Revue de psychiatrie française, n°2, 2008
par Dominique Tabone-Weil
L’Emprise est un livre étrange, à l’écriture compacte, touffue, dans lequel on a un peu de mal à se retrouver. J’ai ressenti tout d’abord à le lire, un certain agacement contre l’auteur, comme si elle faisait
exprès d’égarer de lecteur, de lui fournir des repères narratifs plus qu’elliptiques, de le confondre – ce qui était déjà le cas dans
La Robe bleue, un de ses précédents livres sur Camille Claudel, mais de façon moins envahissante. Agacement accentué par certains effets de style (entre autres l’emploi abusif du « on » ou du « vous » indifférenciants), frôlant le tic d’écriture et enlevant à la force poétique du texte pourtant souvent magnifique. Apprenant en le refermant que l’auteur était morte peu après, je me suis même demandé si le livre n’était pas tout simplement inachevé.
Cependant, ce qui m’en est resté, grandissant au fil des pages, a été une émotion profonde, à mi-chemin entre nostalgie et mélancolie et curieusement, le regret que l’auteur ait disparu, qu’il ne soit plus possible de la rencontrer, de parler avec elle, peut-être de la consoler et de l’aider à se reconnaître dans l’inextricable forêt de son enfance puisque c’est la petite fille qu’elle a été qu’on rencontre là. C’est de cette petite fille qu’elle cherche à retrouver, non sans peine et souffrance, non sans difficultés, le regard, les interrogations, les terreurs et les plaisirs, et dont elle écrit l’histoire, enchevêtrée à l’histoire familiale, en particulier à celle, violente et impitoyable, de toutes les femmes qui l’ont précédée : une histoire émaillée de morts enfantines, traversée par la guerre, pleine de fantômes et de deuils impossibles.
Si le père, regardé avec les yeux d’une petite amoureuse éperdue, est très présent dans tout le livre, jusqu’à sa mort accidentelle dans une des somptueuses voitures qui étaient sa passion, c’est la mère qui en est la figure centrale, le livre pouvant apparaître comme une quête de cette mère, jamais vraiment trouvée de son vivant. Elle apparaît comme l’Aimée, habitée par les séductions mystérieuses d’une féminité dont elle détiendrait le secret, à la fois absente et omniprésente, essentiellement imprévisible. À certains moments elle éclate dans des crises de folie qui la poussent hors de chez elle, laissant les enfants seuls, dévastés, attendant pendant l’éternité son retour. On comprend qu’une passion coléreuse pour le jeune frère secoué par des terreurs mystérieuses et une haine meurtrière, nourrit cette folie. Ainsi que sa passion pour le père, amoureux d’elle depuis l’enfance, mais s’absentant, au fil des ans de plus en plus loin et de plus en plus longtemps. Et enfin surtout, un chagrin très ancien, la passion amère pour ses propres objets mélancoliques, qui l’absorbent, contribuant probablement à éloigner son mari et la rendant inaccessible à la petite fille qui cherche, entre les temps morts de l’attente et les tourmentes maternelles, comment exister.
Du coup, la confusion prend son sens et devient une force du texte. C’est du regard de la petite fille qu’elle rend compte. Une petite fille qui cherche à déchiffrer les histoires des adultes, leurs sentiments, leurs silences, leurs passions. Une petite fille qui n’a pas les codes, qui ne peut pas raconter de façon linéaire, secondarisée, cette histoire qui avant d’être la sienne, avant d’être racontable, est celle dans laquelle elle a été jetée, sans distance possible, celle qui l’a faite, comme chacun de nous – et sur les démons et merveilles de laquelle personne n’a mis de mots. Alors être, en tant que lecteur, perdu dans l’enchevêtrement des pages devient une façon de partager l’angoisse, la solitude, la perplexité de l’enfant qui parle par la plume de l’adulte qui écrit.
La nostalgie qui émane du texte tient sans doute aussi à la présence continue de la Loire, de ses lumières, de ses rives sableuses, de son mouvement puissant et lent qui traverse tout le livre, ponctué de ses apparitions régulières – Loire d’autrefois, à la fois paisible et dangereuse, splendide et traître, comme la mère imprévisible dont il est question, capable de vous ravir comme de vous détruire en vous entraînant soudain dans ses tourbillons.
Le rythme du récit, lent, régulier, est aussi peut-être celui du fleuve, qui déploie ses courbes inéluctablement jusqu’à l’océan où il se perd – disparition qui entre en résonance avec celle de l’auteur à la fin de ce livre qui a dû être, sans doute, son préféré.
Lire la critique de Pascale Arguedas sur le site
Calou, l’ivre de lecture Le Devoir, 11-12 novembre 2006
Au cœur de la pénombre par Guylaine Massoutre
Dans L’Emprise,
Michèle Desbordes saisit l’harmonie sous la vérité dérobée C’est une plume éblouissante. Michèle Desbordes vivait sur les bords de la Loire, dans une France douce et brumeuse, à l’ombre des châteaux et des forêts giboyeuses. Elle avait écrit
L’Habituée en 1997,
La Demande en 1999,
La Robe bleue en 2004, chez Verdier, et
Le Commandement en 2000, chez Gallimard ; mais aussi des poèmes,
Sombres dans la ville où elles se taisent, chez Verdier. Née en 1940, la mort l’a fauchée trop vite en janvier.
