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  Le Discours de la corrida

  François Zumbiehl

  320 pages
14,80 €
ISBN : 978-2-86432-529-1

Résumé

Depuis plus de trente ans, François Zumbiehl fréquente les toreros, les éleveurs et les aficionados. Trente ans de conversations minutieuses, d’écoute généreuse de plusieurs générations de spécialistes de toutes les écoles, de toutes les régions d’Espagne.
Au long de ces rencontres, il a noté avec soin les inventions et les détours de leurs discours, pour comprendre et dire ce qui ne se raconte pas : la bravoure, le temple, le duende, l’engagement inouï d’un enfant qui voue sa vie au toro sauvage.
« La parole offre à l’étude une matière plus riche et consistante que le déroulement de l’action », dit-il.
À travers l’étude des mots des acteurs et des passionnés, de cette langue originale et inventive, François Zumbiehl s’approche au plus près dans ce livre de la vérité des grands mystères de la tauromachie.


Extrait de texte

Le discours n’est donc qu’une interprétation – une belle infidèle en quelque sorte – de la réalité taurine, mais celle-ci, sans le discours, est réduite à un mince filet d’actions et d’émotions condamnées à s’effacer dans un temps très bref. Tel est, en somme, le dilemme : à jamais inaccessible, le réel de la corrida se dérobe au discours, mais seul celui-ci assure la transmission de celui-là. Sous-jacent au déroulement en extérieur de la corrida – encore une fois éminemment ponctuel –, un monde taurin, plus intime et plus constant, ou consistant, déploie ses richesses pour qui sait l’écouter. Au-delà ou en deçà du spectacle, se construit une tauromachie idéale, transfigurée par la mémoire collective ou individuelle, par la théorie et par le souci de la norme. Les mots sont là pour parachever des figures fatalement imparfaites dans l’arène, pour faire apparaître des forces et des conjonctions obscures et agissantes que l’œil est incapable de déceler ; pour fixer, en leur donnant leur pleine résonance, des émotions aussi fulgurantes et volatiles que les événements du spectacle. Les paroles dites, entendues ou lues se cristallisent en des formules qui deviennent à leur tour autant de signes, plus élaborés, des souvenirs de figures taurines. Tel, en entendant vanter les mérites d’une naturelle tracée « comme l’exigent les canons du toreo », retrouvera un peu de son plaisir vécu dans l’arène à l’éclosion des meilleures passes de ce style qu’il lui a été donné de contempler. Inversement, son émotion durant le spectacle sera décuplée par la conviction de reconnaître dans une de ces figures l’incarnation fugace de cette Passe éternelle et impeccable, évoquée par les mots et les assertions.



