La Provence, 31 octobre 1999, par Edmonde Charles-Roux, La Demande
– puisque tel est le titre du livre – dans son immense simplicité est
poignante. Jusqu’au bout, la servante, telle que nous l’avons vue
souvent au détour de maints tableaux, dans des clairs-obscurs où se
détache la blancheur d’une guimpe ou d’une coiffe, la servante jusqu’au
bout se voulait utile. Et jusqu’au bout, l’histoire racontée sans
rupture de ton ni racolage, ni clin d’œil, réussit à émouvoir.
The economist, 19 juin 1999 Serenity is the mood that pervades La Demande
(The request) by Michèle Desbordes. Set in 16th-century France, it
tells of an unexpected encounter between a maidservant and an unnamed
Italian painter – possibly Leonardo da Vinci, who was summoned to
France by François I and died
near Amboise. Ms Desbordes’s painter has also left his country and
knows he will die during his last exile. Bidden by the French king to
bring him “the certainty of beauty”, the painter is given a servant and
a mansion on the banks of the Loire. There is a Jamesian tension in
this relationship made of silent looks and hushed secrets. His detached
gaze has the light melancholy of someone who has accepted death and is
still curious, yet aware of his ebbing creative talents. Her enigmatic
smile hovers between resignation and contentment ; in the maid’s
endless repetition of household chores are vested all the hardships of
a humble life. The narrative culminates in her asking to continue
serving him after she dies, by offering her body for his anatomic
sketches. Ms Desbordes paints with words. Like the painter of her
story, she renders “the invisible” on paper. Her suggestive and poetic
writing captures the dense silence of two characters in the autumn of
their lives, trying to love and learning to die. And time, punctuated
only by the slow change of the seasons, becomes almost palpable : what
the servant offers to the artist is time regained. Ms Desbordes has
received great critical acclaim and her novel was second favourite on
the shortlist for the 1999 Livre Inter prize. “Read the book and spread
the word”, urged a Le Monde columnist, Patrick Kechichian.
La Vie, 10 juin 1999, par Élisabeth Nicolini
C’est un livre sans dialogue, sans noms, une histoire muette, où le
silence unit une servante sans âge et un vieil homme. Michèle Desbordes
écrit ce qu’ils ne se disent pas ou qu’ils semblent se dire, avec leurs
yeux, avec leurs gestes, leurs attitudes. […] Pas de lyrisme dans cette
histoire, mais une tension et un suspense savamment distillés avec la
lenteur de la Loire, qui coule non loin. Texte épuré à l’extrême mais
dense, chargé de vie, d’émotions. Écriture sobre, précise, même
lorsqu’il s’agit de traquer la lumière des ciels changeants ou de
décrire des paysages d’hiver. Michèle Desbordes est non seulement une
orfèvre, ciseleuse de mots, mais elle réussit à évoquer avec beaucoup
de sensibilité la dureté de la vie des pauvres gens de la campagne, le
travail incessant, épuisant, le froid, la fatigue et aussi le temps qui
s’écoule inexorablement, et les pensées qui l’accompagnent.
L’Humanité, 12 mars 1999, par Jean-Claude Lebrun, Cet art qui exalte l’humain Michèle Desbordes avait jusqu’à présent publié un roman et un recueil de poèmes. Avec La Demande,
elle situe très précisément son écriture aux confins du romanesque et
de la poésie, pour nous offrir l’un des textes marquants de la présente
période. Perfection de la langue et du style, sens de la perspective,
beauté plastique des images, épaisseur humaine : autant de raisons qui
font de cette lecture un moment de plaisir intense. Évoquer le passé ne signifie pas forcément tourner le dos au présent. Avec La Demande
Michèle Desbordes nous en offre la saisissante illustration. Voici en
effet un récit qui nous transporte en pleine Renaissance, dans une
demeure des bords de Loire, et qui ne cesse en même temps de nous
renvoyer en écho ce qui peut donner prix aux choses humaines, d’hier et
d’aujourd’hui. Un artiste âgé et une servante fatiguée par le labeur y
tiennent une manière de dialogue muet et cependant d’une densité
exceptionnelle. Des gestes, des regards, de menus signes donnés par les
corps, l’application aux travaux respectifs, y emplissent leurs
silences d’ondes multiples et incessantes. Pour tisser l’une des plus
remarquables histoires qu’il soit donné ces temps-ci de lire.
Force et beauté d’une vision qui ne cesse de maintenir ce texte sur les plus grandes hauteurs.
