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  L’Empereur d’Occident

  Pierre Michon

  96 pages
4,80 €
ISBN : 978-2-86432-493-5

Résumé

« Qu’il meure de ma main ou que je meure de la sienne, il n’assouvira pas sa faim, il n’entendra pas le mot de l’énigme ; pas plus que je ne l’entendrai, moi, Aetius. Tout cela me lasse jusqu’à la mort. Tout cela doit être. Combattons. Des chevaux galopent, des flèches passent comme un vol d’ibis. Mon casque. »


Extrait du texte

À mon retour, j’avais dix-neuf ans. Je me mis sous les ordres de l’empereur Honorius, c’est-à-dire de sa sœur Placidia, de qui tout dépendait. J’étais lettré, bon cavalier, fils de général ; je connaissais les Barbares ; j’eus aussitôt des emplois militaires. La Sicile payait mal les tributs, des pirates interceptaient les rares vaisseaux d’outres et de grains qu’elle condescendait à armer vers Rome ; quelques trirèmes de l’escadre de Ravenne furent dépêchées dans l’île de Lipari, afin qu’elles prissent rade dans une crique discrète, et de là se livrassent le long des côtes siciliennes proches à des opérations de police ; malgré mon jeune âge, j’eus dans cette opération un rôle important et un grade supérieur, que j’honorais. Après quelques abordages victorieux sur des pirates de toutes nations, la situation devint routine ; nous restâmes cependant cantonnés ici quelque temps, sous les armes mais oisifs, sceau ostensible et vain d’un vieil Empire. Le temps bleu nous amollissait. Je jouissais de ce climat que mon enfance n’avait pas connu ; et, comme on l’est dans sa jeunesse, j’étais sottement fier de déchiffrer ce lieu brutal et lascif que le ciel avait déployé pour moi seul ; je me félicitais de le si bien goûter, comme si mon plaisir était présage de mon grand caractère : les figuiers fleurissaient pour moi, contre mon seul appétit les figues de Barbarie hérissaient vainement leurs piquants, cédaient enfin leur chair, pour moi riaient les filles des pêcheurs. Le vin très noir d’ici, le corps tumultueux de la petite Honoria qui partageait mon lit, me rassasièrent enfin. Avec la satiété vint l’inquiétude. Ce fut alors que je me décidai à le voir.


Revue de presse

   Santé mentale, décembre 2007, n°123
   par Magnus Weidemann
 
   « Il avait exercé des charges ; deux doigts manquaient à sa main droite ; il n’était plus jeune, vêtu avec une insouciance lasse, et à l’étonnement hautain de ses sourcils, à une lourdeur sinueuse des mâchoires sous la barbe souple, au nez trop visible, je reconnus un Levantin. » Au Ve siècle de notre ère, jadis musicien, Attalus le Syrien joua de la lyre pour les patriciens puis pour Alaric, roi des Goths, « ce n’était pas le goût de l’or, non pas celui des massacres, pas celui d’être le premier des vivants ; c’était cette phrase infinie qui toujours vous échappe, va ailleurs avec les nuages, ne rejoint que le cadavre ; c’est ce qui lui faisait défaut, et c’était peut‑être le monde. Pour ce gouffre je jouais de la lyre ». Après le saccage de Rome, Alaric nomme Attalus empereur à sa place. De ce personnage émane une étrange mélancolie. Sur l’île de Lipari, où l’on boit du vin noir face au Stromboli, chaque soir le narrateur, fils de Gaudentius qui fut maître général de la cavalerie dans les territoires scythes, vient rejoindre ce vieil homme exilé et se prend d’amitié pour lui. Ce jeune officier fougueux, serviteur de l’Empire, lettré et bon cavalier, connut dans son enfance les prisons dorées, son père le cédant en gage de sa bonne foi comme otage à ceux avec qui il passait alliance. Il fut ainsi cédé aux Goths qui menaçaient Ravenne, à la cour d’Alaric, qui fut pour lui un vrai père de cœur bien qu’il ne l’eut jamais rencontré. « J’avais de toutes mes forces voulu qu’il fut mon père, en dépit de toute raison. » Dans le récit qu’ils se font de leur vie, Attalus et le narrateur découvrent que tous deux croisèrent leur destin avec celui d’Alaric. « Le Fils jamais ne rejoint le père, ils courent, courent après une musique qu’ils n’atteignent pas, ils courent après l’Esprit. L’Esprit lui-même ». La mélodie des phrases, sa manière d’évoquer les secrets, le silence, sont encore une fois le reflet de la poésie de Pierre Michon.



