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  Que dirai-je aux enfants de la nuit ?

  Michel Séonnet

  Roman

  192 pages
14,50 €
ISBN : 2-86432-198-X

Résumé

     Une fois encore ils sont là, vivants et morts, femmes et hommes : trois générations d’une même famille réunies dans un huis clos qui verra peut-être leur ultime confrontation.
     La violence des affrontements ouvre dans l’histoire de chacun des trouées vertigineuses de lumière et d’ombre qui dessinent peu à peu l’héritage commun : la beauté généreuse mais calcinée d’une terre, la Provence ; un chêne qui, pour être signe de pérennité, n’en doit pas moins subir la blessure outrageante d’une taille régulière ; et un livre, Paroles d’un croyant, écrit par un prêtre héritier de 1789, mis à l’index pour avoir pensé que l’Église devait s’effacer devant le Peuple. Dans la tourmente de la Seconde Guerre mondiale, la fidélité à ces figures mènera à l’égarement, à la collaboration – au bout d’une nuit bleue comme l’uniforme de la Milice.
     Pour écarter la malédiction qui s’attache à sa généalogie et trouver une parole propre, Louise, la dernière venue, l’enfant de la nuit, s’engage au côté de ceux qui luttent les armes à la main. Mais le combat révolutionnaire suffit-il pour être quitte ? pour échapper à ce qu’elle appelle « la maladie du chêne », pour faire taire en elle la rumeur ? et pour que la réconciliation et la fin des douleurs ne soient pas abandon ?



Extrait du texte

     Mon chemin de Spolete, continue Bertini, c’est dans la micheline que je l’ai connu. Le général devait partir à Rome. Il faisait partie de la délégation française aux cérémonies de canonisation de Jeanne d’Arc. Mais avant, il voulait nous réunir. Un petit groupe d’anciens officiers. Des hommes sûrs. Il voulait qu’au moment même où, à Rome, la sainte serait célébrée, nous organisions ici des défilés, des manifestations. Bien sûr, il s’agissait d’honorer Jeanne d’Arc. Mais en même temps – et surtout – de manifester avec force notre opposition à toutes les tentatives de Rome de pactiser avec la République – depuis que Benoît XV avait succédé à Pie X, les idées libérales étaient en vogue au Vatican. Je me rendais donc chez le général. Avec la micheline. Et dans cette micheline il y avait une femme... Assise en face de moi. Une petite femme avec une extravagante capeline. Vous savez comment c’était avec la micheline. Quand la côte était trop forte, on avait tout le loisir d’en descendre et de marcher à côté. C’est ce que nous avons fait. Je l’ai aidée à descendre et nous avons marché à côté du train. Tout à coup elle s’est arrêtée : « Une aglantino ! Une erbo-de-Nosto-Damo ! Déjà ! » C’était une ancolie – mais ça, je ne l’ai su qu’après. Elle l’a cueillie. Et lorsque nous sommes remontés dans la micheline elle m’a expliqué que l’on en faisait des bouquets que l’on déposait devant les tableaux ou les statues représentant l’Annonciation : C’est l’image de l’amour parfait. De deux êtres qui ne font plus qu’un. Vous la voulez ? Et elle me l’a donnée. Lorsqu’on s’est séparés (elle descendait avant moi) elle m’a simplement dit : « Si les simples vous intéressent, passez me voir. » La suite, vous la connaissez. Mais à ce moment-là, j’avais l’air de quoi avec mon ancolie à la main ? Ne sachant où la mettre, je l’ai glissée entre les pages de mon livre de prières. Elle y est toujours. Je venais de passer par Spolete, mais je ne le savais pas encore. Le général m’attendait.