L’artiste, à la fois peintre, sculpteur, architecte et ingénieur, est
venu d’Italie avec ses élèves, répondant enfin aux invitations
insistantes du roi de France. Il sait aussi que ce long voyage sera le
dernier de sa vie : « Il avait toujours fallu partir chercher ailleurs
de nouveaux maîtres. » Michèle Desbordes campe en l’espèce un alter ego
de Léonard de Vinci. Un prologue relate l’épuisante chevauchée de Turin
jusqu’à Lyon (« soixante et treize jours sur leurs chevaux dans la
pluie et le froid des montagnes »), puis vers la Sologne et les bords
de Loire. Et tout de suite s’imposent la force et la beauté d’une
vision qui ne cesse de maintenir ce texte sur les plus grandes
hauteurs. Tandis que dans ses bagages l’artiste tient serrés trois
tableaux dont il ne se sépare plus, laissant derrière lui, sur une
multitude de murs et de coupoles, dans autant d’églises et de palais,
son œuvre immense, le voici donc s’avançant vers son dernier défi :
transformer une campagne de France en une œuvre d’art, avec son
château, ses terrasses, ses jardins et ses paysages domestiqués. Un
projet grandiose, auquel il s’apprête à consacrer ses dernières forces.
À cette ouverture dont on ne se lassera pas de souligner la justesse de
touche et la splendeur d’ensemble, Michèle Desbordes offre alors une
suite qui constitue son second tour de force et donne au livre sa
véritable dimension humaniste. Certes le maître italien commence de
mener à bien le grand œuvre pour lequel il a été convié à venir, mais
son attention comme d’ailleurs le périmètre du récit, se resserre peu à
peu autour d’une mince figure discrète, continûment affairée : la
servante chargée de pourvoir aux besoins de la maisonnée. En fait une
paysanne anciennement venue de tourbières proches, où règnent toujours
la maladie, les fièvres et les tares congénitales. Un jour, ainsi que
nombre de ses semblables elle « avait marché jusqu’au fleuve là où
s’installaient les maîtres dans des demeures de pierre blanche. » Tout
en finesse, Michèle Desbordes donne à cette figure d’abord dessinée en
ombre, comme passée à l’estompe, une épaisseur telle qu’elle occupe
bientôt l’horizon entier du récit. Sans le moindre effet de couleur
locale ou d’exotisme historique. Seulement par la précision du regard,
le sens de la matière et des formes. Les couleurs et la texture des
vêtements, les gestes machinaux des mains, le dos fatigué qui se
cambre, le corps se reposant un instant au coin de l’âtre ou requis par
la préparation des repas, les lourds seaux rapportés du puits, qui
courbent et alourdissent la silhouette, les bruits domestiques tard
dans la nuit et tôt le matin... Un univers ici se recompose, dont
parvient par bribes, dans une parole qui maintenant commence de se
trouver, la somme des malheurs banals. Les « tristesses et les
amertumes », enfouies « sous la patiente répétition des gestes de tous
les jours », en une sorte d’« affirmation obstinée. » Tout cela comme
perçu et enregistré par l’œil de l’artiste, quand, de plus en plus
fréquemment, il se détache de ses carnets couverts de croquis, de
détails architecturaux, de portraits, de dessins de mains. Car c’est
dans la plus intime des proximités que l’art et la vie apparaissent ici
représentés. Jusqu’à cette demande un jour faite par la servante, qui
s’est à la longue installée dans une familiarité tacite avec son maître
: qu’une fois la mort venue, son corps serve à une nouvelle étude
d’écorché. Faute de se donner à cet homme célèbre, sans commune mesure
avec son obscure personne, elle se donnera donc à son art. Michèle
Desbordes suggère tout ce qui ici s’est noué, parvenant parfois à
fugitivement percer, entre l’un et l’autre. Le premier redécouvrant
dans le grand âge, par l’entremise de cette femme, des gestes et des
attitudes, des couleurs et des formes, mais aussi des odeurs qui
n’avaient en fait jamais cessé de l’accompagner, indéfectiblement liées
au village natal, et plus encore à sa mère. Et mesurant désormais
combien son art leur a été redevable. La seconde accédant, grâce à la
présence de l’artiste, à la révélation d’elle-même. Entrevoyant en
somme la possibilité d’une existence propre, en rupture avec le
sentiment prédominant d’indifférenciation. La fin du récit, malgré son
apparence – un trépas solitaire comme tant d’autres, sur un chemin de
froidure et de vent –, peut se lire également comme un premier acte
d’affiliation de soi : la servante avait décidé de s’éloigner quelques
jours, afin d’accomplir un devoir sacré. Celle-ci disparue, il ne reste
alors plus au maître qu’à prendre d’ultimes dispositions et se préparer
à son tour au départ. N’attendant plus que de voir se déployer un
dernier « ciel bleu », qui rassemblera le souvenir des années
italiennes – la jeunesse et l’âge mûr, les innombrables œuvres peintes
– et celui de la silhouette frêle et volontaire, qui déjà certainement
dans sa mémoire se découpe sur fond d’azur. L’image d’un accord final –
entre deux êtres, entre l’art et la vie – en laquelle vient se
cristalliser l’extrême subtilité de ce délicat récit.
