Compte rendu sur le site du
Musée du quai Branly
Les carnets d’études, juin 2006
par Agnès Passot
La déception est parfois à la mesure de la joyeuse curiosité que suscite un texte inédit d’un auteur bien connu. Rien de tel avec ces deux récits de Zamiatine, écrits respectivement en 1914 et 1915, qui, bien loin d’être des « brouillons de jeunesse » laissent s’affirmer déjà un art subtil de la narration et un regard à la fois acéré et compatissant sur la société des hommes. L’heure n’est pas encore venue où ce classique de la littérature antisoviétique qu’est à présent
Nous autres (publié à l’étranger en 1924 puis 1927) fermera définitivement à Zamiatine les portes de la gloire littéraire en URSS. Mais
Au diable Vauvert, satire osée et allègre d’une garnison russe en poste quelque part près de la frontière chinoise, fut condamné par la censure tsariste. Avec la vérité pour muse, Zamiatine ne pouvait qu’irriter toute forme de pouvoir. Ce qui frappe peut-être davantage aujourd’hui dans ces petites proses est le génie particulier de la « synthèse » esthétique voulue et opérée par Zamiatine entre réalisme et symbolisme. D’un côté, la description du quotidien à la fois drôle et pitoyable d’officiers désœuvrés, ou de tout un village en manque de bons partis
(Alatyr), s’appuie sur une analyse psychologique perspicace et un comique réaliste dans la veine de Gogol ; mais cet humour même permet des décrochages pleins de sens dans l’absurde ou le délire. Les histoires les plus cocasses apparaissent alors fugacement comme autant de tragédies individuelles de l’idéal perdu. L’amour, la gloire ou la poésie font survivre ou mourir ces personnages calibrés comme ceux des contes et finalement plus grands que leur vie. Comme la garnison au bout de nulle part, la prose de Zamiatine a établi ses quartiers aux frontières où se posent les questions essentielles.
Tageblatt, juin-juillet 2006
La guerre sans la guerre par Laurent Bonzon
On connaît Zamiatine pour son roman d’anticipation, Nous autres,
qui traçait, en 1920, le portrait d’un monde cauchemardesque à force d’anonymat et de surveillance. On le redécouvre aujourd’hui avec deux récits inédits en français, dont le principal est intitulé Au diable vauvert,
aux éditions Verdier. « Pour moi, en tant qu’écrivain, être privé de la possibilité d’écrire équivaut à une condamnation à mort. Les choses ont atteint un point où il m’est devenu impossible d’exercer ma profession, car l’activité de création est impensable si l’on est obligé de travailler dans une atmosphère de persécution systématique qui s’aggrave chaque année. » La phrase est signée Evguéni Zamiatine et elle figure dans une lettre de 1931 adressée à… Staline. Preuve de l’audace désespérée d’un écrivain qui dénonce « la peine de mort littéraire » à laquelle il est soumis et réclame de quitter l’Union soviétique. Ce qu’il fera à la fin de cette même année, se réfugiant à Berlin puis à Paris. Il y mourra six années plus tard.
Insaisissable Zamiatine, ingénieur naval qui participe à la Révolution de 1905, fait quelques mois de prison à Saint-Pétersbourg, avant l’exil en Finlande. Lorsqu’éclate la Révolution bolchevique, il quitte l’Angleterre, où il travaille, et rentre en Russie. Là, il participera à l’effervescence culturelle et artistique des années 20, puis finira par refuser l’asservissement des arts et de la littérature au pouvoir des Soviets.
Au diable vauvert, paru en 1914, est encore à ranger du côté des classiques. L’ironie, les régionalismes et l’impertinence en plus. L’œuvre est d’ailleurs interdite par la censure : récit licencieux et qui montre l’armée russe sous un jour peu glorieux. « Nous serions beaux à la guerre ! », dit assez comiquement l’un des pitoyables officiers de cette garnison située dans un no man’s land extrême-oriental. « On avait édifié un avant-poste parfaitement inutile, on avait expédié canons et hommes au bout du monde : “Pas bouger !” Et ils ne bougeaient pas. » Ils ne bougent pas et il n’y a pas la guerre – du moins pas encore… – et ce n’est pas la proximité de la frontière chinoise ni la présence des femmes dans le camp qui vont pousser la soldatesque à se conduire élégamment. Bien au contraire. Dans cet univers irrespirable à force d’être fermé sur lui-même, tromperies et petites combines règnent en maître.
Chacun des huit enfants du capitaine Netchessa dénotent des ressemblances troublantes avec l’un ou l’autre des officiers du camp, le général est un cuisinier hors pair mais il aime aussi un peu trop la chair fraîche des jeunes épouses, Schmidt est un officier violent et borné, aveuglé par son amour-propre, le lieutenant Andreï Ivanytch est un amoureux transi et surtout très lâche, bref pas un être humain n’échappe au vitriol de Zamiatine, lancé si subtilement qu’au début, on pourrait s’en amuser.
