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  La Dispute de Barcelone
suivi du Commentaire sur Ésaïe 52-53

  Nahmanide

  Traduit de l’hébreu et du latin par Éric Smilévitch et Luc Ferrier
Réédition
Première édition épuisée (parue dans la collection « Les Dix Paroles », 1984)

  128 pages
8,80 €
ISBN : 978-2-86432-540-6

Résumé

Barcelone, juillet 1263 : devant le roi d’Aragon, la cour, et devant les personnalités les plus éminentes de l’Église chrétienne, s’engage une Dispute qui va durer quatre jours. Elle oppose Paul Christiani, juif converti au christianisme, à Rabbi Moïse ben Nahman (Nahmanide) de Gérone, l’une des plus hautes autorités du judaïsme espagnol. Quatre jours d’une âpre discussion touchant la venue du Messie et sa nature, et au cours desquels va se dévoiler l’endroit de la rupture entre judaïsme et christianisme : le pouvoir, la souveraineté. Du fond de cette rupture, c’est le sens de l’exil du peuple juif, dépossédé de cette souveraineté, qui devient l’enjeu de l’affrontement. Si le Messie est déjà venu et que les juifs ne l’ont pas connu, leur exil n’est plus qu’une inutile errance, ce qu’il y a de plus vain faisant suite à l’erreur la plus essentielle. Mais si le Messie n’est pas encore venu, le christianisme se trouve relégué au rang de simple puissance politique et sa vérité résumée à l’exercice momentané d’un pouvoir dans le monde.
Au fil de la dispute, Nahmanide passe ainsi en revue les principaux récits talmudiques et midrachiques relatifs au Messie et expose, avec finesse et humour, la signification concrète visée par chacun d’eux. Mais son livre est aussi un tableau vivant où les réactions des protagonistes qui nous sont rapportées donnent autant à penser que les discours qu’ils tiennent.



Extraits de presse

   Jérusalem Post, 12-18 août 2008
   Le messie au cœur de la dispute
   par Michael Blum

   Publié en français pour la première fois en 1984, ce texte fondamental est réédité en édition de poche, permettant une lecture plus facile du récit de cette « dispute » qui a marqué l’histoire juive.

   Nous sommes en juillet 1263, le roi d’Aragon veut imposer le christianisme dans une Espagne chrétienne au faite de sa gloire. Il convoque deux personnalités, un juif converti, Paul Christiani, soutenu par des dignitaires de l’Église, et Moshe Ben Nahman, plus connu sous le nom de Nahmanide ou Ramban, le grand maître du judaïsme espagnol de son époque.
   L’affrontement verbal va durer quatre jours. Évoquant surtout la place du messianisme dans le judaïsme, Nahmanide tente de réfuter les thèses chrétiennes sur l’arrivée du Messie. Nahmanide raconte avec humour et finesse les débats qui l’ont opposé à Christiani. Cette dispute se révélera être plus un procès du judaïsme qu’autre chose.
   En lisant cet ouvrage, on a le sentiment de revivre cette scène et d’assister à un véritable spectacle.
   De haut niveau intellectuel, le débat est pourtant facile à lire grâce au talent de Nahmanide qui, citant des textes midrashiques et talmudiques, anime chaque joute de la controverse.
   L’apostat, de son côté, tente d’utiliser le texte du Talmud pour démontrer que les rabbins de l’époque de Jésus croyaient à la possibilité qu’il soit le messie, tandis que Ramban s’efforce de prouver que la foi chrétienne est erronée.
Un des éléments de l’argumentation de Ramban est la différence marquée entre la foi dans un messie pour les chrétiens, élément essentiel du christianisme, alors que le judaïsme ne le mentionne que rarement.
   Bien que le roi d’Aragon, impressionné par les arguments de Nahmanide, lui ait accordé la possibilité de continuer d’exercer sa foi, lui offrant même de l’argent, les Dominicains obtinrent que ses livres soient brûlés et qu’il soit banni du royaume.
   Peu de temps après cet épisode, Ramban quitte sa ville de Gérone pour s’installer en Israël où il passera les trois dernières années de sa vie et publiera son commentaire sur la Torah.
   La nouvelle édition est suivie des explications de Ramban sur le texte d’Isaïe portant sur le messianisme, qu’il n’a pas eu le droit de prononcer lors de la Dispute.
   Isaïe présente le messianisme juif, fondamentalement différent de celui prôné par les chrétiens.
   Les archives liées au texte de Nahmanïde, notamment les procès verbaux et les textes papaux de l’époque ajoutés au recueil, donnent des indications précieuses sur le contexte historique de la controverse.
   Si les disputes de cette nature entre juifs et chrétiens n’existent plus, la lecture de ce texte prouve sa modernité dans un monde où la tentation du messianisme est toujours vivace.


