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Éloge des voyages insensés L’Île |


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Récit. Traduit du russe par Hélène Châtelain.
Prix Laure Bataillon 2008 pour la traduction.
Prix Russophonie 2009 pour la traduction. |

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512 pages
29 €
ISBN : 978-2-86432-443-0 |
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L’île polaire de Kolgouev est le cœur du récit. C’est en lui donnant une dimension imaginaire que Golovanov parvient à décrire avec le plus de fidélité cet espace géographique et mental. Il raconte ses expéditions en mêlant à ses impressions, ses propres sensations, des légendes, des contes, des dialogues, composant ainsi une étrange et puissante partition symphonique qui fait de son livre une sorte d’épopée contemporaine sur les cendres des temps mythiques. Golovanov ne se limite pas à « chanter l’espace » et l’antique horde nomade du Grand Nord – des Nénets en particulier –, il montre les désastres infligés par la civilisation industrielle et le communisme à cette terre et à ses hommes, et la déréliction dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui. Se faire une opinion sur l’originalité de cette prose, seuls peuvent le tenter ceux qui décident, aux côtés de l’auteur, d’entreprendre le voyage. Vassili Golovanov est né en 1960, il vit à Moscou ou en voyage. « Depuis l’effondrement du communisme et la chute du Mur de Berlin, dit-il, nous n’avons plus d’ailleurs. C’est cet ailleurs, sans lequel aucune création n’est possible, que nous cherchons. » |

| La Petchora est un fleuve très uniforme : des sapins sur une rive, des sables jaunes et froids, une saulaie impraticable sur l’autre. Pourtant, à un endroit, on découvre soudain un paysage qui coupe le souffle : le fleuve franchit trois « portes », creusées dans trois éperons rocheux de la falaise dont les flancs tombent dans l’eau en pointes acérées. La première « porte », la plus proche, est noire, la seconde bleue, la troisième grise. Et au loin, entre le gris des nuages et le gris de l’eau, il n’y a aucune transition visible. Le fleuve semble se jeter dans le ciel. Ou dans la mer. Il emporte là-bas (dans le ciel ou la mer) ceux qui périssent le long de son cours, de fatigue ou d’imprudence… Hommes venus de peuples différents, tous réduits par le fleuve à la même poussière minérale, devenue la substance des rives qui les relie… |

La Croix, jeudi 16 septembre 2010 Éloge des libraires insensés par Sabine Audrerie
Parmi une foule de libraires passionnés figurent en France quelques
« super-indépendants » : des personnalités fortes et généreuses, des
lecteurs avant tout. Leur rencontre a valeur de voyage.
Il arrive à huit heures et sa porte reste ouverte jusqu’au soir, trois
cent soixante-cinq jours par an depuis treize ans. Quand on lui demande
s’il n’aimerait pas s’asseoir un peu dans son jardin, Pierre Landry
répond qu’il l’a déjà fait avant, « pendant sept ans », juste après être
arrivé en France. C’est à Tulle que ce Québécois a posé ses valises,
avec sa femme médecin, et ouvert seul « Préférences », en 1998, une
petite librairie de trente-cinq mètres carrés dans le quartier
historique de la cathédrale. Sans étude de marché, sans formation
préalable, sauf celle d’une vie de lectures et son expérience de patron
de deux restaurants, montés eux aussi ex nihilo en Gaspésie. « On
développe des choses au fil des rencontres, des gens ou des livres,
comme ça, tranquillement, des sortes de bonheurs. C’est ça, le métier
qu’on fait, et c’est un beau métier si on le fait comme ça. » Pierre
Landry a le verbe calme et doux, l’enthousiasme communicatif.
Quiconque a un jour aperçu sa vitrine et sa silhouette s’en souvient
comme d’un moment à part, les lecteurs comme les auteurs. « C’était en
2002, raconte l’écrivain Arno Bertina, j’allais en moto jusqu’en
Espagne, en musardant, je ne passe pas loin de Tulle que je ne connais
pas, je me dis allons voir, je marche, regarde une vitrine qui lentement
me sidère, j’entre, un homme attablé avec une amie. En fait non, c’est
une cliente. Il me propose un café, je regarde ses bouquins, constate
que ce n’est, pas du tout de l’office, mais alors pas du tout, l’entends
parler à sa cliente, vois comment il vit son job, et sur une pile par
terre, j’aperçois la couverture de mon roman, Le Dehors (Actes
Sud), dont il se met à me parler. Voilà, vous êtes nulle part, en
balade, et vous voyez votre premier livre dans un tel lieu, avec un tel
homme qui en parle aussi joliment sans savoir que vous en êtes l’auteur,
c’est idiot mais j’étais fier comme quatre. » Depuis, Pierre Landry a
déménagé, en 2007, dans une ancienne mercerie de soixante-dix mètres
carrés, un espace mieux situé, grâce auquel il a pu reprendre souffle.
