Techniques et architecture
par Pascale Blin
« Des esplaces sont nés », affirme l’auteur. Par esplaces il
entend, des espaces qui ne seraient ni des lieux, ni même des
non-lieux ; des espaces qui flotteraient librement, détachés de
toute image du monde ; des espaces qui tout comme ils seraient
apparus pourraient disparaître au travers des processus complexes que
sont la construction, l’architecture, etc. ; des espaces
inattendus donc pour le regard strictement professionnel ; mais
des espaces enrichis d’une poésie descriptive.
Benoît Goetz enseigne la philosophie à l’Université de Metz, et nous
offre dans cet ouvrage une douce poétique de l’architecture. Il tente
ainsi de réconcilier les deux mondes de l’architecture et de la
philosophie qui depuis fort longtemps maintenant (la fin de la
Renaissance, semblerait-il) témoignent d’un désintérêt réciproque.
« L’éclipse », telle qu’aucune pensée ne pouvait apparaître
en rapport avec l’architecture, serait donc appelée à disparaître… Mais
qui est aujourd’hui suffisamment armé pour entendre les termes de cette
réconciliation ? Les philosophes sans doute ; les historiens
peut-être ; mais les architectes ? Quoi qu’il en soit ce
livre a le mérite de confirmer qu’un espace de rencontre s’est ouvert.
Un espace où se sont engouffrées des approches différentes mais toutes
visant à démêler « quelques fils dans la pelote serrée de
l’entrelacs architecture/philosophie ». Un espace ou un
Esplace ?
L’Architecture d’Aujourd’hui
par Jean-Claude Burdese,
Bien que la « dislocation » fût intronisée en architecture
par Eisenman, il ne s’agit pas ici d’un dernier essai sur la
philosophie et la déconstruction. Ainsi, invoquer la dislocation,
aujourd’hui encore si lourdement connotée, comme une rencontre possible
de l’architecture et de la philosophie risque d’entretenir le
malentendu chez ceux qui n’auront pas pris la peine, par-delà le titre,
de se plonger dans la lecture du stimulant ouvrage de Benoît Goetz.
Totalement étranger au discours sur la défaite ou la dissémination à
l’infini de l’architecture, l’auteur nous invite à la repenser comme
l’irréfragable condition de notre existence : être serait
architecture. « La tendance la plus primitive de se blottir, de se
recroqueviller, de s’enrouler et de se refermer en créant avec soi-même
un dehors-dedans, est déjà architecturale. S’endormir en posant la tête
dans le creux du bras est un acte d’architecture. »
L’impossibilité de reconnaître un lieu pour notre existence, la
nécessité ontologique de « s’espacer » pour notre
être-ensemble s’exprimerait dès la genèse selon ce qui serait la
première « dislocation ». « La première dislocation,
c’est la chute hors du Paradis. Non seulement au sens où les premiers
hommes, dans le récit de la Genèse, ont été chassés du lieu unique et
parfait, mais au sens où ils sont entrés dans un espace où règne la
division dedans/dehors. Ils sont entrés dans un espace partagé,
c’est-à-dire dans l’espace tel qu’il sera désormais pour les
hommes. »
La dislocation délivre alors l’espace comme possibilité d’être, espace
que l’architecture se charge d’immobiliser, d’identifier pour que
l’être existe. « L’architecture travaille les dimensions et les
seuils qui sont ceux de l’existence elle-même […]. Mais l’existence ne
peut jamais, elle, se maintenir nulle part, il lui faut sans cesse
passer, aller à l’autre… Et c’est à l’architecture qu’il revient de
tracer les frontières de cette altérité. Elle instaure des côtés, mais
aussi, entre eux, des ouvertures et des passages. »
Loin des tumultes de l’actualité, l’auteur nous invite à une réflexion
en profondeur, essentielle, sur l’espace, l’architecture et la ville.
Avec Heidegger, il explore la dimension ontologique de l’architecture
comme « moment du monde » : « être-le-là »,
mais aussi comme « substance éthique ». « Il y a une
éthique de l’architecture parce que l’architecture est ce qui espace
l’espace, précise, tranche, partage l’espace, de sorte qu’il n’y a
jamais l’espace, mais des espaces. L’espace, c’est les espaces, c’est
l’espacement. Cette disjonction, cette dislocation, est la condition
même de l’éthique qui suppose qu’il y ait toujours une pluralité de
séjours et qu’aucun lieu ne soit absolument, définitivement,
convenable. L’être-le-là est disloqué parce qu’il vacille toujours au
bord du lieu où il se tient. »
Benoît Goetz nous propose un livre de philosophie qui prend
l’architecture au sérieux, tente une pensée « au départ de
l’architecture ». La puissance d’espacement de l’architecture
serait à comprendre dans sa « neutralité » et non dans son
expressivité. L’auteur étend sa réflexion à la ville dont la substance
hétérogène trouverait son altérité dans la place urbaine, neutre, sorte
de « clairière politique », d’espacement ouvert au devenir de
l’être.
