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  La Dislocation
Architecture et Philosophie

  Benoît Goetz

  Préface de Jean-Luc Nancy

  192 pages
18 €
ISBN : 2-906229-48-2

Résumé

   La dislocation est l’événement qui affecte l’espace contemporain. Mais on peut dire tout aussi bien que cet événement était contenu de manière immémoriale dans l’espace lui-même qui est, par définition, une puissance d’écartement et de dispersion. Les mythologies du Lieu, les représentations du Monde empêchaient toutefois cet événement d’éclater au grand jour.
   Cette survenue de la dislocation n’a rien, en soi, de catastrophique. Elle signifie simplement que les espaces désormais flottent librement, détachés, insuperposables à quelques image du monde que ce soit, désamarrés de tout système cosmique, de toute croix orientante. Ni lieux, ni non-lieux, des espaces – des esplaces – naissent et meurent au travers de processus complexes : construction, architectures, devenirs qui emportent la citadinité, gestes et attitudes d’habitants et de passagers. La description de ces espaces relève donc à la fois d’une poétique de l’architecture et d’une reprise de la question concernant le sens de l’habitation du monde.


Extraits de presse

   Techniques et architecture
   par Pascale Blin

   « Des esplaces sont nés », affirme l’auteur. Par esplaces il entend, des espaces qui ne seraient ni des lieux, ni même des non-lieux ; des espaces qui flotteraient librement, détachés de toute image du monde ; des espaces qui tout comme ils seraient apparus pourraient disparaître au travers des processus complexes que sont la construction, l’architecture, etc. ; des espaces inattendus donc pour le regard strictement professionnel ; mais des espaces enrichis d’une poésie descriptive.
Benoît Goetz enseigne la philosophie à l’Université de Metz, et nous offre dans cet ouvrage une douce poétique de l’architecture. Il tente ainsi de réconcilier les deux mondes de l’architecture et de la philosophie qui depuis fort longtemps maintenant (la fin de la Renaissance, semblerait-il) témoignent d’un désintérêt réciproque. « L’éclipse », telle qu’aucune pensée ne pouvait apparaître en rapport avec l’architecture, serait donc appelée à disparaître… Mais qui est aujourd’hui suffisamment armé pour entendre les termes de cette réconciliation ? Les philosophes sans doute ; les historiens peut-être ; mais les architectes ? Quoi qu’il en soit ce livre a le mérite de confirmer qu’un espace de rencontre s’est ouvert. Un espace où se sont engouffrées des approches différentes mais toutes visant à démêler « quelques fils dans la pelote serrée de l’entrelacs architecture/philosophie ». Un espace ou un Esplace ?



