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  Au diable vauvert

  Evgueni Zamiatine

  Traduit du russe par Jean-Baptiste Godon
Prix Russophonie 2007 pour la traduction

  192 pages
12,50 €
ISBN : 2-86432-458-X

Résumé

Les deux récits présentés ici, Au diable vauvert (1914) et Alatyr (1915), offrent le tableau d’une Russie provinciale, burlesque et colorée, à la veille du cataclysme de la Première Guerre mondiale pour l’un, et de l’apocalypse révolutionnaire pour l’autre.
Historiquement daté – les allusions à l’Alliance franco-russe permettent d’en situer l’action entre 1892 et 1914 –, Au diable vauvert est dépourvu d’indications topographiques précises. Il évoque le quotidien d’un détachement militaire quelque part aux environs de la frontière chinoise, du côté de la mer du Japon, en un lieu accessible uniquement par la mer. La Censure devait interpréter ce récit comme une « image profondément insultante des officiers russes ».
Alatyr, ville inventée dont le nom est aussi celui de la pierre légendaire des contes russes, vient compléter l’exploration imaginaire de l’ancienne Russie effectuée par l’auteur. Paradis originel qui, bien souvent, s’apparente à un enfer, la cité d’Alatyr est peuplée de bêtes craintives ou sauvages. La Censure reprochera à Zamiatine d’y avoir campé des personnages « qui n’ont pas figure humaine ».
Evgueni Zamiatine est perçu par nombre de ses contemporains, dès la parution de ses premiers récits, comme un nouveau Gogol, ce qui ne doit rien au hasard. En effet, à travers les plaisanteries grasses des soldats d’Au diable vauvert ou les rêves des jeunes filles d’Alatyr, Zamiatine fait rire, de même que Gogol dans Les Âmes mortes. Mais l’auteur qui, de son propre aveu, souffre d’hérésie chronique et tient la vie pour une tragédie, rappelle à la fin de chaque récit que son rire est avant tout une politesse du désespoir.


Extrait du texte

   Ce n’était pas pour rien que le lieutenant Tikhmen avait roulé sous la table : il était acculé. Tikhmen avait une maladie : penser. Or, sous nos latitudes, c’est une maladie grave. Mieux vaut encore écluser de la vodka en se regardant dans la glace, mieux vaut encore taper le carton du soir au matin. Tout sauf penser.
   Les bonnes gens le lui avaient bien dit, mais il n’en faisait qu’à sa tête. Il avait beaucoup lu et en avait, bien sûr, tiré des conclusions : « Tout, disait-il, en ce bas monde n’est que reflet de ma conscience, perceptions, fruit de mon libre-arbitre. » En voilà, une nouvelle : et le capitaine Netchessa, il en avait, lui, un libre-arbitre ? Peut-être que le général lui-même en était pourvu ?
   Mais il était comme ça, Tikhmen : lorsqu’il s’était mis quelque chose dans le crâne, il s’enferrait. Il se complaisait dans le mépris du monde, de la gent féminine, de l’élevage infantile : c’est ainsi que Tikhmen parlait d’amour. Les enfants, justement, il les aimait comme un chien aime le bâton :
   « … De grâce, que me contez-vous là ? Moi, je vous dis que les parents sont des crétins, des carassins qui mordent à l’hameçon, parfaitement ! Ces prétendus enfants sont à l’homme ce qu’un boulet… ce qu’un boulet est à la marche. C’est la camarde à quatre pattes… un flétrissement, une mise à la casse, que c’est pour les parents… Du reste, puisque vous riez messieurs, eh bien, allez au diable ! »
   Mais comment ne pas rire quand le nez de Tikhmen était si long et si tordu sur la gauche, et quand il agitait les bras comme un moulin à vent. Comment ne pas rire alors que Tikhmen ne jouait les grands sceptiques que lorsqu’il était à jeun, mais à peine se mettait-il à boire… Car ici, à l’écart, dans la souricière et, Dieu me pardonne, au diable vauvert, était-il possible de ne pas boire ?
   À chaque fois qu’il était ivre, le dédaigneux Tikhmen se changeait en idéaliste : comme au paradis originel, le tigre et l’agneau se fondaient à merveille dans son âme russe.
   Ivre, Tikhmen se mettait immanquablement à rêver : un château, une belle dame vêtue d’une robe bleu argenté et, face à elle, le chevalier Tikhmen, la visière baissée. Le chevalier à la visière… c’était bien plus commode ainsi, car grâce à la visière, Tikhmen pouvait enfin cacher son nez, ne laisser voir que ses lèvres, en un mot, être beau. Là, à la lumière des flambeaux, s’accomplissait le miracle de l’amour, et le temps passait si vite qu’apparaissaient déjà les jolies têtes blondes.
   Cependant, à nouveau sobre, Tikhmen se traitait lui-même de crétin et de carassin avec la même ardeur qu’il mettait à maudire son prochain, et s’emplissait d’une haine plus grande encore pour ce concept qui joue de si mauvais tours aux hommes et que ceux-ci appellent négligemment « coquin de sort ».
   Il y a un an… Oui, c’est cela : près d’un an déjà s’était écoulé depuis le jour où ce coquin de sort s’était si lâchement joué de Tikhmen.
   C’était pendant les fêtes de Noël, ces fêtes absurdes, imbéciles, arrosées à l’extrême comme elles l’étaient ici. Le soir de Noël, le lieutenant Tikhmen, rassasié de civilités, repu d’alcool, était rentré chez lui à la tombée de la nuit, la visière baissée.
   Le capitaine Netchessa était absent, l’ordonnance Lomaïlov avait couché la marmaille depuis longtemps déjà. Seule devant une appétissante table de fête, la femme du capitaine Netchessa languissait : les jours de fête sont souvent aussi tristes que des lendemains de fête.
   Le chevalier Tikhmen avait baisé la main de la belle dame avec une galanterie inaccoutumée. Puis, en avalant le morceau de volaille qu’elle lui tendait, il avait prononcé ces mots :
   « Comme je suis heureux qu’il fasse nuit !
   — Et pourquoi donc ? »
   Si Tikhmen avait été sobre, il se serait contenté de dire, en guise de politesse : « Parce que la nuit, tous les chats sont gris. » Mais le chevalier Tikhmen avait déclaré :
   « Parce que la nuit nous révèle ce qu’il y a de magnifique et d’invisible à la lumière du jour. »
   C’était du goût de la capitaine : elle avait joué de ses innombrables fossettes, secoué ses boucles rondes et lancé ses atours sur Tikhmen.



