 |






















|
 |
 |

| |
 | |


| |
Roman
Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc |

| |
448 pages
21 €
ISBN : 2-86432-418-0 |
|
|
 |
|
Un court fragment énigmatique de la Genèse, celui qui traite de la confusion des langues, inspire les personnages et le monde en apparence intemporel d’Éden. Samuel Molina est traducteur dans une ville où la multiplication des langues a plongé les habitants dans l’incommunicabilité. Dominée par l’ombre d’une Tour en construction, la ville décrite ici n’est pas une ville du passé : elle est, à l’image de la Babel de la Bible, la métropole dans laquelle nous vivons et vivrons dans le futur. Engagé pour la traduction d’un mystérieux Livre, écrit dans un idiome inconnu, Samuel Molina va devoir mettre à l’épreuve ses extraordinaires dons d’interprète. La commande, vitale pour la cité, l’est aussi pour Samuel dont les problèmes visuels et les déboires avec une administration aussi absurde qu’omniprésente mettent en péril l’identité et la vie. La quête du sens caché d’un texte qui se dérobe va de pair avec la recherche pleine d’espoir de l’amour d’une femme inaccessible. |

Une fois assis à sa table de travail, bien qu’il soit environné d’une infinité de petits bruits produits par ses camarades, il essaya de se concentrer sur son travail. Et, confronté au livre de Decelis, son esprit ne tarda pas à se perdre dans les sinuosités hypnotiques de son graphisme. En quelques minutes, le problème soulevé par le vieux Luna se perdit dans cette houle d’écriture suggestive dont les formes lui proposaient des fragments de visions et de désirs mais aucun élément de compréhension. Dès l’instant où Urrutia avait mis le livre entre ses mains, il s’était concentré sur son interprétation. Il avait examiné le texte pendant des jours, en essayant de découvrir des signes qui se répéteraient, des règles ou des indices de relations, sans trouver la moindre ressemblance entre ce qu’il aurait voulu définir comme des lettres d’un alphabet ou des idéogrammes, mais qui n’était rien d’autre qu’un flux en perpétuel mouvement. Il avait étudié en vain de vieux codex reproduisant des idéogrammes précolombiens, des caractères asiatiques, des hiéroglyphes hittites et égyptiens, des écritures cunéiformes et des codes sacrés, et il en était arrivé à imaginer que l’écriture du livre pourrait correspondre à une notation musicale impénétrable ou à une façon très ancienne et très complexe de noter la réalité. Malgré tout, le caractère chaotique et indéchiffrable de son écriture était ce qui l’attirait le plus dans le livre. Il devinait qu’il était inutile d’appliquer des formules pour tenter de déchiffrer ce code, et il comprenait aussi que la simple contemplation de cette écriture pouvait lui suggérer tout un monde de significations.
[...] Samuel referma le livre quand la pendule du bureau sonna l’heure. Son immersion dans cette incompréhension bénéfique avait éloigné de son esprit les problèmes soulevés par Urrutia et par Luna ce matin-là. Néanmoins, la visite nocturne de monsieur Osorio occupait toujours son esprit, même s’il percevait à présent les paroles du bourreau comme une chose lointaine et irréelle. |

|
Á propos de mon roman Éden |
|
et de quelques-unes de ses références, par Felipe Hernández (trad. D. Blanc).