Mais le rire de Zamiatine s’avère au fur et à mesure du récit assez crispant. Car entre ces personnages hauts en couleurs, bruyants et fanfarons, dignes en tout point des héros de Gogol, la gravité s’immisce peu à peu, insidieuse comme un brouillard des steppes.
Parce que, pour les héros de Zamiatine, il est plus facile de mourir que de tuer et encore plus facile de tuer que de vivre. Deux officiers prouveront au lecteur le bien-fondé de cette maxime, montreront le doux artifice de la vie et la ferme réalité de la mort.
Au diable vauvert est un récit très drôle qui s’achève dans le lourd silence des funérailles. Après cette histoire, après beaucoup d’alcool, de mauvais sentiments et bien peu d’amour, chacun continue son chemin en cherchant les douces illusions de l’ivresse, ce « tourbillon de joie soûle et désespérée, de cette même joie ultime qui anime de nos jours la Russie acculée au diable vauvert. »
Par son usage des couleurs, par l’incroyable présence de ses personnages, Zamiatine excelle à nous conter ce monde morne et triste où tous les coups – bas – sont permis.
Transfuge, mai-juin 2006
par Rachel Nef
Avant son chef-d’œuvre Nous autres,
Zamiatine s’était déjà exposé aux foudres du star avec ce roman allégorique et moderne en diable.
Écrits en 1914 et 1915,
Au Diable vauvert et
Alatyr annoncent déjà l’œuvre maîtresse de Zamiatine,
Nous autres (1920), cette anti-utopie qui met en scène un monde totalitaire bien avant
1984 de Orwell et
Le meilleur des Mondes
de Huxley. Dans ces textes de jeunesse parus avant la révolution, on
reconnaît déjà cette écriture ciselée qui fera plus tard de leur auteur
l’un des maîtres de la prose ornementale. On y sent déjà également
l’hérétique, le futur rebelle qui prendra la plume pour dénoncer l’État
communiste. Interdit par la censure tsariste comme antimilitariste et
licencieux, Au Diable vauvert vaudra à Zamiatine une relégation en
Carélie, tout comme plus tard,
Nous autres sera interdit de publication en URSS.
Une garnison perdue dans les plaines de l’Extrême-Orient
russe, un quotidien d’un ennui abyssal, allégorie de l’absurdité de
l’existence, un indicible désespoir qui s’installe au gré de beuveries,
de jeux, de commérages : autant d’images qui mêlent la grisaille au
grotesque débridé, entre l’ironie cinglante et le rire grimaçant. Il
faut dire que le héros principal, Andreï Ivanovitch, est parti d’un
mauvais pied dans l’existence, car « Dieu l’a expédié pardessus la
jambe ».
Au Diable vauvert est le récit de son initiation
ténébreuse et à cent pour cent réussie, son intégration à un univers
fangeux, corrompu, bestial. Pris dans une mécanique implacable dont
personne ne porte la responsabilité et qui a vite triomphé de ses élans
de noblesse, Andreî Ivanovitch, tout comme plus tard le héros de
Nous autres,
finit par abdiquer, et le récit se clôt sur le cri jubilatoire de ses
compagnons : « Il est des nôtres ! » Pour se faire une idée de
l’univers qu’il laisse l’engloutir, il suffit de scruter quelques
faciès : « Ce n’était pas un visage qu’avait l’ordonnance
généralesques, mais un samovar en cuivre lustré : si gonflé qu’il
reluisait », « La capitaine était (...) petite et toute en rondeur :
une frimousse ronde, des yeux ronds et furtifs, des boucles rondes
tombant sur son front, et de ronds atours de femme de capitaine. » Rien
d’étonnant, car la capitaine Netchessa en est à son neuvième enfant,
chaque petite tête blonde étant le portrait craché d’un des proches du
capitaine. Identifiée tantôt à des objets, tantôt à des animaux, prise
dans une farce macabre rythmée par des plaisanteries de caserne, c’est
une humanité bien problématique qui défile devant le lecteur. Et voilà
que le héros tombe amoureux de la seule personne qui se détache du lot,
Maroussia, la belle et charmante épouse du capitaine Schmidt, dont on
dit qu’il la maltraite et à qui elle restera pourtant fidèle et
dévouée, sacrifiant son honneur pour le sauver…
Maître de l’ellipse, Zamiatine brise le rythme des phrases
pour isoler le mot qu’il laisse nu dans son abri de virgules, tirets,
parenthèses ou points de suspension, et sur lequel il fait peser tout
le poids de la solitude. Le rire résonne dans le vide, et on croit
entendre des accents gogoliens dans cette façon de masquer le désespoir
derrière le burlesque : chez Gogol, l’homme n’est-il pas tiraillé
pareillement entre un quotidien brumeux et un idéal lumineux mais
inatteignable ? Et n’est-il pas pareillement englouti par une existence
où l’on voit à tout moment poindre le néant ? Tout comme chez Gogol,
l’immensité de l’espace n’empêche pas l’enfermement dans un monde-décor
où les êtres sont menacés de folie. Et, tentant de sortir de cet enfer,
les personnages n’échouent que plus sûrement. On pourrait espérer
qu’Alatyr nous arrache définitivement à ce no man’s land pour nous
transporter dans la douceur de la province russe, avec le poète Kosta
Edytkine et le prince Vadbolski directeur des postes. Pourtant, le
cauchemar reprend. Enthousiasmés par le projet utopique d’accéder à une
langue universelle, belle et éthérée, les habitants d’
Alatyr seront en fait happés par les sonorités rugueuses et gutturales des toponymes et des prénoms.