Revue de presse

Presse écrite (extraits)

   Compte rendu sur le site du Musée du quai Branly



   Les carnets d’études, juin 2006
   par Agnès Passot

  La déception est parfois à la mesure de la joyeuse curiosité que suscite un texte inédit d’un auteur bien connu. Rien de tel avec ces deux récits de Zamiatine, écrits respectivement en 1914 et 1915, qui, bien loin d’être des « brouillons de jeunesse » laissent s’affirmer déjà un art subtil de la narration et un regard à la fois acéré et compatissant sur la société des hommes. L’heure n’est pas encore venue où ce classique de la littérature antisoviétique qu’est à présent Nous autres (publié à l’étranger en 1924 puis 1927) fermera définitivement à Zamiatine les portes de la gloire littéraire en URSS. Mais Au diable Vauvert, satire osée et allègre d’une garnison russe en poste quelque part près de la frontière chinoise, fut condamné par la censure tsariste. Avec la vérité pour muse, Zamiatine ne pouvait qu’irriter toute forme de pouvoir. Ce qui frappe peut-être davantage aujourd’hui dans ces petites proses est le génie particulier de la « synthèse » esthétique voulue et opérée par Zamiatine entre réalisme et symbolisme. D’un côté, la description du quotidien à la fois drôle et pitoyable d’officiers désœuvrés, ou de tout un village en manque de bons partis (Alatyr), s’appuie sur une analyse psychologique perspicace et un comique réaliste dans la veine de Gogol ; mais cet humour même permet des décrochages pleins de sens dans l’absurde ou le délire. Les histoires les plus cocasses apparaissent alors fugacement comme autant de tragédies individuelles de l’idéal perdu. L’amour, la gloire ou la poésie font survivre ou mourir ces personnages calibrés comme ceux des contes et finalement plus grands que leur vie. Comme la garnison au bout de nulle part, la prose de Zamiatine a établi ses quartiers aux frontières où se posent les questions essentielles.



   Tageblatt, juin-juillet 2006
   La guerre sans la guerre
   par Laurent Bonzon

  On connaît Zamiatine pour son roman d’anticipation, Nous autres, qui traçait, en 1920, le portrait d’un monde cauchemardesque à force d’anonymat et de surveillance. On le redécouvre aujourd’hui avec deux récits inédits en français, dont le principal est intitulé Au diable vauvert, aux éditions Verdier.

   « Pour moi, en tant qu’écrivain, être privé de la possibilité d’écrire équivaut à une condamnation à mort. Les choses ont atteint un point où il m’est devenu impossible d’exercer ma profession, car l’activité de création est impensable si l’on est obligé de travailler dans une atmosphère de persécution systématique qui s’aggrave chaque année. » La phrase est signée Evguéni Zamiatine et elle figure dans une lettre de 1931 adressée à… Staline. Preuve de l’audace désespérée d’un écrivain qui dénonce « la peine de mort littéraire » à laquelle il est soumis et réclame de quitter l’Union soviétique. Ce qu’il fera à la fin de cette même année, se réfugiant à Berlin puis à Paris. Il y mourra six années plus tard.
   Insaisissable Zamiatine, ingénieur naval qui participe à la Révolution de 1905, fait quelques mois de prison à Saint-Pétersbourg, avant l’exil en Finlande. Lorsqu’éclate la Révolution bolchevique, il quitte l’Angleterre, où il travaille, et rentre en Russie. Là, il participera à l’effervescence culturelle et artistique des années 20, puis finira par refuser l’asservissement des arts et de la littérature au pouvoir des Soviets.
   Au diable vauvert, paru en 1914, est encore à ranger du côté des classiques. L’ironie, les régionalismes et l’impertinence en plus. L’œuvre est d’ailleurs interdite par la censure : récit licencieux et qui montre l’armée russe sous un jour peu glorieux. « Nous serions beaux à la guerre ! », dit assez comiquement l’un des pitoyables officiers de cette garnison située dans un no man’s land extrême-oriental. « On avait édifié un avant-poste parfaitement inutile, on avait expédié canons et hommes au bout du monde : “Pas bouger !” Et ils ne bougeaient pas. » Ils ne bougent pas et il n’y a pas la guerre – du moins pas encore… – et ce n’est pas la proximité de la frontière chinoise ni la présence des femmes dans le camp qui vont pousser la soldatesque à se conduire élégamment. Bien au contraire. Dans cet univers irrespirable à force d’être fermé sur lui-même, tromperies et petites combines règnent en maître.
   Chacun des huit enfants du capitaine Netchessa dénotent des ressemblances troublantes avec l’un ou l’autre des officiers du camp, le général est un cuisinier hors pair mais il aime aussi un peu trop la chair fraîche des jeunes épouses, Schmidt est un officier violent et borné, aveuglé par son amour-propre, le lieutenant Andreï Ivanytch est un amoureux transi et surtout très lâche, bref pas un être humain n’échappe au vitriol de Zamiatine, lancé si subtilement qu’au début, on pourrait s’en amuser.
   Mais le rire de Zamiatine s’avère au fur et à mesure du récit assez crispant. Car entre ces personnages hauts en couleurs, bruyants et fanfarons, dignes en tout point des héros de Gogol, la gravité s’immisce peu à peu, insidieuse comme un brouillard des steppes.
   Parce que, pour les héros de Zamiatine, il est plus facile de mourir que de tuer et encore plus facile de tuer que de vivre. Deux officiers prouveront au lecteur le bien-fondé de cette maxime, montreront le doux artifice de la vie et la ferme réalité de la mort.
   Au diable vauvert est un récit très drôle qui s’achève dans le lourd silence des funérailles. Après cette histoire, après beaucoup d’alcool, de mauvais sentiments et bien peu d’amour, chacun continue son chemin en cherchant les douces illusions de l’ivresse, ce « tourbillon de joie soûle et désespérée, de cette même joie ultime qui anime de nos jours la Russie acculée au diable vauvert. »
   Par son usage des couleurs, par l’incroyable présence de ses personnages, Zamiatine excelle à nous conter ce monde morne et triste où tous les coups – bas – sont permis.