[…] Les commerciaux, ce sont avec eux que se mènent les bras de fer et
se décide la survie de ces structures fragiles. Espaces restreints,
goûts affirmés, les libraires indépendants doivent gérer scrupuleusement
leurs stocks, refuser les cartons, se bagarrer pour obtenir des
conditions favorables. Car malgré la loi sur le prix unique du livre,
les libraires ne sont pas tous logés à la même enseigne : un taux de
remise sur le prix d’achat leur est pratiqué par les diffuseurs,
dépendant d’une liste de critères préétablis (taille des vitrines,
nombre d’animations, travail du fonds, etc.). Un système qui favorise
les chaînes et les grandes enseignes. Pierre Landry a résolu le problème
à sa manière, unique : « Je ne fais ni offices ni retours, je paie mes
fautes moi-même. » […] Valoriser la librairie indépendante
(ce que des aides locales et ponctuelles permettent, via des organismes
comme l’Adèle, le CNL, les Drac et des labels comme LIR), c’est
favoriser l’existence de la diversité de l’édition, les éditeurs de
petite taille y faisant 80 % de leurs ventes. La curiosité des libraires
fait souvent mieux qu’une grande publicité. Ainsi, chacun met en avant
ses coups de cœur, jusqu’à forger ses propres best-sellers, en vendant
deux à trois cents exemplaires de ces derniers par an […]. Pierre Landry
est désormais célèbre pour sa défense durable du livre de Vassili
Golovanov, Éloge des voyages insensés (Verdier), dont il vend
des centaines d’exemplaires chaque année. « C’est un livre que j’aime
complètement. Il m’est arrivé entre les mains au bout de dix ans et je
me suis dit : avec celui-là, je vais vraiment pouvoir faire quelque
chose. C’est tombé sur moi, j’ai eu de la chance. C’est une merveilleuse
pièce littéraire, parce qu’il touche toutes sortes de gens, des
centaines de personnes qui toutes disent : ce livre était fait pour
moi. » Et ils sont nombreux à pousser par hasard la porte de l’étonnante
Librairie Préférences, comme Edouard Quiédeville, nouveau client des
jeunes patrons d’Eurêka Street. Cette année, ce psychanalyste normand a
fait un détour de deux cents kilomètres en famille sur la route de ses
vacances pour revenir à Tulle, le jour de ses quarante ans. « J’ai eu le
sentiment de découvrir un lieu comme je n’en avais jamais vu. Je ne
connais pas de librairie avec une telle exigence. C’est unique, à
plusieurs centaines de kilomètres à la ronde. C’est vraiment le lecteur
qui fait le libraire et les tables de Pierre Landry parlent de ses
lectures. » « Quand j’ai bâti mon premier restaurant,
"L’indépendant", raconte Pierre Landry, je ne savais pas faire cuire un
œuf, littéralement. Mais je voulais un coin où je ferais un œuf comme je
le voudrais, et de la soupe comme je la voudrais. Et surtout un resto
où il n’y aurait pas de patates : en Amérique, vous imaginez ? »,
lance-t-il malicieusement. De même dans sa librairie, nommée d’après le
recueil de Julien Gracq, n’entrent que les livres qu’il aime (René Char,
Pierre Michon, Faulkner ou Borges, mais aussi les jeunes romanciers et
les poètes). « C’est du caractère, du tempérament, et de l’expérience…
On ne sert pas de fast-food au Grand Véfour. » Son secret semble venir
de sa patience de lecteur et d’une présence continue, du matin au soir.
« Deux heures de plus le midi, cela fait sept cents heures ouvertes par
an : ce sont des possessions dont on peut se servir, alors je m’en sers,
ce n’est pas taxé. Il m’arrive de vendre quatre Pléiade à huit heures
et quart le lundi matin, alors on est content d’y être. Et s’il n’y a
personne, alors on y est pour laver les carreaux, ou ranger, ou pour
lire un beau livre. Et là aussi, tu gagnes ton temps, parce que le
premier client qui entrera, tu pourras alors lui raconter une belle
histoire. »
Brochure du Prix Russophonie, pour la meilleure traduction du russe vers le français, Paris 2009 L’œuvre, vue par le Jury par Gérard Conio
Le plus beau livre du monde
Éloge des voyages insensés de Vassili Golovanov est paru dans la traduction d’Hélène Châtelain, dans la collection « Slovo » qu’elle dirige aux éditions Verdier où elle a publié, entre autres, des œuvres de Chalamov, Harms, Dombrowski et Krzyzanowski. Par son choix et par sa traduction, Hélène Châtelain introduit dans notre langue un auteur contemporain qui renoue avec la vocation spirituelle et morale de la littérature russe et se situe au même rang que ses grands prédécesseurs. Il en est de la traduction littéraire comme du jeu d’acteur. Il y a des rôles composés et des rôles incarnés. La traduction d’Hélène Châtelain est une traduction incarnée. Elle épouse le mouvement du texte, respire à son rythme, résonne à sa mesure. Plus qu’une traduction, c’est une transfusion créatrice. S’il existe, au sens large, une poétique de la traduction, on sait qu’il n’y a pas de modèle, pas de règle qu’il suffirait de suivre pour « reproduire » un original qui resterait de toute façon hors d’atteinte. Chaque texte génère sa traduction, comme chaque œuvre théâtrale ou musicale génère son interprétation, si bien que, dans la masse des solutions, des propositions, des versions, il y en aura toujours une, une seule, qui rendra inutiles les comparaisons, les analyses et les commentaires. Ici, le texte français épouse si bien la fluidité du texte russe qu’il en restitue naturellement la lame de fond, cette mélodie infinie qui embrasse tous les registres et allie sans dissonance le souffle épique et le lyrisme le plus intime. Ce préambule me servira donc d’excuse si je refuse de dissocier deux textes qui pour moi n’en font qu’un et si je considère qu’en attribuant le prix Russophonie à la traduction d’Hélène Châtelain on a salué dans un même geste la hauteur de vue, l’exigence de sens, la qualité intrinsèque de l’œuvre de Vassili Golovanov. Aussi bien, sans cette adéquation du texte français au texte russe, il aurait été peut-être difficile de passer outre à la facilité qui consiste à classer à tout prix une œuvre dans un genre défini. On ne saurait, en effet, ranger Éloge des voyages insensés parmi les récits de voyage. Livre-somme, livre-fleuve, il relève tout autant du journal