Prose lente et dense, méditative, enveloppante et impérieuse,
L’Emprise fait monter la splendeur du temps, dans une pensée ralentie qui s’accorde à la nature changeante. Desbordes avait un talent fou pour nommer les impressions évanescentes, sans oublier le lecteur lors de ses plongées songeuses dans l’environnement, Desbordes s’immergeait. À ses sensations se mêlent les souvenirs d’époques révolues, qui ont laissé l’empreinte de leur humanité et l’imprécision des êtres perdus. Récit d’une traversée de nuit et de désordre, tout baigne dans un adieu innommé, sans absence niée ni mélancolie des regrets. Est‑ce un effet de la Loire ? On se retrouve du côté de
Villa Amalia de Quignard, dans l’ambiance tiède et libre des signes de terre et des ambiances de maison.
Ce sont les choses, avec leur odeur, leur goût, leurs couleurs, qui demeurent ; personnes, portraits, objets intimes, à partir du moment où l’écriture les cerne, leur nécessité autre que fonctionnelle viendra chercher votre attention : « Le temps qui soudain se touche de la paume, du bras tendu, comme un corps, une chair tout contre vous qui se respire et s’étreint, s’avale, goulûment, inconsidérément, et se perd et se dilapide en chemin et alors vous êtes là sur une route, un bas‑côté à parler de désolation, de dévastation, à vous demander ce qu’il faut faire pour que tout reprenne sa place. »
L’Emprise est un livre émouvant, et qui ignorerait sa valeur testamentaire tomberait pourtant, sous son charme. Car Desbordes saisit l’harmonie sous la vérité dérobée. Quand l’existence fuit, la conscience se noie, la narration erre et se déploie. II est question de chagrin chassé. Du souvenir d’une petite fille. II s’agit sans doute de l’auteure. La narratrice a voyagé, elle le raconte. Mais le seuil inconnu, elle l’a franchi au retour, dans le regard qu’on pose sur celui qui revient. L’homme est bien là, pour un temps, livrant son opacité parfaite, avant de s’engouffrer au royaume des ombres. Marche avant, seule option ? « Mourir les yeux dans la mer un jour qu’elle serait bleue. » Dans les mots de Desbordes, il n’y a ni proche ni lointain : ce qui se tait et se livre irradie la beauté. Elle laisse aussi
Artemisia et autres proses (Laurence Teper).
Le Point, jeudi 16 novembre 2006
En plein cœur par Valérie Marin La Meslée
De
L’Emprise émane cette douceur de la Loire face à laquelle Michèle Desbordes écrivit ce dernier roman, qui paraît quelques mois après sa disparition. Tremblant de pudeur sur la voie autobiographique, le livre amène les lecteurs de
La Demande (prix du Livre Inter 1999) aux sources d’inspiration de l’écrivain. Les tournures impersonnelles (« il faudrait », « on voudrait ») retardent le moment de se laisser happer par les souvenirs d’enfance, mais quand il survient c’est pour toucher au cœur : l’image du père tenant sa petite sur ses épaules, ou l’effroi de cette dernière devant une mère à bout de nerfs… L’écrivain a exprimé ici son art poétique nimbé de mélancolie. Ce même sentiment réunit les artistes (de Tiepolo à Cendrars) dont elle a retracé les vies dans
Artemisia, un opus bouleversant.
Le Monde, vendredi 13 octobre 2006
Le monde perdu de Michèle Desbordes par Patrick Kéchichian
Avant de mourir en janvier, l’auteur de La Demande
avait achevé un récit, L’Emprise,
et laissé la matière d’un autre livre. Ils démontrent que sa voix ne s’est pas éteinte. Un livre posthume a forcément valeur testamentaire. Ainsi aborde-t-on, non sans émotion,
L’Emprise, dernier récit de Michèle Desbordes, morte l’hiver dernier à l’âge de 65 ans (
Le Monde du 27 janvier). Accompagné d’un recueil de proses sur quelques figures de l’art et de la littérature, ce livre vient, en apparence, mettre un point final à une œuvre brève et tardive – une dizaine de titres sur dix années. Le caractère autobiographique de
L’Emprise pourrait renforcer ce sentiment. Ce pourrait n’être que le récit d’une vie, de la Sologne à Orléans, une récapitulation des souvenirs, des figures, des circonstances… Mais à lire ce texte magnifique, c’est une autre impression qui domine. Ainsi,
L’Emprise ne vient pas conclure mais au contraire ouvrir, non pas à partir de rien, mais d’une vie. Simplement d’une vie. Michèle Desbordes est l’écrivain du silence : « Je me suis toujours, et jusque dans l’écriture, mieux trouvée de ce qui se tait et se cache que du contraire. »
On ne peut s’empêcher de songer à ce que Rilke nommait (dans la huitième
Elégie de Duino) « l’Ouvert ». Ce qui est accessible à la vue n’apparaît que pour mieux se dérober à toute saisie, blessant irrémédiablement notre sensibilité. Ne demeurent alors que le regret et le deuil attachés à cette apparition. « Jamais il ne sut où commençait le monde et où il finissait. Ni ces désarrois, ces sortes de frayeurs dont il se plaignait », écrit, à propos de Rilke justement, Michèle Desbordes dans
Artemisia et autres proses. L’autobiographie n’est pas, aux yeux de l’écrivain, une étape privilégiée pour rejoindre l’intime. En sens contraire, relisant
L’Habituée, La Demande, Le Commandement ou
La Robe bleue, nous ne sommes nullement invités à nous en éloigner, par des détours pittoresques. Les figures des trois sœurs, de la servante, de l’homme exilé ou encore de Camille Claudel dans ces quatre livres renvoient à une même source : humaine, commune, universelle, loin de toute prétention à la singularité. C’est dans cette part commune, dans ces vies que rien ne distingue, que cette intimité est localisable. C’est là qu’elle prend sens, qu’elle regarde et touche le lecteur.