Je relis le texte de Éden après sa publication et je vois la chambre de l’appartement où je l’ai écrit, dans la rue Sligo à Silver Spring, Maryland. Je vois les chênes et les érables de l’arrière-cour, la neige recouvrant les véhicules en stationnement, les corbeaux, les écureuils et les grosses têtes des oiseaux qui déambulent sur l’appui de la fenêtre. Je me vois moi-même sillonnant dans la vieille Buick les immenses avenues en direction de Washington, Takoma, Bethesda, entrant dans les maisons des élèves à qui je donnais des leçons particulières d’espagnol (et aussi à l’école de la synagogue), et je m’interroge : que reste-t-il de tout cela dans le roman que j’ai écrit là-bas ? Parce qu’à première vue il est difficile de détecter quelque influence que ce soit de ce monde dans le texte final. Peut-être un personnage, un paysage, des visions passagères… En relisant le livre, me sont subitement apparus le concierge des appartements Sligo, des fonctionnaires de l’IRS (le fisc américain) avec qui j’ai eu de sérieux problèmes, des univers bureaucratiques que je ne soupçonnais pas et, surtout, les mondes babéliens des classes d’anglais pour étrangers de la bibliothèque de Takoma : tout un univers linguistique condensé en une seule salle. Le plus surprenant, c’est qu’en relisant le livre, avec le soulagement de le savoir terminé et extérieur à moi, j’ai entendu à nouveau dans certains passages les musiques qui m’ont accompagné quand je les écrivais. Je suppose qu’elles ont joué un grand rôle dans la structure profonde du livre, car j’ai entendu de manière obsessionnelle les Cantates de Bach et certains disques de Gavin Bryars et Arvo Pärt. Je finis même par me demander si ce n’est pas cette musique qui a écrit le livre. Quoi qu’il en soit, comme dans l’œuvre de Bach, je suis tenté de dissimuler l’étrangeté dans des paysages harmoniques mais je ne supporte pas les œuvres qui masquent le manque d’idées et les lieux communs par des artifices formels. Assurément, certains passages et certains personnages d’Éden se sont infiltrés dans le texte en provenance d’autres œuvres littéraires : le témoin auditeur de Canetti, le Woyzeck de Büchner, le Bartelby de Melville, le Higgs de Samuel Butler dans Erewhon, le Iago de Shakespeare, les patients atteints de tics d’Oliver Sacks, les psychologues de Skinner, les personnages emblématiques de Kafka, Borges, Saramago, Orwell, Lewis Caroll ou Henry James, et ainsi de suite jusqu’à épuisement… Mais ma relation avec la littérature passée, je veux dire avec ses personnages ou ses caractères, n’est pas celle d’un rat de bibliothèque : mes personnages racontent et représentent ma vie consciente et inconsciente. Absolument tous, même si ensuite je peux leur trouver des équivalents littéraires, sont nés d’épisodes précis de ma vie. Je ne crois pas que je pourrais écrire seulement avec mon esprit : le lecteur se rendra clairement compte, j’en suis sûr, du rude combat de l’auteur contre certains instincts primaires à fleur de peau. La radicalité littéraire consiste essentiellement à affronter sans détour le sauvage que l’on porte en soi ; de là surgissent des personnages de chair et de sang. Si un auteur ne connaît pas à la fois l’équilibre, le mal et le désordre, il ne peut s’incarner dans des personnages extérieurs à lui et leur donner vie à l’aide de sa propre existence. Je ne sais si j’ai une personnalité propre ou, plutôt, un éventail de personnalités. Dans l’argument d’Éden plusieurs lignes de force apparaissent : la première et la principale est la mission que reçoit Samuel Molina consistant à traduire un livre écrit dans une langue inconnue. Je reconnais que j’ai pris du plaisir à écrire chacune des phrases concernant la lecture et l’interprétation de ce livre écrit sur de la peau humaine. Le livre que Samuel Molina essaie de traduire ne peut se lire avec le cerveau mais avec l’esprit, la sensibilité, l’instinct… de telle sorte qu’il était absurde de le traduire en mots. Ceci étant, le lecteur acquerra une notion très précise de ce que signifie ce livre à travers la lecture du texte d’Éden lui-même : il en trouvera l’interprétation à mesure que Samuel l’éprouve, dans son désir inextinguible, dans ses souvenirs et dans sa sensibilité extrême aux gestes et aux paroles d’autrui. Cette idée d’une écriture indéchiffrable a son origine dans les cahiers que mon grand-père, totalement analphabète, recouvrait d’une écriture inventée que je ne pense pas pouvoir décrire mais qui est restée gravée