, le froid, la fatigue et aussi le temps qui s’écoule inexorablement, et les pensées qui l’accompagnent.

L’Humanité, 12 mars 1999,
par Jean-Claude Lebrun,
Cet art qui exalte l’humain
Michèle Desbordes avait jusqu’à présent publié un roman et un recueil de poèmes. Avec La Demande, elle situe très précisément son écriture aux confins du romanesque et de la poésie, pour nous offrir l’un des textes marquants de la présente période. Perfection de la langue et du style, sens de la perspective, beauté plastique des images, épaisseur humaine : autant de raisons qui font de cette lecture un moment de plaisir intense.
Évoquer le passé ne signifie pas forcément tourner le dos au présent. Avec La Demande Michèle Desbordes nous en offre la saisissante illustration. Voici en effet un récit qui nous transporte en pleine Renaissance, dans une demeure des bords de Loire, et qui ne cesse en même temps de nous renvoyer en écho ce qui peut donner prix aux choses humaines, d’hier et d’aujourd’hui. Un artiste âgé et une servante fatiguée par le labeur y tiennent une manière de dialogue muet et cependant d’une densité exceptionnelle. Des gestes, des regards, de menus signes donnés par les corps, l’application aux travaux respectifs, y emplissent leurs silences d’ondes multiples et incessantes. Pour tisser l’une des plus remarquables histoires qu’il soit donné ces temps-ci de lire.

Force et beauté d’une vision qui ne cesse de maintenir ce texte sur les plus grandes hauteurs.
L’artiste, à la fois peintre, sculpteur, architecte et ingénieur, est venu d’Italie avec ses élèves, répondant enfin aux invitations insistantes du roi de France. Il sait aussi que ce long voyage sera le dernier de sa vie : « Il avait toujours fallu partir chercher ailleurs de nouveaux maîtres. » Michèle Desbordes campe en l’espèce un alter ego de Léonard de Vinci. Un prologue relate l’épuisante chevauchée de Turin jusqu’à Lyon (« soixante et treize jours sur leurs chevaux dans la pluie et le froid des montagnes »), puis vers la Sologne et les bords de Loire. Et tout de suite s’imposent la force et la beauté d’une vision qui ne cesse de maintenir ce texte sur les plus grandes hauteurs. Tandis que dans ses bagages l’artiste tient serrés trois tableaux dont il ne se sépare plus, laissant derrière lui, sur une multitude de murs et de coupoles, dans autant d’églises et de palais, son œuvre immense, le voici donc s’avançant vers son dernier défi : transformer une campagne de France en une œuvre d’art, avec son château, ses terrasses, ses jardins et ses paysages domestiqués. Un projet grandiose, auquel il s’apprête à consacrer ses dernières forces. À cette ouverture dont on ne se lassera pas de souligner la justesse de touche et la splendeur d’ensemble, Michèle Desbordes offre alors une suite qui constitue son second tour de force et donne au livre sa véritable dimension humaniste. Certes le maître italien commence de mener à bien le grand œuvre pour lequel il a été convié à venir, mais son attention comme d’ailleurs le périmètre du récit, se resserre peu à peu autour d’une mince figure discrète, continûment affairée : la servante chargée de pourvoir aux besoins de la maisonnée. En fait une paysanne anciennement venue de tourbières proches, où règnent toujours la