Parvenu presque au terme de
L’Emprise, Michèle Desbordes, en quelques pages admirables d’honnêteté, de conscience littéraire et de lucidité, interroge sa démarche et son propre livre. C’est en fait tout un art poétique qu’elle révèle, immergée dans la matière même de son récit. Réticente à livrer des confidences, elle écrit : « J’ignore ce que ça veut dire de faire un livre pareil, j’ignore quand et de quelle manière je l’ai commencé… » Elle évoque ensuite ce qui, « un jour dans le monde, dans le vaste temps », a « existé ». Elle ajoute : « Nous nous sommes trouvés ensemble eux et moi, ayant à nous tenir compagnie et faire les uns avec les autres ce bout de chemin. » Mais quel est ce « nous » qui guide et commande l’écriture ?
Tout au long de son livre, Michèle Desbordes s’adresse, au vous de politesse, à la petite fille qu’elle a été. Ce n’est ni prise de distance ni indifférence ou volonté de se séparer de soi, bien au contraire. « Vous êtes d’ailleurs, de là où vous viennent ces souvenirs, cette invisible mémoire, et personne ne sait, personne n’a à savoir. » « Nous », ce sont les autres, tous les autres, habitants d’un « monde perdu » dont il s’agit, une dernière fois, de faire mémoire. Sans doute, il y a là un père, une mère, une grand-mère… mais l’essentiel n’est pas d’identifier les personnes, de consigner les minutes de l’aventure familiale, d’établir une généalogie et de revendiquer une appartenance, un nom trop propre.
D’ailleurs, un pronom indéterminé emporte les identités boursouflées, fallacieuses… Ce qui importe c’est le monde, « perdu » et retrouvé par les mots, le mouvement et l’harmonie des phrases, c’est ce qui a lieu. « On regarde ce qui chatoie, on regarde, on apprend le rêve, la douce, poignante reconduction des choses… » De la même manière, la vocation des maisons n’est pas, d’abord, de créer du patrimoine. En phénoménologue, Desbordes insiste plusieurs fois sur une notion importante, qui explique bien des aspects de son œuvre. À la première page du livre : « L’horizon appartient à la demeure qui lui fait face, comme lui appartiennent ses murs, son toit, ses fenêtres, et tout ce qui un jour au cœur de l’abri et du retrait, de l’idée même d’un lieu où rien ne saurait vous atteindre, se rassemble autour de vous. » Et plus loin : « L’horizon, le lointain sans quoi il n’y a pas, il ne peut y avoir de demeure. »
Dans
Artemisia et autres proses, comme dans
L’Emprise, Michèle Desbordes manifeste une même vision, à la fois sereine et mélancolique, du monde, des personnes et des lieux. « Je me refuse à être celui qui sait, qui raconte l’histoire qu’il sait », avait-elle affirmé un jour. Dans le retrait qui était le sien, dans le silence qu’elle préféra toujours à la vacuité des langages convenus, elle a inscrit une œuvre tremblante et solide, une œuvre qui tient debout par sa fragilité même.
Notes bibliographiques, octobre 2006
Une femme confie, dans le désordre, tout ce qui l’a marquée : surgissent des réminiscences d’enfant perturbée par une mère peu attentionnée. D’autres scènes du passé de ses proches sont suggérées par des photographies anciennes. Des voyages, des maisons – surtout les cuisines – sont évoquées ainsi que la vie modeste d’autrefois avec son cortège de malheurs, de deuils, d’attentes éclairées de brefs instants de bonheur. Le bord de Loire, sa lumière et sa beauté à tous moments et en toutes saisons sont très présents, apaisent les peines. La maternité est plusieurs fois décrite. Le père également joue un rôle important. Avec délicatesse et discrétion, des êtres aimés, souffrants ou résignés, sont évoqués.
L’auteure, après s’être détachée un temps de ce cadre familier, le revisite. Ce texte-confidence, admirablement écrit, est poignant car c’est peu avant de mourir que Michèle Desbordes s’est efforcée d’exprimer l’incommunicable suscitant « l’émotion qui prend, dans le gris et l’incertain, cette douceur presque insupportable », perceptible aussi dans
Un été de glycine.
