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  Derniers poèmes

  William Butler Yeats

  Poèmes
Traduits de l’anglais et présentés par Jean-Yves Masson
Édition bilingue
Première édition brochée épuisée, parue en 1994

  196 pages
9,90 €
ISBN : 978-2-86432-558-1

Résumé

     Les ultimes années de la vie de Yeats sont peut-être les plus fécondes et les plus novatrices ; les poèmes composés entre 1936 et 1939 (le dernier, quelques jours seulement avant sa mort) témoignent d’une inventivité musicale et thématique, d’une audace verbale proprement extraordinaire. Les grands symboles qui traversent et structurent les recueils antérieurs sont ici l’objet d’une remise en question, d’un doute anxieux dont la plus célèbre expression est le poème intitulé La Désertion des animaux du cirque. En même temps, c’est toute la violence de Yeats, sa révolte contre le grand âge, son tempérament moins apaisé que jamais, qui trouvent ici leur plus pathétique expression. L’audace quasi surréaliste de certaines images, la concentration extrême des vers, la crudité des allusions sexuelles, firent que ces poèmes déconcertèrent ceux qui, à l’époque, les découvrirent en revue. Réunis en volume après la mort de Yeats, ils n’ont commencé d’être appréciés à leur juste valeur que dans les années soixante. Si une dizaine d’entre eux figure dans des anthologies et est souvent étudiée en France, la plupart n’ont jamais été traduits. Ils sont ici proposés pour la première fois dans leur intégralité.



Extrait du recueil

CUCHULAIN COMFORTED
A man that had six mortal wounds, a man
Violent and famous, strode among the dead ;
Eyes stared out of the branches and were gone.
Then certain Shrouds that muttered head to head
Came and were gone. He leant upon a tree
As though to meditate on wounds and blood.
A Shroud that seemed to have authority
Among those bird-like things came, and let fall
A bundle of linen. Shrouds by two and three
Came creeping up because the man was still.
And thereupon that linen-carrier said :
‘Your life can grow much sweeter if you will
‘Obey our ancient rule and make a shroud ;
Mainly because of what we only know
The rattle of those arms makes us afraid.
‘We thread the needles‘ eyes, and all we do
All must together do.‘ That done, the man
Took up the nearest and began to sew.
‘Now must we sing and sing the best we can,
But first you must be told our character :
Convicted cowards all, by kindred slain
‘Or driven from home and left to die in fear.‘
They sang, but had nor human tunes nor words,
Though all was done in common as before ;
They had changed their throats and had the throats of birds.

LE RÉCONFORT DE CUCHULAIN
Un homme qui avait six blessures mortelles, un homme
Illustre et violent, avançait à grands pas parmi les morts ;
Des yeux le regardèrent entre les branches puis disparurent.
Puis des formes dans des linceuls, qui se serraient en marmonnant,
Vinrent à leur tour et disparurent. Il s’appuya contre un arbre
Comme pour méditer sur les blessures et sur le sang.
Un linceul qui semblait avoir de l’autorité parmi ces êtres
Qui rappelaient des oiseaux, s’approcha et laissa tomber
Un baluchon de toile. Puis les linceuls, par deux, par trois,
S’approchèrent timidement, car l’homme était maintenant calme.
Alors, celui qui avait apporté la toile parla ainsi :
« Ta vie peut s’adoucir beaucoup si tu consens
À obéir à notre ancienne règle et confectionner un linceul ;
Si nous tremblons d’effroi devant le cliquetis de ces armes,
C’est par un sentiment qu’il est dans notre nature d’éprouver.
Nous enfilerons le chas des aiguilles ; les tâches qui sont les nôtres,
Nous devons les accomplir tous ensemble. » Ils le firent, et l’homme
Prit alors le drap le plus près de lui et se mit à coudre.
« À présent, notre devoir est de chanter, et chanter de notre mieux,
Mais il faut d’abord que tu saches quel est notre caractère :
Tous des pleutres déclarés, mis à mort par les gens de notre propre camp
Ou chassés de chez nous, livrés à la mort dans la frayeur. »
Et ils chantèrent, mais l’air ni les paroles n’étaient humains,
Bien que tout fût accompli en commun, comme ils l’avaient dit ;
Leurs gorges s’étaient transformées, et c’étaient des gosiers d’oiseaux.