maladie, les fièvres et les tares congénitales. Un jour, ainsi que nombre de ses semblables elle « avait marché jusqu’au fleuve là où s’installaient les maîtres dans des demeures de pierre blanche. » Tout en finesse, Michèle Desbordes donne à cette figure d’abord dessinée en ombre, comme passée à l’estompe, une épaisseur telle qu’elle occupe bientôt l’horizon entier du récit. Sans le moindre effet de couleur locale ou d’exotisme historique. Seulement par la précision du regard, le sens de la matière et des formes. Les couleurs et la texture des vêtements, les gestes machinaux des mains, le dos fatigué qui se cambre, le corps se reposant un instant au coin de l’âtre ou requis par la préparation des repas, les lourds seaux rapportés du puits, qui courbent et alourdissent la silhouette, les bruits domestiques tard dans la nuit et tôt le matin... Un univers ici se recompose, dont parvient par bribes, dans une parole qui maintenant commence de se trouver, la somme des malheurs banals. Les « tristesses et les amertumes », enfouies « sous la patiente répétition des gestes de tous les jours », en une sorte d’« affirmation obstinée. » Tout cela comme perçu et enregistré par l’œil de l’artiste, quand, de plus en plus fréquemment, il se détache de ses carnets couverts de croquis, de détails architecturaux, de portraits, de dessins de mains. Car c’est dans la plus intime des proximités que l’art et la vie apparaissent ici représentés. Jusqu’à cette demande un jour faite par la servante, qui s’est à la longue installée dans une familiarité tacite avec son maître : qu’une fois la mort venue, son corps serve à une nouvelle étude d’écorché. Faute de se donner à cet homme célèbre, sans commune mesure avec son obscure personne, elle se donnera donc à son art. Michèle Desbordes suggère tout ce qui ici s’est noué, parvenant parfois à fugitivement percer, entre l’un et l’autre. Le premier redécouvrant dans le grand âge, par l’entremise de cette femme, des gestes et des attitudes, des couleurs et des formes, mais aussi des odeurs qui n’avaient en fait jamais cessé de l’accompagner, indéfectiblement liées au village natal, et plus encore à sa mère. Et mesurant désormais combien son art leur a été redevable. La seconde accédant, grâce à la présence de l’artiste, à la révélation d’elle-même. Entrevoyant en somme la possibilité d’une existence propre, en rupture avec le sentiment prédominant d’indifférenciation. La fin du récit, malgré son apparence – un trépas solitaire comme tant d’autres, sur un chemin de froidure et de vent –, peut se lire également comme un premier acte d’affiliation de soi : la servante avait décidé de s’éloigner quelques jours, afin d’accomplir un devoir sacré. Celle-ci disparue, il ne reste alors plus au maître qu’à prendre d’ultimes dispositions et se préparer à son tour au départ.
N’attendant plus que de voir se déployer un dernier « ciel bleu », qui rassemblera le souvenir des années italiennes – la jeunesse et l’âge mûr, les innombrables œuvres peintes – et celui de la silhouette frêle et volontaire, qui déjà certainement dans sa mémoire se découpe sur fond d’azur. L’image d’un accord final – entre deux êtres, entre l’art et la vie – en laquelle vient se cristalliser l’extrême subtilité de ce délicat récit.