   L’Architecture d’Aujourd’hui
   par Jean-Claude Burdese,

   Bien que la « dislocation » fût intronisée en architecture par Eisenman, il ne s’agit pas ici d’un dernier essai sur la philosophie et la déconstruction. Ainsi, invoquer la dislocation, aujourd’hui encore si lourdement connotée, comme une rencontre possible de l’architecture et de la philosophie risque d’entretenir le malentendu chez ceux qui n’auront pas pris la peine, par-delà le titre, de se plonger dans la lecture du stimulant ouvrage de Benoît Goetz.
   Totalement étranger au discours sur la défaite ou la dissémination à l’infini de l’architecture, l’auteur nous invite à la repenser comme l’irréfragable condition de notre existence : être serait architecture. « La tendance la plus primitive de se blottir, de se recroqueviller, de s’enrouler et de se refermer en créant avec soi-même un dehors-dedans, est déjà architecturale. S’endormir en posant la tête dans le creux du bras est un acte d’architecture. »
   L’impossibilité de reconnaître un lieu pour notre existence, la nécessité ontologique de « s’espacer » pour notre être-ensemble s’exprimerait dès la genèse selon ce qui serait la première « dislocation ». « La première dislocation, c’est la chute hors du Paradis. Non seulement au sens où les premiers hommes, dans le récit de la Genèse, ont été chassés du lieu unique et parfait, mais au sens où ils sont entrés dans un espace où règne la division dedans/dehors. Ils sont entrés dans un espace partagé, c’est-à-dire dans l’espace tel qu’il sera désormais pour les hommes. »
   La dislocation délivre alors l’espace comme possibilité d’être, espace que l’architecture se charge d’immobiliser, d’identifier pour que l’être existe. « L’architecture travaille les dimensions et les seuils qui sont ceux de l’existence elle-même […]. Mais l’existence ne peut jamais, elle, se maintenir nulle part, il lui faut sans cesse passer, aller à l’autre… Et c’est à l’architecture qu’il revient de tracer les frontières de cette altérité. Elle instaure des côtés, mais aussi, entre eux, des ouvertures et des passages. »
   Loin des tumultes de l’actualité, l’auteur nous invite à une réflexion en profondeur, essentielle, sur l’espace, l’architecture et la ville. Avec Heidegger, il explore la dimension ontologique de l’architecture comme « moment du monde » : « être-le-là », mais aussi comme « substance éthique ». « Il y a une éthique de l’architecture parce que l’architecture est ce qui espace l’espace, précise, tranche, partage l’espace, de sorte qu’il n’y a jamais l’espace, mais des espaces. L’espace, c’est les espaces, c’est l’espacement. Cette disjonction, cette dislocation, est la condition même de l’éthique qui suppose qu’il y ait toujours une pluralité de séjours et qu’aucun lieu ne soit absolument, définitivement, convenable. L’être-le-là est disloqué parce qu’il vacille toujours au bord du lieu où il se tient. »
   Benoît Goetz nous propose un livre de philosophie qui prend l’architecture au sérieux, tente une pensée « au départ de l’architecture ». La puissance d’espacement de l’architecture serait à comprendre dans sa « neutralité » et non dans son expressivité. L’auteur étend sa réflexion à la ville dont la substance hétérogène trouverait son altérité dans la place urbaine, neutre, sorte de « clairière politique », d’espacement ouvert au devenir de l’être.
   Benoît Goetz identifie la Modernité comme la tentative la plus aboutie d’une architecture travaillant à involuer vers sa neutralité, vers le pur espacement, mais encore d’une architecture qui aurait eu pour projet la modification de l’habiter, de l’être.
   Cependant, la focalisation quasi absolue sur Le Corbusier peut surprendre à double titre. On sait, depuis le fameux article de Françoise Choay (« L’épaisseur d’un mythe »), combien Le Corbusier joue pour son propre compte avec les doctrines du Mouvement moderne et qu’il serait illusoire de prétendre mettre en adéquation ce qu’il dit et ce qu’il fait. Le Corbusier, au-delà de l’immense architecte, ne saurait être, tel qu’en lui-même, un matériau fiable, représentatif ni du Mouvement moderne ni de lui-même.
   Enfin, au risque de sembler épouser une doctrine, pourquoi arrimer avec une telle obstination au séculier ce qui se veut une réflexion philosophique sur le « champ trancendantal de l’architecture » ?
   À ces réserves près, la lecture de Benoît Goetz est passionnante, a le grand mérite de nous amener à être en autre intelligence avec l’architecture et de, sans aucun doute, révéler à bon nombre d’architectes combien ils pouvaient être heideggérien sans le savoir.




   Urbanisme
   par Chris Younès

   Alors que de nombreuses voix se sont élevées pour annoncer la fin de l’architecture, Benoît Goetz invite le lecteur à penser à partir d’elle et à la prendre en sérieux, non seulement comme expérience mais aussi comme condition de toute expérience. Dénonçant la réduction esthéticienne, technicienne ou sémiologique de l’architecture, il explore ses dimensions ontologique, physique, politique, éthique et poétique dans une brillante démonstration. L’auteur souligne que même si la grande philosophie a développé un concept de l’espace, seul Heidegger, dans la tradition philosophique, a su dévoiler la singularité architecturale qui, en espaçant et en séparant, ouvre à la spatialité existentiale, au sens d’ « être-le-là ».
   Le concept de dislocation, choisi pour titre de l’ouvrage, exprime la tension développée entre architecture et existence, entre habitation et inhabitation. La dislocation signifie à la fois la dispersion ontologique inhérente à toute existence et la puissance d’espacement de l’architecture. Dans la Genèse, Adam et Ève, chassés du paradis, ont été confrontés à la première dislocation, c’est-à-dire au partage de l’espace. Une autre étape de la dislocation a été celle de la décosmicisation du monde, qui a désolidarisé « l’organisation terrestre et céleste des lieux ».
   En fait, la dis-location définie comme la mise en jeu des lieux entre eux mais aussi comme leur mise en errance est propre à l’habiter. Dans des pages particulièrement prégnantes, Benoît Goetz explique comment l’architecture est une « substance éthique » qui construit des amers où se tient l’homme, agissant et travaillant à un niveau présymbolique. Car « avant de construire pour s’abriter et rendre agréable son logis, l’humanité construit pour s’expliquer avec l’espace et s’inventer une tenue et une maintenance », en bâtissant des architectures-monuments ou des architectures-événements, mais encore plus sûrement des architectures quotidiennes. L’auteur incite à développer une analytique de l’être-en-ville (habitation et coexistence urbaines, lieux où se sentir politiquement être-ensemble…), à aménager l’hétérogène qui est « le trésor urbain par excellence » dans un art de la ville « au sens où l’on parle d’un art d’aimer, c’est-à-dire d’un certain savoir qui ne fait pas de l’amour une œuvre mais qui procède par touches amoureuses, par gestes ponctuels et locaux, sur un corps que ni l’art, ni l’acte, ni le geste n’ont produit ». Avec une pensée directrice fondamentale du lien entre bâtir, habiter et penser, située par Jean-Luc Nancy dans la préface : « Ce qui demande l’espace, ce qui l’appelle et qui le désire, ce n’est rien d’autre que ce qui, de soi, est sans espace – c’est la pensée même. »
   Mais comment comprendre l’éloge d’une architecture neutre alors même qu’il est affirmé que dans le « tohu-bohu, l’architecte intervient ici et là pour faire résonner l’espace indicible » ? Et comment réduire l’esthétique à une métaphysique de l’art ? L’esthétique ne peut être ramenée à une théorie du beau ou à un sentiment subjectif. Elle manifeste la vérité de l’existence spatio-temporelle et de l’unité indissoluble du sens et du sentir dans la saisie primordiale de l’ouvert. Tout habiter articule éthique et esthétique sans que l’une cède la place à l’autre ou soit le fondement de l’autre. C’est leur articulation qui ménage là un séjour dans son surgissement.



