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  Le Discours de Piranèse
L’ornement sublime et le suspens de l'architecture

  Didier Laroque

  Préfaces de Daniel Roche, professeur au Collège de France et Baldine Saint Girons, maître de conférences à Paris X-Nanterre.
Illustrations en noir et blanc
Épuisé

  244 pages,
23 €
ISBN : 2-906229-37-7

Résumé

Piranèse n’a pas représenté des ruines d’architecture mais la ruine de l’architecture. Telle est la thèse que soutient ce livre en s’attachant à la partie la moins connue de l’œuvre de Piranèse : ses écrits. Introductions, préfaces, essais, lettres... De tous ces textes, le plus exemplaire est sans doute le dernier, ici nouvellement traduit : le Discours apologétique en faveur de l’architecture égyptienne et toscane de 1769.
L’ordre vitruvien est désormais caduc, mais, plus généralement encore, l’ordre architectural. Tandis que les Vitruviens et les antivitruviens avaient su déterminer un objet de l’architecture et en établir les lois, Piranèse exprime la dissolution de cet objet et l’inconsistance des fondements de la pensée architecturale. Le sublime se découvre alors comme ce qui met en cause la beauté, son harmonie sa mesure ; l’ornement perd sa vertu d’ordination et prolifère de façon morbide. Ainsi l’architecture interrompt son cours, perd sa confiance en elle-même et entre en suspens : l’époque classique est révolue.


Extraits de presse

   Urbanisme
   par Thierry Paquot

   Il s’agit de la thèse, quelque peu remaniée, de Didier Laroque, intitulée « Les idées de Piranèse », qui vise à défendre précisément une thèse… sur l’impossibilité, selon le célèbre graveur italien, de la réalité de l’architecture, après l’examen des productions architecturales des Romains. Les innombrables dessins et gravures que Piranèse réalise des ruines qu’il croise sur son chemin lui permettent d’élaborer une « architecture de papier », qui est aussi indirectement, un regard critique sur l’architecture de son temps. Piranèse (1720-1778), fin observateur de la « chose construite », est également un théoricien peu prolixe, certes, mais particulièrement attentif aux idées « neuves », comme celle, par exemple, de « sublime ». L’auteur ne nous propose pas ici une biographie ou encore un itinéraire intellectuel, mais un essai à l’écriture soignée et spécialement bien documenté sur la pensée de Piranèse, dont il traduit en français l’une des plus importantes réflexions sur l’art et son histoire, le Ragionamento apologetico in difesa dell’architettura Egizia e Toscana (« Discours apologétique en faveur de l’architecture égyptienne et toscane »), qui, rétrospectivement, apparaît comme un des éléments du débat sur le « beau » et le « sublime » qui marquera cette seconde partie du xviiie siècle. Sur la conception de l’Histoire de Piranèse, l’influence de Vico semble incontestable – il a même dû le rencontrer ; par contre, il est hors de question de l’analyser à partir de l’œuvre de Burke, plus tardive. Les travaux sur Piranèse ne sont guère nombreux et cet essai de qualité arrive à point. Didier Laroque examine tour à tour cinq thèmes (le sublime, la civilisation, l’archéologie, l’invention et l’ornement) qui lui semblent essentiels pour pénétrer l’œuvre si complexe de Piranèse. Pour ce dernier, comme le note l’auteur : « la présence de l’architecture devenue “irreprésentable” devient représentation de “l’irreprésentable” lui-même. » Est-ce à dire que l’architecture n’a plus d’autre raison d’être ? Piranèse considère qu’elle s’est transformée en image, que cette transformation résulte de la place accordée à l’ornement, qui n’est autre que la parure (premier sens du mot grec Kosmos), l’expression ultime de la disparition de ce qu’il orne. Il est impossible de résumer l’enchaînement remarquablement conduit par Didier Laroque, des observations, idées et conceptions de Piranèse, mais on peut offrir au lecteur de ce compte-rendu si plat le dernier paragraphe de la conclusion : « Toute l’œuvre de Piranèse pourrait bien revenir à cette question : que nous importent l’architecture, la peinture, la musique, les livres, s’il ne s’y trouve ce qui nous distingue et nous sauve ? L’amour absolu. Piranèse sait que l’essentiel fait défaut, il attend. Unde a quo nobis est caritas ab illo est patienta (« Nous tenons donc la patience de celui qui diffuse en nous la charité », saint Augustin). Sans l’idée d’un « mystère sous-jacent », l’architecture serait si ridiculement pauvre et indigne d’intérêt, l’histoire de l’architecture une si absurde, abominable, longue affaire de coquetterie et de coteries, qu’il nous semble ne pas devoir mériter le reproche d’avoir surinterprété le discours de notre graveur. Piranèse aura compris que la recherche de ce qu’est l’architecture ne peut être séparée de l’éthique, de cette question : que doit-elle être ? » Une telle exigence morale, une telle attente de la pratique, de l’invention, d’un art qui demande tant pour donner plus encore pourraient faire sourire les cyberarchitectes comme les affairistes. Néanmoins, cette belle méditation sur l’œuvre de Piranèse a le grand mérite de questionner non seulement le « pourquoi » de nos travaux et projets, mais aussi le « en quoi ». Construire n’est pas édifier, bâtir, architecturer ; à partir d’une telle prise de position, on peut reparcourir l’histoire de l’architecture et suggérer d’autres interprétations. Quant à la ville – cet heureux « accident » de civilisation, comme le dit Fernand Braudel –, elle espère une considération aussi attentive que celle que manifeste Didier Laroque pour l’architecture…