   Transfuge, mai-juin 2006
   par Rachel Nef

   Avant son chef-d’œuvre Nous autres, Zamiatine s’était déjà exposé aux foudres du star avec ce roman allégorique et moderne en diable.

   Écrits en 1914 et 1915, Au Diable vauvert et Alatyr annoncent déjà l’œuvre maîtresse de Zamiatine, Nous autres (1920), cette anti-utopie qui met en scène un monde totalitaire bien avant 1984 de Orwell et Le meilleur des Mondes de Huxley. Dans ces textes de jeunesse parus avant la révolution, on reconnaît déjà cette écriture ciselée qui fera plus tard de leur auteur l’un des maîtres de la prose ornementale. On y sent déjà également l’hérétique, le futur rebelle qui prendra la plume pour dénoncer l’État communiste. Interdit par la censure tsariste comme antimilitariste et licencieux, Au Diable vauvert vaudra à Zamiatine une relégation en Carélie, tout comme plus tard, Nous autres sera interdit de publication en URSS.
   Une garnison perdue dans les plaines de l’Extrême-Orient russe, un quotidien d’un ennui abyssal, allégorie de l’absurdité de l’existence, un indicible désespoir qui s’installe au gré de beuveries, de jeux, de commérages : autant d’images qui mêlent la grisaille au grotesque débridé, entre l’ironie cinglante et le rire grimaçant. Il faut dire que le héros principal, Andreï Ivanovitch, est parti d’un mauvais pied dans l’existence, car « Dieu l’a expédié pardessus la jambe ». Au Diable vauvert est le récit de son initiation ténébreuse et à cent pour cent réussie, son intégration à un univers fangeux, corrompu, bestial. Pris dans une mécanique implacable dont personne ne porte la responsabilité et qui a vite triomphé de ses élans de noblesse, Andreî Ivanovitch, tout comme plus tard le héros de Nous autres, finit par abdiquer, et le récit se clôt sur le cri jubilatoire de ses compagnons : « Il est des nôtres ! » Pour se faire une idée de l’univers qu’il laisse l’engloutir, il suffit de scruter quelques faciès : « Ce n’était pas un visage qu’avait l’ordonnance généralesques, mais un samovar en cuivre lustré : si gonflé qu’il reluisait », « La capitaine était (...) petite et toute en rondeur : une frimousse ronde, des yeux ronds et furtifs, des boucles rondes tombant sur son front, et de ronds atours de femme de capitaine. » Rien d’étonnant, car la capitaine Netchessa en est à son neuvième enfant, chaque petite tête blonde étant le portrait craché d’un des proches du capitaine. Identifiée tantôt à des objets, tantôt à des animaux, prise dans une farce macabre rythmée par des plaisanteries de caserne, c’est une humanité bien problématique qui défile devant le lecteur. Et voilà que le héros tombe amoureux de la seule personne qui se détache du lot, Maroussia, la belle et charmante épouse du capitaine Schmidt, dont on dit qu’il la maltraite et à qui elle restera pourtant fidèle et dévouée, sacrifiant son honneur pour le sauver…
   Maître de l’ellipse, Zamiatine brise le rythme des phrases pour isoler le mot qu’il laisse nu dans son abri de virgules, tirets, parenthèses ou points de suspension, et sur lequel il fait peser tout le poids de la solitude. Le rire résonne dans le vide, et on croit entendre des accents gogoliens dans cette façon de masquer le désespoir derrière le burlesque : chez Gogol, l’homme n’est-il pas tiraillé pareillement entre un quotidien brumeux et un idéal lumineux mais inatteignable ? Et n’est-il pas pareillement englouti par une existence où l’on voit à tout moment poindre le néant ? Tout comme chez Gogol, l’immensité de l’espace n’empêche pas l’enfermement dans un monde-décor où les êtres sont menacés de folie. Et, tentant de sortir de cet enfer, les personnages n’échouent que plus sûrement. On pourrait espérer qu’Alatyr nous arrache définitivement à ce no man’s land pour nous transporter dans la douceur de la province russe, avec le poète Kosta Edytkine et le prince Vadbolski directeur des postes. Pourtant, le cauchemar reprend. Enthousiasmés par le projet utopique d’accéder à une langue universelle, belle et éthérée, les habitants d’Alatyr seront en fait happés par les sonorités rugueuses et gutturales des toponymes et des prénoms.
   « La vie est une tragédie, disait Zamiatine, il n’y a que deux manières de la surmonter : la religion et l’ironie ». Il choisit de recourir à la seconde, superbement rendue dans la traduction fidèle et souvent truculente de Jean-Baptiste Godon qui ne laisse rien perdre de la fraîcheur et de la modernité de ces textes.