Lyon capitale, 3 mars 1999 La Demande, second roman de Michèle Desbordes, est un événement littéraire. Un big-bang discret, un roman remarqué au sujet du silence.
L’Express, 18 février 1999 par Martine de Rabaudy
La tendresse entre un peintre de cour et une servante imaginée par
Michèle Desbordes a la délicatesse d’un impromptu de Schubert.
La Quinzaine littéraire, 16 février 1999, par Anne Thébaud, Le temps retrouvé
S’il est une particularité des récits de Michèle Desbordes, c’est de
rendre au temps sa densité. La destinée humaine se trouve prise dans
les rets insensiblement resserrés d’une toile qui l’étrangle, la rend
prisonnière d’un compte à rebours et d’atavismes contre lesquels il est
vain de lutter. Les personnages sont également imprégnés du temps qu’il
fait, le temps figurant cette fois-ci l’espace, la géographie d’une
contrée, avec ses particularités météorologiques, sa lumière et son
atmosphère. L’espace et le temps se conjuguent dans l’expression de la
répétition, des habitudes, comme autrefois on ravaudait la toile. À
la fin de sa vie, sur l’invitation du roi de France, un maître italien,
peintre et architecte, quitte son pays. Il est long le voyage qu’il
accomplit, accompagné de ses élèves, jusqu’aux bords de Loire où on a
choisi pour lui une demeure. Une femme sans âge les y attend pour les
servir. C’est le printemps, le vieux maître n’en finit pas d’observer
les jeux de lumière sur les eaux du fleuve, le bleu du ciel qu’il
compare à ses souvenirs de Toscane. Il visite la région écrit des
lettres et prend des notes, dessine, imagine des portiques, des jardins
et des terrasses. On songe même à détourner les eaux du fleuve. La
servante lave le linge, rapporte l’eau de la rivière, prépare les
repas. Le soir, quand l’air fraîchit, elle allume le feu et s’installe
près de la fenêtre où elle se tient sans rien dire. Elle et lui ne se
connaissent pas, ne se parlent guère et pourtant s’apprivoisent,
s’attardent dans la grande salle du bas. Quand l’un est parti, l’autre
guette son retour. Les jours passent, les voyageurs apportent des
nouvelles des guerres. Les saisons se font moins clémentes, des
maladresses échappent, le sommeil déserte. Un élève repart en Italie,
le vieux maître pose son carnet, ferme les yeux, entrevoit la fin des
choses. Les tâches ordinaires varient à peine mais les gestes de la
servante se font plus lents. Entre l’homme et la femme, il y aura
quelques présents, des actes de bravoure en guise de confidences et la
demande. C’est tout ce qui compte, l’un à l’autre liés par une seule
parole, le silence et la fidélité de la mémoire. Finalement, le
temps ne fait guère de différence entre la vie du maître et celle de la
servante : « des mois et des mois de travail, oui là-haut sous la voûte
des églises, il tremblait sur son échafaudage, le soir le matin, de
fatigue, de peur et d’angoisse, il tremblait jusqu’au dernier jour.