« La vie est une tragédie, disait Zamiatine, il n’y a que
deux manières de la surmonter : la religion et l’ironie ». Il choisit
de recourir à la seconde, superbement rendue dans la traduction fidèle
et souvent truculente de Jean-Baptiste Godon qui ne laisse rien perdre
de la fraîcheur et de la modernité de ces textes.
Le Monde, vendredi 28 avril 2006
Deux hérétiques Chroniques
par Philippe-Jean Catinchi
[...] Il publie
Au diable vauvert (1914), puis
Alatyr
(1915) qui prolongent la peinture d’une vie provinciale, burlesque,
colorée, comme une version moderne des contes traditionnels, avec cet
art du
skaz, cette langue littéraire du récit parlé, qui fait
la véritable signature littéraire de Zamiatine, jusque dans son
chef-d’œuvre visionnaire,
Nous autres.
Au diable vauvert,
qui campe le quotidien d’un détachement militaire quelque part à
proximité de la frontière chinoise, sur les rives de la mer du Japon,
tient autant de l’imagination de l’écrivain que d’une réinvention d’un
réel finement observé. Certains, dont le grand critique Tchoukovski,
saluent du reste aussitôt « un nouveau Gogol ». Mais l’« abjection »
du propos, au lendemain de la cuisante défaite dans la guerre
russo-japonaise comme la « série de faits insignifiants, émaillés de
scènes indubitablement obscènes » valent au texte d’être censuré un
mois après sa sortie, interdit même, et à Zamiatine d’être assigné à
résidence pour outrage aux bonnes mœurs. Sans doute cette éclipse
est-elle la cause de son relatif oubli, aujourd’hui encore.
Alatyr,
contrée imaginaire dont le nom reprend la pierre magique des contes
traditionnels, en épouse le ton et dévoile une humanité animale,
craintive et sauvage, qui attend la catastrophe imminente, avec des
accents bibliques. Tchoukovski avait vu juste. Chez Zamiatine comme
chez Gogol, l’homme est partagé entre une vie médiocre et des rêves
insensés. Il cède ou meurt, mais n’entrevoit aucune issue salutaire. Un
message trop sombre et trop dur pour séduire les autorités, tsaristes
comme staliniennes.
Lorsqu’il meurt d’une angine de poitrine, le 10 mars 1937
à 53 ans, Zamiatine n’a pas même les honneurs de la presse soviétique –
n’avait-il pas quitté l’URSS en octobre 1931, sans toutefois perdre son
passeport soviétique (une prouesse !) après avoir dénoncé dans une
lettre à Staline « la peine de mort littéraire » dont il était victime
depuis 1929 et la parution des traductions tchèque et anglaise de son
roman anti-utopiste
Nous autres, satire impitoyable du bonheur totalitaire programmé dans un XXVI
e
siècle bien peu anticipateur. Deux jours plus tard, il est inhumé à
Paris, au cimetière de Thiais, en présence de Nina Berberova, d’Alexeï
Remizov et de Marina Tsvetaeva. [...]
Numéro, mars 2006
Les illusions perdues par Sean James Rose
Emprisonné à maintes reprises par l’Administration tsariste pour ses positions bolcheviques, Evgueni Zamiatine (1884-1937) ne sera pas moins épargné par la censure stalinienne. L’auteur d’
Au diable vauvert se définit comme un hérétique chronique. L’exercice de lucidité est périlleux, pour le bonheur du lecteur (saluons l’ingénieuse vivacité de la traduction) il peut être très drôle.
Au diable vauvert et le récit qui suit,
Alatyr, parlent d’une Russie provinciale, digne des
Âmes mortes de Gogol, où l’ennui est le compagnon quotidien, et la folie la maîtresse avec laquelle on le trompe. Après avoir raté le conservatoire, Andreï Ivanytch décide de « camper quelque part au bout du monde, et là-bas : filer le parfait amour, écrire un livre et dominer le monde… » Le héros s’engage, il se retrouve sur la frontière chinoise dans un détachement militaire qui s’avère être une véritable nef de fous. Le général est un ogre autoritaire, son épouse une saturnienne alcoolique, la femme du capitaine une pondeuse d’enfants… Et Andreï de tomber amoureux. Le romantisme frustré dépeint par Zamiatine tient plus de l’humour grinçant du théâtre de l’absurde que du bovarysme flaubertien.
Libération, jeudi 2 février 2006
La femme du capitaine
par Jean-Pierre Thibaudat
Un désert des Tartares imbibé de vodka, vu par Evgueni Zamiatine.