Revue de presse

   Planète Corrida, n°60, mai 2008
   par Jean-Marie Magnan

   Jugez de notre stupéfaction, en 1987, à la découverte que les grandes figures de l’Espagne taurine, par le truchement de François Zumbiehl, nous restituaient une parole en accord avec leur personnalité et conforme à leur art. Nous n’en revenions pas de le croire l’intime de toreros aussi divers que possible : de Pepe Luis Vàzquez à Luis Miguel Dominguin, d’Ordóñez à El Cordobés. J’appris par la suite que son exploration n’avait été autorisée par aucune familiarité préalable et qu’il les rencontrait pour la première fois. Comment réussissait‑il à se trouver d’emblée en intelligence avec eux, sur une même longueur d’onde ?
   Il n’en dénonçait pas moins : « l’éternel malentendu entre les professionnels de la plume, avides d’affirmation, et les hommes habillés de lumières, accoutumés à vivre dans un monde d’incertitudes. » Au cours de ces entretiens, j’imagine que Zumbiehl eut plus d’une fois le tournis. Qu’un Marcial Lalanda n’accorde d’importance qu’à la lidia, la conduite efficace du combat en vertu du métier acquis, quand El Cordobés ironise qu’elle sert trop souvent à ne toréer qu’à bout de bras et à maintenir avec le fauve une distance comme de Cordoue à Madrid, deux époques s’affrontent.
   Mais voici Antonio Ordóñez qui ne croit pas à la domination. « Le torero dominateur, un conte ! » Mais voici Camino qui prétend qu’on ne freine pas un fauve et que le temple, ce temps qui paraît suspendu, ça n’existe pas, alors que Pepe Luis Vazquez et El Viti expriment l’opinion contraire et se montrent très convaincants quand ils évoquent le ralenti.
   Continuons ! L’un (Pepe Luis) préfère provoquer le fauve à distance et lui donner plus de champ afin qu’il accoure et se grandisse, l’autre (Luis Miguel) admet que cette manière peut être belle, mais qu’on se contente d’accompagner l’adversaire, de jouer avec ses charges, au lieu d’aller au‑devant de lui et de le vaincre sur son terrain. C’est le grand mérite de l’enquête de François Zumbiehl de réunir pareilles vérités antagonistes et complémentaires qui ont contribué à la richesse du toreo, à son épanouissement, à son perpétuel renouveau, envers et contre tous les esprits sentencieux, dogmatiques.
   Après les maximes gnomiques d’un José Bergamín attaché à des règles intransigeantes et à une corrida supraterrestre se célébrant dans quelque empyrée, nous retrouvions comme une bouffée d’oxygène le sens de la relativité et de l’absence d’impératifs catégoriques dans toute création authentique.
   Alors qu’ils sont devenus sinon inutilisables, du moins à employer avec précaution parce qu’ils datent, les traités de tauromachie apparaissent comme le prolongement du cerveau des aficionados. Ils peuvent leur occasionner une manière de taie qui rend opaque la vision directe. Sorti de cette forteresse de mots aux massives murailles, l’expert se sent comme décérébré.
   C’est désormais la planète des taureaux que François Zumbiehl fait discourir. Nous sommes citoyens plus ou moins distraits de cette nouvelle logosphère engendrée par la domination des médias. Lui seul s’emploie à en épouser la conscience totale en récepteur d’échos dont il capte l’extrême diversité.
   Tout concept comme dans Le Miroir des idées de Michel Tournier suppose et attire son contraire.
   S’éclairent‑ils ou s’annulent‑ils ? Parfois ils se complètent plus qu’ils ne s’opposent. Ils vont par paire. Chaque thèse possède ni plus ni moins positive, son antithèse. Nous voici conviés à la fête des mots de la corrida accouplés en une démarche binaire ou duale où l’un force, explore et révèle l’autre comme dans le duel entre l’homme et la bête.
   « Un bon livre doit nous hérisser de points d’interrogation » selon Jean Cocteau.
   Le Discours de la corrida peut prétendre à l’excellence. Mais c’est par un excédent de réponses que la question se voit reconduite et qu’aucune assertion ne réussit à l’épuiser.
   Le choix des affirmations chargées de donner la réplique se base ici sur la pertinence des interlocuteurs (Álvaro Domecq et Victorino Martín entourés de moindres seigneurs pour la bravoure du taureau) sur la beauté des trouvailles souvent populaires pour témoigner de la sublimation du toreo (se plonger dans ce glossaire procure un plaisir esthétique de haute qualité) et sur le grain de folie contenu dans quelques envolées lyriques quand la passion et l’irrationnel l’emportent.
   Il y a chez François Zumbiehl un pince‑sans‑rire qui s’applique à faire donner les raisons et les déraisons des autres et qui se garde bien de s’en désolidariser ouvertement : il n’est pas toujours facile de le dénicher dans leurs outrances. Magister des plus nuancés, des plus soucieux du détail, avec de délicates balances quand il pèse le pour et le contre, la démesure grise ce qui reste de baroque dans sa volonté de classicisme. À cet égard les Curroromeristes le comblent. Les proclamations du président de leur club de Camas, mystique et soûlerie, l’entraînent, le rendent à moitié complice et il doit se défendre pour ne pas tituber en pleine confusion : « On n’a pas besoin de voir. Ce qu’on voit est de trop. Certains jours Curro n’a pas terminé une passe. C’est l’esprit de chaque curriste qui l’a parachevée. » Voilà qui est avouer clairement son attachement au sentiment plutôt qu’à la réalité, se ressaisit juste à temps François Zumbiehl.
   Donnons pour preuve de son intoxication par le curroromerisme l’énoncé que l’étude de la parole taurine offre plus de consistance que le déroulement de l’action. Ce qui consiste en quelque sorte à mettre la charrue avant les boeufs et le Verbe ou verbiage avant la création. À cela on reconnaît le contestataire malicieux, celui qui n’ignore pas que le paradoxe n’est que l’autre moitié de la vérité, sa partie cachée. Mais peut‑être préfère‑t‑il que les aficionados choisissent de lire et relire son essai au lieu de se rendre aux arènes pour assister à un spectacle qui aurait perdu de son importance. Ce chroniqueur que je continue à croire avide d’affirmations accepte désormais de vivre sa passion dans un monde d’incertitudes et de nous en faire part sur 260 pages, aussi graves qu’allumées, aussi érudites que joueuses. On ne peut imaginer meilleur corpus ni plus plaisant bêtisier donnant à penser avec William Blake qu’à persévérer dans leur folie, les fous deviennent sages. Tels se proposent à nous les ressasseurs impénitents des époques révolues.
   Il s’agit là d’un platonisme des plus explosifs. Si nos discours de la corrida, comme les idées dans le système de Platon, n’existaient pas que séparément dans un monde différent, le dynamiteur François Zumbiehl ferait sauter la poudrière des arènes.