C’est alors qu’achevée, plus qu’achevée, l’œuvre pâlissait, perdait
lignes et couleurs, Christ et apôtres s’abîmaient dans la chaux
poisseuse et la moiteur aigre des murs. Jean, Jacques, Simon et Judas,
mêmes teintes incertaines, mêmes regards perdus, même fin des choses,
il n’en resterait rien si ce n’est les couleurs délavées et les regards
éteints, plus que morts, de vagues silhouettes aussi fantomatiques que
celles qu’ils exhumaient des cités antiques enfouies sous les
décombres. » À regarder la femme aller et venir, faire les mêmes gestes
tous les jours, et ainsi attendre calmement la mort, le vieux maître
réalise que rien d’autre n’a plus d’importance. La servante lui rend le
temps de l’enfance, la présence d’une autre femme, de la première, la
mère. La vie esquisse un retour aux origines. Il faut saluer la
justesse d’approche du quotidien, la réussite de ce récit à dire les
choses simples de la vie. L’écriture de Michèle Desbordes, lente et
sinueuse comme le cours de la Loire, exprime l’apparente insignifiance
des jours ordinaires, la geste modeste qui inlassablement se répète
depuis des générations. C’est au cœur de cette fausse immobilité que se
cachent les désespérances silencieuses et le consentement à l’énigme du
temps. En contrepoint, l’art témoigne des émotions, des instants
tristes ou magnifique, « des délicatesses de fleur meurtrie à peine
éclose, du creux du cerne sur la joue ».
Libération, 11 février 1999, par Jean-Baptiste Harang, La servante Tassine Une histoire tissée de silence entre une servante et un maître italien du grand siècle : La Demande de Michèle Desbordes.
Michèle Desbordes écrit du silence, du silence avec des mots. Elle dit
des gens qui se taisent, elle dit les mots que ces gens ne se disent
pas, elle dit ce qu’ils ont l’air de dire, ou plutôt ce que leur air
dit, leur air, leurs yeux, leurs gestes lents, leurs postures
immobiles. Elle dit les mots tus, ceux que les gens gardent pour eux.
Ils ont le cœur gros sous la toile, mais on ne le voit pas battre, il
respire l’air du dedans, il respire la lenteur, le bruissement des
tempes. Une lenteur extrême, un temps mort, un temps mort-né, non pas
mort, alenti, seulement alenti, comme la cognée des cœurs sous
l’emprise du froid, comme s’épuisent les fleuves au lit soudain trop
large, ils cachent leur puissance au fond de leurs eaux lourdes. La
Loire. L’écriture de Michèle Desbordes est du temps à l’état pur, à
l’état natif, comme on le dit de l’or, et des gens qui sont nés, bien
nés ou mal nés, dont la valeur sait atteindre le nombre des années, du
temps subi, assumé en attendant la mort. Ici, dans La Demande,
ils sont deux, elle et lui, innommés, lui le maître, elle née servante,
ils s’observent sans s’épier, ils échangent des regards, peu de mots,
et partagent au-delà de leurs naissances dépareillées la modeste et
précieuse dignité d’être nés, et le devoir de la porter jusqu’à
l’ultime instant, celui où le temps que l’on s’est résigné à ne pas
retenir s’arrête dans le silence du cœur. Éternel instant dans la mort
retenu. Lui est un maître italien, peintre, sculpteur, architecte
et anatomiste, un peu Michel-Ange, beaucoup Léonard de Vinci. À
l’invite du roi de France, il gagne les bords de Loire à cheval,
entouré de ses élèves, pour dessiner des ponts, des châteaux, y finir
ses travaux et ses jours (Léonard est mort au Clos-Lucé, près
d’Amboise, en 1519, François Ier
régnait depuis cinq ans, mais ces noms-là, pas plus que d’autres, ne
sont cités, nous sommes dans une histoire inventée). Elle est une
servante, la servante, la seule servante, dont le seul devoir, la seule
richesse et toute la dignité sont de servir, de vieillir en servant.
Elle est la seule femme du livre, elle est toutes les femmes, comme si
la seule condition de la femme fut de servir, dans une heureuse
abnégation. On ne sait rien d’elle sinon qu’elle sert, qu’elle ne
plaint ni son temps ni sa peine. Un jour un fils arrive, son fils, un
fils mal venu, mal né, débile, et qui, comme le seul autre enfant des
livres de Michèle Desbordes (L’Habituée, Verdier, 1995), ne survit pas à sa mère. Du fils non plus on ne saura rien d’autre.
À la toute fin, la servante va parler, ils sont vieux, comme deux
chenets de respect de chaque côté de l’âtre, le maître a tant appris du
silence de la servante, la servante beaucoup compris de ce qu’on ne lui
a pas dit. La Loire coule au loin. Les nuages et le vent. Sans que l’on
entende sa voix, par le truchement du discours indirect, la servante
fait sa demande, cette demande inouïe et pourtant déjà reçue avant
d’être dite, la Demande majuscule du titre, la prière de servir encore
après qu’on sera mort, après que plus rien ne sert plus de rien.