intime, de l’essai philosophique, du traité de géographie et du conte merveilleux. Mais, brassant en toute liberté des connaissances qui témoignent d’une érudition impressionnante, il les intègre dans une rêverie poétique qui embrasse et déborde les catégories du savoir. On pense à la définition que donne Armand Gatti de la poésie, comme traversée des langages. Et Golovanov s’inscrit d’emblée parmi ces « maîtres de la parole aux frontières incertaines » qui, chez Gatti, ont pour mission de transgresser les règles de la rationalité euclidienne. La traduction d’Hélène Châtelain rend immédiatement palpable cette traversée des frontières par cet accord profond avec un propos qui coïncide si parfaitement avec sa propre parole. L’île, ce n’est pas seulement un lieu géographique, ce n’est pas seulement l’île polaire de Kolgouev, c’est d’abord un territoire mental, utopique, c’est l’île de Stevenson, de Defoe, de Jules Verne, c’est Homère, Virgile, et Melville mais aussi Thomas Moore, mais aussi Gauguin et, plus près de nous, les îles de J. Fowles et de T. Coraghessan Boyle, « qui reprend les histoires classiques du fugitif tombant dans le piège de l’île » (p. 24). Dans la progression d’un voyage qui nous transporte dans l’imaginaire de l’auteur autant que dans le Grand Nord, avant même le livre de la fuite, il y a le livre du rêve : « Quoi qu’il en soit, écrit Golovanov, c’est l’idée de l’île que j’ai aimée, bien avant d’y avoir mis le pied. » (p. 24) Certes, sans le livre le mythe de l’île serait aussi vain que tous les attributs d’une culture impuissante à sauver la vie, mais sans l’île il n’y aurait pas de livre, pas de traversée des langages, faute de point d’ancrage dans la poésie. L’île, c’est d’abord un nom : « Kolgouev, une forme possessive répondant à la question « à qui ? ». À qui appartient cette île. C’est celle de Kolgouev. Qui était ce Kolgouev ou Kolgv, on l’ignore, racine finno-ougrienne, kolk, kolga, ougol en russe, signifiant coin, terre, pays, ou encore l’extrême dernier, le cadet de la famille (p. 198). Cette île du bout du monde suscite le rêve d’un monde de beauté et de pureté, un monde désert, un monde vierge, un monde hors d’atteinte des immondices de la civilisation. Le « voyage insensé » est dicté par « une cartographie intérieure », c’est un voyage initiatique, une quête de soi-même appelée à prendre corps dans un livre : « Nous fuyons, nous fuyons, mais c’est toujours notre propre nullité que nous fuyons. Notre maladie spirituelle, cette maladie du siècle dont tant de gens témoignent qui, le plus souvent, finissent tous de la même façon, mal… Et si on décide de tout larguer, est-il possible de dépasser la fuite et de trouver, au-delà, autre chose qui ne soit pas un moins, mais un plus ? » (p. 50) Ce voyage est une offrande que Vassili a dédiée à sa femme Guéla, qui lui a demandé cette preuve d’amour. Mais le don ne sera complet que lorsque le voyage dans l’espace triomphera du temps en se fixant dans un livre subdivisé en quatre parties elles--mêmes désignées comme autant de livres. Si « le livre de l’expédition » prend, comme il se doit, la plus grande part de cet immense monologue intérieur, il est encadré en amont par « le livre du rêve » et « le livre de la fuite » et trouve sa conclusion dans « le livre des destins ». Des annexes viennent apporter un éclairage indispensable sur l’île de Kolgouev mais surtout sur la signification d’une aventure qui fait revivre l’esprit des romans arthuriens. C’est ce qui ressort du très beau texte que Guéla consacre aux Sides, peuple légendaire de la mythologie irlandaise dont on retrouve les traits dans le roi Merlin et qui revivront dans les Siirts, ce peuple souterrain qui hante les Montagnes Bleues de 1’Île. En dépit d’un découpage apparemment linéaire, qui donne l’illusion d’une trame narrative tendue vers une fin, comme la flèche vers son but, le voyage de Golovanov forme plutôt une boucle, un cercle qui revient sans cesse sur lui-même. La parole, le verbe, le slovo, troue sans cesse la diégèse du récit, mettant en œuvre dans l’économie du livre cette victoire de l’espace sur le temps que le voyageur insensé recherche au pays des Nénets pour échapper aux compressions aliénantes du monde moderne. Ancré dans l’imaginaire et dans le mythe « le voyage insensé » nous met aux prises avec le monde d’aujourd’hui. Après avoir été un objet de rêverie, le symbole d’un ailleurs enchanté, l’Île affirme de plus en plus sa présence et finalement deviendra la maîtresse du jeu existentiel, amoureux et romanesque. Le romantisme de l’aventure refluera bientôt devant « l’ordure omniprésente » qui a envahi aussi le bout du monde. Déjà, dans Tristes tropiques, Lévy-Strauss faisait le même constat. Dans l’humanité dégradée qu’il rencontre sous le cercle polaire, Vassili se choisit pourtant des compagnons d’élection, Alik et Tolik qui viendront prêter main-forte au jeune Piotr, « le capitaine de seize ans ». Loin d’être une évasion, une échappatoire fallacieuse, l’expédition est une épreuve de force avec le réel, une épreuve qui est la preuve de fidélité exigée par la belle dame sans merci : « C’était moi qui étais allé là-bas, moi qui avais marché tout au long de cette nuit, du coucher au lever de soleil, et cela ne pouvait s’inventer à une table de café. Argument imparable. Parce que les pensées ne deviennent réelles que si elles se transforment en actes, comme les Pensées de Pascal. Pour que la culture vive, il faut qu’elle aussi se transforme en actes : alors seulement elle peut devenir essentielle. C’est à Paris que j’en ai pris à ce point conscience. » (p. 298). Le voyage intérieur n’aura de prix que s’il trouve son équivalence exacte dans l’aventure physique qui seule rendra à l’homme aliéné et esseulé le poids de la terre et sa place dans le cosmos : « Ce livre n’aurait probablement eu aucune valeur s’il avait compté moins de pas que de mots. » Rien n’est gratuit, tout se paye. La littérature, pour exister, exige son tribut de chair, de douleur. Le rêve n’est qu’un leurre qui nous renvoie à une réalité qu’aucun espace, aucune liberté ne parviendra à sauver.