La Libre Belgique, Vendredi 29 septembre 2006
L’emprise des silences par Monique Verdussen
Michèle Desbordes et les fragments de vie qui ont déterminé son destin Elle ne recevra ni le Goncourt ni aucun de ces prix de saison que son écriture racée aurait amplement mérités. L’eût-elle d’ailleurs souhaité, elle si discrète et solitaire ? Michèle Desbordes est morte dans sa maison du bord de Loire le 24 janvier de cette année. Elle laisse un vide au creux de ceux que touchait, à chaque coup, sa manière si particulière de sonder les silences de personnages parmi lesquels évoluaient Léonard de Vinci – reconnaissable sans être nominé dans
La Demande – Faulkner ou Camille Claudel. Elle écrivait pour raconter « des absences d’histoires » disait-elle. Et elle savait magnifiquement jauger le poids de ces temps d’absence et de silence qui jalonnent une vie. On savait peu de choses d’elle. Parlant des autres, elle ne s’exhibait pas en longues confessions narcissiques. Or, elle a laissé un livre ultime où, dans le temps de la maladie qui l’a emportée, elle renoue avec des fragments de son existence, de ces moments qui se répondent dans la mémoire parce qu’ils ont déterminé le destin que l’on a eu.
Sans doute, ne faut-il pas chercher dans
L’Emprise une narration fluide et immédiatement évidente. Michèle Desbordes aimait l’écriture pour elle-même et pour ce qu’elle pouvait dire de ce qu’ont à dire ceux qui ne disent rien et dont la voix, trop souvent, se perd dans les tumultes où s’étourdit le monde. II faut une oreille fine pour écouter, à travers elle, les intimités dont elle a su, avec tant de justesse et de sensibilité, crier la vérité. Crier sans cri. Crier du dedans des feux qui brûlent au secret des êtres et les bouleversent et nous bouleversent pour ce qu’ils révèlent de beauté, de violence et de tragique. Elle avait une écriture faite pour la voix d’Emmanuelle Riva.
Dans ce récit ardent sous la réserve, il y a des maisons avec des portes à franchir. Il y a le fleuve, cette Loire qui a fondé l’histoire de Michèle Desbordes et qu’elle aimait pour ses lumières et pour ses brumes. Il y a des proches qu’elle a scrupule à impliquer – mais elle assume – en les portant sur le devant de la scène : sa mère mélancolique « faite de lambeaux de sombre » le père séducteur dont elle garde l’éblouissement d’une marche dans la fraîcheur du matin, cette grand-mère « vieille depuis toujours peut-être » à laquelle sont consacrées les pages les plus bouleversantes qui se puissent consacrer à une grand-mère trop tard comprise. Il y a des souvenirs, des images, des perceptions. Le viol d’une enfant de trois ans qui aimait parler avec des étrangers et recherchera, plus tard, trace de la douceur du soldat allemand à laquelle elle s’était abandonnée. L’accident du père dont la mort, trop jeune, trouble la vision que l’on a du monde. Les rires de la maison d’en face. Cette houle du plaisir d’orgasme découvert par hasard dans l’ahurissement qu’à tant de force soit associé tant de ravissement. Des voyages pour partir sans désir d’arriver. Les regrets de ce que l’on n’a pas bien fait.
Tout est là. Esquissé. Dispersé. Réuni par la mémoire de celle qui en a vécu. Elle dit rarement noir sur blanc. Elle dit avec pudeur mais intensité, dans le pointillisme des visions et des sensations. Elle dit juste, sans complaisance ou réprobation. Il faut se laisser aller à son chant d’entre les lignes, entre les sentiments, entre les êtres. Entre lumière et ombre. Entre l’émotion de ce qu’elle fut et le chagrin qu’elle n’y soit plus.
Dans un tout petit livre qui accompagne la sortie de celui-ci, Michèle Deshordes a rassemblé sept vies d’artistes dont la quête et l’univers précédaient sans doute son propre besoin d’ailleurs. Artemisia Gentileschi, Tiepolo, Poussin, Hölderlin, Rilke, Katherine Mansfield, Cendrars précèdent ainsi, en sept esquisses poétiques, un texte rêvé à sa demande par Jacques Lederer où elle chante dans les bras de Charlie Parker qui fut son ami. On le lui lut quelques heures avant sa mort en une sorte de résonance à ce que fut cet amour de la littérature qui, en elle, se confondait avec une frémissante musicalité.
L’Humanité, jeudi 28 septembre 2006
Michèle Desbordes, deux livres des adieux par Jean-Claude Lebrun
Michèle Desbordes est morte en janvier de cette année. Elle avait commencé de publier sur le tard ; en 1996, mais s’était très vite imposée comme l’une des voix remarquables de la prose contemporaine. Avec notamment
La Demande (1998),
La Robe bleue (2004),
Dans le temps qu’il marchait (2004) et
Un été de glycine (2005). Avant sa disparition, elle avait achevé l’écriture des deux livres qui nous parviennent aujourd’hui. Un long récit qu’on qualifierait d’autobiographique si l’ambition n’était infiniment plus large. Et sept courts textes centrés sur des figures d’artistes, qui permettent de mieux cerner peut-être ses sources profondes d’inspiration.
Pour la dernière fois donc, on retrouve, non sans une émotion particulière, cette langue en même temps fluide et extrêmement travaillée, accordée tant au souffle lent, au calme du regard, qu’à l’intensité des vibrations internes. Dégageant la sensation que rien jamais ne s’efface, que l’être humain se trouve sans cesse confronté au même petit nombre d’affaires essentielles, qui touchent au sens de sa présence, à quelques liens majeurs qui le déterminent, à la prégnance du passé en lui. Tout cela aujourd’hui rassemblé comme jamais.