Michèle Desbordes a écrit par soustraction, par ascèse, par économie,
avec l’adresse impossible de celui qui écale un œuf cru, comme le
maître sculpteur du livre, en retirant au magma des mots, au bloc
primaire d’un marbre descendu Dieu sait où, cette gangue aveuglante et
superflue qui cache aux yeux de tous, sauf aux siens, que dans l’énorme
caillou de Michel-Ange bat le cœur de David et que lui seul à coups
précis et vifs de burin sait lui donner vie, qu’un coup de trop le
brise. Et lorsque le livre est lu, on le retourne comme un sablier,
pour renverser le temps qu’il emprisonne. On revient au début, et l’on
découvre que La Demande ne débutait qu’à la page 21, après que sous le titre Le Dernier Pays,
la troupe du maître eut fait en italique le voyage d’Italie vers le
pays de Loire dans un chapitre en marge, et que plus haut encore, bien
avant le titre, en tout petits caractères, comme si le livre n’avait
pas encore commencé, comme si personne ne le lirait, quelques lignes
qui donnent le nom de la servante, elle qui dans le corps du texte
semblait n’en avoir pas. Aussi, puisque jusqu’ici nous n’avons rien osé
citer, de peur de réveiller ce silence ciselé, écoutons-les : « Elle
savait qu’elle s’appelait Tassine et qu’elle était native de la région,
il n’aurait su lui donner d’âge, et encore moins dire si elle était
jolie ou non, il la regardait attentivement avec l’air d’être ailleurs
; il la regardait sans la voir, c’est ce qu’elle finit par penser, et
puis elle vit son visage s’animer, un vague sourire paraître sur ses
lèvres. Un mouvement vers elle. De l’intérêt ou une simple courtoisie,
elle n’aurait su dire. Alors elle lui sourit à son tour. Le vent se
levait et un nuage passa devant le soleil, obscurcissant les falaises,
le vert des grands ifs. D’un geste lent elle montra le jardin et la
maison, puis le précéda dans le grand escalier. Ce fut ce jour-là au
manoir de Clan, et il était fatigué du long voyage. » Sur la page de
garde, il n’est pas écrit « roman », mais simplement : « La Demande,
histoire ».
Elle, 1er février 1999, par Fabrice Gaignault Le petit joyau de Michèle Desbordes Un peintre de la Renaissance et sa servante réunis sous les ciels de Loire. Un chant d’amour pudique et bouleversant.
Le mérite d’un bon écrivain est de bien écrire. Mais, surtout, de ne
pas trop en faire. Michèle Desbordes a publié, en douze ans, un recueil
de poèmes et deux récits dont le second, sous-titré « histoire », vient
de sortir. Cela s’appelle La Demande. Michèle Desbordes écrit
bien et n’en fait pas trop. C’est une orfèvre qui préfère raboter que
radoter. Son texte épuré à l’extrême est pourtant plein de la vie, de
ses tumultes et de ses silences, de ses rictus et de ses sourires.
L’histoire tient en peu de lignes, mais rendre compte de toute son
épaisseur, de toute sa magie, est une autre affaire. Au XVIe
siècle, sur les bords de la Loire, un vieux maître italien accompagné
de quelques élèves ajoute sa pierre à l’édifice somptueux que se fait
bâtir le souverain français. Ce pourrait être, et ce l’est d’une
certaine façon, Léonard de Vinci et François Ier
à Amboise. Leurs passes d’armes ne nous regardent pas. Michèle
Desbordes préfère d’autres joutes feutrées où n’entre pas le clinquant.
Dans la demeure de l’artiste, une femme âgée en robe blanche fait son
entrée. C’est une servante attachée au génie, dans l’obstination muette
des gestes répétés jour après jour. Peu à peu, le vieux maître sent
éclore la fraternité de deux êtres que tout oppose hormis l’essentiel :
l’évidence de la mort, si proche, la solitude comme une carapace sous
le poids de la lassitude : « Ils étaient là rassemblés sous un même
toit comme ils l’auraient été sur un bateau luttant contre une mer
hostile, à se demander ensemble qui de la vie ou de la mort chaque fois
l’emporterait... » Et puis, un jour, il y aura la demande, cet acte
d’amour insensé, jetée par la vieille femme à l’Italien visionnaire. On
ne vous en dira pas plus sur son objet. Inattendu autant que stupéfiant.