La fuite n’est qu’un moyen de se donner le change, mais au bout du voyage on retrouve en pire les effets dévastateurs du cauchemar mondialisé : « Si l’on veut le fond de ma pensée, je crois que la Terre ne se porterait pas plus mal sans les hommes. Mais voilà, je n’en suis pas certain. Il se peut que sur une des planètes du système solaire, l’apparition de bipèdes s’attribuant fièrement le nom d’Homo Sapiens s’inscrive dans quelque projet cosmique divin. L’homme pourrait aussi n’être qu’une ébauche de la création. » (p. 362-363) Pris dans un cercle vicieux, puisqu’il découvre sur son île la même déchéance qu’il avait fuie dans la civilisation, « le voyageur insensé » comprend qu’il est vain désormais de croire à un salut possible, fût-ce au bout du monde. Arrivé à cette limite où l’horizon et l’espoir se referment, il est bien près de pousser le même cri que Baudelaire : « N’importe où pourvu que ce soit hors du monde ! » En célébrant le triomphe de l’homme sur la nature, du progrès matériel sur la paix de l’âme, le communisme et la démocratie se rejoignent dans une même faillite : « Cela me pousse à croire que la question de l’homme sera bientôt résolue : il sera tellement aveuglé par le sentiment de sa propre majesté qu’il sacrifiera le monde à son profit, ne serait-ce que pour survivre. Qu’est-ce qui est le plus précieux : la beauté et la richesse de la nature sauvage, ou le pétrole extrait de la terre ? Comment savoir ce qui est le plus important pour ces hommes dérivant sur leur île : la formule du mouvement telle qu’elle fut jadis trouvée par leurs ancêtres, ou la formule du progrès dans laquelle ils ont été emprisonnés, de sorte qu’en une génération, en trente ans, ils se sont retrouvés mortellement piégés ? » (p. 363) La réponse est dans l’espace légendaire, archaïque, où les Siirts, ces petits hommes souterrains qui vivent dans les Montagnes Bleues, rejoignent les Sides arthuriens décrits par Guéla. Après cinq ans d’errance et d’écriture, Vassili retrouvera la femme aimée qui lui donnera « la clef de l’énigme ». Cet autre monde qu’il cherchait au bout du monde, il est en lui, en elle, en nous. Seule une frontière transparente le sépare de notre monde, celle qui réunit l’histoire et le mythe : « La frontière est un élément à part, doté de fonctions non pas protectrices mais conductrices. Voilà la clef de l’énigme, qui pourrait se révéler salutaire pour l’homme des temps modernes. Si on garde cette clef à l’esprit, il est plus facile d’accepter qu’histoire et mythe sont les parties d’un même monde, que la frontière qui les sépare est mobile et perméable, que l’espace possède des propriétés qui s’ajoutent à ses trois dimensions – il suffit de se retrouver là où éléments et temps se croisent pour comprendre que le temps n’est pas linéaire ; que l’Autre Monde nous guette à l’intérieur ou autour de notre chambre. [...]Les Sides qui ont laissé d’eux un souvenir enchanté, ne sont pas autre chose qu’une frontière transparente, singulière, dotée de propriétés particulières, qu’on peut traverser dans les deux sens. Simplement, personne ne prend plus cela au sérieux. C’est à partir de tout ce qui précède que j’ai remis, cet été, au seul homme à qui je pouvais faire confiance, et qui se rendait dans les îles du Grand Nord, à la frontière des éléments, une clochette enchantée. » (p. 505) Cette transparence entre l’histoire et le mythe n’est pas un point de vue arbitraire, mais une vision poétique du monde qui structure tout le livre. L’élan de la traduction donne toute sa cohérence à cette union des lointains, à cette proximité du divers inhérente à la traversée des langages, à la pluralité des discours, à la singularité des destins. L’échange, la rencontre entre les Siirts et les Sides n’exclut pas toutefois une différence de tonalité perceptible dans la traduction qu’Hélène Châtelain a donnée du texte de Guéla, confirmant que l’un des principaux mérites d’une traduction est une écoute qui restitue la singularité de chaque voix au lieu d’intégrer son étrangeté dans la norme d’un usage ou d’un style. Pierre Landry, libraire à Tulle, a exposé dans sa vitrine Éloge des voyages insensés avec cette mention : « Le plus beau livre du monde ». Cet hommage montre bien qu’en donnant une seconde vie au livre de Golovanov, la traduction d’Hélène Châtelain l’a transmis dans toute sa plénitude.
