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  Éloge de l’ombre

  Junichirô Tanizaki

  Traduit du japonais par René Sieffert

  96 pages
16 €
ISBN : 978-2-86432-652-6

Résumé

« Car un laque décoré à la poudre d’or n’est pas fait pour être embrassé d’un seul coup d’œil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l’un ou l’autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l’ombre, il suscite des résonances inexprimables.
De plus, la brillance de sa surface étincelante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l’agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d’air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme, et discrètement incite l’homme à la rêverie. N’étaient les objets de laque dans l’espace ombreux, ce monde de rêve à l’incertaine clarté que sécrètent chandelles ou lampes à huile, ce battement du pouls de la nuit que sont les clignotements de la flamme, perdraient à coup sûr une bonne part de leur fascination. Ainsi que de minces filets d’eau courant sur les nattes pour se rassembler en nappes stagnantes, les rayons de lumière sont captés, l’un ici, l’autre là, puis se propagent ténus, incertains et scintillants, tissant sur la trame de la nuit comme un damas fait de ces dessins à la poudre d’or. »


Extrait de texte

   Chaque fois que, dans un monastère de Kyôto ou de Nara, l’on me montre le chemin des lieux d’aisance construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, je ressens intensément la qualité rare de l’architecture japonaise. Un pavillon de thé est un endroit plaisant, je le veux bien, mais des lieux d’aisance de style japonais, voilà qui est conçu véritablement pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mousse ; après avoir, pour s’y rendre, suivi une galerie couverte, accroupi dans la pénombre, baigné dans la lumière douce des shôji et plongé dans ses rêveries, l’on éprouve, à contempler le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre, une émotion qu’il est impossible de décrire. Au nombre des agréments de l’existence, le Maître Sôséki comptait, paraît-il, le fait d’aller chaque matin se soulager, tout en précisant que c’était une satisfaction d’ordre essentiellement physiologique ; or, il n’est, pour apprécier pleinement cet agrément, d’endroit plus adéquat que des lieux d’aisance de style japonais d’où l’on peut, à l’abri de murs tout simples, à la surface nette, contempler l’azur du ciel et le vert du feuillage. Au risque de me répéter, j’ajouterai d’ailleurs qu’une certaine qualité de pénombre, une absolue propreté et un silence tel que le chant d’un moustique offusquerait l’oreille, sont des conditions indispensables. Lorsque je me trouve en pareil endroit, il me plaît d’entendre tomber une pluie douce et régulière. Et cela tout particulièrement dans ces constructions propres aux provinces orientales, où l’on a ménagé, au ras du plancher, des ouvertures étroites et longues pour chasser les balayures, de telle sorte que l’on peut entendre, tout proche, le bruit apaisant des gouttes qui, tombant du bord de l’auvent ou des feuilles d’arbre, éclaboussent le pied des lanternes de pierre, imprègnent la mousse des dalles avant que ne les éponge le sol. En vérité ces lieux conviennent au cri des insectes, au chant des oiseaux, aux nuits de lune aussi ; c’est l’endroit le mieux fait pour goûter la poignante mélancolie des choses en chacune des quatre saisons, et les anciens poètes de haïkaï ont dû trouver là des thèmes innombrables. Aussi n’est-il pas impossible de prétendre que c’est dans la construction des lieux d’aisance que l’architecture japonaise atteint aux sommets du raffinement. Nos ancêtres, qui poétisaient toute chose, avaient réussi paradoxa­lement à transmuer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par destination être le plus sordide et, par une étroite association avec la nature, à l’estomper dans un réseau de délicates associations d’images. Comparée à l’attitude des Occidentaux qui, de propos délibéré, décidèrent que le lieu était malpropre et qu’il fallait se garder même d’y faire en public la moindre allusion, infiniment plus sage est la nôtre, car nous avons pénétré là, en vérité, jusqu’à la moelle du raffinement. Les inconvénients, s’il faut à tout prix en trouver, seraient l’éloignement, et l’inconfort qui en résulte lorsqu’on est obligé de s’y rendre en pleine nuit, et d’autre part le risque, en hiver, d’y prendre un rhume ; si toutefois, pour reprendre un mot de Saitô Ryoku.u, « le raffinement est chose froide », le fait qu’il règne en ces lieux un froid égal à celui de l’air libre serait un agrément supplémentaire. Il me déplaît souverainement que, dans les toilettes de style occidental des hôtels, l’on en soit venu à dispenser la chaleur du chauffage central.