L’Emprise laisse pour la première fois apparaître celle qui écrit. Depuis les années de la toute petite enfance pendant la Seconde Guerre mondiale, dans la région d’Alençon, jusqu’au mois d’août 2005, quand Michèle Desbordes, dans sa maison des bords de Loire, termine ce récit qu’elle sait être le dernier.
Artemisia et autres proses s’intéresse pour sa part, en plusieurs saisissantes approches, à des artistes tournés vers le dedans, capables de voir ce que d’autres ne distinguent pas : les peintres Artemisia Gentileschi, Poussin, Tiepolo, les poètes et écrivains Hölderlin, Rilke, Katherine Mansfield, Cendrars. Avec, dans l’un et l’autre livre, la question inlassablement posée de la représentation des mouvements secrets qui nous animent.
À cet égard,
L’Emprise pourrait bien apparaître comme un texte majeur. En continuelle balance entre le « je » et le « elle », le « moi » et le « nous », celle qui raconte multiplie en effet les angles d’approche et varie les focales pour restituer les années d’enfance et de jeunesse, s’avancer plus profond dans la mémoire familiale, dire surtout la permanente proximité du passé et du présent. Le récit, tout en sinuosités, retours et reprises, dégage une sensation d’exceptionnelle densité. De haute poésie aussi. Fidèle à son phrasé lent, qui ne laisse strictement rien en chemin, Michèle Desbordes évoque les figures du père et de la mère, de la grand-mère maternelle et du petit frère. Elle se remémore des lieux, montre des attachements fondateurs, mais sans rien embellir des peines, angoisses et désespoirs d’alors. La mère sur les nerfs, sa mélancolie morbide. Le père, homme à femmes, trop souvent au dehors dans ses voitures flambant neuves. Un soir de brouillard, tout s’était arrêté pour lui contre un poteau au bord d’une route solognote. De lui, sa fille a retenu l’image d’immobilité, à la morgue, mais plus encore celle d’une équipée sur ses épaules dans la campagne, avant le lever du jour, pour rejoindre une gare. Un moment unique de fusion. Elle avait trois ans. Elle entendait chez elle le discret crachotement d’un poste de TSF. Elle croisait des soldats dont elle ne comprenait pas la langue. Elle se souvient seulement du nom de Stalingrad.
Rien ici du classique « roman familial » remontant jusqu’à une scène primitive. La narratrice donne à ses souvenirs, et plus généralement à sa vision des choses, un tour éminemment littéraire. C’est une véritable recréation d’elle-même, à travers son regard d’adulte, qu’elle nous propose. Sa vie entière s’en trouve esthétisée, prend la couleur de son écriture. Les choix lexicaux, les rythmes ; les tournures rares et les archaïsmes, les reprises de motifs et de thèmes inscrivent sans conteste les livres de Michèle Desbordes du côté de l’art, de cette métamorphose capable d’instiller du sens dans le réel. Jusqu’à la toute dernière ligne.
Tageblatt, septembre 2006
En silence par Laurent Bonzon
Récit des brumes de la vie. Il y a les livres qui bavardent et ceux qui parlent à force de se taire. L’Emprise,
de Michèle Desbordes est de ceux-ci. Un récit autour des figures maternelles de l’enfance et des douleurs enfermées. Une remontée à tout petits pas vers les sables mouvants du souvenir. Tout commence et tout se termine en Sologne. Les bords de Loire ont accompagné Michèle Desbordes tout au long de sa vie, qui s’est achevée il y a quelques mois.
L’Emprise a ceci de bouleversant que chaque mot, même obscur, même lointain, semble né d’un désir absolu de sincérité.
Il y a les confidences de l’enfant pris dans la guerre, une guerre qui ne se dit pas mais se vit à hauteur de petite fille. Blessures cachées, hontes tues, séquences dont on sent, dont on lit qu’elles ont infesté une vie entière de leur souvenir. Il y a aussi les visages de la mère, puis ceux de la grand-mère, celui du père, enfin, tragiquement disparu. Les relations des uns et des autres.
Tout cela se cherche. Et parfois se trouve. L’écriture de Michèle Desbordes est un tâtonnement perpétuel, une circonvolution tranchée de temps à autre par quelque fulgurance, accompagnant les grands bonheurs et les instants douloureux, déchirant le voile trompeur du souvenir. « Du monde perdu, il restera ça, cette autre nuit, la nuit froide, la nuit d’hiver sur les épaules qui vous emportent. De ces mémoires, de ces bonheurs qu’on peine à dire, ressentant, éprouvant les régions obscures et reculées où la parole ne peut aborder et la phrase s’échoue, le seuil ultime au-delà duquel il devient dérisoire de prétendre figurer le monde. »
Une chevauchée nocturne et envoûtante sur les épaules du père, les silences de la mère et de la famille, les couleurs de la Sologne, le pouvoir des lieux qu’on ne quittera jamais, la mort accidentelle d’une enfant dans une cour de ferme, les gestes des uns plus que les cris des autres, Michèle Desbordes explore les temps secrets de la vie, ceux qui courent à travers nous vers des mondes que nous ignorons.