Lyon capitale, 3 mars 1999
La Demande, second roman de Michèle Desbordes, est un événement littéraire. Un big-bang discret, un roman remarqué au sujet du silence.

L’Express, 18 février 1999
par Martine de Rabaudy
La tendresse entre un peintre de cour et une servante imaginée par Michèle Desbordes a la délicatesse d’un impromptu de Schubert.

La Quinzaine littéraire, 16 février 1999,
par Anne Thébaud,
Le temps retrouvé
S’il est une particularité des récits de Michèle Desbordes, c’est de rendre au temps sa densité. La destinée humaine se trouve prise dans les rets insensiblement resserrés d’une toile qui l’étrangle, la rend prisonnière d’un compte à rebours et d’atavismes contre lesquels il est vain de lutter. Les personnages sont également imprégnés du temps qu’il fait, le temps figurant cette fois-ci l’espace, la géographie d’une contrée, avec ses particularités météorologiques, sa lumière et son atmosphère. L’espace et le temps se conjuguent dans l’expression de la répétition, des habitudes, comme autrefois on ravaudait la toile.
À la fin de sa vie, sur l’invitation du roi de France, un maître italien, peintre et architecte, quitte son pays. Il est long le voyage qu’il accomplit, accompagné de ses élèves, jusqu’aux bords de Loire où on a choisi pour lui une demeure. Une femme sans âge les y attend pour les servir. C’est le printemps, le vieux maître n’en finit pas d’observer les jeux de lumière sur les eaux du fleuve, le bleu du ciel qu’il compare à ses souvenirs de Toscane. Il visite la région écrit des lettres et prend des notes, dessine, imagine des portiques, des jardins et des terrasses. On songe même à détourner les eaux du fleuve. La servante lave le linge, rapporte l’eau de la rivière, prépare les repas. Le soir, quand l’air fraîchit, elle allume le feu et s’installe près de la fenêtre où elle se tient sans rien dire. Elle et lui ne se connaissent pas, ne se parlent guère et pourtant s’apprivoisent, s’attardent dans la grande salle du bas. Quand l’un est parti, l’autre guette son retour. Les jours passent, les voyageurs apportent des nouvelles des guerres. Les saisons se font moins clémentes, des maladresses échappent, le sommeil déserte. Un élève repart en Italie, le vieux maître pose son carnet, ferme les yeux, entrevoit la fin des choses. Les tâches ordinaires varient à peine mais les gestes de la servante se font plus lents. Entre l’homme et la femme, il y aura quelques présents, des actes de bravoure en guise de confidences et la demande. C’est tout ce qui compte, l’un à l’autre liés par une seule parole, le silence et la fidélité de la mémoire.
Finalement, le temps ne fait guère de différence entre la vie du maître et celle de la servante : « des mois et des mois de travail, oui là-haut sous la voûte des églises, il tremblait sur son échafaudage, le soir le matin, de fatigue, de peur et d’angoisse, il tremblait jusqu’au dernier jour. C’est alors qu’achevée, plus qu’achevée, l’œuvre pâlissait, perdait lignes et couleurs, Christ et apôtres s’abîmaient dans la chaux poisseuse et la moiteur aigre des murs. Jean, Jacques, Simon et Judas, mêmes teintes incertaines, mêmes regards perdus, même fin des choses, il n’en resterait rien si ce n’est les couleurs délavées et les regards éteints, plus que morts, de vagues silhouettes aussi fantomatiques que celles qu’ils exhumaient des cités antiques enfouies sous les décombres. » À regarder la femme aller et venir, faire les mêmes gestes tous les jours, et ainsi attendre calmement la mort, le vieux maître réalise que rien d’autre n’a plus d’importance. La servante lui rend le temps de l’enfance, la présence d’une autre femme, de la première, la mère. La vie esquisse un retour aux origines.
Il faut saluer la justesse d’approche du quotidien, la réussite de ce récit à dire les choses simples de la vie. L’écriture de Michèle Desbordes, lente et sinueuse comme le cours de la Loire, exprime l’apparente insignifiance des jours ordinaires, la geste modeste qui inlassablement se répète depuis des générations. C’est au cœur de cette fausse immobilité que se cachent les désespérances silencieuses et le consentement à l’énigme du temps. En contrepoint, l’art témoigne des émotions, des instants tristes ou magnifique, « des délicatesses de fleur meurtrie à peine éclose, du creux du cerne sur la joue ».