Extraits de presse

     Indications, 1994, n° 3, 51e série,
     par Jacqueline De Cat,

     L’affaire Touvier et son récent procès viennent de rendre manifeste la difficulté – toujours présente après plus de cinquante ans ! – qu’il y a encore en France à envisager sereinement la période de Vichy.
     Comment les enfants peuvent-ils assumer l’héritage de honte, l’héritage de ceux qui – ni meilleurs ni pires, abusés surtout – ont fait le mauvais choix, celui de la collaboration avec les Nazis, par l’engagement dans la Milice ? « Que dirais-je aux enfants de la nuit ? »
     Il me semble que le roman de Michel Séonnet creuse droit et profond dans ce débat intime ; bien au-delà des simplismes et des généralités, il ouvre à une compréhension possible, sans complaisance.
     Trois générations d’une famille s’affrontent en un étrange huis clos ; trois couples, qui attendent dans un couloir. Le lieu est imprécis, comme le temps que rien ne vient rythmer. Tout au plus sait-on qu’on est en Provence, vers 1990. Petit à petit, dans une alternance de brefs et âpres échanges et de récits plus personnels, plus intérieurs, des figures se dégagent, leur histoire se dessine. Cette rencontre ne peut être réelle, qui réunit des morts et des vivants dans l’attente d’une sorte de procès ou de jugement. Tous recherchent ce qui les a liés en un destin commun, tragique.
     « La vérité. Leur vérité. Voilà le nom qu’ils donnent a leur entêtement. L’unique raison de leurs déchirements. Mais comment les croire ? Comment les croire lorsque tout montre a l’évidence que cette prétendue vérité n’est en fait que l’alibi qu’ils donnent a leur besoin viscéral d’en découdre. De régler d’anciens comptes que ni la mort des uns, ni l’enfermement des autres n’ont réussi à apurer. La porte devant laquelle ils attendent n’est qu’un leurre » (p. 30).
     Tout commence avec le vieil homme en noir, Louis Bertini, « le Fondateur », au début du siècle. Engagé dans l’armée comme on entre en religion, il était inspiré par un idéal d’une exigence radicale qu’il a vécu comme un croisé : « Défenseurs de l’Évangile contre sectateurs du progrès, de l’indépendance absolue de la raison humaine. Sauver la France ! Sauver l’Église ! C’est pour ça que nous nous sommes battus... » (p 56) Cet idéal rigide lui vaut de ne pas être reconnu, malgré sa bravoure, pendant la guerre de 14. Sa petite nièce Louise lui reproche avec violence d’avoir entraîné sa famille dans cette voie de dévouement héroïque – comme s’il l’avait contaminée d’une maladie : « Dévouement total à un idéal ? C’est pas assez. Il faut dire : Sacrifice. Goût du sacrifice. Plaisir stupide du sacrifice. Croyance folle en un sacrifice qui apporterait le salut. La libération. Aux autres, bien entendu. À ceux qui auraient survécu. La voilà notre famille. Bien en rang pour entrer dans le livres des martyrs. Chacun son tour. Chacun avec la même détermination. La même stupide détermination. Donna sa vie ! La belle affaire ! C’est ça la maladie. Ce cancer qui nous a tous bouffés. Ronges. (...) Maladie de la croisade » (p. 63).
     L’idéal de Louis Bertini s’était incarné dans deux présences tutélaires, vénérées, qui constitueront le lourd héritage moral de sa famille : un chêne vert quasi sacré, qui doit être régulièrement sacrifié par la taille, et un livre enflammé, Paroles d’un croyant de Lamennais, qu’on se transmettra de génération en génération et où chacun croira lire son destin.
     Alors que Louis Bertini, marié tard à une femme qui lui enseigne l’attachement à la terre, a pris distance par rapport à ses engagements de jeunesse, son neveu élevé comme un fils, Fortuné Laugier, s’engage dans la Milice ; malgré ses doutes, il ne le retient pas. Et c’est là que le destin bascule. Bientôt les alliés débarquent, on offre aux miliciens en déroute de rejoindre la Waffen SS. Et après les doutes c’est l’écroulement des illusions, l’horreur du front de l’Est, la débâcle, la longue fuite comme une bête traquée vers la France où Fortuné sera jugé et condamné à la prison.
     L’oncle a été abattu par des résistants, sur de si minces prétextes que leur justice en paraît dérisoire. En fait, il paie pour son neveu Fortuné, et c’est bien ainsi qu’il c le voit, espérant le protéger par sa mort, enfin à la hauteur de son idéal de sacrifice. La famille, marquée par la honte, se replie sur son secret.     
     Plus tard, par réaction, Louise, fille de Fortuné, s’engage avec son ami juif dans l’action révolutionnaire de gauche. Sans le savoir, juste comme le père et l’oncle, mais comme en miroir, à l’opposé. Effort avorte de sortir de la malédiction familiale. Son ami est condamné pour crime terroriste et emprisonné lui aussi.
     L’histoire familiale est dévidée, rendue à sa complexité, l’affrontement dans le couloir s’est épuisé ; tour à tour, les participants s’en vont. La réalité du couloir s’altère encore dans la vision de Louise. Et l’on comprend que tout partait d’elle. Elle est là, appelée au chevet de sa mère morte ; elle essaie de faire taire en elle la rumeur du passé familial.
     Dans un dernier délire du couloir, elle éventre la fameuse porte, et se retrouve dans un bureau en train d’écrire. Elle écrit, citant la fin du livre de Lamennais : « Que dirais-je aux enfants de la nuit ? »
     Elle découvre que sa mère l’a inscrite dans le cycle des tailles du chêne, et tout ce passé trop lourd qu’elle rejetait avec violence, tout cet enracinement, cet attachement à la terre hérité de sa mère et de sa tante, tout cela elle l’accepte.
     Elle remplit la maison des photographies qu’elle prend en quantité, qu’elle étale dans toutes les pièces « pour reconstituer à l’échelle de la maison le décor – la trame – ’une histoire dont elle était l’unique survivante » (p. 184). Et alors, quand tout est rassemblé, les liens tissés, dans une cohérence qui respecte l’irréductible complexité de la vie – c’est-à-dire sans doute après tout ce travail du couloir – ’est l’apaisement, la fin de la rumeur : « Et la rumeur avait disparu. Elle s’était tue. Comme si elle n’avait été qu’une vibration sourde du sol que les images étalées auraient fait taire ; comme si les images avaient étouffé sa respiration ; comme si, asphyxiée, elle était morte (...). La rumeur était morte et elle ne l’avait pas entendue mourir » (p. 185).
     Ainsi se termine ce premier roman de Michel Séonnet. Attachant, foisonnant, d’un abord difficile. Les thèmes sont d’une grande richesse, qui touche à l’universel. Ainsi, le destin de cette famille, maudit malgré ou à cause de son noble idéal, a des accents de tragédie grecque. La précarité de la justice humaine, l’ambiguïté inhérente à tout engagement pour une cause, la transmission des valeurs anciennes, l’apaisement des haines, l’équilibre qu’apporte l’amour d’une terre : ces thèmes sont de toujours. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt de revisiter cette période particulière de l’histoire.
     Le style me semble très remarquable. Les passages d’affrontement dans le couloir ont la nervosité, la vivacité du théâtre ; ils sont en total contraste avec les séquences alternées, plus méditatives, qui se développent en amples périodes proustiennnes : il arrive que la même phrase sinue sur deux pages, et l’auteur rappelle obligeamment l’antécédent à l’aide d’une parenthèse ! La souplesse, la variété de l’écriture, la beauté des images et leur force symbolique rendent ce livre fort plaisant.
     J’ai bien envie de lire le livre inspiré de Lamennais, cité en exergue de trente-cinq des quarante chapitres ; sans doute y trouverais-je un nouvel éclairage sur ce riche roman.