Extraits de presse

     Études anglaises, tome XLVIII, n°3, 1995
     par Jacqueline Genet,

     On parle souvent de l’impossibilité de traduire la poésie dans une autre langue, de la difficulté à rendre la véritable dimension poétique. La signification peut être conservée mais qu’en est-il de tout ce qui constitue la nature même du poème ? Jean-Yves Masson s’est lancé dans cette tâche impossible. Son premier mérite est de traduire intégralement des volumes de poèmes de Yeats, ce qui, avant lui, n’avait jamais été entrepris, car M. L. Cazamian, René Fréchet, Jean Briat et Yves Bonnefoy – pour citer les plus importants – avaient opté pour un choix de poèmes. Or chaque volume de Yeats constitue une entité à part entière qu’on a plaisir à retrouver ici, dans une présentation fort agréable. Derniers Poèmes qui fait suite à deux autres volumes de traductions : Les Cygnes sauvages à Coole et Michael Robartes et la danseuse, révèle au public français certains des plus beaux poèmes. La présentation liminaire rend brièvement compte de la grandeur et de l’intensité de ces derniers poèmes, du « ton extrêmement nouveau » de ce recueil dominé par la « joie tragique » et de l’ordonnancement des poèmes choisi par le traducteur. Les notes sont un apport précieux au lecteur, même si on y décèle une erreur minime : Jeanne la Folle n’est pas complètement une « figure inventée par Yeats ». Dès 1904, dans ses notes aux Plays for an Irish Theatre, il mentionnait une vieille femme du nom de « Marie la Toquée » qui lui aurait inspiré le chant de The Pot of Broth où il est question de « Jack the Journeyman ». Yeats l’associe ensuite à une autre vieille femme qui vivait dans une petite chaumière près de Gort et dont le langage était particulièrement osé. « L’une de ses grandes performances est sa manière de décrire la mesquinerie d’une marchande de Gort discutant du prix d’un verre de bière brune, ce qui la fit tellement désespérer du genre humain qu’elle s’enivra. Les incidents de cette ivresse ont une magnificence épique », (Letters pp. 785-786). Yeats renonça au nom de Mary peut-être pour ne pas blesser la famille de la vieille paysanne de Gort et pour éviter les insinuations malveillantes qu’aurait pu susciter ce choix. On souhaiterait aussi que ces notes soient parfois un peu plus développées. Il n’est par exemple pas inutile de savoir qu’O’Higgins était surnommé le « Mussolini irlandais », qu’il prit des mesures impitoyables pour restaurer l’ordre et fut en grande partie responsable de l’exécution de soixante-dix-sept républicains en 1922-1923. Yeats avait été profondément impressionné par cette phrase d’O’Higgins : « Personne ne peut s’attendre à vivre qui a agi comme moi », (Letters, éd. Wade, p. 809). À propos de la référence à Grimalkin dans « The Statues », on reste sur sa faim quand on lit : « Aucun passage de Yeats n’éclaire de façon convaincante ce vers très diversement commenté. » Le titre de l’ouvrage où Yeats expose son système n’est pas Vision, comme l’a traduit L.G. Gros mais Une vision. La qualité générale de la traduction est digne d’éloges : elle est attentive, précise et souvent élégante, même si certaines traductions interpellent le lecteur. Fallait-il garder en français le mot « gyres » utilisé dans la composition de quelques mots mais jamais seul ? Le mot anglais est rare, mais « spire » l’est également. Le deuxième vers du poème qui porte ce titre : « Things thought too long can be no longer thought » est remarquable par son équilibre symétrique, souligné par la répétition de « thought » qui disparaît de la traduction. Traduire « of » par « à force de » répété, au troisième vers, donne au français une lourdeur absente du texte anglais. « Ancient lineaments » peuvent être certes « les traits des visages anciens » mais aussi plus généralement « les formes de jadis ». « Nous, spectateurs, nous ne pouvons que rire, saisis de joie tragique » dilue, par sa longueur, la densité du vers anglais. « We that look on, but laugh in tragic joy ». Dans « Lapis-Lazuli » : le « tout bonnement » de : « À pied tout bonnement ou par la mer elles s’en vinrent » pour : « On their own feet they came, or on shipboard » est un ajout. Pourquoi ne pas conserver l’inversion de « Seventy years have I lived » dans « Imitated from the Japanese » ? « Did that play of mine send out/Certain men the English shot ? » de « The Man and the Eco » traduit par : « Est-ce une de mes pièces qui envoya/Ces hommes devant les fusils anglais ? » ne donne pas l’idée que Yeats s’interroge ici, non pas sur n’importe laquelle de ses œuvres théâtrales, mais sur une pièce très précise, en l’occurrence Cathleen Ni Houlzhan. Dans « Under Ben Bulben » : « Ils ne font rendre ceux qu’ils enterrent/À l’esprit de l’humanité » est une coquille. Le Ben Bulben est une montagne : on s’attendrait donc plutôt à « Au pied du Ben Bulben », au lieu de « Au pied de Ben Bulben ». Jean-Yves Masson parle d’ailleurs du Knocknarea. Mais sa tâche était difficile et sa réussite est par ailleurs incontestable. Il nous annonce La Tour et L’Escalier en spirale et autres poèmes. Nous ne pouvons que nous en réjouir. Peut-être s’achemine-t-on vers une traduction complète de la poésie de W.B. Yeats ?



Radio et télévision

     Panorama, « poésie » par Nadine Vasseur, invité : Jean-Yves Masson, France Culture, avril 1996.
     Un livre, un jour, FR3, juin 1996.