Libération, 11 février 1999,
par Jean-Baptiste Harang,
La servante Tassine
Une histoire tissée de silence entre une servante et un maître italien du grand siècle :
La Demande de Michèle Desbordes.
Michèle Desbordes écrit du silence, du silence avec des mots. Elle dit des gens qui se taisent, elle dit les mots que ces gens ne se disent pas, elle dit ce qu’ils ont l’air de dire, ou plutôt ce que leur air dit, leur air, leurs yeux, leurs gestes lents, leurs postures immobiles. Elle dit les mots tus, ceux que les gens gardent pour eux. Ils ont le cœur gros sous la toile, mais on ne le voit pas battre, il respire l’air du dedans, il respire la lenteur, le bruissement des tempes. Une lenteur extrême, un temps mort, un temps mort-né, non pas mort, alenti, seulement alenti, comme la cognée des cœurs sous l’emprise du froid, comme s’épuisent les fleuves au lit soudain trop large, ils cachent leur puissance au fond de leurs eaux lourdes. La Loire. L’écriture de Michèle Desbordes est du temps à l’état pur, à l’état natif, comme on le dit de l’or, et des gens qui sont nés, bien nés ou mal nés, dont la valeur sait atteindre le nombre des années, du temps subi, assumé en attendant la mort. Ici, dans La Demande, ils sont deux, elle et lui, innommés, lui le maître, elle née servante, ils s’observent sans s’épier, ils échangent des regards, peu de mots, et partagent au-delà de leurs naissances dépareillées la modeste et précieuse dignité d’être nés, et le devoir de la porter jusqu’à l’ultime instant, celui où le temps que l’on s’est résigné à ne pas retenir s’arrête dans le silence du cœur. Éternel instant dans la mort retenu.
Lui est un maître italien, peintre, sculpteur, architecte et anatomiste, un peu Michel-Ange, beaucoup Léonard de Vinci. À l’invite du roi de France, il gagne les bords de Loire à cheval, entouré de ses élèves, pour dessiner des ponts, des châteaux, y finir ses travaux et ses jours (Léonard est mort au Clos-Lucé, près d’Amboise, en 1519, François Ier régnait depuis cinq ans, mais ces noms-là, pas plus que d’autres, ne sont cités, nous sommes dans une histoire inventée). Elle est une servante, la servante, la seule servante, dont le seul devoir, la seule richesse et toute la dignité sont de servir, de vieillir en servant. Elle est la seule femme du livre, elle est toutes les femmes, comme si la seule condition de la femme fut de servir, dans une heureuse abnégation. On ne sait rien d’elle sinon qu’elle sert, qu’elle ne plaint ni son temps ni sa peine. Un jour un fils arrive, son fils, un fils mal venu, mal né, débile, et qui, comme le seul autre enfant des livres de Michèle Desbordes (L’Habituée, Verdier, 1995), ne survit pas à sa mère. Du fils non plus on ne saura rien d’autre.
À la toute fin, la servante va parler, ils sont vieux, comme deux chenets de respect de chaque côté de l’âtre, le maître a tant appris du silence de la servante, la servante beaucoup compris de ce qu’on ne lui a pas dit. La Loire coule au loin. Les nuages et le vent. Sans que l’on entende sa voix, par le truchement du discours indirect, la servante fait sa demande, cette demande inouïe et pourtant déjà reçue avant d’être dite, la Demande majuscule du titre, la prière de servir encore après qu’on sera mort, après que plus rien ne sert plus de rien.
Michèle Desbordes a écrit par soustraction, par ascèse, par économie, avec l’adresse impossible de celui qui écale un œuf cru, comme le maître sculpteur du livre, en retirant au magma des mots, au bloc primaire d’un marbre descendu Dieu sait où, cette gangue aveuglante et superflue qui cache aux yeux de tous, sauf aux siens, que dans l’énorme caillou de Michel-Ange bat le cœur de David et que lui seul à coups précis et vifs de burin sait lui donner vie, qu’un coup de trop le brise. Et lorsque le livre est lu, on le retourne comme un sablier, pour renverser le temps qu’il emprisonne. On revient au début, et l’on découvre que La Demande ne débutait qu’à la page 21, après que sous le titre Le Dernier Pays, la troupe du maître eut fait en italique le voyage d’Italie vers le pays de Loire dans un chapitre en marge, et que plus haut encore, bien avant le titre, en tout petits caractères, comme si le livre n’avait pas encore commencé, comme si personne ne le lirait, quelques lignes qui donnent le nom de la servante, elle qui dans le corps du texte semblait n’en avoir pas. Aussi, puisque jusqu’ici nous n’avons rien osé citer, de peur de réveiller ce silence ciselé, écoutons-les : « Elle savait qu’elle s’appelait Tassine et qu’elle était native de la région, il n’aurait su lui donner d’âge, et encore moins dire si elle était jolie ou non, il la regardait attentivement avec l’air d’être ailleurs ; il la regardait sans la voir, c’est ce qu’elle finit par penser, et puis elle vit son visage s’animer, un vague sourire paraître sur ses lèvres. Un mouvement vers elle. De l’intérêt ou une simple courtoisie, elle n’aurait su dire. Alors elle lui sourit à son tour. Le vent se levait et un nuage passa devant le soleil, obscurcissant les falaises, le vert des grands ifs. D’un geste lent elle montra le jardin et la maison, puis le précéda dans le grand escalier. Ce fut ce jour-là au manoir de Clan, et il était fatigué du long voyage. » Sur la page de garde, il n’est pas écrit « roman », mais simplement : « La Demande, histoire ».