   Planète Corrida, n°60, mai 2008
   par Pierre-Albert Blain

   […] Deux cent soixante‑six pages pour converser sur un fond exemplaire des codes et mots de la tauromachie. Zumbiehl décortique, analyse et met en perspective le fondement même du discours taurin, souvent palabre, parfois délire, quelquefois pure poésie à travers sa propre aventure de quarante années, cette immersion dans le petit monde d’Espagne, de France et du Mexique. « La parole offre à l’étude une matière plus riche et consistante que le déroulement de l’action », note‑t-il. Il y a du Saint‑Simon là‑dedans et une vertu majeure à ne rien céder à la démarche rimbaldienne de la tauromachie et de ses hérauts et donc de leurs mots. En vingt‑quatre chapitres François Zumbiehl détermine la relation du torero à son propre langage. De l’art et la technique, qui ouvre le livre, à Curro Romero, forcément indispensable, du temple à l’inné dans le toreo, de la pureté ou l’impureté de l’émotion au plaisir de la jerga, cette langue obscure du toro, obscure aux béotiens, plaisir gourmet des impétrants, code relationnel des membres de l’Église. Cet ouvrage porté également par la grande qualité littéraire de son auteur et par sa connaissance encyclopédique est au fond un voyage introspectif dans le moi aficionado par l’entremise du langage. En exergue, Zumbiehl de citer Angel Luis Bienvenida : « C’est là que se font les grands toreros, dans les conversations. »
   La torería naît de cela, des conversations. Pour ne faire allusion qu’à un chapitre du livre : « L’esthétique de la mesure et la dissonance » et donner ainsi un goût partiel et partial de l’ouvrage, de citer in extenso : « L’esthétique tauromachique est difficile à envisager isolément, séparée de la lidia, car elle repose essentiellement sur le contraste entre la brusquerie de la charge et la douceur que lui oppose l’homme pour la tempérer. Tout se joue dans cette sorte de contrepoint dont on parle en termes généraux, ou dont les multiples facettes sont déclinées… J’étais la tempérance, et lui, la brusquerie, dit simplement d’un de ses opposants Andrès Vázquez. » Et Zumbiehl de continuer ainsi et de développer mêlant la contribution au thème en en appelant témoins et commentateurs patentés, Antonio Sivianes Florencio, le président de la peña, Curro Romero de Camas, Maria Bollain, aficionada référente madrilène, et une foultitude d’autres, se reportant aussi, et dans quels termes !, au « Spasme de Triana », le mythe Belmonte, qui, dit‑il « prend la forme d’un oxymore ». Et de conclure le chapitre sur les oppositions de nature entre la quête de la grâce et les contingences du genre par cette belle apostrophe d’Ordóñez : « Parfois l’œuvre vous absorbe tellement que le temps ne s’écoule pas. L’avis me paraît une absurdité. Imposer une mesure à l’art relève de la schizophrénie. » […]




   Libération, jeudi 8 mai 2008
   Opinions dans l’arène
   par Jacques Durand

   Sous la plume de François Zumbiehl, concepts et débats du monde taurin.