Il est toujours réjouissant de voir traduit et publié un
récit d’Evgueni Zamiatine, le plus grand peut-être des écrivains russe
méconnus. Bolchevique de la première heure, il connut les geôles
tsaristes. Après la révolution d’Octobre, il fut très vite critique. Si
bien qu’il aura été l’un des rares écrivains à la fois censuré par les
services du tsar et, plus tard, interdit de publication par la censure
soviétique. Réfugié dans la pédagogie, cet ex-ingénieur forma les
écrivains du futur, mais, las de ne plus pouvoir être lu, demandera,
dans une lettre à Staline, qu’on le laisse partir à l’étranger, Gorki
appuiera sa demande. Marina Tsvetaeva, Nina Berberova et Remizov
l’accompagneront en 1937 au cimetière de Thiais, au terme d’un exil
bancal il n’aura sa place nulle part et surtout pas dans les salons de
l’émigration russe. Seul fait notoire : son adaptation de la pièce de
Gorki les
Bas-Fonds pour Jean Renoir. La postérité de Zamiatine n’est pas à la hauteur de l’auteur de ce chef-d’œuvre qu’est
Nous autres dont s’inspirera Orwell pour
1984
(roman beaucoup plus connu mais moins bon), un formidable roman
d’anticipation : dès 1920, Zamiatine décrit le triomphe de tout ce que
recèle en germe un régime totalitaire ayant réalisé « l’avenir radieux
».
On publie donc
Au diable vauvert, un récit de 1914
inédit en français dont on aurait pu traduire le titre par « Au bout du
bout » ou, pour reprendre une expression plus russe que française, «
au-delà de la géographie ». L’histoire racontée est celle, collective,
d’une poignée de militaires confinés dans un port du Pacifique et
vivant en relative autarcie. Comme une version du
Désert des Tartares
aux confins de la Russie et trempée dans l’encre de la vodka. On boit
évidemment beaucoup dans ce cul du monde où les guéguerres intestines
tiennent lieu de combat homérique. Tout y est dérisoire et drôle, tout
tient dans l’art qu’a Zamiatine de décrire ses personnages, de les
mettre en scène. L’intrigue, forcément relâchée, donne au récit une
allure joliment débridée. On lutine la femme d’un capitaine qui ne
s’effarouche pas trop, elle a huit enfants de différents amants
militaires, qui est le père du neuvième, « moi ? », s’interroge un
lieutenant, rongé par le doute. Il y a aussi un général qui, bien sûr,
pique dans la caisse, sa femme un peu foldingue, etc. L’ordinaire de la
vie de garnison russe : duel qui tourne court, beuveries, suicide. Tout
cela vu à travers l’itinéraire d’un soldat envoyé là-bas et venant de
la ville de Tambov où est né Zamiatine. La part biographique s’arrête
là, car, en bon fils de Gogol, l’auteur invente le réel qu’il décrit.
Mais, en Russie, le réel n’a pas à forcer le trait pour être grotesque
: des officiers russes écriront à Zamiatine pour le féliciter de son
exacte description. La censure tsariste y vit, elle, une insulte fait à
l’honneur de l’armée du tsar. Le traducteur et préfacier se fait un
plaisir de nous livrer cette ridicule prose juridique qui semble être
un chapitre supplémentaire au récit.
Un des moments les plus hilarants nous concerne :
l’arrivée d’officiers français venus inspecter sans prévenir l’état des
troupes alliées. Je ne vous dis que ça.
Le Figaro, jeudi 19 janvier 2006
Zamiatine contre les robots par Sébastien Lapaque
Témoin libre de la révolution bolchevique, expulsé hors des frontières
d’URSS par Staline, il fut l’un des premiers écrivains antitotalitaires
du XXe siècle. On redécouvre ce styliste sagace, à l’occasion de la
publication de deux récits de jeunesse.
Il faut lire tout Zamiatine. Non seulement
Nous autres, la fable
contre-utopique des années 1920-1921, interdite de publication en
Russie pendant trois quarts de siècle, traduite à New York en 1924 et à
Paris en 1929, mais également
Les Insulaires, L’inondation, Le Fléau de
Dieu, sans oublier les pièces cachées d’une œuvre éparpillée dans
l’orage d’un destin douloureux : essais de jeunesse, fables satiriques,
écrits théoriques. Les éditions Verdier publient
Au diable vauvert et
Alatyr, deux textes inédits en français. Leur verve, leur drôlerie et
leur netteté stylistique font comprendre que
Nous autres, avec son État
unique, ses bâtiments de verre, ses murs transparents, ses rêves
interdits et son bonheur algébrique n’est pas une parenthèse dans la
bibliographie d’Eugène Zamiatine. Ce roman couronne une morale
créatrice qui fut sa Béatrice : « Il n’est de vraie littérature que
produite non par des fonctionnaires bien pensants et zélés, mais par
des fous, des ermites, des hérétiques, des rêveurs, des rebelles et des
sceptiques. »
Hérétique, Evgueni Ivanovitch Zamiatine (1884-1937) le fut toute sa
vie. Né à Lebedian, dans la Russie profonde et mystérieuse chantée par
Tolstoï et Tourgueniev, il aima les livres à l’âge où les enfants
jouent aux soldats de plomb. Très tôt, il découvrit Dostoïevski, Gogol
et Anatole France. Au lycée de Voronej, le jeune homme était doué en
dissertation, mais peinait en mathématiques. À dix-huit ans, il
s’inscrivit à l’Institut polytechnique de Saint-Pétersbourg où il se
spécialisa dans la construction navale. Il s’éloignait du monde des
lettres pour y revenir un peu plus tard avec un enthousiasme décuplé.