Interrogeant sans cesse ce qui se tait au-dedans des êtres, l’écrivain prête sa voix à l’existence des femmes et des hommes qui ont compté. Avant la fin. « Je pense à ce que l’on quitte un jour. À la mesure de ce peu de temps, de ce qui s’achève avant qu’il eût fallu. Il n’y a pas toujours eu le moyen de comprendre. De se dire ce qu’on aurait dû dans le moment qu’on pouvait. Ensuite tout n’a été que décombres. »
Un livre comme une cicatrice, qui se referme page après page. Sans jamais disparaître.
Libération, jeudi 14 septembre 2006
Tout Desbordes par Jean-Baptiste Harang
Avec L’Emprise
, Michèle Desbordes commençait une œuvre autobiographique, que sa mort a interrompue en janvier 2006. Le petit livre raconte sept vies, le plus gros n’en dit qu’une. Les sept vies sont les vies des autres, des vies rangées par ordre chronologique rassemblées en quelques pages, par Michèle Desbordes, des vies concentrées, comme pétries dans un poing, pressées, des gens qui meurent en pente douce et dont la mélancolie transforme le parcours en discret destin. Artemisia Gentileschi (1593-1652), qui devint peintre comme son père dans un temps où les femmes ne s’y risquaient guère et savait accompagner les fleuves, le Tibre jusqu’à la mer. Nicolas Poussin (1594-1665), lui aussi venu vivre et mourir à Rome, « quand sa main se mit à trembler, il peignit encore. Elle trembla dit-on plus de quinze ans, et quand elle cessa de le servir il n’eut goût de rien et attendit de mourir ». Giandomenico Tiepolo (1727-1804), « il était grand et de belle allure, et à le voir si bien porter perruque et habit de soie, on n’aurait pu croire qu’il était peintre de son état. Quand on l’entretenait de beauté il gardait le silence puis sans tarder devant vous reprenait le travail, des hommes, des femmes vêtus de blanc que maintenant on le voyait figurer. Il n’avait pas plus habitude de discourir de ces choses, que de celles qui ont trait à l’éternité ou la présence d’un dieu », peu à peu ses personnages s’éloignèrent vers le fond des tableaux, il ne les peignit plus que de dos, blanchit leurs vêtures, et leurs masques, puis se tut dans la blancheur des choses. Friedrich Hölderlin (1770-1843), qui avait, disait-il « pour habitude de souffrir de cela même qui rendait les autres heureux », et mourut en prétendant qu’il allait dormir. Rainer Maria Rilke (1875-1926), qui « voyagea, ne fit que voyager, ayant le goût de l’étranger et d’arriver dans des villes inconnues dont il se souvenait avant, bien avant de les avoir vues », qui ne sut jamais où commençait le monde, ni où il finissait, « certains disent qu’il mourut d’une des roses de ce jardin qu’il entretenait lui-même. Il n’en est rien, bien sûr. Il mourut de ce que son sang jamais ne le laissa en paix, et de la fatigue sans doute que c’était devenu de vivre. De cette mélancolie qui vous prend un jour ou l’autre. De ce que parfois tout vous semble vain ». Katherine Mansfield (1888-1923) pour naître en Nouvelle-Zélande, aimer à Londres et mourir en toussant à Fontainebleau. Blaise Cendrars (1887-1961), ailleurs et mélancolique, qui ne meurt pas dans ce livre-ci et ne perd rien pour attendre.
Et pour finir le petit livre, le texte d’un autre, Michèle Desbordes dans les bras de Charlie Parker, où Jacques Lederer raconte un rêve où jouait son amie, elle y chantait même, lovée entre un grand noir et son saxophone, il écrit : « On prête ce mot à Claude Monet : “Je peins comme l’oiseau chante.” Alors disons que Michèle chante comme l’oiseau peint. » En tout petit, entre parenthèses, pour ne pas être lu, dans le pied de la dernière page il est écrit : « Ce rêve a été écrit à la demande de Michèle Desbordes et lui a été lu quelques heures avant sa mort. » Car Michèle Desbordes ne meurt pas dans le petit livre, pas encore. Avant cela, il faut écrire le livre jaune. Celui où elle naît et se souvient,
L’Emprise.