Michèle Desbordes vit seule dans une maison au bord de la Loire, avec
ses ciels changeants, du bleu au gris, mais jamais fades. Cette lumière
de peintre qu’elle s’emploie à traquer, à décortiquer tout au long de
son récit où se succèdent des strophes comme autant de tableaux d’une
exposition rêvée. Entre ombre et lumière, entre chien et loup, entre
tragédie et bonheur. « Je pourrais rester des heures à regarder un
coucher de soleil », lâche soudain cette gourmande de paysages et de
lumière flamande. Il y a chez notre joyeuse solitaire la fascination de
l’instant, l’éternité du moment emprisonné chez Vermeer. De cela et
d’une visite par une journée d’hiver glaciale à Chambord, au pied du
célèbre grand escalier, est né ce huis-clos ciselé où se juxtaposent
deux mondes. Le beau, le lumineux, d’un côté. Le clair-obscur de ceux
qui n’ont rien, de l’autre. Des cœurs simples au destin accompli avant
la mort, « tous ces êtres qui naissent, meurent et passent à côté de la
vie ». Cette petite vieille, c’est la Félicité de Flaubert, sans
illusions, mais caressant quelque rêve secret. Michèle Desbordes avoue
l’avoir portée longtemps en elle, comme on porte un enfant. « J’ai
grandi en Sologne, entourée de paysannes. Ma grand-mère passait ses
journées assise près de la fenêtre à contempler le paysage. » Son
besoin d’écrire vient sans doute aussi de cela : le désir de retrouver
les moments enfuis de l’enfance en créant un univers de silence, de
solitude, de soumission à la vie et aux saisons. Michèle Desbordes
effleure par les mots l’indicible pour tenter d’en percer le mystère.
Virgin Megapresse, février 1999 par Cendrine de Susbielle
Il est des textes qu’on pourrait lire éclairés à la bougie, près d’un
feu, loin du bruit et de la fureur de la ville. Il est des textes qui
évoquent la lumière mordorée, la facture XVIIe siècle d’un Georges de la Tour ou d’un Rembrandt. Il y a quelques années, on lisait avec ferveur Tous les matins du monde de Pascal Quignard, ou encore Maîtres et serviteurs de Pierre Michon... Aujourd’hui, on lira avec tout autant de dévotion La Demande
de Michèle Desbordes. [...]. Il est des textes dont on ne peut dévoiler
le mystère, puisqu’ils vous entraînent, crescendo, vers l’inattendu. La Demande est de ceux-là, il faut les lire et puis c’est tout.
La Croix, 21 janvier 1999, par Francine de Martinoir,
L’imparfait lancinant de Michèle Desbordes crée une durée étale,
étirée, lente, comme pour mieux conjurer la mort qui s’approche. Il est
très difficile de faire revivre dans une fiction des figures si
éloignées dans le temps, Michèle Desbordes y est parvenue en mettant en
présence celui qui avait su s’exprimer avec tous les langages
créateurs, y compris l’écriture, et celle sur qui pesait ce que Brice
Parain appelait « le grand silence de la campagne française ».
Les Dernières Nouvelles d’Alsace, 15 janvier 1999, par François Busnel Les silences du regard
C’est un livre rare. Précieux. Pour son auteur, on le devine,
l’écriture seule a imposé, au fil des pages, sa loi. Michèle Desbordes
publie aux éditions Verdier son deuxième roman. Michèle Desbordes ? Une
inconnue. Plus pour longtemps. Si le succès ne couronne pas cet
ouvrage, alors je veux bien changer de métier. Avec une grâce que
seuls détiennent les grands maîtres de l’écrit, voici une romancière
qui renouvelle la poésie en prose. Que dire d’un livre qui s’obstine à
ne pas nommer les choses ? Qu’il est le contraire d’un livre-à-la-mode,
vite fait bien fait, comme on en lit tant. Qu’il aligne des mots qui
composent une phrase. Que des phrases entremêlées surgit une mélodie.
Que cette mélodie n’existerait sans doute pas si l’auteur n’était
parvenue à substituer l’émotion à la révélation... Car rien ne sera
révélé avant la dernière page, où tout sera dit en creux, sans que la
violence des mots ne vienne heurter le lecteur. Ici, l’évidence même
devient obscène. Parions que ce livre est né du refus de nommer les
choses. La mort, la beauté, l’art, le sens : autant de mots qui ont
perdu en émotion ce qu’ils ont gagné en sens depuis qu’ils sont devenus
des concepts et des jouets agités par nos philosophes et nos romanciers
ordinaires. Mais voilà, Michèle Desbordes n’est pas une romancière
ordinaire. En cent vingt magnifiques pages, pas un de ces mots
n’apparaît dans sa cruelle nudité ! On pourrait penser que l’auteur
tourne autour du pot, qu’elle bavarde, qu’elle dilue, qu’elle « tire à la ligne
». Il n’en est rien. Elle habille les images que nous nous faisons
d’une réalité qui ne cesse de nous échapper et qui pourtant nous
rattrape au dernier soir de notre brève, trop brève existence. [...]