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Études, octobre 2008 par Agnès Passot Vassili Golovanov fut, comme tant d’autres, un Fugitif de la vie ; il a confié à l’île Kolgouev, située dans le Grand Nord, la tâche d’éprouver en lui « la valeur de l’homme qui se mesure à son humanité ». Au cours de son expédition au pays des Nénets, des éleveurs de rennes peu à peu encerclés par le désastre postsoviétique – « monde de délire alcoolique » –, il laisse tomber comme une peau morte sa mythologie de l’Île, d’abord nécessaire à son entreprise, puis la raison commune, incapable de rendre compte de l’état actuel du monde et peut-être même coupable de cette situation désespérante. On ne fait pas naître l’homme intérieur en soi, si proche des origines, par des méditations sur le Destin ou les devoirs de l’homme envers la Nature, mais par l’expérience extrême de la fatigue, de la faim, et d’une mort possible. Dans cette île plate, froide, grise, hostile, V. Golovanov s’ouvre sous nos yeux au « déploiement de l’espace dans le temps », et prend le risque de devenir autre à jamais. Au seuil du profond mystère qu’est la place de l’homme dans la Création, l’ancien Fugitif, devenu plus intime au lecteur que ce dernier ne l’est à lui-même, éprouve la nécessité d’un nouveau langage pour dire ce mystère. Une véritable fraternité se noue avec le lecteur dans cette magnifique éclosion de la vérité en une âme faite de chair et d’esprit, et la nôtre. Le Figaro magazine, 28 juin 2008 Vassili Golovanov, le fugitif par Benoît Laudier Né en 1960, inconnu avant la parution de son extraordinaire récit en janvier dernier, l’écrivain russe est la grande surprise littéraire de l’année. Portrait. « On ne peut pas partir tranquillement ; aucun voyage n’est possible sans une explosion initiale. » Ainsi parle Vassili Golovanov, dont le récit Éloge des voyages insensés est sorti dans un relatif anonymat au début de l’année, avant qu’un libraire de Tulle (Préférences) n’en commande, après lecture, plusieurs centaines… et les vende, attirant ainsi, par la grâce d’un effet boule de neige, l’attention d’autres libraires, de lecteurs ou de critiques. En ce qui le concerne, « l’explosion initiale » eut lieu au début des années 90, à l’heure de « l’effondrement du communisme, alors que les guerres locales se propageaient et qu’(il) hésitai(t) encore à devenir correspondant de guerre, mais redoutai(t) de devenir fou ». Il entreprend alors un voyage. Puis deux autres, explorant tel un ornithologue (1) à l’écoute de ses bruissements et de ses habitants l’île de Kolgouev : position insulaire, terre retranchée soumise aux vents, presque nue, située dans le sud‑est de la mer de Barents et dont le seul moyen d’accès, depuis plusieurs années, est l’hélicoptère, après une décision unilatérale des autorités russes dont elle dépend. De cette fuite hors du temps est né ce récit insolite, qui célèbre les habitants de l’île (humains, animaux, végétaux) et touche à l’universel. Le lecteur s’y engage comme dans un rêve, avant d’être rattrapé par la réalité qui fait corps avec le sujet du livre : évoquer les brumes de la beauté et les déchirements de cette population. Ainsi le monde se trouve‑t‑il expliqué par de grands voyages littéraires. Qu’importe, au fond, la destination – autour de sa chambre ou aux confins. Tel un navigateur égaré, ne sachant pas ce qui l’attendait, puis l’esprit dégagé peu à peu des chimères de sa vie passée, Vassili Golovanov prit ses marques dans ce paysage lointain, soudain saisi par la portée de l’événement : percevoir, deviner, recueillir, pour mieux « réinventer » l’univers auquel il accédait. Et ramener l’écho des paroles de ces habitants « jetés dans ce désert salé du bout du monde par une incroyable loterie du destin », s’exprimant avec clarté, entre deux gestes suspendus dans l’air. « Enfant du communisme, explique‑t‑il, j’avais été formé par des catégories. Du fait de cette longue expérience sur l’île, tout devenait relatif. En voyage, le temps est plus linéaire. Mais il me fallait trouver le langage qui corresponde à cet espace. Mon livre est né d’un lent processus d’écriture, parallèle au voyage effectué. » Au programme dudit voyage : chasses dans « l’immense hallucination » de la toundra, discussions avec les Nenets dévidant de longues fables au milieu des rires, de la fumée et des vapeurs d’alcool. Refus de rendre l’âme, « alors que tant de cultures disparaissent, et qu’il ne restera rien de cette terre dans peu d’années ». La vie germe dans les profondeurs de ces expériences. Y compris devant la violence, les cris, l’ineptie même de la vie : « La question qui se posait à moi était celle‑ci : comment est‑il possible de se montrer hospitalier face au désespoir ? Je voulais dire à ces êtres qu’une autre vie était possible. II n’y avait au fond que deux possibilités : soit se dire que c’était terrible, soit aller au‑delà, trouver le sens profond des choses, et si possible laisser une trace de cet enseignement reçu. » C’est aussi du fait de sa dimension collective – les annexes du livre sont pour partie le récit des vies de certains de ces habitants par eux‑mêmes – que ce récit donne sa pleine mesure, et non comme une simple image du souvenir. « Elle élargit le cercle. Tout le monde participe et écrit pour un grand livre commun. » Entre rêves et espoirs, qui embellissent tout. Précision : Vassili Golovanov était en mai dernier à Saint‑Malo, invité du festival Étonnants voyageurs. On ne saurait mieux le qualifier. (1) Voir l’instructif article de Vassili Golovanov consacré au poète russe Khlebnikov, « Khlebnikov et les oiseaux », publié dans les Cahiers de géopoétique n°6 du printemps 2008. Il explique pour partie sa démarche. Paris Match, jeudi 12 juin 2008 L’écrivain voyageur existe encore par Claire Julliard […] « Né et grandi dans l’espace du livre, le voyage y retourne », écrit le Russe Vassili Golovanov dans son admirable Éloge des