dans mon esprit. Autre ligne de force, la perte des lunettes fait aussi partie de ma propre expérience. Pendant toute mon enfance, en tant que grand myope, j’ai dû supporter de longues périodes sans lunettes, à cause de leur prix, de sorte que j’ai dû m’habituer à une vie plutôt étrange pendant des périodes qui pouvaient durer plusieurs mois. Du fait que j’étais boursier dans une école qui ne correspondait pas à ma classe sociale, les fluctuations de mes notes ont souvent surpris certains de mes professeurs qui me faisaient asseoir tout seul, à un mètre du tableau, afin que j’essaie de déchiffrer ce qu’ils y écrivaient. Le problème dans cette histoire c’est que, comme Molina, j’étais sous pression : si je ne donnais pas des preuves de mon savoir-faire, il me chasseraient de l’école. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour me sortir de ce mauvais pas même si ces périodes d’autisme visuel firent naître en moi le germe de la poésie, c’est-à-dire de la littérature. Je commençais à écrire des poèmes et à imaginer des romans dans ces lointaines années soixante où j’ai commencé à lire les contes traditionnels et les histoires de la Bible. Dans Éden on trouve des restes du Petit Chaperon Rouge et de Hansel et Gretel, mais surtout de l’idée que je m’étais faite de la merveilleuse histoire de la tour de Babel. J’étais enthousiasmé par les histoires de Joseph en Égypte, de l’Arche, de Jonas, de Caïn et Abel mais celle de Babel et de l’expulsion du jardin d’Éden étaient les plus mystérieuses (si l’on excepte la Création en sept jours, bien sûr). Comme je n’avais pas lu ces histoires dans la Bible mais dans une édition du Monde des Enfants, j’avais conçu l’idée que dans le Livre Sacré ces histoires étaient racontées en détail. Mais je me trompais, l’histoire de la division des langues et de Babel est expédiée en un paragraphe. De telle sorte qu’il fallait que j’écrive moi-même cette histoire ou, dans ce cas précis, la musique de Bach devait l’écrire en se servant de ma main. C’est ainsi qu’est apparue la figure de l’interprète et une sorte de Babel personnelle où se mêlaient des quartiers de Barcelone, Palma, le Bronx, Washington et Río de Janeiro. Le plus étrange fut de découvrir que cette ville n’était pas la ville des temps reculés dont parle la Genèse mais la ville ou le village global en quoi le monde était en train de se transformer. La division des langues se produisait sous mes propres yeux et d’une façon différente de celle que j’imaginais. L’égarement des individus dans ce chaos d’intérêts provoqués, d’idées fausses, d’informations fragmentaires et douteuses, de bureaucratie et d’erreurs constantes, se trouve reflété avec netteté dans l’œuvre. L’histoire du cartographe Lubor Zink et ses plans inventés d’une ville qui croit à un rythme vertigineux est le reflet de cette perception. L’histoire d’amour, de désir insatisfait et de possession qui existe entre Samuel Molina et mademoiselle Munin est une autre des lignes de force du roman : plus souterraine peut-être, mais plus vivante, car en elle bouillonnent toutes les terreurs, les envies et les plaisirs qui habitent le désir. Samuel ignore que le désir est le fruit de sa propre imagination. Il est étrange de voir comment dans la vie réelle les choses se passent de la même manière : nous inventons des situations et des traits de caractère pour les personnes que nous aimons. Nous les fabriquons avec notre imagination et nous attendons souvent des années avant de découvrir le plus évident, les défauts que les autres ont perçu au premier coup d’œil. Explorer et mettre en mots le désir que Samuel éprouve pour la fonctionnaire a aussi été un plaisir et un stimulant pour l’écriture du livre et j’avoue que moi aussi j’ai beaucoup désiré cette femme possessive et si peu séduisante qui hypnotise Samuel jusqu’à la fin. J’ai ressenti la même jalousie que lui ; et en ce qui concerne la nuque qui l’obsède je dois dire une chose : j’ai vu cette nuque troublante, avec deux oreilles parfaites, des cheveux et une peau qui n’étaient pas de ce monde dans une église, alors que j’assistais à un concert consacré à la musique de Haydn, en 1997. |

Livres Hebdo, vendredi 27 août 2004 Ne perdez jamais vos lunettes par Jean-Maurice de Montremy
Un traducteur perd ses lunettes,
son emploi et son identité. Il doit pourtant traduire le livre
indispensable à l’avenir d’une mégapole où se construit une nouvelle
tour de Babel. Angoisse et poésie. Une réussite de l’Espagnol Felipe
Hernández.