Elle, 1er février 1999,
par Fabrice Gaignault
Le petit joyau de Michèle Desbordes
Un peintre de la Renaissance et sa servante réunis sous les ciels de Loire. Un chant d’amour pudique et bouleversant.
Le mérite d’un bon écrivain est de bien écrire. Mais, surtout, de ne pas trop en faire. Michèle Desbordes a publié, en douze ans, un recueil de poèmes et deux récits dont le second, sous-titré « histoire », vient de sortir. Cela s’appelle La Demande. Michèle Desbordes écrit bien et n’en fait pas trop. C’est une orfèvre qui préfère raboter que radoter. Son texte épuré à l’extrême est pourtant plein de la vie, de ses tumultes et de ses silences, de ses rictus et de ses sourires. L’histoire tient en peu de lignes, mais rendre compte de toute son épaisseur, de toute sa magie, est une autre affaire. Au XVIe siècle, sur les bords de la Loire, un vieux maître italien accompagné de quelques élèves ajoute sa pierre à l’édifice somptueux que se fait bâtir le souverain français. Ce pourrait être, et ce l’est d’une certaine façon, Léonard de Vinci et François Ier à Amboise. Leurs passes d’armes ne nous regardent pas. Michèle Desbordes préfère d’autres joutes feutrées où n’entre pas le clinquant. Dans la demeure de l’artiste, une femme âgée en robe blanche fait son entrée. C’est une servante attachée au génie, dans l’obstination muette des gestes répétés jour après jour. Peu à peu, le vieux maître sent éclore la fraternité de deux êtres que tout oppose hormis l’essentiel : l’évidence de la mort, si proche, la solitude comme une carapace sous le poids de la lassitude : « Ils étaient là rassemblés sous un même toit comme ils l’auraient été sur un bateau luttant contre une mer hostile, à se demander ensemble qui de la vie ou de la mort chaque fois l’emporterait... » Et puis, un jour, il y aura la demande, cet acte d’amour insensé, jetée par la vieille femme à l’Italien visionnaire. On ne vous en dira pas plus sur son objet. Inattendu autant que stupéfiant.
Michèle Desbordes vit seule dans une maison au bord de la Loire, avec ses ciels changeants, du bleu au gris, mais jamais fades. Cette lumière de peintre qu’elle s’emploie à traquer, à décortiquer tout au long de son récit où se succèdent des strophes comme autant de tableaux d’une exposition rêvée. Entre ombre et lumière, entre chien et loup, entre tragédie et bonheur. « Je pourrais rester des heures à regarder un coucher de soleil », lâche soudain cette gourmande de paysages et de lumière flamande. Il y a chez notre joyeuse solitaire la fascination de l’instant, l’éternité du moment emprisonné chez Vermeer. De cela et d’une visite par une journée d’hiver glaciale à Chambord, au pied du célèbre grand escalier, est né ce huis-clos ciselé où se juxtaposent deux mondes. Le beau, le lumineux, d’un côté. Le clair-obscur de ceux qui n’ont rien, de l’autre. Des cœurs simples au destin accompli avant la mort, « tous ces êtres qui naissent, meurent et passent à côté de la vie ». Cette petite vieille, c’est la Félicité de Flaubert, sans illusions, mais caressant quelque rêve secret. Michèle Desbordes avoue l’avoir portée longtemps en elle, comme on porte un enfant. « J’ai grandi en Sologne, entourée de paysannes. Ma grand-mère passait ses journées assise près de la fenêtre à contempler le paysage. » Son besoin d’écrire vient sans doute aussi de cela : le désir de retrouver les moments enfuis de l’enfance en créant un univers de silence, de solitude, de soumission à la vie et aux saisons. Michèle Desbordes effleure par les mots l’indicible pour tenter d’en percer le mystère.

