Urbanisme
par Thierry Paquot
Il s’agit de la thèse, quelque peu remaniée, de Didier
Laroque, intitulée « Les idées de Piranèse », qui vise à défendre
précisément une thèse… sur l’impossibilité, selon le célèbre graveur
italien, de la réalité de l’architecture, après l’examen des
productions architecturales des Romains. Les innombrables dessins et
gravures que Piranèse réalise des ruines qu’il croise sur son chemin
lui permettent d’élaborer une « architecture de papier », qui est aussi
indirectement, un regard critique sur l’architecture de son temps.
Piranèse (1720-1778), fin observateur de la « chose construite », est
également un théoricien peu prolixe, certes, mais particulièrement
attentif aux idées « neuves », comme celle, par exemple, de « sublime
». L’auteur ne nous propose pas ici une biographie ou encore un
itinéraire intellectuel, mais un essai à l’écriture soignée et
spécialement bien documenté sur la pensée de Piranèse, dont il traduit
en français l’une des plus importantes réflexions sur l’art et son
histoire, le Ragionamento apologetico in difesa dell’architettura Egizia e Toscana
(« Discours apologétique en faveur de l’architecture égyptienne et
toscane »), qui, rétrospectivement, apparaît comme un des éléments du
débat sur le « beau » et le « sublime » qui marquera cette seconde
partie du xviiie siècle. Sur la conception de l’Histoire de Piranèse,
l’influence de Vico semble incontestable – il a même dû le rencontrer ;
par contre, il est hors de question de l’analyser à partir de l’œuvre
de Burke, plus tardive. Les travaux sur Piranèse ne sont guère nombreux
et cet essai de qualité arrive à point. Didier Laroque examine tour à
tour cinq thèmes (le sublime, la civilisation, l’archéologie,
l’invention et l’ornement) qui lui semblent essentiels pour pénétrer
l’œuvre si complexe de Piranèse. Pour ce dernier, comme le note
l’auteur : « la présence de l’architecture devenue “irreprésentable”
devient représentation de “l’irreprésentable” lui-même. » Est-ce à dire
que l’architecture n’a plus d’autre raison d’être ? Piranèse considère
qu’elle s’est transformée en image, que cette transformation résulte de
la place accordée à l’ornement, qui n’est autre que la parure (premier
sens du mot grec Kosmos), l’expression ultime de la disparition
de ce qu’il orne. Il est impossible de résumer l’enchaînement
remarquablement conduit par Didier Laroque, des observations, idées et
conceptions de Piranèse, mais on peut offrir au lecteur de ce
compte-rendu si plat le dernier paragraphe de la conclusion : « Toute
l’œuvre de Piranèse pourrait bien revenir à cette question : que nous
importent l’architecture, la peinture, la musique, les livres, s’il ne
s’y trouve ce qui nous distingue et nous sauve ? L’amour absolu.
Piranèse sait que l’essentiel fait défaut, il attend. Unde a quo nobis est caritas ab illo est patienta
(« Nous tenons donc la patience de celui qui diffuse en nous la charité
», saint Augustin). Sans l’idée d’un « mystère sous-jacent »,
l’architecture serait si ridiculement pauvre et indigne d’intérêt,
l’histoire de l’architecture une si absurde, abominable, longue affaire
de coquetterie et de coteries, qu’il nous semble ne pas devoir mériter
le reproche d’avoir surinterprété le discours de notre graveur.
Piranèse aura compris que la recherche de ce qu’est l’architecture ne
peut être séparée de l’éthique, de cette question : que doit-elle
être ? » Une telle exigence morale, une telle attente de la pratique,
de l’invention, d’un art qui demande tant pour donner plus encore
pourraient faire sourire les cyberarchitectes comme les affairistes.