Benoît Goetz identifie la Modernité comme la tentative la plus aboutie
d’une architecture travaillant à involuer vers sa neutralité, vers le
pur espacement, mais encore d’une architecture qui aurait eu pour
projet la modification de l’habiter, de l’être.
Cependant, la focalisation quasi absolue sur
Le Corbusier peut
surprendre à double titre. On sait, depuis le fameux article de
Françoise Choay (« L’épaisseur d’un mythe »), combien Le
Corbusier joue pour son propre compte avec les doctrines du Mouvement
moderne et qu’il serait illusoire de prétendre mettre en adéquation ce
qu’il dit et ce qu’il fait. Le Corbusier, au-delà de l’immense
architecte, ne saurait être, tel qu’en lui-même, un matériau fiable,
représentatif ni du Mouvement moderne ni de lui-même.
Enfin, au risque de sembler épouser une doctrine, pourquoi arrimer avec
une telle obstination au séculier ce qui se veut une réflexion
philosophique sur le « champ trancendantal de
l’architecture » ?
À ces réserves près, la lecture de Benoît Goetz est passionnante, a le
grand mérite de nous amener à être en autre intelligence avec
l’architecture et de, sans aucun doute, révéler à bon nombre
d’architectes combien ils pouvaient être heideggérien sans le savoir.
Urbanisme
par Chris Younès
Alors que de nombreuses voix se sont élevées pour annoncer la fin de
l’architecture, Benoît Goetz invite le lecteur à penser à partir d’elle
et à la prendre en sérieux, non seulement comme expérience mais aussi
comme condition de toute expérience. Dénonçant la réduction
esthéticienne, technicienne ou sémiologique de l’architecture, il
explore ses dimensions ontologique, physique, politique, éthique et
poétique dans une brillante démonstration. L’auteur souligne que même
si la grande philosophie a développé un concept de l’espace, seul
Heidegger, dans la tradition philosophique, a su dévoiler la
singularité architecturale qui, en espaçant et en séparant, ouvre à la
spatialité existentiale, au sens d’ « être-le-là ».
Le concept de dislocation, choisi pour titre de l’ouvrage, exprime la
tension développée entre architecture et existence, entre habitation et
inhabitation. La dislocation signifie à la fois la dispersion
ontologique inhérente à toute existence et la puissance d’espacement de
l’architecture. Dans la Genèse, Adam et Ève, chassés du paradis, ont
été confrontés à la première dislocation, c’est-à-dire au partage de
l’espace. Une autre étape de la dislocation a été celle de la
décosmicisation du monde, qui a désolidarisé « l’organisation
terrestre et céleste des lieux ».
En fait, la dis-location définie comme la mise en jeu des lieux entre
eux mais aussi comme leur mise en errance est propre à l’habiter. Dans
des pages particulièrement prégnantes, Benoît Goetz explique comment
l’architecture est une « substance éthique » qui construit
des amers où se tient l’homme, agissant et travaillant à un niveau
présymbolique. Car « avant de construire pour s’abriter et rendre
agréable son logis, l’humanité construit pour s’expliquer avec l’espace
et s’inventer une tenue et une maintenance », en bâtissant des
architectures-monuments ou des architectures-événements, mais encore
plus sûrement des architectures quotidiennes. L’auteur incite à
développer une analytique de l’être-en-ville (habitation et coexistence
urbaines, lieux où se sentir politiquement être-ensemble…), à aménager
l’hétérogène qui est « le trésor urbain par excellence » dans
un art de la ville « au sens où l’on parle d’un art d’aimer,
c’est-à-dire d’un certain savoir qui ne fait pas de l’amour une œuvre
mais qui procède par touches amoureuses, par gestes ponctuels et
locaux, sur un corps que ni l’art, ni l’acte, ni le geste n’ont
produit ». Avec une pensée directrice fondamentale du lien entre
bâtir, habiter et penser, située par Jean-Luc Nancy dans la
préface : « Ce qui demande l’espace, ce qui l’appelle et qui
le désire, ce n’est rien d’autre que ce qui, de soi, est sans espace –
c’est la pensée même. »
Mais comment comprendre l’éloge d’une architecture neutre alors même
qu’il est affirmé que dans le « tohu-bohu, l’architecte intervient
ici et là pour faire résonner l’espace indicible » ? Et
comment réduire l’esthétique à une métaphysique de l’art ?