Le traducteur Samuel Molina travaille
sur un rapport. Simple routine. Il vérifie sa traduction d’un contrat
entre fournisseurs et ingénieurs de la Tour qui se construit
« depuis plusieurs générations » au centre de la
ville – une tour d’un kilomètre de diamètre dont le chantier
traîne. La Tour souffre, comme la ville, d’une croissance anarchique,
maintenant compliquée par la multiplication des langues étrangères.
C’est le monde de Babel : malgré l’instauration d’une langue
administrative interne, les autorités recourent à l’imposante
bureaucratie des traducteurs. Le grand problème étant moins la
traduction elle-même que l’interprétation exacte des propos tenus. Samuel
Molina s’aperçoit alors qu’il manque une vis à la monture de ses
lunettes. Ce qui les décale et gêne sa vision. Un cri s’élève de la
rue. Il quitte son bureau, regarde par la fenêtre, se penche. Les
lunettes tombent au pied de l’immeuble. Impossible de bien travailler,
sans lunettes – d’autant plus que le chef de service et les
collègues sont à l’affût de la moindre erreur. Commence un angoissant
et labyrinthique parcours. Obtenir
des lunettes neuves impose, en effet, une interminable procédure.
Molina préfère les récupérer de toute urgence aux Objets trouvés. Il
suffit de remplir des formulaires et de produire une fiche de
l’Enregistrement, garantissant que vous êtes bien, par exemple, Samuel
Molina. Précautions d’usage dans cette mégapole où les langages et les
identités s’embrouillent. Les Objets
trouvés ne trouvent malheureusement pas la fiche de l’Enregistrement.
Samuel Molina n’est donc peut-être pas Samuel Molina. Or, comme le dit
un secrétaire, « la réalité doit correspondre littéralement aux
documents, et vice versa ». S’il n’y a pas de document :
Molina, Molina ne correspond pas littéralement à lui-même. Il ne peut
donc plus être un traducteur, ni même un vulgaire copiste. L’exécuteur
chargé d’éliminer ceux qui existent sans preuve se met à le traquer.
Molina essaie néanmoins de retrouver ses lunettes. Et de séduire l’une
des fonctionnaires de l’Enregistrement, la très inquiétante
mademoiselle Munin. Felipe Hernández
(né en 1960) tresse dans cette intrigue angoissante une seconde
intrigue, poétique, puissamment évocatrice. Alors qu’il se bat pour
défaire la toile tissée par l’administration et mademoiselle Munin,
Molina est chargé par l’intendant de la Tour de traduire un livre écrit
dans une langue inconnue. Sans cette traduction, l’architecte principal
ne peut poursuivre son travail. Le secret du livre indéchiffrable se
trouve chez une femme infirme d’une extrême beauté, qui parle ce
langage inconnu, peut-être la langue de l’Éden avant Babel. Molina ne
dispose d’aucun élément pour comprendre ce qu’elle dit. À moins que,
dans un jardin, le bourdonnement des abeilles soit un indice… Linguiste
à l’origine, Felipe Hernández est devenu instituteur puis, après un an
de séjour aux États-Unis, s’est installé à Majorque. Il y partage sa
vie entre la musique et l’écriture, deux formes qui se conjuguent dans Éden. Déjà remarqué pour La Dette
(Verdier, 2003), il confirme ici sa maîtrise. L’ampleur, le calme et
l’imperturbable clarté de la narration font ressortir le vertige gris
de Molina aussi bien que les mystérieuses couleurs de sa quête.
Page des libraires, septembre 2004 par François Reynaud
Samuel Molina travaille au sein d’un
bureau de traduction renommé, situé dans une ville où la multiplication
des langues a plongé les habitants dans un univers d’incommunicabilité
dangereusement chaotique. Face à ce péril, seul résiste un système
administratif caricatural à l’excès qui fiche avec la plus grande
rigueur les habitants de cette mégalopole aux frontières mouvantes,
apportant à cet univers instable un semblant de réalité intelligible.
