La Quinzaine littéraire, 1-15 avril 1984, par Jean Bonamour, Dostoïevski, la question de l’autre, la Nuit surveillée Les secrets du visionnaire
Dostoïevski, toujours. Faudrait-il s’en excuser ? Ne sommes-nous pas hantés chaque jour davantage par les questions que pose l’œuvre. [...] Jacques Rolland met beaucoup de courtoises précautions à définir d’entrée de jeu le caractère strictement philosophique de sa démarche. Parole tenue, et de la meilleure façon. Sa démarche est invitation à une redécouverte des foyers de l’œuvre : le texte d’une main, Lévinas de l’autre. Pourquoi – ou : pourquoi pas – Lévinas, direz-vous ? Question inutile : si vous avez oublié ce qu’est un disciple, et comment il trouve sa profondeur, sa liberté, son originalité dans l’œuvre du maître, lisez Jacques Rolland. Au reste, ceci nous amène au sujet. Naturellement, à l’origine était Bakhtine et sa polyphonie, et J. Rolland part de là. Mais justement avec Bakhtine et contre la vulgate bakhtinienne, toujours prête à se diluer dans le vague de la métaphore musicale ou à s’abîmer dans la scientificité structuraliste. Le dialogue n’est pas aimable contrepoint mais confrontation de positions existentielles : abordons donc Dostoïevski sous l’angle philosophique de la question de l’Autre. Écoutons pourtant d’abord, sur le seuil de cette recherche, « Les Mains de l’Abîme », la troisième pièce du Livre d’Orgue d’Olivier Messiaen : « Au bout de la polyphonie qui courbe l’espace musical pour ouvrir la dimension de la Hauteur, y aurait-il cette ultime possibilité humaine : “Entendre un Dieu non contaminé par l’Être ?” » s’interroge Rolland citant Lévinas. Très loin, vers cet horizon, va tendre l’œuvre de son Dostoïevski, comme Raskolnikov tend vers Dieu à l’épilogue de Crime et Châtiment. L’Autre est le Très-Faible, victime exposée, détresse, solitude mais aussi appel absolus, par quoi ce Très-Faible est le Très-Haut, sollicitant impérieusement ma responsabilité, le don total du moi, en quoi il me menace, me déborde de toutes parts, et provoque en moi le désir de meurtre, paradigme d’une violence qu’exerce le moi pour en finir avec l’autre : réponse fallacieuse, et Raskolnikov découvre l’irréductibilité de l’autre. Mais Rolland ne se résume pas en un banal avatar de la guerre des consciences. À travers ses analyses des grands romans, Crime et Châtiment, les Karamazov, l’Idiot, ce qui se dégage avec netteté, ce sont les enjeux profonds, philosophiques et religieux, du roman dostoïevskien, cachés dans les méandres de son flux, les complexités de l’intrigue, les niveaux psychologiques. Le starets Zosime des Frères Karamazov frappe sauvagement un domestique, se repent, entre au monastère. Vertueuse et niaise conversion ? Non, intuition de ce que chacun est « coupable devant tous pour tous et pour tout ». Cette immense circulation des responsabilités et des significations dans l’univers métaphysique toujours recommencé de Dostoïevski, Jacques Rolland la fait comprendre mieux que personne. |