   Le Monde, vendredi 28 avril 2006
   Deux hérétiques Chroniques
   par Philippe-Jean Catinchi

   [...] Il publie Au diable vauvert (1914), puis Alatyr (1915) qui prolongent la peinture d’une vie provinciale, burlesque, colorée, comme une version moderne des contes traditionnels, avec cet art du skaz, cette langue littéraire du récit parlé, qui fait la véritable signature littéraire de Zamiatine, jusque dans son chef-d’œuvre visionnaire, Nous autres. Au diable vauvert, qui campe le quotidien d’un détachement militaire quelque part à proximité de la frontière chinoise, sur les rives de la mer du Japon, tient autant de l’imagination de l’écrivain que d’une réinvention d’un réel finement observé. Certains, dont le grand critique Tchoukovski, saluent du reste aussitôt « un nouveau Gogol ». Mais l’« abjection » du propos, au lendemain de la cuisante défaite dans la guerre russo-japonaise comme la « série de faits insignifiants, émaillés de scènes indubitablement obscènes » valent au texte d’être censuré un mois après sa sortie, interdit même, et à Zamiatine d’être assigné à résidence pour outrage aux bonnes mœurs. Sans doute cette éclipse est-elle la cause de son relatif oubli, aujourd’hui encore. Alatyr, contrée imaginaire dont le nom reprend la pierre magique des contes traditionnels, en épouse le ton et dévoile une humanité animale, craintive et sauvage, qui attend la catastrophe imminente, avec des accents bibliques. Tchoukovski avait vu juste. Chez Zamiatine comme chez Gogol, l’homme est partagé entre une vie médiocre et des rêves insensés. Il cède ou meurt, mais n’entrevoit aucune issue salutaire. Un message trop sombre et trop dur pour séduire les autorités, tsaristes comme staliniennes.
   Lorsqu’il meurt d’une angine de poitrine, le 10 mars 1937 à 53 ans, Zamiatine n’a pas même les honneurs de la presse soviétique – n’avait-il pas quitté l’URSS en octobre 1931, sans toutefois perdre son passeport soviétique (une prouesse !) après avoir dénoncé dans une lettre à Staline « la peine de mort littéraire » dont il était victime depuis 1929 et la parution des traductions tchèque et anglaise de son roman anti-utopiste Nous autres, satire impitoyable du bonheur totalitaire programmé dans un XXVIe siècle bien peu anticipateur. Deux jours plus tard, il est inhumé à Paris, au cimetière de Thiais, en présence de Nina Berberova, d’Alexeï Remizov et de Marina Tsvetaeva. [...]



   Numéro, mars 2006
   Les illusions perdues
   par Sean James Rose

Emprisonné à maintes reprises par l’Administration tsariste pour ses positions bolcheviques, Evgueni Zamiatine (1884-1937) ne sera pas moins épargné par la censure stalinienne. L’auteur d’Au diable vauvert se définit comme un hérétique chronique. L’exercice de lucidité est périlleux, pour le bonheur du lecteur (saluons l’ingénieuse vivacité de la traduction) il peut être très drôle. Au diable vauvert et le récit qui suit, Alatyr, parlent d’une Russie provinciale, digne des Âmes mortes de Gogol, où l’ennui est le compagnon quotidien, et la folie la maîtresse avec laquelle on le trompe. Après avoir raté le conservatoire, Andreï Ivanytch décide de « camper quelque part au bout du monde, et là-bas : filer le parfait amour, écrire un livre et dominer le monde… » Le héros s’engage, il se retrouve sur la frontière chinoise dans un détachement militaire qui s’avère être une véritable nef de fous. Le général est un ogre autoritaire, son épouse une saturnienne alcoolique, la femme du capitaine une pondeuse d’enfants… Et Andreï de tomber amoureux. Le romantisme frustré dépeint par Zamiatine tient plus de l’humour grinçant du théâtre de l’absurde que du bovarysme flaubertien.



   Libération, jeudi 2 février 2006
   La femme du capitaine
   par Jean-Pierre Thibaudat

   Un désert des Tartares imbibé de vodka, vu par Evgueni Zamiatine.