Les écrivains tenus pour tels n’écrivent que d’eux-mêmes, il n’est pas d’autres sujets. Mais de ce soi qu’on est, et du peu qu’on en sache, il est mille manières d’en faire texte, de le coucher sous les yeux des autres qui le liront ou pas, douloureusement, ardemment, joyeusement, malicieusement, en tout cas avec ce sentiment plus souvent fier que penaud du devoir accompli de la parturition. Michèle Desbordes a construit une œuvre d’où le « je » est absent, ou prêté à un narrateur, une narratrice qui explicitement n’est pas elle et l’est toujours un peu, des chefs-d’œuvre d’écriture précise et souple, balancée par le cours et le débit fantasque, puissant de la Loire, ce fleuve a le sommeil du crocodile :
L’Habituée (1996),
La Demande (1998),
La Robe bleue (2004, ces trois-là chez Verdier). Jamais elle n’avait dit d’elle-même qui elle est, d’où elle vient, ce dont elle se souvient, et, de vive voix, elle esquivait élégamment en cachant son visage derrière un geste de petite fille des réponses qu’elle semblait tenir pour indécentes, avouant seulement que son analyste avait pu les entendre. Et puis voici
L’Emprise, qu’elle tient serrée contre sa plume pendant les cent cinquante premières pages, pour dire tout ce qu’elle sait d’une petite fille née en 1940, son père, sa mère, ses aïeux, ses maisons, ses lieux, ces choses voilées à la fois par les inconstances et les impedimenta immarcescibles qui la lestent, et dont nous ne dirons rien puisque vous le lirez. L’écriture est celle que nous avons admirée, mais plus fébrile, plus vibrante, comme moins sûre d’elle, comme intimidée par la tombée du masque romanesque, fragilisée par l’impudeur de se savoir nue. Seule la Loire à ses côtés lui dit l’aujourd’hui : « Je ne sais pas si je parle d’hier ou d’aujourd’hui. Je ne vois plus bien la différence, ni le temps qui sépare », page 46.
Mais, page 153, un vertige s’empare d’elle quand elle croyait pouvoir tenir jusqu’à la fin du livre, un doute, une fièvre, une pause dans l’urgence qui justifiera de s’y remettre : « J’ignore ce que ça veut dire de faire un livre pareil, j’ignore quand et de quelle manière je l’ai commencé, je n’ai pas le moindre souvenir de m’être dit un jour que je commençais et cela étant, comment dans le doute et l’hésitation, et cette réticence à me livrer, j’ai pu poursuivre. Je me suis toujours, et jusque dans l’écriture, mieux trouvée de ce qui se tait et se cache que du contraire », il faudrait recopier les quatre pages qui suivent, aller jusqu’à ces lignes pour comprendre qu’on écrit, comme on lit parfois, la gorge nouée : « Il faudrait des adieux, des dernières paroles pour dire à quel point nous avons existé, nous nous sommes tenus là dans le monde avec notre nom, notre voix, notre visage, et ça suffirait. »
Michèle Desbordes est morte le 24 janvier 2006 dans sa maison du bord de Loire qu’elle aimait.
Le Magazine littéraire, septembre 2006
par Aliette Armel
La lumière est celle des bords de Loire où l’auteur avait déjà situé
La Demande, et le temps, un présent englobant un passé que la narratrice ne se résout pas à renvoyer vers l’imparfait. Le conditionnel fait parfois planer un doute sur l’exactitude des souvenirs que « je », « vous », « elle » tentent de sortir de l’ombre : « Ne pas avoir à dire “je” ni davantage “elle”, mais autre chose, un mot, un pronom qui cachant et dévoilant, donnant et reprenant dirait ce que nous sommes et la manière dont nous l’entendons. » S’exprimant tour à tour à la première, à la deuxième ou troisième personne, une femme d’un certain âge, qui sait qu’elle va mourir, tente de retrouver les sensations de l’enfant qu’elle a été, dans une maison dont le jardin descend vers la rivière. Parfois, le temps s’immobilise, tout baigne dans une grande douceur juste avant que l’histoire ne bascule, à plusieurs reprises, dans le drame.
La magie des mots préserve le mystère et l’identité des protagonistes reste souvent légèrement floue. Les faits sont énoncés – l’abus sexuel, la mort accidentelle du père, la trahison de la mère, la cruauté des abandons et des départs – mais la poésie du langage et l’intensité sensuelle des descriptions recouvrent les événements d’un voile, cherchent à atteindre leur vérité tout en sauvegardant la pudeur, révèlent la souffrance, la peur et la solitude tout en préservant le partage avec le lecteur, puisqu’avec les proches, ce partage ne se concrétise plus, même à travers les choses les plus simples comme les repas. C’est sur ce constat que s’achève ce livre constamment tendu vers la beauté, alors que la mort plane : son auteur a disparu peu après son achèvement.
La Liberté, samedi 2 août 2006
par Alain Favarger
Née en l’an 1940 de funeste mémoire, Michèle Desbordes venait d’un petit village de Sologne. Romancière à l’écriture dense et très tenue, elle avait obtenu en 1999 le Prix du roman de France Télévision pour son livre
La Demande.
Décédée en janvier dernier dans sa maison des bords de Loire, elle nous laisse une dernière confidence sous la forme d’un récit sur les cycles d’une vie. Entre commencements, dans l’éblouissement, l’innocence de l’enfance, et douleurs de sentir la vie s’amenuiser, partir en lambeaux. Un texte intense, parfois poignant sur la séparation et la perte. Le désir encore de sentir les êtres chers tout près de soi. Et comme un dernier appel montent du jardin adoré les effluves et les demi-teintes de l’arrière-saison. Le parfum des roses, les couleurs bientôt défaites des hortensias, l’odeur douceâtre des fruits tombés dans l’herbe.