voyages insensés. Histoire d’un moderne Robinson qui sauve son identité par la fuite sur l’île polaire de Kolgouev. La réalité de l’expédition se mêle à l’imaginaire, le voyage prend un tour mythologique. Partir sur une île avec ce livre, le rêve! Télérama, n°3043, du 10 au 16 mai 2008 par Nathalie Crom À l’extrême nord de la Russie, dans la mer de Barents, il est une île « presque ronde ; légèrement relevée sur les côtés comme une pièce de monnaie ancienne et usée. Verte : relief de plaine. Et aussi, quelques rivières, quelques lacs, des collines. D’étranges étendues de sable… » Cet âpre bout de terre émergée, tout près du pôle, c’est Kolgouev, où survivent, livrés à la pauvreté, dans un village crasseux, quelques centaines d’habitants, descendants des Nenets, éleveurs de rennes. Avant de débarquer à Kolgouev, au début des armées 90, le journaliste et écrivain russe Vassili Golovanov en avait longtemps rêvé – rêvé d’une île, quelle qu’elle soit, où qu’elle soit, pourvu qu’elle soit le support de son besoin de mystère et d’enfance, pourvu qu’elle lui soit une échappatoire à une vie insatisfaite, un mariage en miettes, un dégoût général, un début de folie peut-être. « C’est l’idée de l’île que j’ai aimée, bien avant d’y mettre le pied », confesse Golovanov, qui y est bel et bien allé, plusieurs fois et, de ces séjours austères aux confins oubliés de la Russie postsoviétique, a nourri cet ouvrage d’un lyrisme sans mesure. Un Éloge des voyages insensés, insensé lui-même, tant il brasse d’informations, de réflexions et de descriptions. Tout ensemble autofiction, récit de voyage très physique, méditation exaltée sur la place de l’homme dans la nature et le monde, le sens de la vie de l’individu, la destinée collective des peuples…, ce gros livre baroque semble avancer sans fil directeur, mais jamais ne s’égare. Il digresse du côté de la mythologie et de l’histoire, il est secoué parfois d’accès de fièvre, mais sait s’arrêter longuement devant d’admirables paysages septentrionaux, déclinant dans l’air sec et transparent toutes les nuances du gris, du vert, du blanc. Dernière marge, 10 février 2008 par Antonio Werli (librairie Le Libr’air) Rue 89, 30 janvier 2008 Éloge du voyageur Vassili Golovanov, le Nicolas Bouvier russe par Jean-Pierre Thibaudat sur le site , 30 janvier 2008
L’Humanité, jeudi 28 février 2008 Une île rendue au rêve par Alain Nicolas Une expédition aux confins de l’arctique russe explore les racines du goût de l’homme pour les lointains. « Elle n’existe pas, ton île ! » Et il est vrai qu’à écouter Vassili, le narrateur, parler sans cesse du voyage qu’« un jour » il fera, on se prend à douter non seulement de sa résolution mais de son existence même. Pourtant, sur les atlas, on peut retrouver les contours d’une île arctique portant le nom de Kolgouev. Mais pour le journaliste très sérieux qu’est Vassili, si sérieux qu’à la lecture de ses articles on lui donne quarante ans alors qu’il en a vingt-sept, Kolgouev s’insère dans la « généalogie poétique des îles ». Depuis Ithaque et l’île de Calypso jusqu’à celles de Rabelais, de Swift, et l’île au trésor de Stevenson, une filiation rêvée relie ces terres imaginaires ou réelles détachées du continent du quotidien. Et ce n’est pas un hasard si le premier livre de sa vie a été, évidemment, Robinson Crusoé. Mais « la perte du mystère est irréparable ». Au début du siècle, les cartes ne portaient qu’une zone blanche entourée de pointillés à l’emplacement de l’île. Aujourd’hui, elle est dûment cartographiée, ses habitants recensés, elle est réelle. Mais les blancs sur les cartes anciennes indiquent un cap, le Grand Nord. Toute l’entreprise de Golovanov va donc être de rendre à l’imaginaire la trop réelle Kolgouev. En cela, il va être aidé par la réalité elle‑même. Le projet d’expédition prend forme, significativement, en août 1992, un an après le putsch avorté qui signe la fin de la perestroïka et de l’URSS. Déjà le délitement des structures fait que l’île n’est plus desservie par des liaisons maritimes normales. Elle s’éloigne du continent, devient un but de reportage, puis d’expédition. Mais c’est par son travail littéraire que Golovanov va faire de cette terre le but d’un voyage mental, et, en fin de compte, une fiction. « Né et grandi dans l’espace du livre, le voyage y retourne. » Plus le voyageur accumulera d’éléments de réalité, mieux son récit prendra place parmi ceux qui, véritables ou fictifs, ont formé la grande chaîne de poétique des îles de papier. C’est ainsi qu’il faut lire le roman vrai, le vrai roman de Kolgouev. D’abord pour pénétrer l’étrange impulsion qui pousse à partir. Golovanov brode un petit récit sur « l’homme qui sort de sa maison pour vider sa poubelle et qui ne revient plus jamais ». Où est‑il allé ? A‑t-il tenté de revenir ? Mais cette excursion dans une figure de fiction bien connue ne rend pas compte de l’appel qu’entend l’auteur. Pas plus que celle du « voyage initiatique » soin de changement ni quête de soi. C’est aussi simple et aussi mystérieux que ça : c’est parce qu’il a été un petit enfant qui n’a pas assez joué à Robinson qu’il entreprend ce « voyage insensé ». Il faut lire aussi ce livre pour l’« amer savoir » qu’on en retire. Pour la chronique de la lente dégradation de la civilisation des peuples du Nord, victimes à la fois de l’histoire, sédentarisés de force, réprimés puis oubliés, et de la perte de leur espace de vie, de chasse, d’élevage. C’est le cas des Nenets, les seigneurs des rennes, dont la culture disparaît. Par l’extrême précision du constat, jointe à la profondeur de son analyse de ce qu’est aujourd’hui un voyage, de ce que sont en réalité les extrêmes bords du monde, le reportage, rigoureux de Golovanov atteint le chant primordial des noces de l’homme et de l’espace. Comment fonctionne le passage du réel à la littérature, c’est ce que nous enseigne le passionnant roman, car c’en est un, d’un auteur attachant et inspiré.