L’esthétique ne peut être ramenée à une théorie du beau ou à un
sentiment subjectif. Elle manifeste la vérité de l’existence
spatio-temporelle et de l’unité indissoluble du sens et du sentir dans
la saisie primordiale de l’ouvert. Tout habiter articule éthique et
esthétique sans que l’une cède la place à l’autre ou soit le fondement
de l’autre. C’est leur articulation qui ménage là un séjour dans son
surgissement.
A +
par Thierry Decuypère
La dislocation est traditionnellement comprise comme la disparition du
lien privilégié qui unissait le dessin de l’architecte avec le sens, le
vrai et le beau. Cette conscience angoissée de devoir guider seul son
trait sans le support d’une référence « unifiante » donne
lieu, dans sa manifestation architecturale contemporaine, à diverses
impasses regroupées sous le terme générique de post-modernité. Son
expression la plus connue est la tentative de recollement nostalgique
par placage de signes, ce traitement de surface étant censé combler le
fossé qu’aurait généré le modernisme abstrait avec l’histoire. À
l’opposé, l’apologie très en vogue de la perte de sens et la
fascination pour l’informe s’est aujourd’hui mué en un pragmatisme
stratégique, ironique et désabusé. Plus communément, la post-modernité
s’exprime comme le refuge dans un bon goût dont la seule légitimité est
obtenue par répétition médiatique.
Pour Benoît Goetz, la dislocation n’est pas une perte mais la condition
même de l’architecture. L’architecture est apparue quand l’homme a dû
organiser l’espace pour créer un dedans et un dehors lui permettant
d’exister. Le seul lieu exempt d’architecture est le paradis, lieu
unique où tout est équivalent à un autre. Sur terre, l’espace contient
en soi la dislocation. Il est à partager et l’architecture est le moyen
de cette répartition. L’architecture précise l’espace et par ce biais
génère l’espacement et la vie. « Car on ne pense jamais nulle part
et certaines pensées ont besoin pour naître d’un espace qui leur
convient. »
Mais si l’architecte a toujours été implicitement conscient d’être aux
sources des conditions de l’existence, le sens des expériences qu’il
proposait lui était dicté par des ordres établis. Ce que la modernité a
révélé à travers son travail critique, c’est la capacité de l’homme de
poser ses propres conditions à l’espace. L’espace devient modifiable.
« L’édifice est une courbe de l’espace. » La modernité place
l’architecte seul face à cette responsabilité. Ce poids et cette
solitude expliquent sans doute les tentatives de réductions actuelles
de la pratique à une représentation, une technologie ou un outil
d’homogénéisation social. Aujourd’hui, ces leurres manifestent surtout
un outil de l’espace.
Ce livre ambitionne de repositionner l’architecture comme une physique
de l’espace. Parce que l’existence et la pensée ont besoin de l’espace,
non seulement pour se poser mais surtout pour s’étonner, s’émouvoir, se
relancer. Le sens que Benoît Goetz appelle à travers l’architecture n’a
rien à voir avec une signification ou un rapport au vrai. Il s’agit du
sens, de la consistance, de la saveur que peut faire advenir
l’architecture en créant des espaces sensibles, en mettant en jeu nos
existences. Goetz s’oppose aussi à cette pensée commune qui ferait de
l’architecture une pratique d’exception et de « l’habiter »
une question d’habitude, « car si l’architecte n’a pas pour
mission de donner à penser à ses maîtres d’ouvrages, il doit leur
donner un espace pour penser dans de meilleures conditions ce qu’ils
veulent, comme ils veulent. Créer un espace libéré par l’architecture.
Une architecture pour exister ».
Critique d’art
par Bruno Vayssière
[…] Bravo à l’essai sur la dislocation, de la philosophie à
l’architecture, celles d’aujourd’hui, à ne confondre sous aucun
prétexte avec la déconstruction derridienne d’il y a dix ans. […]
Benoît Goetz, spécialiste de Heidegger, mais aussi de Hegel et de
Benjamin, sans omettre Simmel, Blanchot et Deleuze, parfaitement
restitués pour une fois, le tout sur un sol kantien on ne peut plus
solide, à la suite de Sylviane Agacinski, Daniel Payot et
Jean-Christophe Bailly, propose une brillante relecture philosophique
de l’architecture (en fait plutôt le contraire), laquelle s’arrête aux
proto-relations dehors-dedans de l’espace « indicible » (Le
Corbusier) « vu » du côté de l’éthique. Ses rallonges vers
l’urbanisme (comme pratique) et le projet architectural en jeu,
aujourd’hui, s’éloignent des axiomes quotidiens de la profession, ce
qui évite à l’auteur tous les pièges de la prescription sommaire.