   Il est toujours réjouissant de voir traduit et publié un récit d’Evgueni Zamiatine, le plus grand peut-être des écrivains russe méconnus. Bolchevique de la première heure, il connut les geôles tsaristes. Après la révolution d’Octobre, il fut très vite critique. Si bien qu’il aura été l’un des rares écrivains à la fois censuré par les services du tsar et, plus tard, interdit de publication par la censure soviétique. Réfugié dans la pédagogie, cet ex-ingénieur forma les écrivains du futur, mais, las de ne plus pouvoir être lu, demandera, dans une lettre à Staline, qu’on le laisse partir à l’étranger, Gorki appuiera sa demande. Marina Tsvetaeva, Nina Berberova et Remizov l’accompagneront en 1937 au cimetière de Thiais, au terme d’un exil bancal il n’aura sa place nulle part et surtout pas dans les salons de l’émigration russe. Seul fait notoire : son adaptation de la pièce de Gorki les Bas-Fonds pour Jean Renoir. La postérité de Zamiatine n’est pas à la hauteur de l’auteur de ce chef-d’œuvre qu’est Nous autres dont s’inspirera Orwell pour 1984 (roman beaucoup plus connu mais moins bon), un formidable roman d’anticipation : dès 1920, Zamiatine décrit le triomphe de tout ce que recèle en germe un régime totalitaire ayant réalisé « l’avenir radieux ».
   On publie donc Au diable vauvert, un récit de 1914 inédit en français dont on aurait pu traduire le titre par « Au bout du bout » ou, pour reprendre une expression plus russe que française, « au-delà de la géographie ». L’histoire racontée est celle, collective, d’une poignée de militaires confinés dans un port du Pacifique et vivant en relative autarcie. Comme une version du Désert des Tartares aux confins de la Russie et trempée dans l’encre de la vodka. On boit évidemment beaucoup dans ce cul du monde où les guéguerres intestines tiennent lieu de combat homérique. Tout y est dérisoire et drôle, tout tient dans l’art qu’a Zamiatine de décrire ses personnages, de les mettre en scène. L’intrigue, forcément relâchée, donne au récit une allure joliment débridée. On lutine la femme d’un capitaine qui ne s’effarouche pas trop, elle a huit enfants de différents amants militaires, qui est le père du neuvième, « moi ? », s’interroge un lieutenant, rongé par le doute. Il y a aussi un général qui, bien sûr, pique dans la caisse, sa femme un peu foldingue, etc. L’ordinaire de la vie de garnison russe : duel qui tourne court, beuveries, suicide. Tout cela vu à travers l’itinéraire d’un soldat envoyé là-bas et venant de la ville de Tambov où est né Zamiatine. La part biographique s’arrête là, car, en bon fils de Gogol, l’auteur invente le réel qu’il décrit. Mais, en Russie, le réel n’a pas à forcer le trait pour être grotesque : des officiers russes écriront à Zamiatine pour le féliciter de son exacte description. La censure tsariste y vit, elle, une insulte fait à l’honneur de l’armée du tsar. Le traducteur et préfacier se fait un plaisir de nous livrer cette ridicule prose juridique qui semble être un chapitre supplémentaire au récit.
   Un des moments les plus hilarants nous concerne : l’arrivée d’officiers français venus inspecter sans prévenir l’état des troupes alliées. Je ne vous dis que ça.



   Le Figaro, jeudi 19 janvier 2006
   Zamiatine contre les robots
   par Sébastien Lapaque

   Témoin libre de la révolution bolchevique, expulsé hors des frontières d’URSS par Staline, il fut l’un des premiers écrivains antitotalitaires du XXe siècle. On redécouvre ce styliste sagace, à l’occasion de la publication de deux récits de jeunesse.