Quel regard un peintre comme Léonard pouvait-il poser sur une humble
servante ? Pourquoi le grand homme se sent-il tout à coup exister par
le regard de cette femme sans âge, lui qui se voit vieillir davantage
chaque jour et se sent couler lentement vers une fin proche ? Non, il
ne s’agit pas d’une nouvelle version du maître et de l’esclave ! Mieux
qu’une dialectique revisitée ce livre est une métaphore de la beauté,
de l’art et de la vie à deux. Léonard, c’est l’autre de la servante ;
la servante c’est l’autre de Léonard. Le regard peut transformer le
quotidien en œuvre d’art, encore faut-il savoir le déposer. On peut
porter une infinité de regards sur ce récit, il en est un qui l’emporte
toutefois sur les autres : au fond, La Demande traite de ce dont nous sommes incapables de parler : l’éternité.
Saluons ici la naissance d’un écrivain. C’est-à-dire d’un être mû par
la volonté de raconter une histoire et qui sait admirablement jongler
avec la langue. À vous lecteurs chanceux qui ouvrirez ce livre, sont
promises des minutes d’intense plaisir. Savourez-les calmement, sans
bruit, en croisant et décroisant les mains dans le creux de vos songes.
Le Monde, 15 janvier 1999 par Patrick Kéchichian
Lisez sans attendre ce livre, et faites passer le mot. On voudrait
susciter assez de confiance pour n’avoir pas à en dire davantage. Non
du tout qu’à trop parler de La Demande on risque de dévoiler
le ressort d’une intrigue palpitante : il n’y a pas d’intrigue.
Simplement, la surprenante beauté de cette « histoire » [...] est comme
intérieure, tellement enclose dans la ligne pure du récit qu’on répugne
presque à la décrire ou à la commenter du dehors. [...] Les phrases
sont longues, ponctuées de virgules plus que de points, pour mieux
faire éprouver l’écoulement du temps. Aucune préciosité ou joliesse de
style, aucun effet extérieur. Une perspective comme absente. Une ligne
d’horizon rapprochée. Une présence commune, lancinante, des êtres et
des choses en deçà de cette ligne... Des modèles ? le Tolstoï des
nouvelles peut-être, Pierre Michon pour le choix des vies invisibles,
mais sans l’héroïcité de leurs vertus. On lit çà et là que
l’humanisme, vieille lune blafarde, a fait son temps – mais au profit
de quoi ? du cynisme ? du mépris ? –, qu’il n’est plus apte, en
littérature du moins, à donner du fruit. Michèle Desbordes ne cherche
pas à réhabiliter cette vision de l’homme, ou à en inventer une
nouvelle. Elle conte simplement son histoire où des hommes et des
femmes se regardent, vivent ensemble, se parlent ou se taisent, se
taisent surtout, vieillissent et meurent. Une attention, un soin
pudique les font être ensemble. Et cela suffit. Passez le mot.
Michèle Gazier, Télérama, 13 janvier 1999. Michèle
Desbordes n’écrit pas sur la peinture, elle peint avec des mots et
compose ce superbe tableau d’automne tardif où n’existent plus que la
beauté et la simplicité du geste, de l’observation ; que cette
complicité sans parole d’une rencontre aux marges de la gloire, de la
pauvreté, de la vieillesse.