   Lire, juillet août 2007
   Miniature italienne
   par Alexandre Fillon

   Les livres de Pierre Michon ressemblent à des copeaux, taillés d’une lame merveilleusement aiguisée. Depuis Vies minuscules (Folio), Michon prend son temps pour bâtir une œuvre importante et rare. D’abord publié en 1989 chez Fata Morgana avec des illustrations de Pierre Alechinsky, L’Empereur d’Occident raconte l’amitié entre deux hommes, au temps des grandes invasions et des royaumes barbares.
   Le premier est un vieux Levantin, chauve et myope, auquel il manque deux doigts. Jadis musicien, il habite seul dans une villa avec ses deux petits esclaves indociles. Jeune et fou, le second nous sert de narrateur. Fils d’un maître général de la cavalerie, ce serviteur de l’Empire, lettré et bon cavalier, a connu une enfance « de prison dorée et de vacance perpétuelle », servant de monnaie d’échange à son père.
   Dans les îles Lipari où l’on boit du vin noir ; face au Stromboli réputé pour ses irruptions calmes, les multiples facettes des vies majuscules de ces deux-là se dévoilent peu à peu. II faut glisser dans ce péplum miniature, se laisser porter par l’écriture de Pierre Michon, sa poésie, son art du détail, sa manière de dire les secrets et les silences.



   Tageblatt, février 2007
   L’empereur et le musicien
   par Laurent Bonzon

   L’Empereur d’Occident est un texte de Pierre Michon paru en 1989 chez l’excellent éditeur de poésie qu’est Fata Morgana. Reprise en poche donc, chez Verdier, pour un récit poétique qui entraîne le lecteur à l’époque des grandes invasions barbares qui font plier l’Empire romain.

   C’est une histoire de forts et de faibles. De vainqueurs et de vaincus. D’Empire finissant et d’invasion barbares. L’histoire d’un règne auquel une bataille perdue suffit à mettre un terme, un monde dans lequel la vie d’un homme, qu’il soit empereur ou musicien, ne pèse pas plus que le souffle d’un oiseau.
   La scène se passe sur l’île méditerranéenne de Lipari, pleine des parfums des figues de barbarie et des éruptions du Stromboli juste en face. En poste dans ces îles pour mener des opérations de police maritime, un jeune officier se prend d’amitié pour un vieil homme en exil, autrefois musicien, autrefois empereur de Rome. C’est son histoire étonnante que le jeune militaire fougueux va apprendre à connaître au fil des nuits de veille dans cette île paisible.
   À l’époque où les Goths envahissent les Gaules et repoussent peu à peu les armées de Rome (« entre 400 et 410 du Christ... »), Attalus joue de la lyre pour les patriciens, dont les plaisirs s’enflent à l’excès à la veille de la défaite et de la décrépitude.
   Demandés par Alaric, le barbare conquérant, les musiciens et danseurs se rendent au camp du roi des Goths. Mystérieuse communication entre les deux hommes, Attalus entre au service de celui qui fait trembler Rome. « Je l’ai suivi jusqu’à la fin. Plutôt, il m’a emporté, comme le reste et la force qui le poussait en avant me reposa de celle qui m’avait poussé jusqu’à lui, ou peut-être l’exaspéra. On ment beaucoup, on ne sait déjà plus rien ; on dit que comme Jéhu, comme Nabuchodonosor, il fut un fléau du Seigneur ; c’est possible ; mais on n’a jamais vu sa grosse tête de bambin boudeur, et de cette carcasse épaisse, de ces lèvres de sang cru, de tout cela de nocturne, poches sous les yeux, teint de brique cuite et barbe noire, se déployer dans le jour la phrase la plus musicale, la plus juste et la plus nostalgique qui soit. »
   De ce personnage immense émane une étrange mélancolie, une force sombre et mystérieuse merveilleusement rendue par la langue pleine et savante de Pierre Michon, qui sait renvoyer le fracas de l’Histoire à des histoires d’hommes. Une fois Rome prise, Alaric, trop orgueilleux pour devenir Empereur, nomme à sa place son musicien, Priscus Attalus. « Ce fut un bien petit règne. » Mauvais orateur, mauvais stratège, méprisé par Rome, l’homme de paille fera office d’Empereur ou de barde, selon les vœux d’Alaric. Jusqu’à la mort de l’un et à l’exil de l’autre. C’est ce curieux destin dont parle L’Empereur d’Occident.
   En un texte court et profond, Pierre Michon a su rendre l’élan et l’énergie obscure qui poussent les conquérants et les hommes de guerre. Une plongée poétique dans une mythologie ramenée au rang de l’épopée, récit de violence, de combat et de mort.