En 1903, il fut le témoin des premières explosions de violence à
Saint-Pétersbourg. « ... Partout sur l’avenue, de noires éclaboussures
humaines, des lambeaux de Marseillaise, de drapeaux rouges, les
Cosaques, les gardes du palais, les policiers… » On n’est pas sérieux
quand on a dix-neuf ans et qu’on aime l’agitation, les factions, les
affiches et les pamphlets. Le jeune Zamiatine opta pour le parti
bolchevik. De retour d’un long voyage d’étude – Odessa, Constantinople,
Smyrne, Beyrouth, Jaffa, Athos, Port-Said, Alexandrie, Jérusalem – il
assista à la révolution de 1905 et fut emprisonné quelques semaines
pour sa participation à une réunion interdite. En cellule, l’étudiant
factieux apprit l’anglais, la sténo, écrivit des vers.
Une fois libéré, le souvenir de sa captivité lui inspira
Seul, une
nouvelle publiée à l’automne 1908 dans la revue
Obrazovanie. « Cela
signifiait donc que je pouvais écrire des récits et que j’allais les
publier : voilà pourquoi, pendant trois ans, je n’écrivis plus que sur…
les brise-glace, les navires à vapeur, les refouleurs et une
Recherche
théorique sur le travail des excavatrices. » L’entrée véritable de
Zamiatine en littérature date de 1912, année de la publication de
Province, peinture pittoresque de la vie russe où se lit l’influence de
Gogol et de Remizov, qui reconnut l’auteur comme un pair. En 1914,
Zamiatine publia
Au diable vauvert, un récit mettant en scène le
quotidien d’un détachement militaire à la frontière chinoise.
Cette satire gorgée de trouvailles et d’inventions langagières fut
jugée antimilitariste par le tribunal du district de Saint-Pétersbourg.
La censure n’apprécia pas davantage
Alatyr, publié l’année suivante, où
l’écrivain mettait déjà en place un univers contre-utopique, avec des
animaux chargés de traduire les sentiments des hommes.
Mais l’époque n’était pas à la plaisanterie. En Russie, les artistes
voyaient venir la fin d’un monde. En mars 1916, Zamiatine fut envoyé en
Angleterre pour superviser la construction d’un brise-glace, le
Saint-Alexandre Nevski, que les nouveaux maîtres du Kremlin
rebaptiseront le Lénine.
Les événements révolutionnaires hâtèrent son retour en Russie. Trop
tard. « Je regrette beaucoup de ne pas avoir vu la révolution de
Février et de ne connaître que celle d’Octobre. (...) C’est un peu
comme si l’on avait jamais été amoureux et qu’on se réveillait un beau
matin, marié depuis une bonne dizaine d’années », expliqua-t-il en 1924.
Styliste et moderniste, il se souciait peu de l’instauration de la
dictature du prolétariat. Dans la lutte entre bolcheviks et
socialistes-révolutionnaires, Zamiatine choisit les seconds. Il publia
dans leurs revues, prit la parole à leurs réunions, participa à leurs
cénacles. Entre 1917 et 1923, années de sa plus grande activité,
parurent Les Insulaires, roman burlesque rapporté d’Angleterre, et
quelques-unes de ses plus célèbres nouvelles :
L’Electricité, Le Nord,
La Caverne… « Tous les écrivains russes sont paresseux, sauf Zamiatine
», jugea Gorki, ministre officieux de la Culture du nouveau régime.
L’énergique Zamiatine avait pourtant de quoi déplaire : il croyait à la
primauté de l’art sur l’économie politique. Chez Swift, Wells et Joyce,
qu’il lisait avec passion, il était convaincu de trouver un peu de la
vérité du monde. Composé vers 1920,
Nous autres ne se limite pas à une
satire du socialisme d’État. Avec ses villes aux murs transparents et
ses machines dominant l’homme, la fable est trop subtile pour être
réduite à un texte de circonstance. Elle est l’aboutissement d’une
esthétique de l’ironie et du sarcasme énoncée dans une longue série de
textes critiques.
Évoquant l’écrasement d’individus réduits à des numéros, sous l’œil
d’acier du « Bienfaiteur », Zamiatine parlait, cependant, en
connaissance de cause. L’écrivain, que sa familiarité avec les
socialistes-révolutionnaires avait rendu suspect, fut arrêté deux fois
par la Tcheka. En 1919, il s’en tira grâce à son appartenance passée au
parti bolchevik. En 1922, il eut moins de chance et fut enfermé à la
prison de Saint-Pétersbourg – dans le même couloir qu’en 1905 ! Suspect
pour la police bolchevique, comme il l’avait été pour la police
tsariste, soumis à la censure, Zamiatine devint le diable des lettres
russes. Accusé d’être un partisan de l’extrême droite, persécuté, privé
de travail, le malheureux n’avait plus rien à faire dans la Russie des
soviets. Après 1924, il n’y avait plus aucun journal libre dans le pays
; après 1929, plus un seul éditeur indépendant.