Transfuge, janvier-février 2008 Les horizons Golovanov par Fabrice Lardreau Dans son Éloge des voyages insensés, Vassili Golovanov emmène le lecteur dans le Grand Nord. Une expédition riche de sens au cœur du monde intérieur de l’écrivain et des hostiles paysages polaires. Éloge des voyages insensés est un livre rare. Premier ouvrage de Vassili Golovanov traduit en français, il relate les trois séjours que l’auteur, dans les années 90, fit dans l’île de Kolgouev, située en mer de Barents, dans le Grand Nord. Cette odyssée polaire détourne les codes du récit de voyage pour entraîner le lecteur dans un nouveau territoire verbal. Livre protéiforme, tenant à la fois du récit, de l’essai, du carnet de voyage, de l’anthologie poétique et de la monographie, Éloge des voyages insensés est un ouvrage aux multiples niveaux de lecture. Le premier est « intérieur » : un écrivain moscovite en pleine crise existentielle – il vient de divorcer, le don d’écriture l’a quitté – cherche un sens à l’existence, qu’il juge absurde : « Je veux comprendre de quoi est faite une vie humaine, ce qui reste en mémoire jusqu’à la vieillesse, ce qui, dans cette vie, est le plus important. » Le voyage sera une rédemption. Fasciné par le Grand Nord, « trop austère pour que l’homme puisse se permettre d’y étaler sa vaine suffisance », le narrateur cherche une terre où se débarrasser de tous ses oripeaux, un lieu où trouver l’homme nu cher à Simenon. L’espace fera de lui un être humain, affirme‑t‑il. Où aller ? Intrigué par un vieil atlas allemand de 1927, il va « choisir » l’île de Kolgouev. « J’ai scruté l’île de mon rêve. Sa forme parfaite m’a immédiatement séduit : presque ronde, légèrement relevée sur les côtés comme une pièce de monnaie ancienne et usée. Verte : relief de plaine. Et aussi, quelques rivières, quelques lacs, des collines. D’étranges étendues de sable… Tout ce qu’il fallait pour ressembler à un modèle réduit du monde. » Le voyage géographique, « extérieur », est le deuxième niveau de lecture. Parti en 1992, 1994 et 1997, Golovanov quitte les repères de la vie urbaine pour explorer un ailleurs qui n’est autre que son propre pays. À travers ses rencontres, il dresse une galerie de portraits et retrace des destins souvent tragiques : minés par l’alcoolisme, les Nenets, population majoritaire de l’île, ont toujours été méprisés par le pouvoir central. L’île, dont les entrailles ont été dévastées par des explorations souterraines de recherche pétrolifère, est « pillée » par la civilisation… Golovanov est un géographe de l’humain qui livre une monographie rigoureuse et néanmoins onirique de ce territoire du bout de la nuit. À travers son voyage, avec une érudition époustouflante, il explore de manière musicale une série de thèmes, qui constituent le troisième niveau de lecture de l’ouvrage. Rapports entre le temps et l’espace, entre la création et l’action, thème de l’île (dont il livre une généalogie poétique) et, étroitement associé, de la fuite : « Sauver son identité par la fuite est devenu un des thèmes majeurs de la culture du XX e siècle. […] La fuite-évasion représente une victoire de l’individu, victoire ultime peut‑être, mais victoire quand même ! » La Quinzaine littéraire, 16-29 février 2008, n°963 L’énergie de vivre et d’écrire par Christian Mouze Ce à quoi tient l’enchantement d’ Éloge des voyages insensés, c’est précisément à la vie des mots et celle-ci à la vie tout court. Vassili Golovanov participe de ce mouvement de retour à soi de la Russie, et son récit se lit aussi bien sous l’angle de l’homme déchiré qui veut se recomposer que sous celui d’un éloge de l’écriture retrouvée, sinon reconquise. « Je veux comprendre de quoi est faite une vie humaine ». Et il nous conduit à la réponse : de beauté. Nous sommes au cœur du verbe et de l’éthique russes. Mais nous savons aussi par quelles ruines et quelles ordures il faut passer. Toute la déchéance d’une petite société humaine, celle des Nenets, sur l’île arctique de Kolgouev, « gigantesque morceau de tourbe échoué sur les bancs de sable de la mer de Barents ». Détritus, débris, déchets industriels et autres, sur fond d’alcoolisme et de démission sociale, de destruction d’un mode de vie économique traditionnel, conséquence d’une collectivisation absurde et de l’interdiction non moins absurde de relations extérieures telles qu’elles se pratiquaient autrefois avec le mouillage de bateaux norvégiens ou anglais, dégénérescence des transmissions de l’expérience et du chamanisme – toute cette abjection où une population s’est vu jetée et s’est ensuite de son choix enfoncée, nourrit « l’absence de destin ». Et c’est dans cette île que Vassili Golovanov, journaliste insatisfait, vient « mourir à soi-même » pour conquérir un destin d’écriture. Il comprend que la misère commence là où on veut continuer la misère. Il choisit la fuite de soi dans les espaces arctiques, pour y construire un homme. « Être. Mot important. » Tout nous oblige à nous obliger. Golovanov nous fait partager l’espace – tout le temps de l’espace. Ses heures, ses rythmes, ses forces, ses couleurs. Une poétique de l’espace et de l’espoir. Une science de l’effort et de la survie mentale, dans un désastre causé par l’homme. Un livre magnifique, tout ensemble étude et récit, où l’auteur nous apporte une connaissance sur la nature et une société (plutôt ce qu’il en reste), et s’apporte pied à pied une connaissance sur soi-même. Le chemin de soi passe par celui de l’autre : c’est l’effort du destin. « L’Île s’est retrouvée dans ma vie, elle l’a emplie et s’est elle-même emplie de moi ; Il fut un temps où ses toundras sans relief, que j’ai arpentées seul, pendant des heures, étaient pour moi le lieu le plus merveilleux, le plus ardemment désiré au monde. » Pour Golovanov, l’île de Kolgouev est une