Lorsque, un jour, Samuel apprend que sa fiche d’identité, garante de sa
réalité administrative et donc de sa réalité tout court, est
introuvable au sein des registres administratifs, il comprend que c’est
son existence même qui est remise en cause. Sommé de prouver celle-ci
dans les plus brefs délais, il se lance alors dans un parcours semé
d’embûches en quête de sa propre identité. Vite, car un tueur
fonctionnaire chargé de l’éliminer le recherche, afin de faire
correspondre de manière expéditive la réalité du monde à celle du
fichier universel. Un thriller bureaucratique haletant !
Notes bibliographiques, octobre 2004
Évoquant l’épisode biblique de la tour
de Babel, Felipe Hernández construit un étrange roman. Dans une ville
imaginaire où les multiples langages rendent toute communication
impossible, Samuel est un obscur interprète. Chargé de traduire un
livre mystérieux, il perd ses lunettes. Lorsqu’il tente de les
retrouver, il se heurte à des barrières infranchissables, celles de
l’absurdité d’une administration kafkaïenne et toute-puissante qui lui
fait perdre jusqu’à son identité. Des présences féminines maléfiques et
perverses achèvent de le troubler. L’histoire peut être lue au premier
degré mais plus encore que l’intrigue, c’est le climat dans lequel elle
se déroule qui reflète un remarquable talent. Plongé dans un non-sens
déroutant, amer et dérangeant, où certaines scènes fantastiques
confinent à la folie, le lecteur se heurte à l’ultime question :
qui sommes-nous ? Sur quelle réalité repose notre existence ?
Nous avions apprécié La Dette, nous sommes à nouveau séduits
par ce roman mystérieux et envoûtant, alliant une rigueur d’observation
et de réflexion à une originalité fascinante.
Isabelle Howald, Librairie Kléber, Strasbourg.
« Éden est une merveille de
construction, de puissance et de densité. Tout y est, les personnages,
la construction sans défaut, et ce Samuel Molina qui n’est pas une
"victime" au fond. En fait, ça donne envie d’écrire sur ce livre ou du
moins, d’en discuter pendant des heures ! Merci, bravo, nous allons le
soutenir. »
Zoo, octobre 2004
Dans une ville intemporelle aux dimensions
incommensurables, où sont parlées une infinité de langues qui se
confondent et rendent quasiment impossible la communication, et dont le
centre est exclusivement dédié à la construction d’une Tour rappelant
le projet babélien, Samuel Molina est engagé pour la traduction d’un
mystérieux ouvrage écrit dans un idiome inconnu. Son parcours est
jalonné d’obstacles, tant il bute sans arrêt sur une administration
absurdement alambiquée qui entre autres, l’empêche de récupérer ses
lunettes dont il a besoin pour déchiffrer les énigmatiques signes du
Livre. Effacé du registre de l’Enregistrement, vraisemblablement
accidentellement, Samuel sacrifie jusqu’à sa propre identité, mais
bénéficie du soutien de Decelis, l’architecte en chef de la Tour qui
lui a confié la traduction. De la quête de sens de Samuel dépend
également celle de la Cité qui attend du Livre le récit de ses
origines. Trouvant le soutien d’un vieil horloger s’occupant d’un
essaim d’abeilles et d’un compagnon de chambre qui a perdu son nom,
Samuel suit les dédales d’une métropole dans laquelle il cherche une
femme inaccessible et la réalisation ultime de ses dons d’interprète.
Écrit de manière sobre, génialement structuré, le roman kafkaïen de
Fernández décrit le parcours d’un anti-héros traqué par des puissances
insensées, et au-delà, une ville tentaculaire en manque de repères,
ressemblant étrangement aux cités d’aujourd’hui et de demain.
Anticipation sociale ou miroir terrifiant ? Éden a le reflet d’un chef-d’œuvre.