 

     La Croix, 19 juin 1994,
     par J.-M. de Montremy,
     « Les enfants de la faute »

     Dans cette partie-là de Provence, le soleil se livre sur les arbres, l’herbe et la pierre à une sorte de compression. Il n’y a pas d’autre bruit que celui des chaleurs sèches – une forme de silence, dans lequel les personnages de Michel Séonnet se trouvent eux-mêmes soumis à la terrible compression de leurs souvenirs, marqués par les deux guerres. Ils vivent dans un perpétuel arrêt-sur-souvenir, à l’ombre de leurs greniers, de leurs livres, de leurs malles. Et, dehors, la lumière concentre un peu plus sur lui-même le vieux paysage où les chênes sont comme les anciens dieux et où les parfums semblent monter des introuvables voyelles bibliques.
     En ce sens, les trois générations réunies par le récit de Michel Séonnet sont bien des « enfants de la nuit ». Les grands-parents ont connu 14-18 ils se sont enthousiasmés pour les généraux catholiques, écartés du maréchalat par une République mesquine. Depuis, ils sont les soldats d’une Église en marge, profondément contradictoire où la tradition se mêle aux enthousiasmes du XIXe siècle. Ces nostalgiques de l’ordre chrétien lisent avec flamme Lamennais, le prêtre-prophète qui voulait recréer l’Église du Peuple : le papiste devenu antipapiste, le légitimiste devenu socialiste. Chacun des chapitres, chacune des images intensément explorées, se présente comme une variation de Des paroles d’un croyant (1833), « Enfants de la nuit, le couchant est noir, mais l’Orient commence à blanchir... »
     La vie des Bertini, la vie des Laugier, ne se tisse pas que de souvenirs. Elle est marquée par la faute : les « enfants de la nuit », ce sont aussi les jeunes gens qui s’engagèrent dans la Milice, leurs uniformes bleu-noir. Il y eut vite, pour eux, la défaite, les règlements de comptes, la traque à travers l’Europe, la vie cachée. Et la honte, sur cette vieille famille de Provence, la rancœur, le ressassement secret des avanies subies à la Libération, des convictions perdues. Tout se comprime, avec le soleil, sur l’immuable paysage, et dans la mémoire de Louise, la plus jeune. Elle aussi, bercée par les Paroles d’un croyant, penche vers le terrorisme et le gauchisme.
     La force de ce premier roman tient évidemment à l’écriture, très ample. Michel Séonnet ne raconte pas une histoire. Il la fait raconter par les paysages, par la rumination intérieure, par la juxtaposition des scènes : Lamennais ou Action directe ne sont à leur manière qu’une des musiques de la quête intérieure, comme l’écorce du chêne, les plantes sèches ou les vieux mots de Provence.
     Le livre se commence lentement, le lecteur cherchant ses repères, tout en étant retenu par la force des phrases. Au fur et à mesure, la lecture s’organise aisément. Il n’était donc pas indispensable de clarifier l’intrigue par l’insertion – à intervalles réguliers – de dialogues issus d’un procès imaginaire. Ils permettent certes de mieux situer les personnages mais finissent par sembler maladroits. Simple détail. Michel Séonnet possède une densité d’inspiration et d’expression qui devraient faire de lui un écrivain d’importance.