   Le Monde, vendredi 16 février 2007
   Histoire d’un rêve envolé
   par Patrick Kéchichian

   C’est en 1989, après Vies minuscules (Gallimard, 1984) et Vie de Joseph Roulin (Verdier, 1988), que Pierre Michon publie L’Empereur d’Occident. L’édition, chez Fata Morgana, est illustrée de dessins de Pierre Alechinsky. Suivront ensuite Maîtres et serviteurs (Verdier, 1990) et Rimbaud le fils (Gallimard, 1992). Michon a toujours parlé de ce bref récit avec une sévérité tranchante, comme d’un livre raté.
   La question n’est évidemment pas de lui donner raison ou tort. Il faut lire ce livre, simplement parce qu’il est signé de Pierre Michon et qu’il s’inscrit dans un certain projet, une vision farouche, ou plutôt un désir qui est sien, de la littérature. La notion de réussite, d’accomplissement (ou de ratage) n’a d’ailleurs de sens que si elle est rapportée à ce dessein général. Un dessein qui n’a pas encore dit son dernier mot. L’écrivain n’a pas le pouvoir, comme un peintre, de détruire une œuvre. Certes, il peut la retrancher de sa bibliographie, en interdire la réédition. Mais, au fond, cela lui échappe. Tout juste lui est-il permis d’en penser, d’en dire ce qu’il veut.
   Mais il y a un motif plus grave, plus essentiel, qui nous engage à lire L’Empereur d’Occident avec le même regard, à la même hauteur, que toute l’œuvre de Michon. C’est que l’échec, chez cet écrivain – l’un des plus grands de sa génération –, n’est pas un risque aléatoire, un accident esthétique imprévisible dont on se remet dès le livre suivant. Il est, cet échec, avec le sentiment douloureux, tragique, qui l’accompagne, au cœur même de l’œuvre, de cette vision et de ce désir dont nous parlions.
   Le narrateur de Vies minuscules ne le disait-il pas – dans un chapitre significativement dédié à Louis-René des Forêts – avec cette rage à la fois impuissante et souveraine, admirable ? « Je n’écrirais jamais et serais toujours ce nourrisson attendant des cieux qu’ils le langent, lui fournissent une manne écrite qu’ils s’obstinaient à lui refuser ; mon désir glouton ne cesserait pas davantage que son inassouvissement devant l’insolente richesse du monde ; je crevais de faim aux pieds de la marâtre : que m’importait que les choses exultassent, si je n’avais pas de Grands Mots pour les dire et que nul ne m’entendît les dire ? » Ces phrases sont à entendre comme une véritable préface à la vie de l’écrivain Pierre Michon.
   Et qu’est-ce que L’Empereur d’Occident, sinon le récit tendu, elliptique, d’un échec, d’un rêve envolé dont ne subsistent que quelques mots indéchiffrables – ceux d’une nostalgie lancinante, d’une folie sans remède ? Récit également de l’impuissance à s’approprier quelque réalité en ce monde et plus encore à fixer l’harmonie qui attache le cœur d’un homme, son désir, à cette réalité et à sa transmission ?
   L’histoire, celle des royaumes barbares au Ve siècle de notre ère – époque antérieure au Moyen Âge dépeint dans Mythologies d’hiver (Verdier, 1997) et dans Abbés (Verdier, 2002) –, est tellement lointaine et fantomatique qu’elle est comme libre de droit. L’historien du « déclin et de la chute de l’Empire romain », Edward Gibbon, fournit le paysage, les îles Lipari, et les personnages qui s’en détachent. En premier lieu, Attalus le Syrien, qu’Alaric, après le sac de Rome en 410, avait un temps proclamé empereur : « … comme le Père retiré se crée un Fils visible, comme la musique infinie se prête à la finitude de la lyre, comme il faut bien appeler anges l’ineffable qui va apparaître dans trop de lumière, Alaric voulut se manifester dans celui-là. » « Priscus Attalus fut jeté dans un avenir de splendeur ou de garrot et, comme en rêve, revêtit la pourpre et ceignit le diadème. »
   Longtemps après ce règne d’opérette, Aetius, le narrateur, qui fut lui-même une monnaie d’échange pour servir la politique de son père, Gaudentius, écoute le récit d’Attalus, l’exilé de Lipari. La filiation, la question de savoir ce qu’il en est, ce qu’il en coûte, d’être fils, court à travers tout le texte. Cette question et son prix symbolique sont figurés dans le livre par les allusions à l’affrontement entre l’hérésie arianiste, qui postule une infériorité du Fils sur le Père, et la théologie trinitaire du concile de Nicée.
   Ce n’est pas du tout l’histoire de la soif de pouvoir ni « le goût de l’or, non, pas celui des massacres, pas celui d’être le premier des vivants » projetés en ces temps très anciens que conte Pierre Michon. C’est encore et toujours le même rêve sans fin, ce désir d’une « phrase infinie qui toujours vous échappe, va ailleurs avec les nuages, ne rejoint que le cadavre ; c’était ce qui lui faisait défaut, et c’était peut-être le monde ».