Néanmoins, cette belle méditation sur l’œuvre de Piranèse a le grand
mérite de questionner non seulement le « pourquoi » de nos travaux et
projets, mais aussi le « en quoi ». Construire n’est pas édifier,
bâtir, architecturer ; à partir d’une telle prise de position, on peut
reparcourir l’histoire de l’architecture et suggérer d’autres
interprétations. Quant à la ville – cet heureux « accident » de
civilisation, comme le dit Fernand Braudel –, elle espère une
considération aussi attentive que celle que manifeste Didier Laroque
pour l’architecture…
La Revue philosophique
par Anne Léon-Miehe
Qui est Giovanni Battista Piranesi ? Du graveur et
architecte italien la postérité a surtout gardé le souvenir des prisons
imaginaires (Carceri d’invenzione, 1760 pour la dernière
édition) dont les escaliers infinis, les ponts abruptes et les voûtes
profondes vibrent d’une horreur sublime, où l’angoisse de l’enfermement
étreint la connaissance du vide. Il n’était alors pas difficile de voir
en Piranèse l’illustrateur de la crise d’une civilisation, celle des
Lumières finissantes, écrasées par l’incertitude, et de lire dans la
noirceur de l’œuvre gravé l’éclat obscur d’une mélancolie où l’utopie
se conjugue à la déploration.
L’expérience du néant doit-elle cependant toujours sombrer
dans la déréliction ? L’acédie n’est-elle pas aussi porteuse d’une
violence salutaire qui nous fait plus vivement sentir l’Histoire ? La
rêverie ne dissipe-t-elle pas parfois les fantômes du non-être dans
l’expérience de l’irréel ? En regardant plus attentivement les
gravures, nous découvrons, en effet, une extraordinaire énergie. « Au
lieu du fini associé jusque-là à la technique de l’eau-forte, Piranèse
grave en traces rapides et nerveuses, comme sur le mode de l’esquisse.
» L’encre des planches est traversée du même éclair que le regard de
Piranèse, comme nous le voyons dans ses portraits : ardent et soutenu,
plein d’une intense curiosité. Quant à la liberté du trait qui rompt
avec la manière habituelle de la gravure, elle doit être comprise,
ainsi que le fait voir Didier Laroque, comme l’empreinte du souci de
l’invention qui anime l’œuvre de Piranèse.
Ce souci est l’héritage d’une rencontre, lorsque le jeune
architecte vénitien découvre, vers 1740, les grandioses chantiers des
ruines romaines. Ce qui croule, palpite ici d’une vie intense ; et Rome
« éternellement recommencée et refondée », revêt sans cesse « une forme
toujours neuve, toujours éperdue ». elle appelle une science nouvelle,
capable de la saisir sans la figer. Le dessin, prêtant aux vestiges la
grâce labile de l’image, peut faire parler les ruines, et Piranèse les
retrouve en les gravant. Ainsi Venise découvre-t-elle Rome, en
inventant, dans la tradition du capriccio, une archéologie
dessinée où les fragments se composent « en assemblages fantasques dans
de grands effets de lumière et d’ombre ».
Mais, qu’est-ce qu’un architecte qui rêve en gravant, au
lieu de travailler à bâtir ? En replaçant la vision des images
piranésiennes dans son cadre historique concret, et en débrouillant le
réseau des influences et des sources, Didier Laroque déchiffre
patiemment cette énigme : Piranèse « a longuement écrit et tenté de
composer une œuvre théorique, qui ne put assumer la forme d’un traité »
parce que s’y montrait un changement décisif dans la pensée de
l’architecture : son suspens, c’est-à-dire la conscience de sa mort,
intimement liée au sentiment de ce que les autres essais de Piranèse
ont approché : « le sublime est la catégorie “esthétique” de l’œuvre ; celle-ci manifestée, communément révérée, constitue la civilisation ; pour en réaliser la manifestation, il faut connaître les Anciens, l’histoire des arts, comprendre qu’elle fut invention et que son essence est ornementale (l’ornement est invention) ».
En rassemblant les membra disjecta d’une théorie
qui résiste à la systématisation, la lecture thématique de Didier
Laroque ouvre ainsi sur une thèse éclairante et nouvelle : l’ornement
n’est pas un accessoire, mais il entretient un rapport étroit avec la
structure. Donnant corps à l’invisible, il amène le regard à la
contemplation de l’essence de l’architecture. La défaite théorique de
Piranèse est, en ce sens, une assomption de la vérité de
l’architecture, où se fait connaître une exigence : elle nous engage à
recommencer l’histoire de l’architecture, à renouer avec la passion de
la civilisation qui l’anime, et à accueillir une sensibilité nouvelle
pour son inépuisable signification.
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