Ce qui accablait le plus Zamiatine, c’est de constater que la liberté
d’expression avait disparu du pays et que seuls quelques artistes le
déploraient. En juin 1931, il eut le courage de s’adresser directement
à Staline pour s’affliger, dans une lettre, de sa condamnation à « la
mort littéraire » et demander que cette peine soit commuée en «
expulsion hors des frontières de l’URSS ». Ce qui était mieux qu’une
balle dans la nuque ou qu’une déportation au goulag.
C’est ainsi qu’il découvrit Paris en février 1932. Blanc chez les
rouges, il devint un rouge chez les blancs, incapable de trouver sa
place dans les milieux de l’émigration. Dans ses souvenirs, Nina
Berberova l’évoque de façon méprisante : « Sa tactique consistait à
survivre et à se taire, cela ne pouvait être la mienne. » Elle ne
mesurait pas quel chagrin cela était d’avoir vu les bons écrivains de
son pays se taire un à un au profit de littérateurs soumis à la
commande sociale. Le 10 mars 1937, on annonça le décès, à Paris,
d’Eugène Zamiatine, homme de lettres russe, mort d’une angine de
poitrine, mais aussi, mais surtout, d’une ineffable tristesse.
L’Humanité, jeudi 19 janvier 2006
Aux confins de l’humanité par Alain Nicolas
Dans l’esprit de Gogol, une satire sociale, un conte philosophique et
la redécouverte d’un auteur essentiel de la modernité russe du début du
XXe siècle.
Cela fait trois jours qu’Andreï Ivanytch Polovets est arrivé dans ce
poste militaire au bout du monde, et le brouillard ne s’est pas levé.
Peut-on dire qu’il se lèvera ? Malgré quelques belles journées de
soleil au bord du Pacifique, rien de vraiment net dans la vie de ce
détachement militaire isolé dans l’Extrême-Orient. Pourquoi sont-ils
là, d’ailleurs, et non dans un régiment tranquille de Russie ?
Certainement pas pour leurs compétences. Andreï Ivanytch, lui, s’il a
échoué « au diable Vauvert », c’est probablement à cause de sa
passivité, de son incapacité à choisir. Musique ou infanterie ? Le
choix s’est fait par défaut, en suivant la ligne de plus grande pente.
Peu importe, d’ailleurs : ce jeune lieutenant « au front vaste comme la
steppe » – seul coup de génie de Dieu qui l’a fini à la va vite et «
avec désinvolture » – n’a pas l’air de souffrir outre mesure de son
exil.
Il a un programme : « filer le parfait amour, écrire un livre et
dominer le monde ». Est-il utile de préciser qu’il faudra peut-être en
rabattre ?
Dans le huis clos de cette garnison perdue, peut-on faire autre chose
que sombrer dans une infra-humanité ? C’est ce que suggère l’auteur,
qui montre les collègues d’Andreï perçus, dans l’atmosphère enfumée du
mess, comme de simples morceaux de chair. Même en pied, le microcosme
de cette rive, ou de cette île, quasi déserte, n’est guère reluisant.
Le général Azantcheev n’a, croit-on, qu’un vice, et innocent : la
gastronomie. Le « Mozart de la pomme de terre » est flanqué d’une
épouse qui, depuis sa fausse couche, est « ailleurs ». À l’inverse, la
femme du capitaine Netchessa accouche chaque année d’un nouveau marmot,
qui ressemble chaque fois à un officier différent. Quand à l’autre
capitaine, l’immense et raide Schmidt, il est marié à la belle et
indépendante Maroussia. On devine la suite, ou plutôt une suite
possible. Car Zamiatine, de même qu’il ne se contente pas d’un carnet
de caricatures de la vie de garnison, ne tient pas la chronique des
drames conjugaux en milieu confiné. Les enjeux qui opposent les
personnages sont d’une autre nature : il y va de la possibilité de
penser le monde, de rester soi-même, plus encore de sauvegarder son
humanité quand tous se liguent pour tirer vers l’enlisement les
quelques êtres encore debout. Commencé sur le ton de la farce, le récit
atteint au tragique, et celui que la critique appelait « notre nouveau
Gogol » touche à l’intensité d’un Pouchkine.
