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  Édifier
L'architecture et le lieu

  Christian Godin
Laure Mühlethaler

  320 pages
24,50 €
ISBN : 2-86432-454-7

Résumé

   L’originalité même de cet ouvrage précis, documenté, neuf dans le champ de la critique architecturale, tient en sa capacité à démontrer que le lieu – c’est-à-dire l’espace singulier – a été travaillé et transformé par l’architecture à travers l’histoire, les cultures et les styles de toutes les époques, de tous les pays. Le lieu qui n’est jamais neutre permet, et mieux encore favorise, promeut un projet d’espace qui trouve dans l’architecture une résolution stable à travers la production et la cristallisation d’une forme lorsque celle-ci s’associe sur la durée à ses environnements naturel et social. « Le lieu est un espace inscrit, qualifié, valorisé.  »
   Au moment où les villes historiques semblent vouées à disparaître dans des agglomérations qui ne sont plus des lieux parce qu’y vivre ensemble devient impossible, ces dernières « expriment » l’absence du projet par lequel elles se sont extraites du vide, se sont développées et se sont étendues sur un vaste territoire par la puissance (symbolique, imaginaire…) issue de la volonté d’édifier. Loin de ressasser un passé désormais révolu, défait par les coups de boutoir d’une modernité aujourd’hui dévastatrice, les auteurs ont pointé la radicalité du phénomène de destruction du projet de la ville en tant que lieu propre de l’édifier.
   Grâce à une recherche féconde menée depuis plusieurs années, à une grande érudition, et à un savoir puisant ses exemples dans le patrimoine architectural mondial, ils nous invitent à considérer l’édifier comme une dimension essentielle de notre existence.



Extraits de presse

   L’Humanité, 28 décembre 2005
   par Jean-Paul Dollé

   Bâtir la ville : le désir de civilisation. Anthropologie
  Face à la standardisation urbaine, deux philosophes invitent à comprendre l’architecture comme un art singulier du vivre ensemble.


   Trois semaines de violence dans les cités ont montré aux yeux de tous à quel point les territoires délaissés imposaient à leurs habitants, en plus des discriminations de toutes espèces, un habitat et un urbanisme dégradés, rappel constant de l’abandon et du mépris que leur infligent les pouvoirs publics. Cette tragique réalité de populations forcées d’habiter l’inhabitable interroge crûment une société et un État qui programment un espace tel qu’il devient obscène de le qualifier d’urbain, tant il est la négation absolue de toute urbanité. Dans de telles circonstances, le livre de Christian Godin et Laure Mühlethaler prend un singulier relief. Les auteurs se demandent en effet avec précision le rôle qu’a joué et que joue encore l’architecture dans la production du lieu, c’est-à-dire de l’espace véritablement habité (et pas seulement occupé, rempli), donc digne de ceux qui y logent, y travaillent, ou tout simplement y vivent. Réactualisant une thématique développée par Heidegger notamment (voir Bâtir Habiter Penser), ils délimitent le domaine propre de l’architecture comme celui de la production d’espace qualifié, valorisé, et inversement pointent la tendance lourde, à l’ère de la mondialisation, de la suspension du lien, voire de sa disparition par destruction de toute possibilité de vivre ensemble dans des agglomérations, appelées à tort mégapoles, puisque précisément elles incarnent la négation radicale de tout projet et espace de ville. Loin de toute velléité de restaurer un ancien ordre urbain, comme le tentent dérisoirement les politiques d’« embellissement » – ou plus exactement d’image, – de bien des élus des villes qui instrumentalisent l’architecture réduite au rôle de décoration, les auteurs revisitent, en lecteurs attentifs de la tradition philosophique et de l’art de bâtir, les mots et concepts clés du vocabulaire architectural et urbain. C’est ainsi qu’ils analysent et retracent l’histoire de ces espèces d’ « espaces figures » que sont le mur, le toit et la caverne. Ils interrogent les pratiques induites par le nomadisme, examinent ce qu’est le site, ce qu’implique la définition du territoire perçu et foulé comme « terre » ; c’est-à-dire séjour des mortels durant le temps de leur vie, dans la clarté du ciel, dont temples et cathédrales figurent la présence dans ce monde-ci, indiquant visiblement la place de l’invisible, nécessaire à l’ouverture et au déploiement du monde comme monde. C’est précisément au monde même que s’attaque le devenir mondial de la marchandisation, c’est-à-dire l’entreprise de privatisation du monde, caractéristique, selon Hannah Arendt, du totalitarisme. Le livre a donc le mérite de pointer ce risque majeur pour les temps qui viennent. On peut cependant regretter qu’il ne fasse pas état des travaux et des actions visant à articuler citadinité et citoyenneté.