   Il faut lire tout Zamiatine. Non seulement Nous autres, la fable contre-utopique des années 1920-1921, interdite de publication en Russie pendant trois quarts de siècle, traduite à New York en 1924 et à Paris en 1929, mais également Les Insulaires, L’inondation, Le Fléau de Dieu, sans oublier les pièces cachées d’une œuvre éparpillée dans l’orage d’un destin douloureux : essais de jeunesse, fables satiriques, écrits théoriques. Les éditions Verdier publient Au diable vauvert et Alatyr, deux textes inédits en français. Leur verve, leur drôlerie et leur netteté stylistique font comprendre que Nous autres, avec son État unique, ses bâtiments de verre, ses murs transparents, ses rêves interdits et son bonheur algébrique n’est pas une parenthèse dans la bibliographie d’Eugène Zamiatine. Ce roman couronne une morale créatrice qui fut sa Béatrice : « Il n’est de vraie littérature que produite non par des fonctionnaires bien pensants et zélés, mais par des fous, des ermites, des hérétiques, des rêveurs, des rebelles et des sceptiques. »
   Hérétique, Evgueni Ivanovitch Zamiatine (1884-1937) le fut toute sa vie. Né à Lebedian, dans la Russie profonde et mystérieuse chantée par Tolstoï et Tourgueniev, il aima les livres à l’âge où les enfants jouent aux soldats de plomb. Très tôt, il découvrit Dostoïevski, Gogol et Anatole France. Au lycée de Voronej, le jeune homme était doué en dissertation, mais peinait en mathématiques. À dix-huit ans, il s’inscrivit à l’Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg où il se spécialisa dans la construction navale. Il s’éloignait du monde des lettres pour y revenir un peu plus tard avec un enthousiasme décuplé.
   En 1903, il fut le témoin des premières explosions de violence à Saint-Pétersbourg. « ... Partout sur l’avenue, de noires éclaboussures humaines, des lambeaux de Marseillaise, de drapeaux rouges, les Cosaques, les gardes du palais, les policiers… » On n’est pas sérieux quand on a dix-neuf ans et qu’on aime l’agitation, les factions, les affiches et les pamphlets. Le jeune Zamiatine opta pour le parti bolchevik. De retour d’un long voyage d’étude – Odessa, Constantinople, Smyrne, Beyrouth, Jaffa, Athos, Port-Said, Alexandrie, Jérusalem – il assista à la révolution de 1905 et fut emprisonné quelques semaines pour sa participation à une réunion interdite. En cellule, l’étudiant factieux apprit l’anglais, la sténo, écrivit des vers.
   Une fois libéré, le souvenir de sa captivité lui inspira Seul, une nouvelle publiée à l’automne 1908 dans la revue Obrazovanie. « Cela signifiait donc que je pouvais écrire des récits et que j’allais les publier : voilà pourquoi, pendant trois ans, je n’écrivis plus que sur… les brise-glace, les navires à vapeur, les refouleurs et une Recherche théorique sur le travail des excavatrices. » L’entrée véritable de Zamiatine en littérature date de 1912, année de la publication de Province, peinture pittoresque de la vie russe où se lit l’influence de Gogol et de Remizov, qui reconnut l’auteur comme un pair. En 1914, Zamiatine publia Au diable vauvert, un récit mettant en scène le quotidien d’un détachement militaire à la frontière chinoise.
   Cette satire gorgée de trouvailles et d’inventions langagières fut jugée antimilitariste par le tribunal du district de Saint-Pétersbourg. La censure n’apprécia pas davantage Alatyr, publié l’année suivante, où l’écrivain mettait déjà en place un univers contre-utopique, avec des animaux chargés de traduire les sentiments des hommes.
   Mais l’époque n’était pas à la plaisanterie. En Russie, les artistes voyaient venir la fin d’un monde. En mars 1916, Zamiatine fut envoyé en Angleterre pour superviser la construction d’un brise-glace, le Saint-Alexandre Nevski, que les nouveaux maîtres du Kremlin rebaptiseront le Lénine.
   Les événements révolutionnaires hâtèrent son retour en Russie. Trop tard. « Je regrette beaucoup de ne pas avoir vu la révolution de Février et de ne connaître que celle d’Octobre. (...) C’est un peu comme si l’on avait jamais été amoureux et qu’on se réveillait un beau matin, marié depuis une bonne dizaine d’années », expliqua-t-il en 1924.
    Styliste et moderniste, il se souciait peu de l’instauration de la dictature du prolétariat. Dans la lutte entre bolcheviks et socialistes-révolutionnaires, Zamiatine choisit les seconds. Il publia dans leurs revues, prit la parole à leurs réunions, participa à leurs cénacles. Entre 1917 et 1923, années de sa plus grande activité, parurent Les Insulaires, roman burlesque rapporté d’Angleterre, et quelques-unes de ses plus célèbres nouvelles : L’Electricité, Le Nord, La Caverne… « Tous les écrivains russes sont paresseux, sauf Zamiatine », jugea Gorki, ministre officieux de la Culture du nouveau régime.
   L’énergique Zamiatine avait pourtant de quoi déplaire : il croyait à la primauté de l’art sur l’économie politique. Chez Swift, Wells et Joyce, qu’il lisait avec passion, il était convaincu de trouver un peu de la vérité du monde. Composé vers 1920, Nous autres ne se limite pas à une satire du socialisme d’État. Avec ses villes aux murs transparents et ses machines dominant l’homme, la fable est trop subtile pour être réduite à un texte de circonstance. Elle est l’aboutissement d’une esthétique de l’ironie et du sarcasme énoncée dans une longue série de textes critiques.
   Évoquant l’écrasement d’individus réduits à des numéros, sous l’œil d’acier du « Bienfaiteur », Zamiatine parlait, cependant, en connaissance de cause. L’écrivain, que sa familiarité avec les socialistes-révolutionnaires avait rendu suspect, fut arrêté deux fois par la Tcheka. En 1919, il s’en tira grâce à son appartenance passée au parti bolchevik. En 1922, il eut moins de chance et fut enfermé à la prison de Saint-Pétersbourg – dans le même couloir qu’en 1905 ! Suspect pour la police bolchevique, comme il l’avait été pour la police tsariste, soumis à la censure, Zamiatine devint le diable des lettres russes. Accusé d’être un partisan de l’extrême droite, persécuté, privé de travail, le malheureux n’avait plus rien à faire dans la Russie des soviets. Après 1924, il n’y avait plus aucun journal libre dans le pays ; après 1929, plus un seul éditeur indépendant.
   Ce qui accablait le plus Zamiatine, c’est de constater que la liberté d’expression avait disparu du pays et que seuls quelques artistes le déploraient. En juin 1931, il eut le courage de s’adresser directement à Staline pour s’affliger, dans une lettre, de sa condamnation à « la mort littéraire » et demander que cette peine soit commuée en « expulsion hors des frontières de l’URSS ». Ce qui était mieux qu’une balle dans la nuque ou qu’une déportation au goulag.
   C’est ainsi qu’il découvrit Paris en février 1932. Blanc chez les rouges, il devint un rouge chez les blancs, incapable de trouver sa place dans les milieux de l’émigration. Dans ses souvenirs, Nina Berberova l’évoque de façon méprisante : « Sa tactique consistait à survivre et à se taire, cela ne pouvait être la mienne. » Elle ne mesurait pas quel chagrin cela était d’avoir vu les bons écrivains de son pays se taire un à un au profit de littérateurs soumis à la commande sociale. Le 10 mars 1937, on annonça le décès, à Paris, d’Eugène Zamiatine, homme de lettres russe, mort d’une angine de poitrine, mais aussi, mais surtout, d’une ineffable tristesse.



   L’Humanité, jeudi 19 janvier 2006
   Aux confins de l’humanité
   par Alain Nicolas

   Dans l’esprit de Gogol, une satire sociale, un conte philosophique et la redécouverte d’un auteur essentiel de la modernité russe du début du XXe siècle.