 

     Le Monde, 22 avril 1994,
     par Florence Noiville,
     « L’insoutenable héritage »
     Sur un thème brûlant – l’engagement milicien –, les débuts d’un étonnant styliste.

     C’est un livre étrange et difficile. Un texte qui saisit d’abord par le rythme majestueux de son écriture, par sa phrase ample et sinueuse, sans cesse tentée par la digression, usant et abusant des parenthèses, tournant inlassablement autour de son sujet, hésitant à le dévoiler trop vite. Une prose dense et poétique, qui vous embarque dans un flot de mots – sans que vous sachiez très bien encore où elle vous mène – et qui force l’admiration par sa puissance et sa maîtrise. Oui, c’est cela qui frappe d’emblée dans ce premier roman : Michel Séonnet est un styliste.
     On en jugera très vite par la description magistrale des doigts d’un vieil homme, un ancien lieutenant de la guerre de 14 – description hélas impossible à citer, car la phrase s’étend sur plus d’une page –, ou encore par les subtiles variations sur la terre calcinée de Provence... Par ses enchevêtrements, ses ramifications, son architecture complexe, cette écriture n’est pas loin d’évoquer le chêne séculaire qui revient sans cesse dans le roman comme un symbole de pérennité, « cette excroissance de branches, rébellion de sève et d’écorce, démesure sereine qui refusait de se laisser soumettre et imposait au ciel son flamboiement vernissé... »
     Et puis l’on entre dans l’histoire, lentement, et même avec un peu de peine. Car le roman est entrecoupé de dialogues elliptiques, énigmatiques, entre des personnages quasi anonymes – « la mère », « la fille » – nous ne percevons pas tout de suite la signification.
     Quand le décor se précise, nous sommes dans un repaire de miliciens, où se croisent plusieurs générations. Nous découvrons que l’ancien lieutenant de 14, Louis Bertini, est devenu un responsable de la Milice, dont, l’engagement a inspiré son filleul, Fortuné Laugier, et que celui-ci l’a suivi dans l’égarement en endossant l’uniforme des Waffen SS. Nous comprenons que, pour Louise, la fille de Laugier, « l’enfant de la nuit », qui refuse cet héritage insoutenable, mais n’arrive pas à confondre « l’image du salaud et celle du père », l’heure est venue d’un huis clos familial qui permettrait enfin d’« apurer les comptes ».
     Tout le roman repose sur cette « malédiction » à l’antique, où l’on voit le long étouffement d’une lignée, où le destin de chaque membre est d’expier les fautes de la génération précédente, les uns – les hommes – n’en finissant pas de se justifier, les autres – Louise – s’efforçant désespérément de se fuir pour oublier. Parce qu’il veut refléter le point de vue de chacun, Séonnet n’hésite pas à se lancer dans des passages enfiévrés où Bertini médite avec nostalgie sur le rêve d’ordre auquel il a cru.
     Il décrit ces moments d’exaltation ressentis par Laugier lorsque l’on coud sur sa vareuse gris-vert le « double S conquérant », et que lui et ses amis défilent « de ce pas dit « de chasseur » (...), sautillement plus que pas, vifs, comme des insectes ou des oiseaux ». Malgré ces pointes de lyrisme, on ne saurait voir chez lui de complaisance. Au fond, l’image qu’il laisse de ces hommes est celle, pitoyable, de « perdants », de « fuyards », d’« apatrides », rejetés d’un bout à l’autre de « cette Europe qui les a tellement fait rêver ».
     Quant à Louise qui, pour laver l’infamie, s’est engagée dans l’action terroriste révolutionnaire, elle finira par cesser de croire à la rédemption. Prisonnière d’une autre forme de violence, elle se découvre définitivement « infirme des gestes » de son père, « de la limite qu’ils lui imposent » : « Je crois que ce sont mes gestes et ce sont encore les tiens », lui dit-elle. « Comme un disque rayé. »
     Oser une fiction sur un thème aussi brûlant était un pari risqué. Un pari que Michel Séonnet relève avec talent. L’image qu’il nous renvoie est celle, désespérante, d’individus aveugles : leur prétendue « vérité » est l’« unique raison de leurs déchirements », « l’alibi qu’ils donnent à leur besoin viscéral d’en découdre ».