     Tribune juive, 9 novembre 1984,
     par Henri Smolarski,
     « Crois-tu, reprit le Frère Paul, que le Messie est venu ? » : un reportage de Na’hmanide sur la dispute de Barcelone en 1263

     Procès verbal royal : « L’année du Seigneur mille deux cent soixante-trois, le treizième jour des calendes d’août, le roi des Aragonais et de nombreuses personnes, barons, prélats, religieux et chevaliers se sont réunis au palais royal de Barcelone... »
     Curieux des problèmes religieux, influencé par l’Inquisiteur Raymond de Pennafort, le roi Jaime Ier, en cet été de 1263, a organisé une dispute qui fera date dans l’histoire séculaire des relations judéo-chrétiennes. Devant un public de prêtres, de juifs, de négociants, de nobles et d’artisans, Paul Christiani est opposé à Moïse ben Na’hman.
     Né sans doute à Montpellier, juif converti, clerc habile, Paul Christiani est pour l’Église un serviteur de grande valeur. Plus tard, sa fureur anti-juive lui fera exiger de Louis IX, dit Saint-Louis, le port de l’étoile jaune par les juifs de France. Moïse ben Na’hman, dit Na’hmanide, 70 ans, est un des rabbins les plus savants, les plus rayonnants de son temps. Les juifs d’Espagne lui ont naturellement demandé de défendre la Tora dans ce procès à grand spectacle.
     Après la dispute, et sur requête de l’évêque de Gérone d’où il est originaire, Na’hmanide rédige sous forme de reportage les quatre journées de débats. Cet extraordinaire document est aujourd’hui traduit en français et publié avec une préface et un commentaire du rabbin espagnol des chapitres 52 et 53 d’Isaïe. La Dispute de Barcelone (collection des « Les Dix Paroles », Verdier) illustre un aspect original, à la fois religieux et politique, de la polémique entre juifs et chrétiens.
     En 1240, à Paris, un autre apostat, Nicolas Donin, opposé à quatre rabbins français, dont Rabbi Ye’hiel, a obtenu la condamnation et le bûcher pour le Talmud considéré comme une entreprise blasphématoire. Le propos de Paul Christiani est tout à fait différent. « Il s’agit de montrer, dit l’anonyme préfacier de la traduction, que les docteurs du Talmud avaient reconnu la messianité de Jésus et avaient foi en sa religion. » Ce Na’hmanide, qui n’admet pas l’inspiration chrétienne du Talmud, n’est donc qu’un imposteur qui trompe le peuple sur la réalité de la tradition juive. Si le Messie est venu, l’errance juive, l’existence même du peuple juif est une absurdité. S’il n’est pas venu, tous les pouvoirs, tous les empires sont destinés à être emportés par le torrent de l’histoire, y compris l’Église.
     L’enjeu du procès, Paul Christiani et Na’hmanide l’ont fort bien compris.
     Selon Na’hmanide, la seule différence pour Israël « entre ce monde et les temps messianiques est la soumission aux pouvoirs ».
     L’humour souvent cinglant de Na’hmanide, le mépris ouvert dans lequel il tient le Frère Paul « qui ne connaît rien du tout », confère à cette dispute une allure théâtrale vivante, loin des somnolentes controverses théologiques.
     Dès le premier jour, Na’hmanide annonce la couleur et exige l’entière liberté de parole. « À condition de ne point faire outrage à la foi », répondit le Frère Raymond de Pennafort. Éclat de Na’hmanide. Pour qui me prend-on ? Croyez-vous que je n’ai pas assez d’instruction pour exprimer « avec retenue ce qui sera, cependant, mon intime conviction ? »
     Paul Christiani lui lance au visage la question de Rabbi Josué au prophète Élie (Sanh. 98a) : Quand viendra le Messie ? Réponse : Demande-le au Messie lui-même ! — Et où est-il ? — À la porte de Rome parmi les malades. Triomphe de Frère Paul. « Tu vois bien, dit-il à Na’hmanide, le Messie est déjà venu et il est dans Rome. » Rire de Na’hmanide. Si le Messie est déjà venu, pourquoi demander à Élie « quand viendra-t-il ? ».
     Là-dessus intervient Jaime Ier. « Et où est-il aujourd’hui, demanda le roi ? — Cela n’est pas indispensable à la dispute et je ne répondrai point, déclarai-je. Peut-être le trouveras-tu aux portes de Tolède, si tu y dépêches un de tes émissaires, dis-je en plaisantant... »
     Tout au long des quatre jours, Na’hmanide, cette fois sans plaisanter, rappelle que le Messie signifie la fin des guerres, la justice, une civilisation du dialogue. Mais si le Messie est aux portes de Rome, c’est-à-dire de la civilisation romaine et chrétienne, ce n’est pas gratuitement. « Ce n’est que lorsque le Messie viendra devant le pape (à Rome) et lui dira par un commandement de Dieu : “Renvoie mon peuple”, qu’il sera effectivement venu... »
     Le quatrième jour, la dispute prend fin par une polémique sur La Trinité. « C’est là, dit Paul Christiani, chose extrêmement profonde, que même les anges et les archanges ne comprennent pas. » Réplique de Na’hmanide : « Il est évident que l’homme n’a pas foi en ce dont il n’a pas connaissance. Aussi, les anges eux-mêmes ne peuvent-ils avoir foi en La Trinité. »
     Le roi Jaime d’Aragon sourit, offre à Na’hmanide trois cents dinars et le prie de retourner dans sa ville « pour la vie et la paix », Pendant que le virulent Frère Paul s’en va sermonner les juifs de Provence, Na’hmanide prépare sa montée en Terre d’Israël. Autre façon de continuer la dispute de Barcelone.