Virgin Megapresse, février 1999
par Cendrine de Susbielle
Il est des textes qu’on pourrait lire éclairés à la bougie, près d’un feu, loin du bruit et de la fureur de la ville. Il est des textes qui évoquent la lumière mordorée, la facture XVIIe siècle d’un Georges de la Tour ou d’un Rembrandt. Il y a quelques années, on lisait avec ferveur Tous les matins du monde de Pascal Quignard, ou encore Maîtres et serviteurs de Pierre Michon... Aujourd’hui, on lira avec tout autant de dévotion La Demande de Michèle Desbordes. [...]. Il est des textes dont on ne peut dévoiler le mystère, puisqu’ils vous entraînent, crescendo, vers l’inattendu. La Demande est de ceux-là, il faut les lire et puis c’est tout.

La Croix, 21 janvier 1999,
par Francine de Martinoir,
L’imparfait lancinant de Michèle Desbordes crée une durée étale, étirée, lente, comme pour mieux conjurer la mort qui s’approche. Il est très difficile de faire revivre dans une fiction des figures si éloignées dans le temps, Michèle Desbordes y est parvenue en mettant en présence celui qui avait su s’exprimer avec tous les langages créateurs, y compris l’écriture, et celle sur qui pesait ce que Brice Parain appelait « le grand silence de la campagne française ».

Les Dernières Nouvelles d’Alsace, 15 janvier 1999,
par François Busnel
Les silences du regard
C’est un livre rare. Précieux. Pour son auteur, on le devine, l’écriture seule a imposé, au fil des pages, sa loi. Michèle Desbordes publie aux éditions Verdier son deuxième roman. Michèle Desbordes ? Une inconnue. Plus pour longtemps. Si le succès ne couronne pas cet ouvrage, alors je veux bien changer de métier.
Avec une grâce que seuls détiennent les grands maîtres de l’écrit, voici une romancière qui renouvelle la poésie en prose. Que dire d’un livre qui s’obstine à ne pas nommer les choses ? Qu’il est le contraire d’un livre-à-la-mode, vite fait bien fait, comme on en lit tant. Qu’il aligne des mots qui composent une phrase. Que des phrases entremêlées surgit une mélodie. Que cette mélodie n’existerait sans doute pas si l’auteur n’était parvenue à substituer l’émotion à la révélation... Car rien ne sera révélé avant la dernière page, où tout sera dit en creux, sans que la violence des mots ne vienne heurter le lecteur. Ici, l’évidence même devient obscène. Parions que ce livre est né du refus de nommer les choses. La mort, la beauté, l’art, le sens : autant de mots qui ont perdu en émotion ce qu’ils ont gagné en sens depuis qu’ils sont devenus des concepts et des jouets agités par nos philosophes et nos romanciers ordinaires.
Mais voilà, Michèle Desbordes n’est pas une romancière ordinaire. En cent vingt magnifiques pages, pas un de ces mots n’apparaît dans sa cruelle nudité ! On pourrait penser que l’auteur tourne autour du pot, qu’elle bavarde, qu’elle dilue, qu’elle « tire à la ligne ». Il n’en est rien. Elle habille les images que nous nous faisons d’une réalité qui ne cesse de nous échapper et qui pourtant nous rattrape au dernier soir de notre brève, trop brève existence. [...]
Quel regard un peintre comme Léonard pouvait-il poser sur une humble servante ? Pourquoi le grand homme se sent-il tout à coup exister par le regard de cette femme sans âge, lui qui se voit vieillir davantage chaque jour et se sent couler lentement vers une fin proche ? Non, il ne s’agit pas d’une nouvelle version du maître et de l’esclave ! Mieux qu’une dialectique revisitée ce livre est une métaphore de la beauté, de l’art et de la vie à deux. Léonard, c’est l’autre de la servante ; la servante c’est l’autre de Léonard. Le regard peut transformer le quotidien en œuvre d’art, encore faut-il savoir le déposer. On peut porter une infinité de regards sur ce récit, il en est un qui l’emporte toutefois sur les autres : au fond, La Demande traite de ce dont nous sommes incapables de parler : l’éternité.
Saluons ici la naissance d’un écrivain. C’est-à-dire d’un être mû par la volonté de raconter une histoire et qui sait admirablement jongler avec la langue. À vous lecteurs chanceux qui ouvrirez ce livre, sont promises des minutes d’intense plaisir. Savourez-les calmement, sans bruit, en croisant et décroisant les mains dans le creux de vos songes.

