Dans la perspective de la relation d’incertitude qu’illustrèrent déjà implicitement les grands baroques allemands, il convient de parler ici d’une œuvre contemporaine, la très singulière École du Virtuose, dont l’auteur autrichien, Gert Jonke, demeure toujours inconnu en France. Dans la mouvance baroque en effet, ce long récit apparaît comme son inévitable retombée en point d’orgue. Le propos se veut dément : le photographe Diabelli et sa sœur – l’androgyne ?– ont imaginé de reproduire à l’identique une fête donnée un an auparavant... Le passé, ici, n’est plus simple mais confondu au présent. Théâtralisation absolue et comme s’annulant par hyperspectacle. Monde en affoloir ultime de spectralité : la réalité dépasse la fiction et inversement dans un vain quoi est quoi. On y est tellement qu’on n’y est plus. L’École du virtuose est texte de rapt dont le héros, Diabelli, relève, bien sûr, du démoniaque babélien. Satire « hénaurme » d’une société crépusculaire : par suppression de l’autre en sa différence sacrée, l’amour plus ou moins définitivement perdu. Ce premier récit est suivi – en allusion au tableau de Klee ? – de « Gradus ad Parnassum » : déambulation labyrinthique dans un grenier à bric-à-brac de Conservatoire aux instruments hors d’usage et qui n’est que l’intérieur d’un cerveau en déphasage limite : le concert impossible. Les limbes et vertiges du siècle. Une rhapsodie écrite dans une langue à suivre au bout de la nuit. Deux récits donc, en anamorphose, et à lire dans leur interférence. Baroquissimo. C’est traduit dans la bouche même en toute sa résonance par Uta Müller et Denis Denjean.
Lou Bruder, La Quinzaine littéraire, 1er juillet 1993.
Du pays ultraconformiste qu’est l’Autriche, des talents étranges depuis quelques années nous font signe : Thomas Bernhard naturellement dont la mort n’a pas assourdi l’écho, Elfriede Jelinek, dont les écorchures semblent avoir trouvé à s’exprimer dans une inépuisable véhémence, et Gert Jonke, qu’on découvre ces temps-ci grâce à une traduction restituant avec inventivité le mélange d’onirisme, d’intellectualité et d’esprit satirique qui lui est propre. Il y a là une nouvelle fois quelque chose de tout à fait particulier, d’une extrême modernité en même temps que puissamment enraciné dans la tradition de réalisme fantastique du conte germanique. Ce n’est manifestement pas sans raison que l’on a pu citer Hoffmann à propos de cette œuvre. [...] Ce livre insolite et fascinant multiplie les effets de miroir, les perspectives et les suggestions. Deux scènes littéralement extraordinaires laissent d’ailleurs jaillir à l’état pur un fantastique angoissé, issu en droite ligne d’E. T. A. Hoffmann. Car il est clair que cet « extrême contemporain » s’enracine dans de solides traditions, en brassant et retravaillant tout un héritage, lointain ou proche, pour affronter, sans réponse préconçue, la question de l’acte créateur. « Le manque d’imagination de ma prétendue "raison" finit toujours par me rattraper et par me vaincre », constate le compositeur-narrateur, soulignant du même coup la fragilité de ces instants, avec, toujours en suspens, la menace pour lui de retomber dans le langage commun et sa logique sans surprise. En d’autres termes, de devoir renoncer à la subversion de l’écriture.
Jean-Claude Lebrun, L’Humanité, 25 août 1993.
L’École du virtuose est un livre plein de surprises, comme certaines musiques baroques (apparitions incongrues, personnages se volatilisant...), plein de poésie et de mélancolie. Livre grave et même redoutable sous son apparence d’espièglerie. Son propos n’est point de changer le monde ni d’en démonter les rouages, mais de remettre en cause la réalité même de notre réalité.
Jean-Louis de Rambures, Le Monde, 18 juin 1993.