   Urbanisme, n° 345 (novembre-décembre 2005)
   Par Thierry Paquot

   Et si la philosophie aidait à comprendre et à interroger l’architecture ? C’est, nous le savons, la conviction de Chris Younès, à travers les nombreux travaux qu’elle impulse depuis le Gerphau (basé à l’école d’architecture de Clermont-Ferrand et à l’IUP de Paris-12) ; c’est aussi, d’une autre façon, celle de Christian Godin et de Laure Mühlethaler, qui viennent de publier Édifier. Les auteurs constatent un « déni d’espace » et s’évertuent à rendre à l’« espace » la place qu’il mérite dans la compréhension de l’architecture : « L’espace architectural, écrivent-ils, n’est ni géométrique, ni physique, ni symbolique, il est cela tout ensemble à des degrés divers, en même temps qu’autre chose, au-delà. » Afin de le démontrer, ils rassemblent des matériaux anthropologiques, historiques, sociologiques et bien sûr philosophiques, qu’ils empruntent à différentes périodes et à diverses aires civilisationnelles, et « collent » aux auteurs cités, sans assez de distance (pour les contemporains, Pierre Pellegrino et Benoît Goetz, pour les « classiques », Aristote, Heidegger, Lévinas, Deleuze, Valéry, sans oublier les architectes, Alberti et surtout Le Corbusier). Brasser aussi large est une preuve de curiosité, mais il est délicat de mêler des périodes et des cultures différentes sans assurer un parti pris méthodologique. « S’il n’est pas aisé de dire le sens de l’architecture, c’est d’abord parce que celui-ci change avec le regard », écrivent-ils prudemment, mais alors quid des cultures du regard ? De même pour les mots « espace » ou « paysage » ou « être », qui n’existent pas dans toutes les langues et changent de sens au cours de l’histoire. Quant à l’interprétation des symboles, des mythes et aussi des aphorismes, il convient de bien respecter le contexte – je songe à la notion de « vide » chez Lao-tseu, régulièrement mal interprétée par les architectes occidentaux. Ce flottement gêne le lecteur, qui par ailleurs est satisfait par tous les thèmes abordés (le lieu, la caverne, le nomade, le site, la terre, le ciel, les matériaux, la cathédrale, le jardin, le toit, le mur, le dedans et le dehors…). L’analyse proposée de « Bâtir Habiter Penser » de Martin Heidegger est discutable (p. 58 sq), de même pour la notion de vernaculaire (Illich est oublié) ou l’étude sur le temple (Congar n’est pas cité) ; quant à la critique de d’Augustin Berque (p. 130), elle mérite plus d’arguments. Bernard Cache n’est pas américain (p. 179), Minoru Yamasaki n’est pas japonais (p. 194), Constant est maladroitement présenté (p. 205) ; « le global tue le local » est une formule trop radicale par rapport à ce que l’on peut observer (p. 254), de même que l’affirmation « L’homme moderne ne veut pas demeurer » (p. 286) attend une démonstration. Les auteurs devraient oublier ce qu’ils ont lu et nous offrir leur philosophie.



   Vient de paraître, décembre 2005
   par Jean-Pierre Le Dantec

   L’architecture est l’art d’édifier des lieux. Étant entendu que le verbe édifier doit être entendu en écho au fameux traité de Léon-Battista Alberti, De Re Aedificatoria, re-traduit récemment en français sous le titre De l’édification ; et que le mot lieu, lui, renvoie, soit à la phénoménologie de l’« habiter » exposée par Heidegger dans Bâtir, habiter, penser, soit à la définition anthropologique qu’en a proposée Marc Augé dans Non-lieux. Venant de la philosophie, les deux auteurs de ce livre passionnant (et passionné) n’évoquent Augé que dans leur bibliographie et, posant que « le lieu est un espace inscrit, qualifié, valorisé », s’interrogent sur le tour pris par la volonté d’« édifier » dans le monde contemporain. Sans se faire d’illusions sur la possibilité d’un retour au passé (la ville – par différence avec l’urbain généralisé actuel – comme lieu propre de l’édifier) et sans se livrer à une critique moralisatrice des théories actuellement en vogue qui prônent (en particulier) la dématérialisation de l’architecture et une version nouvelle du « désurbanisme » rêvé par les futuristes soviétiques, ils mettent en évidence la radicalité dévastatrice du modernisme en général, et du modernisme urbain et architectural en particulier. Ayant abandonné le parti de Dédale – figure fondatrice de l’architecture dans la tradition occidentale – pour celui de son fils Icare, le modernisme a pour projet de s’affranchir du lieu – vertige qui a pour issue la chute, c’est-à-dire, dans le cas qui nous occupe, la destruction de la possibilité même d’habiter la Terre. Constat tragique, servi par une culture architecturale rare chez les non-spécialistes, quoique trop unilatéral. On peut en effet s’interroger sur l’absence de référence à certains architectes majeurs (je pense à Aalto, à Louis Kahn et à quantité d’excellents architectes contemporains qui occupent moins le devant de la scène médiatique que Koolhaas ou Toyo Ito mais qui comptent à mes yeux tout autant) dont le travail est ou a été totalement orienté par une pensée du lieu, de l’habiter et de l’édification, ainsi qu’à quelques ouvrages récents de critique et de théorie architecturale ayant abordé de front ces questions (je songe à ceux de Perez-Gomez, de Chris Younès, de Jean-Paul Dollé et de plusieurs autres, dont votre serviteur).