Le Monde, 15 janvier 1999
par Patrick Kéchichian
Lisez sans attendre ce livre, et faites passer le mot. On voudrait susciter assez de confiance pour n’avoir pas à en dire davantage. Non du tout qu’à trop parler de La Demande on risque de dévoiler le ressort d’une intrigue palpitante : il n’y a pas d’intrigue. Simplement, la surprenante beauté de cette « histoire » [...] est comme intérieure, tellement enclose dans la ligne pure du récit qu’on répugne presque à la décrire ou à la commenter du dehors. [...]
Les phrases sont longues, ponctuées de virgules plus que de points, pour mieux faire éprouver l’écoulement du temps. Aucune préciosité ou joliesse de style, aucun effet extérieur. Une perspective comme absente. Une ligne d’horizon rapprochée. Une présence commune, lancinante, des êtres et des choses en deçà de cette ligne... Des modèles ? le Tolstoï des nouvelles peut-être, Pierre Michon pour le choix des vies invisibles, mais sans l’héroïcité de leurs vertus.
On lit çà et là que l’humanisme, vieille lune blafarde, a fait son temps – mais au profit de quoi ? du cynisme ? du mépris ? –, qu’il n’est plus apte, en littérature du moins, à donner du fruit. Michèle Desbordes ne cherche pas à réhabiliter cette vision de l’homme, ou à en inventer une nouvelle. Elle conte simplement son histoire où des hommes et des femmes se regardent, vivent ensemble, se parlent ou se taisent, se taisent surtout, vieillissent et meurent. Une attention, un soin pudique les font être ensemble. Et cela suffit. Passez le mot.

Michèle Gazier, Télérama, 13 janvier 1999.
Michèle Desbordes n’écrit pas sur la peinture, elle peint avec des mots et compose ce superbe tableau d’automne tardif où n’existent plus que la beauté et la simplicité du geste, de l’observation ; que cette complicité sans parole d’une rencontre aux marges de la gloire, de la pauvreté, de la vieillesse.

Livres-Hebdo, 8 janvier 1999,
par Christine Ferrand,
L’Art du silence,
Avec L’Habituée, son premier roman paru en 1996, Michèle Desbordes avait surpris par son habileté à transmettre le non-dit. Ici encore, le silence est au cœur du livre, mais l’habileté de l’auteur est devenue, dès ce deuxième livre, du grand art. La rumeur a d’ailleurs précédé la parution du livre. À la fin de décembre, compte tenu des articles de presse annoncés, alors que le livre ne paraît que le 15 janvier, le premier tirage du livre de 2500 exemplaires a été doublé.
Avec une maîtrise époustouflante, dans ce petit livre très dense, elle met en scène la rencontre d’un vieux maître italien venu s’exiler sur les bords de la Loire (on pense irrésistiblement à Léonard de Vinci) et d’une servante qui tient la maison où il habite. Lui discute avec ses élèves, qui l’ont suivi depuis Florence, dessine, lit, réfléchit à sa vie finissante et l’observe. Elle, également vieillissante, vaque à ses occupations, ménage, cuisine. Très peu de mots sont échangés. Mais les phrases ensorcelantes de Michèle Desbordes font surgir la douceur de ce pays traversé par le grand fleuve, les fastes d’une période amoureuse de la beauté, la dureté de la vie des moins favorisés, le froid, le travail épuisant. Bref, la Renaissance. Puis, petit à petit, au gré des courts chapitres juxtaposés, l’émotion surgit tandis que se noue lentement une relation primordiale, bouleversante, entre le peintre, qui sait qu’il mourra ici, et la femme, révélée par le regard de cet homme.
À mille lieux des romans à la mode, l’écriture hautement tenue de Michèle Desbordes, par ailleurs directrice de la bibliothèque universitaire d’Orléans, emprisonne le lecteur tenu en haleine par un récit de plus en plus aiguisé, jusqu’à ce que soit formulée « la demande », qui donne son titre au livre. Mais, c’est avant tout l’évocation de la douloureuse conscience du temps qui s’écoule et du travail intérieur qui l’accompagne, que Michèle Desbordes excelle à rendre.