Madame Figaro, samedi 26 août 2006
par Clémence Boulouque
Il a fallu lui dire adieu bien trop tôt. Révélée au grand public avec
La Demande, Michèle Desbordes a succombé à la maladie en janvier 2006. Avec
L’Emprise, la narratrice parle à un vous qui pourrait être elle-même et qui est chacun d’entre nous. Confidences, histoires d’amour, visages qui passent..., les mots de Michèle Desbordes évoquent les courbes d’une existence, l’amour d’une mère, la guerre, la mort et les choses dernières. Elle s’approche « de ces mémoires, de ces bonheurs qu’on peine à dire, ressentant, éprouvant les régions obscures et reculées où la parole ne peut aborder et où la phrase s’échoue, le seuil ultime au-delà duquel il devient dérisoire de figurer le monde ». Sa prose élégante et fragile s’insinue dans les demeures vides, dans les paysages de la Loire, dans l’enfance éternelle. Elle se pose sur le seuil des sentiments et dans leurs vacillements. Michèle Desbordes écrivait comme on murmure, elle écrivait comme une brise. Ni roman ni récit, le livre ne se résume pas, il pourrait être le précis d’une vie. Et le présent d’un grand écrivain.
Livres Hebdo, vendredi 25 août 2006
Le temps du silence par Véronique Rossignol
Un roman et un essai pour retrouver l’art du temps de la délicate Michèle Desbordes. Deux livres viennent donner des nouvelles posthumes de cette écrivaine à l’élégance hors mode que fut Michèle Desbordes, disparue en janvier dernier. Un roman chez Verdier et un recueil de sept « biographies-fiction » chez Laurence Teper, deux éditeurs qui ont largement contribué à éclairer cette œuvre romanesque et poétique en clair-obscur. Le premier,
L’Emprise, séduira les lecteurs de
La Demande, son deuxième livre et premier succès, couronné du prix France-Télévisions en 1999. Histoire de femmes dans la guerre à la campagne, il fait entendre la voix d’une enfant, la narratrice, dans les années 1940, sa mère, sa grand-mère maternelle. Des vies contenues, où les grandes douleurs, la mort accidentelle d’une fillette dans une cour de ferme, ne trouvent pas d’autres remèdes que le mutisme. Des êtres taiseux, incompris, qui « ont l’air d’attendre doucement, comme pliés sur eux-mêmes comme les soirs d’été les fleurs sur les talus». Sans continuité, les souvenirs, presque des rêves, émergent comme d’une nappe de brume, à hauteur d’enfant.
« Douce», « doucement», la sensation imprègne l’évocation mais c’est une douceur qui serre le cœur, qui fait presque mal à force de douceur. La tension naît dans les récits de Michèle Desbordes de ce calme ample, de ce temps sans accélération, sans commencement ni fin. Il n’y a pas de soudain dans l’action. L’intensité de la lumière, la couleur du ciel peuvent bien changer, hier et aujourd’hui sont fondus dans le même rythme, calmement déployés. Michèle Desbordes dit la permanence, l’inexprimé, les dignités discrètes, le tragique des vies humbles, les drames sans effusion, la parole à pas comptés.
Dans ce récit, une nouvelle fois, l’écrivaine parle de ces pays de Loire où elle a commencé et fini sa vie. Sa langue est mélancolique et mouillée comme des bords de fleuve et des étangs solognots. Mais l’écriture est aussi picturale, peut-être plus flamande qu’italienne.
Télérama, 23 août 2006
Hantée par une maison par Christine Ferniot
C’est une histoire de maison, dans l’été qui s’achève. Grande comme un château. Indestructible, éternelle. La guerre semble loin pour la fillette qui sautille au côté de sa mère, ou tangue joyeusement sur les épaules de son père, alors que celui-ci marche à grands pas dans la nuit. Des instants fragiles, des gestes infimes trop vite effacés par le malheur. Car, demain, le portail se refermera sur la propriété. Le père écrasera sa voiture contre un arbre. La mère ne saura dès lors plus sourire ni aimer ses enfants. Et la fillette, devenue grande, choisira l’écriture pour parler de toutes ces vies brisées.
L’Emprise, évocation familiale où se côtoient des instants de fête et de longs tourments, est le dernier livre de Michèle Desbordes, décédée il y a sept mois. Depuis ses premiers poèmes (
Sombres dans la ville où elles se taisent, un recueil publié sous le pseudonyme Michèle Marie Denor), ses romans
(Le Commandement, La Robe bleue) ou ses récits
(La Demande), l’écrivain n’avait cessé de chercher à représenter le monde à travers les faits les plus quotidiens, dépouillant, dégraissant, creusant jusqu’à l’os, un peu comme les Japonais façonnent les haïkus. Ce texte, achevé juste avant sa mort, est une autobiographie des premières années, celles qui modèlent une existence. Longtemps, l’écrivain refusa d’évoquer ces histoires secrètes et de convoquer sa famille comme on règle ses comptes devant un tribunal. Mais il s’agit simplement ici de réunir les fantômes du passé et de sentir encore une fois leur présence chaleureuse. On est tenté, face à ce texte, de parler de testament – un mot péremptoire qui convient mal, pourtant, à celle qui préféra toujours les murmures et les huis clos.
L’Emprise est simplement une confidence, un désir de raviver les moments de bonheur infimes et dispersés. L’auteur y parle de l’âcreté des larmes et du tremblement de l’air, des parfums de luzerne et de tout ce qu’on perd, lentement, tristement.
Michèle Desbordes est morte le 24 janvier dans sa maison près d’Orléans ; de ses fenêtres, elle pouvait voir la Loire…