Peu connu en France, où il mourut en 1937, quelque peu oublié dans son
pays, Zamiatine est une voix originale dans la littérature russe du
début du XX
e siècle. Entre naturalisme et symbolisme, il défend le «
synthétisme », qui soumet les intuitions idéalistes à la sanction du
réel (il se définira même comme « néoréaliste »), et refuse la
platitude des écrivains populistes. Bolchevik très tôt, il est
incarcéré puis assigné à résidence en 1905. C’est après son amnistie en
1914 qu’il publie
Au diable vauvert, immédiatement saisi pour « image
profondément insultante des officiers russes ». Il est une fois de plus
assigné à résidence. Mais la guerre éclate, et les officiers russes ont
d’autres priorités. Ingénieur naval, il est en Écosse en 1917. De
retour à Moscou, il participe à la vie littéraire des années
révolutionnaires (il est élu en 1920 président de l’Union panrusse des
écrivains), tout en se rapprochant des socialistes révolutionnaires
(SR). Brièvement inquiété par la Tcheka, il continue à publier de brefs
récits et des pièces de théâtre, grâce à sa notoriété et au soutien de
Gorki, qui l’aide une dernière fois lorsqu’il choisit d’émigrer. En
1931, Zamiatine, de plus en plus attaqué, interdit de publication,
écrit à Staline pour prendre acte de la « peine de mort littéraire »
qui le frappe, et lui demande l’autorisation de quitter le pays sans
perdre son passeport soviétique. Gorki l’appuie, et Staline acquiesce.
Il rejoint la France. Son dernier travail littéraire fut une adaptation
des
Bas-fonds de Gorki pour Jean Renoir. Avec d’autres (Boulgakov,
Pilniak, Babel, pour ne citer que les plus connus), il représente une
voix qui aurait pu donner au roman russe une diversité féconde. La
lecture d’
Au diable Vauvert, outre le plaisir qu’elle procure,
permettra de se faire une autre idée de ce qu’était la littérature de
ce pays, et peut-être de comprendre une certaine veine contemporaine.
La Liberté, samedi 4 janvier 2006
Portrait burlesque de l’ancienne Russie
par Alain Favarger
Evgueni Zamiatine. Proche des bolcheviks comme Gorki, il eut son heure de gloire dans les années 20.
« La vie est une tragédie, il n’y a que deux manières de
la surmonter : la religion et l’ironie. » Sous la plume de cet écrivain
qui s’enflamma dans sa jeunesse pour la révolution, le propos peut
paraître paradoxal. Et pourtant il définit bien le profil de la
littérature russe, tout entière hantée par le questionnement
métaphysique, la révolte contre l’injustice et une vision drolatique de
la société.
Par goût et tempérament Evgueni Zamiatine (1884-1937)
penchait volontiers du côté de la satire et de la dérision. Plutôt
Gogol que Dostoïevski. Deux récits dont la version française est
totalement inédite nous révèlent le talent de Zamiatine. Prenons
Au diable vauvert, paru en 1914 dans le journal
Préceptes
avant d’être victime des foudres de la censure, qui alla jusqu’à
assigner l’auteur à résidence « pour outrage aux bonnes moeurs ».
L’écrivain nous plonge dans une Russie ancestrale et bigarrée, campant
les soldats d’un détachement de l’armée en poste non loin de la
frontière chinoise.
On est avant le choc de la Première Guerre mondiale, dans
des confins accessibles par mer seulement. L’ennui règne dans la
garnison, trompé par l’alcool, quelques fêtes, bals et autres relents
d’adultère. Zamiatine dépeint cette comédie humaine avec un humour tel
que l’on rit à chaque page ou presque de ce long récit que la censure
épingla comme une offense à l’honneur des officiers russes. Il est vrai
que ceux-ci en prennent pour leur grade et au premier rang le général
Azantcheev, un mufle bâfreur et dépravé, abusant de sa position de
pouvoir pour s’octroyer des privautés auprès des femmes de ses
subordonnés.
Scènes de la vie militaire, portraits cinglants des uns et
des autres, le texte va cependant plus loin que la farce et le
vaudeville. Car, au-delà de la satire, la tragédie pointe son nez. Rien
ne saurait l’empêcher d’arriver.
Ni les beuveries de la troupe, ni les rêves du jeune
lieutenant qui s’est amouraché de la beauté locale. Ni la visite
amicale d’un croiseur français dont l’équipage découvre avec effarement
les moeurs plutôt frustes de cette soldatesque du bout du monde. Les
rires gras et les flots de vodka cachent mal les dissensions et les
drames intimes qui couvent dans cette garnison dont les dérèglements
annoncent d’autres désastres à venir.
Il n’est pas étonnant que la censure impériale ait vu dans
ce texte une insulte à l’un des piliers du régime. Mais l’acuité du
regard de l’écrivain sur ce pan vermoulu de l’Empire tsariste fait de
ce texte un saisissant miroir de la décadence d’une société essoufflée.
Dans
Alatyr, l’autre récit inédit de ce recueil, publié lui en 1915 dans
La Pensée russe,
Zamiatine s’intéresse toujours à la Russie ancienne. Le lieu, Alatyr,
est une ville imaginaire frappée d’une curieuse malédiction. Les femmes
n’enfantent plus, il n’y a plus de fiancés et les vieilles filles
pullulent. On retrouve là le Zamiatine épris de fantastique. Le texte
fascine par l’érotisme diffus qui le traverse de part en part avec le
personnage de Glaphira, une belle aux regards langoureux, que son père
aimerait tant marier pour conjurer le mauvais sort. Le sens de la
dérision cher à l’auteur fait mouche avec l’apparition d’un prince pur
sucre censé faire se pâmer les filles de la ville. À condition
d’oublier son menton disgracieux !