Un récit poignant et d’une préciosité splendide, jusqu’à la dernière page.
Jean-Louis Ézine, Le Nouvel Observateur, 7 janvier 1999.

Le Journal du dimanche, 3 janvier 1999,
par Christian Sauvage
Inoubliable et humble servante,
La Demande, c’est une simple « histoire » comme on les aime
Discrète, Michèle Desbordes a réussi un coup de maître avec
La Demande.
Ami lecteur, il te faudra attendre le 10 janvier, date de parution de ce pur bijou pour lire La Demande de Michèle Desbordes. Mais on s’en voudrait d’attendre pour te parler d’un tel livre.
Considère donc cet article comme une mise en bouche, une invitation au plaisir, une bonne nouvelle. Fais un nœud à ton bonheur : un grand livre t’attend
« C’est à peine s’il la virent en entrant. » Dès les premiers mots le personnage principal est installé. Inoubliable. Une servante, celle que le roi de France a mis au service d’un grand peintre italien, de ses élèves et serviteurs venus construire un château pour sa plus grande gloire. Nous voici au XVIe siècle qui est, sous la plume de Michèle Desbordes, très proche. On pense à Léonard de Vinci, au château d’Amboise. Mais il s’agit ici d’une « histoire » (ni « roman », ni « récit », Michèle Desbordes a préféré ce mot) plus que d’Histoire. Il s’agit de littérature. Et d’humanité.
Le portrait de cette vieille femme est tout simple. Ciselé par une plume incroyablement précise, merveilleusement juste. « Une paysanne, c’est ce qu’on leur avait dit, et venue des tourbières... », « elle devait avoir quarante ans, quarante-cinq ans peut-être, elle-même l’ignorait... », « d’un imperceptible glissement de hanches dans un bruit d’étoffes rêches elle s’inclinait devant eux... », au début « elle marchait avec une vaillance qui faisait penser au bonheur... », ensuite, au fil des saisons, « les gestes se firent plus lents, elle avançait à petit pas et si prudemment qu’on aurait dit qu’elle craignait de froisser l’espace autour d’elle... », « elle parlait doucement, n’élevait pas la voix, quand elle parlait c’était comme si le silence continuait... »
C’est alors qu’elle va s’adresser au vieux maître, qu’elle va faire l’incroyable « demande » : « Elle le pria de l’excuser et dit qu’elle ne voulait pas déranger ; mais comme lui elle n’arrivait pas à dormir, aussi comme il y avait un certain temps déjà qu’elle voulait lui demander quelque chose... » On vous laisse le soin de découvrir quoi. Mais sachez que « Quand elle eut fini de parler, quand elle eut dit le dernier mot et qu’elle sut qu’aucun autre ne viendrait, ne pourrait venir, doucement elle se mit à pleurer. » Et nous bien plus encore. On pourrait te dire, ami lecteur, tant d’autres choses sur ce livre. Mais à quoi bon souligner ce qui est effleuré, crier ce qui est murmuré, amplifier ce qui est suggéré. On ne peut que te demander de te préparer à recevoir ce qui s’apparente à un chef-d’œuvre.