   A +
   par Thierry Decuypère

   La dislocation est traditionnellement comprise comme la disparition du lien privilégié qui unissait le dessin de l’architecte avec le sens, le vrai et le beau. Cette conscience angoissée de devoir guider seul son trait sans le support d’une référence « unifiante » donne lieu, dans sa manifestation architecturale contemporaine, à diverses impasses regroupées sous le terme générique de post-modernité. Son expression la plus connue est la tentative de recollement nostalgique par placage de signes, ce traitement de surface étant censé combler le fossé qu’aurait généré le modernisme abstrait avec l’histoire. À l’opposé, l’apologie très en vogue de la perte de sens et la fascination pour l’informe s’est aujourd’hui mué en un pragmatisme stratégique, ironique et désabusé. Plus communément, la post-modernité s’exprime comme le refuge dans un bon goût dont la seule légitimité est obtenue par répétition médiatique.
   Pour Benoît Goetz, la dislocation n’est pas une perte mais la condition même de l’architecture. L’architecture est apparue quand l’homme a dû organiser l’espace pour créer un dedans et un dehors lui permettant d’exister. Le seul lieu exempt d’architecture est le paradis, lieu unique où tout est équivalent à un autre. Sur terre, l’espace contient en soi la dislocation. Il est à partager et l’architecture est le moyen de cette répartition. L’architecture précise l’espace et par ce biais génère l’espacement et la vie. « Car on ne pense jamais nulle part et certaines pensées ont besoin pour naître d’un espace qui leur convient. »
Mais si l’architecte a toujours été implicitement conscient d’être aux sources des conditions de l’existence, le sens des expériences qu’il proposait lui était dicté par des ordres établis. Ce que la modernité a révélé à travers son travail critique, c’est la capacité de l’homme de poser ses propres conditions à l’espace. L’espace devient modifiable. « L’édifice est une courbe de l’espace. » La modernité place l’architecte seul face à cette responsabilité. Ce poids et cette solitude expliquent sans doute les tentatives de réductions actuelles de la pratique à une représentation, une technologie ou un outil d’homogénéisation social. Aujourd’hui, ces leurres manifestent surtout un outil de l’espace.
   Ce livre ambitionne de repositionner l’architecture comme une physique de l’espace. Parce que l’existence et la pensée ont besoin de l’espace, non seulement pour se poser mais surtout pour s’étonner, s’émouvoir, se relancer. Le sens que Benoît Goetz appelle à travers l’architecture n’a rien à voir avec une signification ou un rapport au vrai. Il s’agit du sens, de la consistance, de la saveur que peut faire advenir l’architecture en créant des espaces sensibles, en mettant en jeu nos existences. Goetz s’oppose aussi à cette pensée commune qui ferait de l’architecture une pratique d’exception et de « l’habiter » une question d’habitude, « car si l’architecte n’a pas pour mission de donner à penser à ses maîtres d’ouvrages, il doit leur donner un espace pour penser dans de meilleures conditions ce qu’ils veulent, comme ils veulent. Créer un espace libéré par l’architecture. Une architecture pour exister ».



   Critique d’art
   par Bruno Vayssière

   […] Bravo à l’essai sur la dislocation, de la philosophie à l’architecture, celles d’aujourd’hui, à ne confondre sous aucun prétexte avec la déconstruction derridienne d’il y a dix ans. […] Benoît Goetz, spécialiste de Heidegger, mais aussi de Hegel et de Benjamin, sans omettre Simmel, Blanchot et Deleuze, parfaitement restitués pour une fois, le tout sur un sol kantien on ne peut plus solide, à la suite de Sylviane Agacinski, Daniel Payot et Jean-Christophe Bailly, propose une brillante relecture philosophique de l’architecture (en fait plutôt le contraire), laquelle s’arrête aux proto-relations dehors-dedans de l’espace « indicible » (Le Corbusier) « vu » du côté de l’éthique. Ses rallonges vers l’urbanisme (comme pratique) et le projet architectural en jeu, aujourd’hui, s’éloignent des axiomes quotidiens de la profession, ce qui évite à l’auteur tous les pièges de la prescription sommaire.