Livres-Hebdo, 8 janvier 1999, par Christine Ferrand, L’Art du silence, Avec L’Habituée,
son premier roman paru en 1996, Michèle Desbordes avait surpris par son
habileté à transmettre le non-dit. Ici encore, le silence est au cœur
du livre, mais l’habileté de l’auteur est devenue, dès ce deuxième
livre, du grand art. La rumeur a d’ailleurs précédé la parution du
livre. À la fin de décembre, compte tenu des articles de presse
annoncés, alors que le livre ne paraît que le 15 janvier, le premier
tirage du livre de 2500 exemplaires a été doublé. Avec une maîtrise
époustouflante, dans ce petit livre très dense, elle met en scène la
rencontre d’un vieux maître italien venu s’exiler sur les bords de la
Loire (on pense irrésistiblement à Léonard de Vinci) et d’une servante
qui tient la maison où il habite. Lui discute avec ses élèves, qui
l’ont suivi depuis Florence, dessine, lit, réfléchit à sa vie
finissante et l’observe. Elle, également vieillissante, vaque à ses
occupations, ménage, cuisine. Très peu de mots sont échangés. Mais les
phrases ensorcelantes de Michèle Desbordes font surgir la douceur de ce
pays traversé par le grand fleuve, les fastes d’une période amoureuse
de la beauté, la dureté de la vie des moins favorisés, le froid, le
travail épuisant. Bref, la Renaissance. Puis, petit à petit, au gré des
courts chapitres juxtaposés, l’émotion surgit tandis que se noue
lentement une relation primordiale, bouleversante, entre le peintre,
qui sait qu’il mourra ici, et la femme, révélée par le regard de cet
homme. À mille lieux des romans à la mode, l’écriture hautement
tenue de Michèle Desbordes, par ailleurs directrice de la bibliothèque
universitaire d’Orléans, emprisonne le lecteur tenu en haleine par un
récit de plus en plus aiguisé, jusqu’à ce que soit formulée « la
demande », qui donne son titre au livre. Mais, c’est avant tout
l’évocation de la douloureuse conscience du temps qui s’écoule et du
travail intérieur qui l’accompagne, que Michèle Desbordes excelle à
rendre.
Un récit poignant et d’une préciosité splendide, jusqu’à la dernière page. Jean-Louis Ézine, Le Nouvel Observateur, 7 janvier 1999.
Le Journal du dimanche, 3 janvier 1999, par Christian Sauvage Inoubliable et humble servante, La Demande, c’est une simple « histoire » comme on les aime Discrète, Michèle Desbordes a réussi un coup de maître avec La Demande. Ami lecteur, il te faudra attendre le 10 janvier, date de parution de ce pur bijou pour lire La Demande de Michèle Desbordes. Mais on s’en voudrait d’attendre pour te parler d’un tel livre.
Considère donc cet article comme une mise en bouche, une invitation au
plaisir, une bonne nouvelle. Fais un nœud à ton bonheur : un grand
livre t’attend « C’est à peine s’il la virent en entrant. » Dès les
premiers mots le personnage principal est installé. Inoubliable. Une
servante, celle que le roi de France a mis au service d’un grand
peintre italien, de ses élèves et serviteurs venus construire un
château pour sa plus grande gloire. Nous voici au XVIe
siècle qui est, sous la plume de Michèle Desbordes, très proche. On
pense à Léonard de Vinci, au château d’Amboise. Mais il s’agit ici
d’une « histoire » (ni « roman », ni « récit », Michèle Desbordes a
préféré ce mot) plus que d’Histoire. Il s’agit de littérature. Et
d’humanité. Le portrait de cette vieille femme est tout simple.
Ciselé par une plume incroyablement précise, merveilleusement juste. «
Une paysanne, c’est ce qu’on leur avait dit, et venue des tourbières...
», « elle devait avoir quarante ans, quarante-cinq ans peut-être,
elle-même l’ignorait... », « d’un imperceptible glissement de hanches
dans un bruit d’étoffes rêches elle s’inclinait devant eux... », au
début « elle marchait avec une vaillance qui faisait penser au
bonheur... », ensuite, au fil des saisons, « les gestes se firent plus
lents, elle avançait à petit pas et si prudemment qu’on aurait dit
qu’elle craignait de froisser l’espace autour d’elle... », « elle
parlait doucement, n’élevait pas la voix, quand elle parlait c’était
comme si le silence continuait... » C’est alors qu’elle va
s’adresser au vieux maître, qu’elle va faire l’incroyable « demande » :
« Elle le pria de l’excuser et dit qu’elle ne voulait pas déranger ;
mais comme lui elle n’arrivait pas à dormir, aussi comme il y avait un
certain temps déjà qu’elle voulait lui demander quelque chose... » On
vous laisse le soin de découvrir quoi. Mais sachez que « Quand elle eut
fini de parler, quand elle eut dit le dernier mot et qu’elle sut
qu’aucun autre ne viendrait, ne pourrait venir, doucement elle se mit à
pleurer. » Et nous bien plus encore. On pourrait te dire, ami lecteur,
tant d’autres choses sur ce livre. Mais à quoi bon souligner ce qui est
effleuré, crier ce qui est murmuré, amplifier ce qui est suggéré. On ne
peut que te demander de te préparer à recevoir ce qui s’apparente à un
chef-d’œuvre.
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