désespérance et « un don ». À travers l’absurdité humaine et ce qu’elle garde malgré tout de mémoire et de savoirs, de fraîcheur et de bonté chez les individus, une boue liée de lumière, devant la nature, ou plutôt en son cœur, Golovanov arrive à la limite du langage et d’une beauté dicible qui se noue et se dénoue devant les yeux. Le lasso de l’être jeté sur un homme. « Il était inutile d’essayer de prendre une photo, de chercher à fixer ce ciel sur une pellicule pour l’emporter avec soi, tant ce ciel était immense, tant il refusait d’entrer dans nos pauvres objectifs, d’être résumé en mots, idées ou explications. Ici, il était le maître. Dans le meilleur des cas, nous en étions que les hôtes. » Aux limites du monde et du verbe. « Mais quel nom donner à l’eau des rivières, la nuit, gorgée de lumière ? » La vie devance toujours le mot. Il existe une forme de pensée qui naît de la limite de la pensée exprimée et ne devient réelle que dans l’acte d’un homme qui s’est mis en marche : jusqu’à ce que la vie surgisse devant lui. On prend alors le temps de tout. On reçoit tout. S’il se pouvait que le mal détruisît l’univers, il renaîtrait toujours d’un regard. Tel que celui de Golovanov. De quoi se plaindre ? C’est l’autre naissance. Tageblatt, janvier 2008 Chercher l’ailleurs par Laurent Bonzon « Ce qui différencie la jeunesse de l’âge adulte, c’est que l’adulte tente de donner une cohérence à tous les événements de sa vie. Puis, un beau jour, il se rend compte que, tel le roi sur l’échiquier, l’imprévisible le cerne et que pour éviter le mat, il doit accomplir un acte très précis. Partir sur une île, par exemple, avec laquelle rien, mais absolument rien ne le lie… » Vassili Golovanov est de ces voyageurs qui ne s’embarquent pas au hasard pour les aventures qu’ils ont choisies, ni, n’en reviennent indemnes. L’ Éloge des voyages insensés, qui a paru en Russie en 2002, est l’immense récit d’un voyage dans l’île polaire de Kolgouev. L’écrivain y raconte tout : comment il est venu à cette odyssée, comment le temps et le monde l’y ont conduit, comment l’idée de l’île fut plus importante que l’île elle‑même. Car le voyage insensé de Golovanov, incroyable périple dans le Grand Nord, est aussi et surtout un parcours initiatique et critique à l’intérieur de l’écrivain lui‑même et de cette île marquée par les blessures de la société industrielle. En ligne de mire, le fol espoir de se retrouver, de se recentrer, de « mourir à soi-même ». Éloge des voyages insensés renferme des souvenirs, des rencontres, des réflexions, des contes, des confessions, des entretiens, multiplie les points de vue et les détours, s’adapte aux rythmes du voyage et aux bruits de la vie, dans ce coin reculé parmi les coins reculés. On y voit tout à la fois la grande nature et celle de l’homme. Livres hebdo, vendredi 4 janvier 2008 Métaphysique des pôles par Jean-Maurice de Montremy Où trouver des ailleurs quand tous les voyages sont possibles et toutes les terres connues ? La quête de Vassili Golovanov passe par une île polaire à l’abandon. Et mène de surprise en surprise. Vassili Golovanov avait 29 ans lorsque le Mur tomba. Encore quelques années : les frontières s’ouvriraient. Comme beaucoup de jeunes Russes, Golovanov ne rêvait plus d’autres mondes possibles, là‑bas de l’autre côté de l’horizon : partir à l’Ouest, imaginer une société tout autre, découvrir l’inaccessible… L’exotisme a‑t‑il encore un sens dans un monde désormais fini – c’est‑à‑dire connu, mesuré, quantifié ? Avec d’autres, ce journaliste voyageur, dévoreur de livres, se déclara « géographe métaphysique ». Il arpenterait le monde fini en découvrant, chaque jour un peu plus, la diversité des mondes infinis qui s’étendent à l’intérieur de l’imaginaire. « Depuis l’effondrement du communisme, écrit‑il, nous n’avons plus d’ailleurs. C’est cet ailleurs, sans lequel aucune création n’est possible, que nous cherchons. » Déconvenues amoureuses, soucis professionnels, tracas d’argent : rien ne vient à bout de cette recherche d’une « île » qui serait à la fois celle de Robinson, celle, « mystérieuse », de Jules Verne ou celle des légendes, des contes et des traditions mystiques – telles que ces « îles étrangères » chantées par Jean de la Croix pour dire l’indicible émerveillement face à la divinité. Vassili Golovanov n’en est pas moins pragmatique. Son Éloge des voyages insensés raconte un voyage bien précis dans l’île de Kolgouïev, en mer de Barents. Une île si belle les rares jours d’été ; si dure quand finit la courte saison. Ses habitants sont très éloignés de la toute fin du XX e siècle durant laquelle se déroule l’étonnant itinéraire – Golovanov ayant décidé de refaire plus ou moins le chemin des explorateurs de l’époque héroïque. Cela réserve bien des surprises sur des terres dont les occupants sont d’une Russie sans âge, d’un ethnicisme problématique et d’un soviétisme en déshérence. Excellent narrateur, Vassili Golovanov joue de tous les registres. Nous suivons ses soucis personnels, ses lectures et ses recherches sans que ceux‑ci recouvrent la voix des personnes rencontrées : les âpres récits du quotidien et les dérives voisinent avec la légende, les poèmes ou des instants improbables, de pure merveille. Le « géographe métaphysique » orchestre son matériau avec puissance, humour et générosité – tout en finesse, de surcroît. […] |

« La grande librairie », par François Busnel, avec Pierre Landry de la Librairie Préférences à Tulles, France 5, jeudi 19 novembre 2009 à 20h35 « Au plaisir d’insolence », par Elisabeth Antébi, avec Vassili Golovanov et Hélène Châtelain, Canal Académie, dimanche 18 janvier 2009 « Les mardis littéraires », par Pascale Casanova, avec Hélène Châtelain, France Culture, mardi 1er avril 2008 à 10h
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