 

     Le Monde, 7 décembre 1984,
     par Edmond Amran el Maleh,
     La controverse de Barcelone

     Voici donc un texte essentiel, beau aussi en un sens et d’une grandeur certaine. À Barcelone en juillet 1263, en présence du roi d’Aragon Jaime Ier qui en avait pris l’initiative, eut lieu une des plus célèbres controverses judéo-chrétiennes, et elle dura quatre jours. L’Église est alors au faîte de sa puissance, mais il lui faut assurer sa domination spirituelle sans partage, forcer donc les juifs à la conversion, censurer et récupérer le Talmud, présenter enfin Jésus comme étant le Messie.
     La dispute de Barcelone, qui se présente comme une mise en scène d’une ampleur dramatique, avec le concours de hautes personnalités de l’Église, du roi et de toute une foule bigarrée, met en présence, sur les lieux du palais, deux protagonistes. Paul Christiani, juif converti, fort de sa connaissance de l’hébreu et des textes, animé d’un zèle ardent en raison de sa conversion, se présente au débat avec une argumentation rédigée à l’avance, soutenu sur place par des personnalités de l’Église, des représentants des ordres militants, les célèbres « dominicanes, les chiens du Seigneur », les dominicains. En face de lui, Moïse Ben Nahman, l’illustre Nahmanide, de Gérone, commentateur du Talmud et cabaliste de grand renom. S’il est certes « maestro » de la tradition juive, bien qu’il récuse ce titre, il lui faudra tout le génie subtil de son esprit pour maîtriser le hasard de l’improvisation et confondre son redoutable adversaire.
     D’entrée, et avec lucidité, Nahmanide engage la dispute : « Je souhaite qu’en cette noble assemblée ne soit débattu que de l’essentiel, de ce à quoi tout est suspendu... Nous nous mîmes d’accord pour parler d’abord du problème du Messie, [était-il] déjà venu comme le veut la foi chrétienne? ou bien [est-il] destiné à venir comme le prétend la foi des juifs ? Jésus est-il le Messie ? » La dispute s’engage dans le champ clos de l’exégèse, mais le monde est là dans sa rumeur et sa fureur, l’ombre de l’inquisition monte à l’horizon. Nahmanide est seul pour ainsi dire, seul en lice. Vainqueur ou vaincu, il se sait condamné à l’avance : « Beaucoup de membres de la communauté sont ici, et tous me pressent et m’implorent de ne pas continuer ; car ils ont grand peur de ces hommes, les prédicateurs qui répandent la terreur dans le monde... Même d’illustres gens d’Église m’ont fait dire de ne pas aller plus loin. » Sa grandeur est celle-là même de Socrate qui va sereinement au-devant de la mort.
     La question est posée : quelle est la nature du Messie, du messianisme? « Rome sera détruite lorsqu’un homme dira à son compagnon : Rome et tout ce qu’elle renferme sont à toi pour un sou et qu’il répondra : je n’en veux pas », dit Nahmanide, qui, plus loin, ajoutera : « Quand viendra le temps du messianisme, ils forgeront des socs avec leurs glaives et des serpes de leurs lances. On ne lèvera plus l’épée peuple contre peuple et l’on n’apprendra plus la guerre. » Rome est bien le signe de la caducité des empires, des royaumes et des nations appelées à mourir et à disparaître. Et si le messianisme juif met en question le pouvoir de l’Église, si pour lui l’exil n’est qu’une situation où la liberté fait défaut, le sens ultime et privilégié de son message est d’annoncer la fin de la servitude, de la domination d’un peuple par un autre, de la guerre comme éthique de vie. L’Église n’est plus seule à être en question, le judaïsme l’est également, maintenant qu’une puissance temporelle, un État s’en réclame. Phénomène aujourd’hui généralisé, l’on voit le messianisme se changer en son contraire. La théologie, en investissant tout le champ du politique, se pervertit en transcendance de la terreur. La dispute de Barcelone est toujours nouvelle.