Durant l’une de nos promenades juste avant sa mort, je découvris, par hasard, que mon père connaissait l’allemand. Il ne nous l’avait jamais dit : voilà un trait caractéristique de sa personnalité, savoir l’allemand mais entretenir des relations apparemment si distantes avec sa propre famille qu’il ne le dit à personne. Il connaissait l’allemand et sa littérature, et moi qui préparais ma licence de philosophie et ne connaissais pas cette langue, je me sentis humilié par une citation en langue originale tirée d’un texte de Hegel. Il dit qu’il avait appris l’allemand pour pouvoir lire cet auteur, indispensable à qui aimait le droit. Mais il n’avait pas lu seulement les textes concernant le droit ; le passage qu’il me cita traitait de la belle âme romantique, destinée selon Hegel à la folie. Ce sont des pages terribles, que je connais très bien, et dans lesquelles le philosophe se réfère, non sans mépris intellectuel, à la malheureuse aventure de son ex-ami, le poète Hölderlin. Eh bien, mon père cita cette page pour parler de sa première femme, dont la folie ne semblait faire naître en lui aucune pitié. Bien qu’il l’ait aimée jusqu’à la mort, sa rancœur envers elle fut encore plus durable, au-delà même du trépas. Il décrivit cette pauvre malade comme une âme pure vouée au tourment, étouffée par sa propre vertu. Pourquoi tant de cynisme ? Lui-même l’ignorait. C’était comme si un démon le forçait à couvrir de boue ce qu’il avait aimé. Quand bien même il ne l’aurait jamais admis, il ne tolérait pas son propre manque de foi. |