   Cela fait trois jours qu’Andreï Ivanytch Polovets est arrivé dans ce poste militaire au bout du monde, et le brouillard ne s’est pas levé. Peut-on dire qu’il se lèvera ? Malgré quelques belles journées de soleil au bord du Pacifique, rien de vraiment net dans la vie de ce détachement militaire isolé dans l’Extrême-Orient. Pourquoi sont-ils là, d’ailleurs, et non dans un régiment tranquille de Russie ? Certainement pas pour leurs compétences. Andreï Ivanytch, lui, s’il a échoué « au diable Vauvert », c’est probablement à cause de sa passivité, de son incapacité à choisir. Musique ou infanterie ? Le choix s’est fait par défaut, en suivant la ligne de plus grande pente. Peu importe, d’ailleurs : ce jeune lieutenant « au front vaste comme la steppe » – seul coup de génie de Dieu qui l’a fini à la va vite et « avec désinvolture » – n’a pas l’air de souffrir outre mesure de son exil.
   Il a un programme : « filer le parfait amour, écrire un livre et dominer le monde ». Est-il utile de préciser qu’il faudra peut-être en rabattre ?
  Dans le huis clos de cette garnison perdue, peut-on faire autre chose que sombrer dans une infra-humanité ? C’est ce que suggère l’auteur, qui montre les collègues d’Andreï perçus, dans l’atmosphère enfumée du mess, comme de simples morceaux de chair. Même en pied, le microcosme de cette rive, ou de cette île, quasi déserte, n’est guère reluisant. Le général Azantcheev n’a, croit-on, qu’un vice, et innocent : la gastronomie. Le « Mozart de la pomme de terre » est flanqué d’une épouse qui, depuis sa fausse couche, est « ailleurs ». À l’inverse, la femme du capitaine Netchessa accouche chaque année d’un nouveau marmot, qui ressemble chaque fois à un officier différent. Quand à l’autre capitaine, l’immense et raide Schmidt, il est marié à la belle et indépendante Maroussia. On devine la suite, ou plutôt une suite possible. Car Zamiatine, de même qu’il ne se contente pas d’un carnet de caricatures de la vie de garnison, ne tient pas la chronique des drames conjugaux en milieu confiné. Les enjeux qui opposent les personnages sont d’une autre nature : il y va de la possibilité de penser le monde, de rester soi-même, plus encore de sauvegarder son humanité quand tous se liguent pour tirer vers l’enlisement les quelques êtres encore debout. Commencé sur le ton de la farce, le récit atteint au tragique, et celui que la critique appelait « notre nouveau Gogol » touche à l’intensité d’un Pouchkine.
   Peu connu en France, où il mourut en 1937, quelque peu oublié dans son pays, Zamiatine est une voix originale dans la littérature russe du début du XXe siècle. Entre naturalisme et symbolisme, il défend le « synthétisme », qui soumet les intuitions idéalistes à la sanction du réel (il se définira même comme « néoréaliste »), et refuse la platitude des écrivains populistes. Bolchevik très tôt, il est incarcéré puis assigné à résidence en 1905. C’est après son amnistie en 1914 qu’il publie Au diable vauvert, immédiatement saisi pour « image profondément insultante des officiers russes ». Il est une fois de plus assigné à résidence. Mais la guerre éclate, et les officiers russes ont d’autres priorités. Ingénieur naval, il est en Écosse en 1917. De retour à Moscou, il participe à la vie littéraire des années révolutionnaires (il est élu en 1920 président de l’Union panrusse des écrivains), tout en se rapprochant des socialistes révolutionnaires (SR). Brièvement inquiété par la Tcheka, il continue à publier de brefs récits et des pièces de théâtre, grâce à sa notoriété et au soutien de Gorki, qui l’aide une dernière fois lorsqu’il choisit d’émigrer. En 1931, Zamiatine, de plus en plus attaqué, interdit de publication, écrit à Staline pour prendre acte de la « peine de mort littéraire » qui le frappe, et lui demande l’autorisation de quitter le pays sans perdre son passeport soviétique. Gorki l’appuie, et Staline acquiesce. Il rejoint la France. Son dernier travail littéraire fut une adaptation des Bas-fonds de Gorki pour Jean Renoir. Avec d’autres (Boulgakov, Pilniak, Babel, pour ne citer que les plus connus), il représente une voix qui aurait pu donner au roman russe une diversité féconde. La lecture d’Au diable Vauvert, outre le plaisir qu’elle procure, permettra de se faire une autre idée de ce qu’était la littérature de ce pays, et peut-être de comprendre une certaine veine contemporaine.



   La Liberté, samedi 4 janvier 2006
   Portrait burlesque de l’ancienne Russie
   par Alain Favarger

   Evgueni Zamiatine. Proche des bolcheviks comme Gorki, il eut son heure de gloire dans les années 20.

   « La vie est une tragédie, il n’y a que deux manières de la surmonter : la religion et l’ironie. » Sous la plume de cet écrivain qui s’enflamma dans sa jeunesse pour la révolution, le propos peut paraître paradoxal. Et pourtant il définit bien le profil de la littérature russe, tout entière hantée par le questionnement métaphysique, la révolte contre l’injustice et une vision drolatique de la société.
   Par goût et tempérament Evgueni Zamiatine (1884-1937) penchait volontiers du côté de la satire et de la dérision. Plutôt Gogol que Dostoïevski. Deux récits dont la version française est totalement inédite nous révèlent le talent de Zamiatine. Prenons Au diable vauvert, paru en 1914 dans le journal Préceptes avant d’être victime des foudres de la censure, qui alla jusqu’à assigner l’auteur à résidence « pour outrage aux bonnes moeurs ». L’écrivain nous plonge dans une Russie ancestrale et bigarrée, campant les soldats d’un détachement de l’armée en poste non loin de la frontière chinoise.
   On est avant le choc de la Première Guerre mondiale, dans des confins accessibles par mer seulement. L’ennui règne dans la garnison, trompé par l’alcool, quelques fêtes, bals et autres relents d’adultère. Zamiatine dépeint cette comédie humaine avec un humour tel que l’on rit à chaque page ou presque de ce long récit que la censure épingla comme une offense à l’honneur des officiers russes. Il est vrai que ceux-ci en prennent pour leur grade et au premier rang le général Azantcheev, un mufle bâfreur et dépravé, abusant de sa position de pouvoir pour s’octroyer des privautés auprès des femmes de ses subordonnés.
   Scènes de la vie militaire, portraits cinglants des uns et des autres, le texte va cependant plus loin que la farce et le vaudeville. Car, au-delà de la satire, la tragédie pointe son nez. Rien ne saurait l’empêcher d’arriver.
   Ni les beuveries de la troupe, ni les rêves du jeune lieutenant qui s’est amouraché de la beauté locale. Ni la visite amicale d’un croiseur français dont l’équipage découvre avec effarement les moeurs plutôt frustes de cette soldatesque du bout du monde. Les rires gras et les flots de vodka cachent mal les dissensions et les drames intimes qui couvent dans cette garnison dont les dérèglements annoncent d’autres désastres à venir.
   Il n’est pas étonnant que la censure impériale ait vu dans ce texte une insulte à l’un des piliers du régime. Mais l’acuité du regard de l’écrivain sur ce pan vermoulu de l’Empire tsariste fait de ce texte un saisissant miroir de la décadence d’une société essoufflée. Dans Alatyr, l’autre récit inédit de ce recueil, publié lui en 1915 dans La Pensée russe, Zamiatine s’intéresse toujours à la Russie ancienne. Le lieu, Alatyr, est une ville imaginaire frappée d’une curieuse malédiction. Les femmes n’enfantent plus, il n’y a plus de fiancés et les vieilles filles pullulent. On retrouve là le Zamiatine épris de fantastique. Le texte fascine par l’érotisme diffus qui le traverse de part en part avec le personnage de Glaphira, une belle aux regards langoureux, que son père aimerait tant marier pour conjurer le mauvais sort. Le sens de la dérision cher à l’auteur fait mouche avec l’apparition d’un prince pur sucre censé faire se pâmer les filles de la ville. À condition d’oublier son menton disgracieux !
   Zamiatine se range du côté de Gogol et nous ravit par son art de décrire les vies médiocres, où les chimères des uns et des autres échouent à éloigner les pesanteurs d’un monde étouffant. Alors le rire de l’écrivain ressemble à « une politesse du désespoir » face à l’impasse d’une Russie bloquée, acculée au diable vauvert.