   La Revue philosophique
   par Anne Léon-Miehe

   Qui est Giovanni Battista Piranesi ? Du graveur et architecte italien la postérité a surtout gardé le souvenir des prisons imaginaires (Carceri d’invenzione, 1760 pour la dernière édition) dont les escaliers infinis, les ponts abruptes et les voûtes profondes vibrent d’une horreur sublime, où l’angoisse de l’enfermement étreint la connaissance du vide. Il n’était alors pas difficile de voir en Piranèse l’illustrateur de la crise d’une civilisation, celle des Lumières finissantes, écrasées par l’incertitude, et de lire dans la noirceur de l’œuvre gravé l’éclat obscur d’une mélancolie où l’utopie se conjugue à la déploration.
   L’expérience du néant doit-elle cependant toujours sombrer dans la déréliction ? L’acédie n’est-elle pas aussi porteuse d’une violence salutaire qui nous fait plus vivement sentir l’Histoire ? La rêverie ne dissipe-t-elle pas parfois les fantômes du non-être dans l’expérience de l’irréel ? En regardant plus attentivement les gravures, nous découvrons, en effet, une extraordinaire énergie. « Au lieu du fini associé jusque-là à la technique de l’eau-forte, Piranèse grave en traces rapides et nerveuses, comme sur le mode de l’esquisse. » L’encre des planches est traversée du même éclair que le regard de Piranèse, comme nous le voyons dans ses portraits : ardent et soutenu, plein d’une intense curiosité. Quant à la liberté du trait qui rompt avec la manière habituelle de la gravure, elle doit être comprise, ainsi que le fait voir Didier Laroque, comme l’empreinte du souci de l’invention qui anime l’œuvre de Piranèse.
   Ce souci est l’héritage d’une rencontre, lorsque le jeune architecte vénitien découvre, vers 1740, les grandioses chantiers des ruines romaines. Ce qui croule, palpite ici d’une vie intense ; et Rome « éternellement recommencée et refondée », revêt sans cesse « une forme toujours neuve, toujours éperdue ». elle appelle une science nouvelle, capable de la saisir sans la figer. Le dessin, prêtant aux vestiges la grâce labile de l’image, peut faire parler les ruines, et Piranèse les retrouve en les gravant. Ainsi Venise découvre-t-elle Rome, en inventant, dans la tradition du capriccio, une archéologie dessinée où les fragments se composent « en assemblages fantasques dans de grands effets de lumière et d’ombre ».
   Mais, qu’est-ce qu’un architecte qui rêve en gravant, au lieu de travailler à bâtir ? En replaçant la vision des images piranésiennes dans son cadre historique concret, et en débrouillant le réseau des influences et des sources, Didier Laroque déchiffre patiemment cette énigme : Piranèse « a longuement écrit et tenté de composer une œuvre théorique, qui ne put assumer la forme d’un traité » parce que s’y montrait un changement décisif dans la pensée de l’architecture : son suspens, c’est-à-dire la conscience de sa mort, intimement liée au sentiment de ce que les autres essais de Piranèse ont approché : « le sublime est la catégorie “esthétique” de l’œuvre ; celle-ci manifestée, communément révérée, constitue la civilisation ; pour en réaliser la manifestation, il faut connaître les Anciens, l’histoire des arts, comprendre qu’elle fut invention et que son essence est ornementale (l’ornement est invention) ».
   En rassemblant les membra disjecta d’une théorie qui résiste à la systématisation, la lecture thématique de Didier Laroque ouvre ainsi sur une thèse éclairante et nouvelle : l’ornement n’est pas un accessoire, mais il entretient un rapport étroit avec la structure. Donnant corps à l’invisible, il amène le regard à la contemplation de l’essence de l’architecture. La défaite théorique de Piranèse est, en ce sens, une assomption de la vérité de l’architecture, où se fait connaître une exigence : elle nous engage à recommencer l’histoire de l’architecture, à renouer avec la passion de la civilisation qui l’anime, et à accueillir une sensibilité nouvelle pour son inépuisable signification.