La colère donne de l’humour. La vraie. Celle qui, s’adressant en fin de compte à soi-même, porte la marque du travail bien fait. Thomas Bernhard a, ces dernières années, renouvelé le genre. Sans épuiser toutefois les ressources de l’Autriche en la matière, puisque son compatriote Gert Jonke (né en 1946) se signale par un égal amour de la musique, et par une égale colère, dont un pianiste dirait qu’elle est d’exécution transcendante. L’École du virtuose rend d’ailleurs hommage, jusque dans son titre, aux fusées d’arpèges, tempêtes de basses, mécaniques absurdes et autres singeries chères aux spectacles d’estrades. Le titre vient d’exercices fameux de Czerny, ânonnés par des générations d’enfants peu prodiges. Il s’applique à deux récits où le narrateur est un musicien en mal de composition. Histoire de grimacer, certains personnages y portent des noms chers au piano romantique : Diabelli et autres Waldstein. On l’a donc compris dès les premières lignes : Jonke c’est fou. Mais de façon méthodique, et en deux temps. Il s’agit d’abord, dans l’allegro initial, d’un concert organisé par un photographe et sa sœur dans le jardin d’une quelconque ville honorable d’Autriche, face à d’honorables notables non moins autrichiens. Ceux-ci tiennent des propos absurdes, avec l’entêtement et la dignité qui conviennent. Mais ces propos, au lieu d’être une énième version de la stupidité bourgeoise, sont profondément poétiques. Il s’agit de savoir si l’on peut construire une ville avec de la fumée, si l’on peut faire entendre de la musique sans instrument, si l’on peut escamoter deux équipes de football en plein match, etc. Pendant ce temps, le concert –abracadabrant– se poursuit et le narrateur tente, avec la sœur du photographe, une intrigue amoureuse d’un pur lyrisme, très émouvante. Le second récit, introverti, s’apparente à l’adagio. Le narrateur se découvre un frère, ancien pianiste recyclé dans le transport des pianos. Il hante, en sa compagnie, le grenier du conservatoire de la ville où reposent 111 instruments. Ces pianos, à l’image de l’esprit du narrateur, sont à la fois clinquants et délabrés ; prêts à la merveille, mais inutilisables. Le narrateur a sérieusement bu, si bien qu’il voit les pianos accomplir des choses surprenantes. Son frère envisage, pour sa part, de les bricoler en logements pour les sans-abri. Là encore, le burlesque s’accompagne d’une poésie poignante et sincère. Ce n’est pas l’aigre colère de l’amertume et du dénigrement. C’est la colère d’un amoureux –si peu déçu qu’il s’emporte au quart de tour.
J -M. de Montrémy, La Croix, 27 juin 1993.
L’École du virtuose est construit comme une sonate où chant et contre-chant, fiction et réalité, se répondent et se superposent. Les mains sur le clavier se confondent puis s’éloignent, les thèmes s’enchevêtrent comme les frontières de la veille et du rêve, l’écriture elle-même est musique. Avec brio et agilité, l’auteur jongle avec les dissonances et joue avec le tempo... Allegro vivace... l’humour... Pianissimo... la nostalgie... Furioso... la satire... Tambour battant, il nous conduit du rire à l’inquiétude pour nous abandonner au bord du vide. Têtu, inquiétant, le leitmotiv revient ; absurde, le refrain s’impose et la question se précise. Car, il ne faut pas s’y tromper, ce livre n’est pas un simple divertissement ni un exercice gratuit de virtuosité. Sous le masque grinçant du musicien de « Gradus ad Parnassum », on retrouve l’essentiel des obsessions de Gert Jonke et sa réflexion sur l’écriture. Le monde –nous dit-il– est redoutable, la réalité, incertaine. La création est un rêve fou et dangereux. Comment approcher l’inaccessible ? Comment dire l’indicible ? Comment, « entre deux sons, entre deux mots, entre deux bribes d’idées », trouver l’inattendu qui permette de basculer dans l’au-delà ? « Un jour, je réussirai peut-être à découvrir une méthode qui me rende capable de sensations et de perceptions inouïes, qui éclipserait toutes les précédentes, sans que j’aie pour autant à prendre des risques dont l’énormité me fait sombrer chaque fois au seuil de l’extraordinaire ».
Catherine Le Pan de Ligny, Recueil, septembre1993. |