   Livres hebdo, 9 décembre 2005
   Zamiatine endiablé
   par Jean-Maurice de Montremy

   Verdier présente deux récits inédits du « snob flegmatique ». D’un modernisme intact.

   Pour Trotski, Evgueni Zamiatine (1884-1937) tenait, dans les lettres russes, le rôle du « snob flegmatique ». Compliment paradoxal, qui cachait une menace. Fils et petit-fils de prêtres, bolchevik au temps du tsar, dissident dès 1919, admirateur précoce de Nietzsche et de Picasso, l’écrivain – l’un des plus célèbres dans l’Union soviétique des années 1920 – était aussi ingénieur en construction navale, ce qui l’avait conduit à séjourner en Angleterre pour superviser un chantier de brise-glaces. Il y avait cultivé son élégance et ses dehors pince-sans-rire, mais son imagination ravageuse et sa maîtrise formelle étaient bien d’un Russe du jeune XXe siècle.
   S’adressant à Staline en 1931 pour obtenir le droit de s’exiler à Paris, Zamiatine se plaignait d’être traité comme un « diable des lettres soviétiques ». Depuis sa dénonciation fantasque de l’utopie totalitaire dans Nous autres (1920, disponible dans « L’imaginaire », Gallimard), sa situation était fragile : une souris littéraire (une de plus) dont s’amusait la griffe du chat Joseph.
   Comme le remarque Jean-Baptiste Godon en préface à sa brillante traduction d’Au diable vauvert et d’Alatyr, une grande partie de son œuvre cessa d’être diffusée. Il fallut attendre la fin de l’URSS pour que viennent des rééditions et de nouvelles traductions, sans que l’on dispose pour autant d’une édition intégrale.
   Le court roman Au diable vauvert (1914) et la nouvelle Alatyr (1915) étaient eux-mêmes jusqu’à présent inédits en français.
   Au diable vauvert, c’est-à-dire du côté de nulle part. Nous sommes vers 1900, dans une garnison russe sur les rives de l’Asie, à proximité de ceux que les soldats désignent unanimement comme des « Shanghai ». Le général, les capitaines et le lieutenant y attendent Godot à la façon de clochards en uniforme, paillards et/ou mystiques. Zamiatine y raconte l’arrivée d’un petit nouveau : Andreï Ivanytch, « front large et vaste comme la steppe », doté d’un petit nez, « une trompette typiquement russe ». Et c’est parti ! Entrent en scène une série d’officiers et d’ordonnances réduits à un ou deux détails, comme une mécanique de fragments pris dans un prodigieux scherzo. Untel est un « samovar rutilant », l’autre « une tête chauve comme une pastèque », un autre encore » un bouquet de poings velus », etc.
   Cette danse nerveuse et burlesque, d’une impeccable précision, cache pourtant un meurtre d’âme. Andreï Ivanytch, le petit nouveau, doit devenir comme tout le monde, c’est-à-dire saoul, déçu, bafouant ses principes, réduit à un avenir borné. Et il le deviendra. Ce viol spirituel s’opère sous la houlette du général (un « batracien ») très occupé à cuisiner, faire des blagues graveleuses et suborner les épouses de ses officiers – lesquels ne sont pas en reste, les cocufiages réciproques semblant leur unique occupation. Cela se paye au prix de ceux qui veulent garder, comme Andreï Ivanytch – ou comme Zamiatine – un certain flegme, du style et même des sentiments profonds.
   Ce morceau de virtuosité pourrait n’être qu’une farce. Il s’affirme pourtant d’une grande poésie, voire d’une extrême délicatesse (l’un des personnages féminins est bouleversant). Zamiatine, loin de toute méchanceté, y fait preuve d’une profonde compassion, jusque dans les passages les plus cruels ou les plus hilarants. Ce qui lui valut la censure et la relégation.
   Le ton change avec Alatyr, plus proche du conte et de la fable. Le récit campe là encore une province russe imaginaire. Ici, le prince décide de mobiliser tout son petit monde pour l’apprentissage de l’espéranto, tandis qu’un poète en mal de théologie rêve de « l’intrinsèque féminité de Dieu »
   Ces deux textes n’ont pas pris une ride. Derrière l’usage époustouflant de tous les registres et de toutes les possibilités du langage, on y découvre un Zamiatine songeur s’interrogeant sur la « divine désinvolture » avec laquelle semble avoir été créée l’humanité.

Radio et télévision

« Les Mardis littéraires », France Culture, mardi 4 avril 2006