Revue de presse

Presse écrite

   Lire, mars 2012
   Spécial Japon : La bibliothèque idéale
   par André Clavel

   […]
   Qu’est-ce que l’harmonie, pour un Japonais ? Réponse dans ce merveilleux traité d’esthétique où, désemparé par l’occidentalisation clinquante de sa patrie, Tanizaki livre – en 1933 – sa conception de la beauté. Partant d’exemples tirés du quotidien, il montre que la spécificité de la civilisation nipponne n’est pas fondée sur la transparence ni sur la clarté des choses mais, au contraire, sur le clair-obscur qui les enveloppe constamment de mystère : un art du flou, un frémissement crépusculaire dont Tanizaki décrypte les codes secrets dans le galbe délavé d’une pierre de jade, dans la pénombre tamisée d’un temple, dans la lueur diffuse d’une chandelle ou dans la trame tremblante d’un idéogramme. Un véritable condensé de la culture japonaise et de ses raffinements, loin des néons du Tokyo d’aujourd’hui.
   […]



   Nonfiction.fr,
mercredi 14 décembre 2011
   L’ombre et le signe, Barthes et Tanizaki
   par Thomas Garcin



   L’Humanité, jeudi 28 juillet 2011
   Les ombres japonaises, pour un autre sentiment du monde
   par Alain Nicolas

   La réédition très attendue d’un célèbre essai de Tanizaki, méditant sur le rôle de la lumière dans les sensibilités et les imaginaires japonais et occidental. Un écrit précurseur, toujours d’actualité quatre-vingts ans après.

   Comment adapter le confort moderne occidental à un intérieur au pur style japonais ? Question futile qui explique mal le statut de véritable livre culte de cet Éloge de l’ombre, paru en 1933, tenu par beaucoup comme un manifeste esthétique faisant référence aujourd’hui encore et considéré comme son chef-d’œuvre. Question que l’auteur pose avec sérieux et traite de manière approfondie, avec un sens du détail qui surprendra. Ainsi, la question des lieux d’aisances, régulièrement citée avec le sourire par les lecteurs occidentaux, n’est pas un sujet de plaisanterie, même si dans ses romans Tanizaki montre à l’envi qu’il ne refoule rien du corps, ni de ses manifestations. Ici, il s’agit simplement de montrer comment une banale contrainte physiologique peut être satisfaite dans des conditions qui permettent la contemplation : « Nos ancêtres qui poétisaient toute chose avaient paradoxalement réussi à transmuer en un lieu d’ultime bon goût l’endroit qui, de toute la demeure, devait par destination être le plus sordide et, par une étroite association avec la nature, à l’estomper dans une délicate association d’images. » « Lieu idéal », les toilettes japonaises s’opposent à celles de l’Occident, lisses, carrelées, hermétiquement closes et éclairées à l’excès. Un paradoxe pour notre civilisation qui décide que « le lieu est malpropre et qu’on doit se garder même d’y faire en public la moindre allusion. »
   Ce long développement n’a pas été placé en tête du livre par hasard. Depuis le séisme de 1923 qui a détruit Tokyo, beaucoup de Japonais se préoccupent, au moment de rebâtir leur maison, de l’intégration du confort à l’occidentale – électricité, chauffage, portes vitrées, ventilateurs, lampes. Sans être passéiste, l’auteur réfléchit sur les conséquences de ces innovations sur le sentiment du monde japonais. On comprend l’intérêt que Roland Barthes, l’auteur de L’Empire des signes, lui portait. Avec pertinence, Tanizaki étudie en détail les différences entre pinceau et stylo, céramique et laque, celle-ci étant préférable pour sa « qualité d’ombre ». Au-delà des aspects anecdotiques et pittoresques, il y a là une profonde méditation que résume bien le titre, Éloge de l’ombre. Les pouvoirs de l’obscurité, écrasés par la blancheur « translucide, évidente et banale » du monde occidental, créent la beauté comme un joyau se révèle par son rayonnement dans le noir : « Avez-vous jamais, vous qui me lisez, vu la "couleur des ténèbres" à la lueur d’une flamme ? » Peut-on imaginer plus simple éloge ?