Zamiatine se range du côté de Gogol et nous ravit par son
art de décrire les vies médiocres, où les chimères des uns et des
autres échouent à éloigner les pesanteurs d’un monde étouffant. Alors
le rire de l’écrivain ressemble à « une politesse du désespoir » face à
l’impasse d’une Russie bloquée, acculée au diable vauvert.
Livres hebdo, 9 décembre 2005
Zamiatine endiablé
par Jean-Maurice de Montremy
Verdier présente deux récits inédits du « snob flegmatique ». D’un modernisme intact.
Pour Trotski, Evgueni Zamiatine (1884-1937) tenait, dans
les lettres russes, le rôle du « snob flegmatique ». Compliment
paradoxal, qui cachait une menace. Fils et petit-fils de prêtres,
bolchevik au temps du tsar, dissident dès 1919, admirateur précoce de
Nietzsche et de Picasso, l’écrivain – l’un des plus célèbres dans
l’Union soviétique des années 1920 – était aussi ingénieur en
construction navale, ce qui l’avait conduit à séjourner en Angleterre
pour superviser un chantier de brise-glaces. Il y avait cultivé son
élégance et ses dehors pince-sans-rire, mais son imagination ravageuse
et sa maîtrise formelle étaient bien d’un Russe du jeune XX
e siècle.
S’adressant à Staline en 1931 pour obtenir le droit de
s’exiler à Paris, Zamiatine se plaignait d’être traité comme un «
diable des lettres soviétiques ». Depuis sa dénonciation fantasque de
l’utopie totalitaire dans
Nous autres (1920, disponible dans «
L’imaginaire », Gallimard), sa situation était fragile : une souris
littéraire (une de plus) dont s’amusait la griffe du chat Joseph.
Comme le remarque Jean-Baptiste Godon en préface à sa brillante traduction d’
Au diable vauvert et d’
Alatyr,
une grande partie de son œuvre cessa d’être diffusée. Il fallut
attendre la fin de l’URSS pour que viennent des rééditions et de
nouvelles traductions, sans que l’on dispose pour autant d’une édition
intégrale.
Le court roman
Au diable vauvert (1914) et la nouvelle
Alatyr (1915) étaient eux-mêmes jusqu’à présent inédits en français.
Au diable vauvert, c’est-à-dire du côté de nulle
part. Nous sommes vers 1900, dans une garnison russe sur les rives de
l’Asie, à proximité de ceux que les soldats désignent unanimement comme
des « Shanghai ». Le général, les capitaines et le lieutenant y
attendent Godot à la façon de clochards en uniforme, paillards et/ou
mystiques. Zamiatine y raconte l’arrivée d’un petit nouveau : Andreï
Ivanytch, « front large et vaste comme la steppe », doté d’un petit
nez, « une trompette typiquement russe ». Et c’est parti ! Entrent en
scène une série d’officiers et d’ordonnances réduits à un ou deux
détails, comme une mécanique de fragments pris dans un prodigieux
scherzo.
Untel est un « samovar rutilant », l’autre « une tête chauve comme une
pastèque », un autre encore » un bouquet de poings velus », etc.
Cette danse nerveuse et burlesque, d’une impeccable
précision, cache pourtant un meurtre d’âme. Andreï Ivanytch, le petit
nouveau, doit devenir comme tout le monde, c’est-à-dire saoul, déçu,
bafouant ses principes, réduit à un avenir borné. Et il le deviendra.
Ce viol spirituel s’opère sous la houlette du général (un « batracien
») très occupé à cuisiner, faire des blagues graveleuses et suborner
les épouses de ses officiers – lesquels ne sont pas en reste, les
cocufiages réciproques semblant leur unique occupation. Cela se paye au
prix de ceux qui veulent garder, comme Andreï Ivanytch – ou comme
Zamiatine – un certain flegme, du style et même des sentiments profonds.
Ce morceau de virtuosité pourrait n’être qu’une farce. Il
s’affirme pourtant d’une grande poésie, voire d’une extrême délicatesse
(l’un des personnages féminins est bouleversant). Zamiatine, loin de
toute méchanceté, y fait preuve d’une profonde compassion, jusque dans
les passages les plus cruels ou les plus hilarants. Ce qui lui valut la
censure et la relégation.
Le ton change avec
Alatyr, plus proche du conte et
de la fable. Le récit campe là encore une province russe imaginaire.
Ici, le prince décide de mobiliser tout son petit monde pour
l’apprentissage de l’espéranto, tandis qu’un poète en mal de théologie
rêve de « l’intrinsèque féminité de Dieu »
Ces deux textes n’ont pas pris une ride. Derrière l’usage
époustouflant de tous les registres et de toutes les possibilités du
langage, on y découvre un Zamiatine songeur s’interrogeant sur la «
divine désinvolture » avec laquelle semble avoir été créée l’humanité.