   La corrida parle. Beaucoup. Dans la corrida, chacun dit la sienne qui n’est pas celle de l’autre. Le torero dit la sienne, l’éleveur dit la sienne, le critique taurin dit la sienne, le péon dit la sienne, l’aficionado aussi et jusqu’au patron du restaurant Salvador qui dit la sienne. Ainsi Juan García Mondeño, torero et moine, explique qu’à son époque, le torero « mourait de honte » quand il entendait un avis alors qu’Ordoñez, son contemporain, déclare carrément qu’a ses yeux « l’avis est une absurdité ». On dira du commentaire taurin, complexe, contradictoire, passionnel ou technique, péremptoire ou filant la nuance jusqu’à la sodomisation du diptère, qu’il cherche quelque chose d’impossible à dénicher. Une vérité aussi retorse qu’un mauvais toro.
   Érudit. C’est ce discours taurin riche et fertile, ce capharnaüm d’opinions que dans un livre nécessaire et consistant, François Zumbiehl décortique avec le courage du missionnaire, la patience du bénédictin, le savoir de l’érudit et sa méthode. L’auteur présente les avis de professionnels et d’amateurs éclairés recueillis pendant plus de trente ans, les met en perspective, les fait jouer les uns avec les autres et les analyse avec beaucoup de finesse, en marquant chaque fois les deux terrains, celui du discours et celui de la réalité. Ainsi, dans le chapitre consacré à l’art et la technique, il multiplie les témoignages des toreros Marcial Lalanda, Angel Luis et Antonio Bienvenida, Pepe Luis Vázquez, Espartaco, Curro Romero, El Cordobés, Esplá, ceux des éleveurs Juan Pedro et Fernando Domecq, celui du théoricien Pedro Beltrán ou encore d’Emilio Morales, président de la Peña du 7 de Madrid. Bardé de références incontestables et multiples, le texte avance à travers ces notions, concepts, ingrédients, croyances qui font de l’art taurin un lieu culturel animé où, dit l’auteur, « on entrevoit des choix esthétiques, éthiques et philosophiques qu’il faut préciser ». Qu’est ce que la bravoure ? Le temple ? L’inspiration ? Quelle est la part de l’inné et de l’acquis dans l’art du torero ? Celle de l’anthropomorphisme ? Pourquoi la tauromachie honore-t-elle tant le détail ? Qu’est ce que la torería ? Un torero artiste ? Curro Romero en l’occurence. Y a-t-il des émotions pures et d’autres impures ? Comment mesurer le courage, ou déchirer le jargon taurin ?
   Lumières. À ces interrogations et à d’autres, le livre de Zumbiehl fournit en abondance les lumières des acteurs ou témoins. Leur pluralité confirme bien que, contrairement aux modes de pensée contemporains, le discours taurin répugne fortement au consensuel et favorise à l’inverse les opinions adverses. Ainsi Juan Pablo Jiménez Pasquau et le comte de la Maza, ex-président et vice-président du principal syndicat espagnol d’éleveur de toros, s’opposent parfaitement sur le sens de la bravoure. Pour le second, « le taureau bravo est celui qui dérange et qui fait que l’homme qui est devant lui gagne de l’argent ou se met à courir ». Alors que pour le premier, le taureau bravo doit avec noblesse répondre à la moderne demande du public pour une tauromachie esthétisante. Même disputatio sur le concept de torería. Selon l’ancien ganadero Felipe Lafita, la torería se manifeste seulement dans le préambule et la terminaison de la passe, quand l’ancien torero Macareno la fait exister « depuis le moment où tu sors de l’hôtel et fais le paseo jusqu’au moment où tu as terminé et où tu sors de l’arène ». Sans doute, rajoute Esplá, mais la torería « se justifie selon l’importance de chaque figure. Autrement, c’est pure fioriture, à la limite de la frivolité. C’est une chose vide, vaine, une pute de bordel ». L’enjeu du livre est donnée en conclusion. Face à l’image envahissante, le discours taurin tend à s’effacer. C’est pourquoi, dit Zumbiehl, « il me paraissait utile d’être attentif à ce patrimoine immatériel ». Ce livre est beaucoup plus que ça.



   Livres hebdo, vendredi 22 février 2008, n°722
   Arènes parlantes
   par Michel Puche

   François Zumbiehl nous avait déjà mis Des taureaux dans la tête (Autrement, 2004) et raconté la vie de Manolete (Autrement, janvier 2008). Le voilà qui revient enrichir notre thésaurus taurin avec Le Discours de la corrida, à paraître chez Verdier.
   Depuis plus de trente ans qu’il fréquente toreros et éleveurs, l’auteur sait ce que parler de toros veut dire. Ici, il s’adresse davantage à des aficionados qu’aux simples « spectateurs ». Mais son livre aidera aussi ces derniers à mieux comprendre et à mieux voir la corrida.
   La matière de son essai est constituée d’interventions orales et improvisées, certes remises en perspective, de professionnels espagnols. Écoutons Curro Romero, gloire de Séville, aujourd’hui retiré : « Moi, la véronique, je la donne avec tout le corps, depuis les cheveux jusqu’à l’ongle de l’orteil. Tout est senti. »
   Parfois contradictoires – ah ! les éternelles discussions autour du temple, cette manière de ralentir la charge du toro avec le leurre… –, les réflexions recueillies n’en constituent pas moins une somme de commentaires, de confidences, voire d’aphorismes qui enrichissent la culture taurine. Apparaît alors une tauromachie idéale, « transfigurée par la mémoire collective ou individuelle ». Mais qu’adviendra‑t‑il de cette parole taurine à l’heure de la télévision et de la vidéo ? L’éleveur Victorino Martin s’interroge : « La vie moderne ôte peu à peu de la vie au spectacle, ce beau jaillissement qui surgit lorsque sort un toro brave. » Plus pessimiste encore, Roberto Dominguez : « À l’évidence, avec le toro actuel nous sommes en train de dégénérer »
   François Zumbiehl remarque enfin que le langage taurin déborde, surtout en Espagne, le cadre de l’arène et qu’il est utilisé comme une permanente métaphore des péripéties de la vie. Ces emplois témoignent d’une conviction plus profonde, reprise par tant d’écrivains (Hemingway, Montherlant, Leiris, Unamuno, Machado…), selon laquelle, conclut l’auteur, « la vie est une tauromachie ».