   Libération, samedi 3 et dimanche 4 février 2007
   par Nathalie Agogué

   Au Ve siècle, l’histoire d’une amitié entre le jeune Aetius et Attalus, vieil homme exilé aux îles Lipari, musicien et empereur d’opérette. Dans le récit qu’ils se font de leur vie, les deux hommes découvrent qu’ils furent tout deux soumis, chacun en son temps et sa manière, à la puissante figure paternelle d’Alaric.
   Souvenirs, songeries, promenades, L’Empereur d’Occident c’est cela : les rapports des pères et des fils, mais aussi les jeux du pouvoir, la manipulation, le mensonge et les apparences. Pierre Michon est l’auteur de Vies minuscules, premier livre écrit à 37 ans. L’Empereur d’Occident est sorti pour la première fois il y a dix-sept ans chez Fata Morgana, avec des illustrations d’Alechinsky. Pour ceux qui ne connaîtraient pas Michon, il est vrai que le choix d’installer son récit au Ve siècle surprend et désarçonne. Il s’en explique comme par défaut ; pourquoi se priver « de l’immense réservoir de postures qu’est l’histoire classique ? ». Au-delà du récit, le miracle littéraire, lorsqu’à ce point la mélodie des phrases accompagne leur sens.



   Livres Hebdo, vendredi 8 décembre 2006
   Michon péplum
   par Jean-Maurice de Montremy

   L’empereur d’Occident parut voici dix-sept ans chez Fata Morgana, avec des illustrations de Pierre Alechinsky. Son passage en Verdier-poche (sans les illustrations) fera découvrir à de nombreux lecteurs ce texte qui surprit alors les premiers aficionados de Pierre Michon dont on ne connaissait que Vies minuscules (Gallimard, 1984) et Joseph Roulin (Verdier, 1988). Nul ne s’attendait à ce qu’il situe un récit au temps des grandes invasions et des royaumes barbares, s’attachant de surcroît aux disputes théologiques et aux hérésies qui fleurissaient à cette époque.
   Le récit commence aux îles Lipari, où le narrateur rend visite à un exilé. Nous savons peu de chose du vieil homme, si ce n’est qu’il a deux doigts coupés, qu’il vit seul avec deux jeunes esclaves garçons, évoquant avec une insouciance lasse ses souvenirs où la poésie se mêle à des fastes lointains. Une allusion est très tôt faite, comme en passant, à son arianisme, hérésie répandue chez les Goths, qui distinguait hiérarchiquement le Dieu Père et le Fils. Le narrateur, lui-même, laisse entendre qu’il est issu d’une importante famille militaire où les rapports père-fils sont complexes.
   On découvre peu à peu que l’homme aux deux doigts est un lettré syrien qui servit d’empereur fantoche au fameux Alaric, le Wisigoth pilleur de Rome, avant d’être destitué puis relégué. On découvre aussi les intrigues d’Alaric, des vrais et faux empereurs, de l’Empire mouvant. Et l’on s’interroge bientôt sur le narrateur dont les secrets et les songeries mènent jusqu’à la bataille des champs Catalauniques, funeste au terrible Attila.
   Tout tient à l’écriture de Pierre Michon, à sa réserve, à ses éclats soudains, à son goût des contours, des allusions et des silences. On admire aussi la subtile structure du récit : la construction « arienne » des rapports entre les personnages qui reflètent la méditation poétique de Michon sur l’Histoire et ses profondeurs.