   Lire, juillet 2011
   Crépuscule et tremblements au Japon
   par André Clavel

   La réédition du chef-d’œuvre de Tanizaki, Éloge de l’ombre, à savourer dans toute sa subtilité.

   Une littérature teintée de mélancolie et de délicatesse. Une prose enivrante, qui voltige comme des pétales de cerisier. Un cocktail de belles endormies, de soupirs métaphysiques et de paysages immaculés. Un auteur hanté par la beauté féminine, par la blancheur des corps mais aussi par la noirceur des pulsions qui les habitent. L’immense Junichirô Tanizaki (1886-1965) a déjà eu droit à la Pléiade – où culmine Le Goût des orties, titre qui résume toute son œuvre – et il nous revient avec un chef-d’œuvre, écrit en 1933 : Éloge de l’ombre, sorte de condensé de la culture japonaise. Une culture qui, aux yeux de Tanizaki, n’est pas celle de la clarté – trop éblouissante, donc trompeuse –, mais celle de l’ombre, du crépuscule, des lampes qui s’éteignent, de la légèreté impalpable. Avec des codes secrets que l’on ne peut déchiffrer qu’à travers la danse d’un roseau sous le souffle du vent, le frémissement du thé dans la porcelaine, le tremblement du pinceau qui trace un idéogramme, la courbe énigmatique d’une paupière ou la silhouette fantomatique d’un acteur du théâtre nô.
   Et Tanizaki rappelle que les Japonais ont poussé la subtilité jusqu’à s’entourer – dans leur architecture mais également dans leurs décors familiers – d’objets « mats » qui semblent absorber constamment la lumière. Le papier, par exemple. Et bien sûr les laques, que seule la pénombre est capable de mettre en valeur. « Un laque décoré à la poudre d’or n’est pas fait pour être embrassé d’un seul coup d’œil dans un endroit illuminé, écrit Tanizaki, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l’un ou l’autre détail, de telle sorte qu’il suscite des résonances inexprimables. » Et, à travers ce culte de l’ombre, la civilisation japonaise a pu atteindre des sommets de raffinement que l’on retrouve aussi bien dans le galbe d’une pierre de jade, dans le silence d’un temple, dans la concentration lapidaire d’un haïku, dans la sobriété des gestes de politesse ou des techniques culinaires, tout en ellipses. Il faut savourer ce petit essai qui est tout à la fois un art de vivre, une sémiologie du quotidien, une invitation à philosopher, une réflexion sur la conception japonaise de la beauté. Et un éloge de la sagesse, dans cet « empire des signes » qui fascinait Roland Barthes.



   L’Express,
mercredi 22 juin 2011
   Ombres japonaises
   par Emmanuel Hecht

   La technique n’est pas forcément un progrès pour la civilisation. La leçon – toujours actuelle – du maître Tanizaki.

   Imaginez un long article sur les luminaires se métamorphosant au fil des pages en un traité d’esthétique. Inconcevable ? C’est pourtant l’impression renvoyée par Éloge de l’ombre, l’essai de Junichirô Tanizaki (1886-1965) publié en 1933 et réédité dans la superbe traduction de René Sieffert. Tout part de questions d’apparence banale. Pourquoi un Japonais soucieux d’adapter le confort moderne – éclairage, chauffage, sanitaires – devrait-il renoncer aux canons du beau ? Pourquoi devrait-il se passer du « raffinement » atteint par les lieux d’aisance traditionnels, « à l’abri d’un bosquet », « fleurant bon le feuillage et la mousse » et s’ouvrant sur « l’azur bleu du ciel » ? Tanizaki jauge ses réponses en faisant feu de tout bois : l’usage des laques et des céramiques la forme des auvents ; les critères de la beauté féminine à Kyoto (buste long et poitrine plate)… Il tente une théorie. Les Occidentaux, à l’affût du progrès et d’explication à toute chose, sont en quête d’« une clarté plus vive » : ils traquent donc le moindre recoin d’ombre. Les Orientaux, à l’inverse, s’accommodent des limites qui leur sont imposées, y compris l’absence de lumière.
   N’importe. Le lecteur se laisse bercer par ce passage en revue encyclopédique quasi hypnotique, sans toujours saisir le dessein du maître. Heureusement, Tanizaki finit par vendre la mèche. Il est en mission pour régler son compte à une littérature japonaise coupable de s’être approprié les artifices du roman occidental. Il appelle de ses vœux un retour aux valeurs nationales, l’ombre et le dépouillement. Joignant l’acte à la parole, il se propose aussitôt d’« éteindre [sa] lampe électrique »…