Tatouvu a lu, 15 novembre 2004
par Manuel Piolat Soleymat
Habitant d’une cité labyrinthique aux multiples langages, le
traducteur Samuel Molina est confronté a l’absurdité d’une
Administration contrôlant les moindres rouages de cette société. Il
plonge dans un cauchemar des plus kafkaïens le jour où il a le malheur
de perdre ses lunettes. Procédant aux longues et fastidieuses démarches
nécessaires pour obtenir le droit de les récupérer auprès du service
des objets trouvés, il s’aperçoit que son dossier personnel a disparu
et qu’ainsi, il n’a plus aucune existence légale. Poursuivi par
l’Administration qui veut conformer la réalité de la ville à celle de
ses registres (elle tente de le supprimer), handicapé par sa lourde
myopie, il reste pourtant chargé de traduire un ouvrage mystérieux
écrit dans un dialecte inconnu. Cette tâche lui ouvre la porte
d’univers insoupçonnés. Felipe Hernández fait plus que confirmer le
talent qu’avait révélé La Dette
(2003), premier de ses écrits traduit
en français. Dépeignant de nouveau un univers étrange et inquiétant, il
allie suspense et poésie pour créer un roman foisonnant. Mieux qu’un
simple thriller, Éden porte une réflexion captivante sur l’apparence,
le langage et les différentes appréhensions possibles du monde.
Le Figaro, 27 novembre 2004 Le prisonnier par Sabine Audrerie
Une histoire de fous ! À se taper la tête
contre les murs de sa bibliothèque. C’est probablement ce qu’aurait
fait n’importe qui à la place de Samuel Mona, l’antihéros de cette
histoire rocambolesque. Imaginez le Winston Smith d’Orwell confronté
aux problèmes du Joseph K. de Kafka dans le décor de Metropolis. Molina
est traducteur-interprète dans une ville-monde dominée par une
gigantesque tour en construction, dans une société stérile où la
multiplication des langues a conduit à l’incommunicabilité. Le niveau
de bureaucratie est tel que tout est notifié, archivé, minuté. Les
échanges convenus, les volontés anesthésiées. C’est Babel au bois
dormant. Les déboires de Molina commencent le jour où il égare ses
lunettes. Il doit se rendre au bureau des objets trouvés, justifier de
son identité auprès de l’administration qui, pour son malheur, a égaré
sa « fiche d’enregistrement ». Pas de fiche : pas d’existence ! Cet
imbroglio mènera Molina, après ses collègues, à douter lui-même de sa
propre réalité, Felipe Hernandez, jeune linguiste devenu instituteur, a
réuni tous les ingrédients du thriller littéraire : clarté et poésie
pour décrire la solitude, l’engrenage, l’arbitraire et l’absurde. Ce
deuxième roman est peut-être un peu long, mais drôle, lugubre,
captivant et pirouettant au point d’évoquer parfois les meilleures
pièces de boulevard. Un Éden infernal.
Libération, jeudi 16 décembre 2004
Le Procès Hernández
par Philippe Lançon
Dans une Babel moderne où nul ne s’entend, les traducteurs
sont devenus indispensables à chaque négociation. L’un d’eux, Samuel
Molina, myope et célibataire, perd ses lunettes et son destin
s’emballe. Tout devient flou, et d’abord ce qu’il traduit. Aux objets
trouvés, un fonctionnaire lui apprend qu’il n’existe pas. N’ayant plus
d’identité, il perd son salaire, la considération de ses collègues,
l’appui du dictateur fantasque qui fait office de chef. Son itinéraire
serait une impasse si un livre écrit dans une langue intraduisible et
une fonctionnaire laide mais attirante ne semblaient destinés à lui
ouvrir une autre voie, dépourvue de solitude et d’absurdité. Auteur de La Dette,
Felipe Hernández, 44 ans, élargit son univers où fantastique et
quotidien s’unissent dans une précision tantôt grotesque, tantôt
délicate. Sec, policier, le récit est un cauchemar concret. La Babel
administrative évoque des scènes ou des ambiances du Procès, du Château, de 1984, de Bartleby,
des Fictions : Hernández rend hommage aux livres qu’il aime; il les
invite; son récit les interroge et rêve avec eux. Dans cette ville sans
plan, des gens se perdent pour toujours, au cour de quartiers dont ils
ignorent les langues. Molina, lui, sera peut-être sauvé par le livre
écrit dans une langue inconnue. A moins que, comme chez Borges, ce
livre n’existe que parce qu’un homme saura finalement le lire. Suspense
métaphysique aiguisé.
|

|
 |