   Books,
juin 2011
   Leçon d’harmonie japonaise

   Désemparé par l’occidentalisation de l’Archipel, Junichirô Tanizaki livrait, en 1933, sa réflexion sur la conception nippone du beau. En conviant ses concitoyens à retrouver le goût du clair-obscur.

   Si vous désespérez de comprendre le Japon, lisez le petit traité d’esthétique comparée occidentalo-nippone de l’écrivain Junichirô Tanizaki, Éloge de l’ombre, que rééditent les éditions Verdier. Vous y découvrirez que le mystère est épais, mais qu’une règle plutôt simple permet de l’éclaircir : tout ce que vénère l’Occident, le Japon l’abhorre, et réciproquement. Cela se vérifie dans presque tous les domaines car, comme l’écrit le philosophe Anthony Clifford Grayling dans le Guardian, l’esthétique japonaise « est en parfaite contradiction avec celle de l’Occident, fonctionnelle, moderne, éphémère ».
   Précision importante : Tanizaki a publié son opus en 1933, dix ans après que le grand séisme du Kanto a détruit à peu près tous les vestiges du passé de la région de Tokyo. L’écrivain traditionaliste critique la société nippone, de plus en plus occidentalisée, surtout depuis l’arrivée de l’électricité dans l’archipel. Car là où l’Occident aime les éclairages crus, les lumières vives, les couleurs criardes, « nous autres Orientaux, écrit-il, créons de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits insignifiants par eux-mêmes ». Le Japon traditionnel, c’est-à-dire d’avant la révolution industrielle et l’ère Meiji (mot qui signifie « clarté »), privilégie en effet le clair-obscur, le nuancé, la lueur d’une chandelle sur une laque ancienne. Et cette lueur diffuse, assombrie, colore à son tour l’ensemble du paysage esthétique.
   Aux yeux d’un Tanizaki, le Japonais rejette tout ce qui est neuf, bruyant, fébrile ; il préfère ce qui est doux, calme, mélodieux, assourdi – qualités qui, pour l’auteur de La Vie secrète du seigneur Musashi, trouvent leur parfaite et conjointe expression dans ce singulier archétype : les toilettes traditionnelles. « Chaque fois que, dans un monastère de Kyoto ou de Nara, on me montre le chemin des lieux d’aisances construits à la manière de jadis, semi-obscurs et pourtant d’une propreté méticuleuse, écrit Tanizaki, je ressens combien de tels lieux sont conçus pour la paix de l’esprit. Toujours à l’écart du bâtiment principal, ils sont disposés à l’abri d’un bosquet, d’où vous parvient une odeur de vert feuillage et de mousse. »
   S’extasiant, accroupi dans la pénombre, sur « le spectacle du jardin qui s’étend sous la fenêtre », Tanizaki est à mille lieues du Tokyo d’aujourd’hui, brillant de ses néons, retentissant du tintamarre des automobiles et saturé des dernières technologies made in Japan. Contradiction ? Oui, mais le contradictoire fait précisément partie de cette esthétique qui aime la combinaison des contraires, et ne voit dans le beau qu’« une sublimation des réalités de la vie ».



   La République des livres, dimanche 8 mai 2011
   Tanizaki nous fait encore de l’ombre
   par Pierre Assouline