 

    L’Humanité, vendredi 25 mars 1994,
     par Jean-Claude Lebrun,
     « Regard perçant sur de coupables égarement »

     Ce qui impressionne dans le premier livre de Michel Séonnet, c’est sa façon tranquille de s’emparer de sujets encore brûlants – la Milice pendant l’Occupation et le terrorisme gauchiste – tout en ne cessant pas d’afficher une haute exigence littéraire. Que dirais-je aux enfants de la nuit ? se présente à cet égard comme une réussite incontestable. Par la finesse et l’intelligence du regard. Et plus encore peut-être par un style d’écriture, derrière lequel se profile l’influence du grand écrivain exemplaire qu’est devenu Claude Simon pour une nouvelle génération de romanciers.
     Un récit aussi elliptique qu’une conversation saisie au vol qui laisse peu à peu percevoir ce dont il est porteur.
     « Je me souviens de ce que je n’ai jamais connu... » : au détour d’une phrase d’aspect paradoxal, le motif principal du livre se trouve tout de suite en place. Mais à la manière d’une balise discrète, qui ne prendra sens qu’ultérieurement. Pour cela, il faudra que le récit dans un premier temps aussi elliptique qu’une conversation saisie au vol, laisse progressivement percevoir ce dont il est porteur. Puisque, en effet, il s’ouvrait sur un étrange dialogue syncopé entre deux personnages anonymes, lui-même entrecoupé de citations d’un livre complètement inconnu. Et qu’à la page suivante on voyait soudainement démarrer, en contraste avec cet exorde minimaliste, une narration à la prose ample et riche : « Chaque vendredi, à l’heure du voile déchiré et de la terre qui tremble, le vieil homme s’engageait sur le chemin de poussière calcinée qui s’élevait lentement au dessus du village et où rapidement, passé l’ombre des dernières maisons, il ne semblait plus avancer que conduit, guidé, poussé par les frottements rageurs des cigales, par cette digue mouvante d’odeurs que la chaleur faisait monter de chaque bas-côté... » Ensuite, les deux lignes apparaîtront en alternance, laissant peu à peu se dégager une complémentarité inattendue. Sur la première, trois générations, morts et vivants mêlés, vont se rencontrer et s’affronter. Il y a là Louis Bertini, qui fut un responsable de la Milice, Fortuné Laugier, son filleul et disciple, qui à vingt ans porta l’uniforme bleu avant d’endosser dans les dernière semaines celui des Waffen SS, et Louise Laugier, sa fille, qui, arrivée à l’âge adulte et pour faire pièce à l’infamant héritage, s’est délibérément tournée vers le terrorisme gauchiste. Les voici donc maintenant réunis à huis clos : Louise pense venue l’heure des comptes avec les encombrants fantômes du passé. Bertini a été exécuté à la Libération, Laugier a obtenu un sursis jusqu’en... 1964.
     L’unité et la cohérence d’une vision du monde capable à la fois de sentimentalité, d’extase et de cruauté.
     À la façon des personnages de la « littérature des pères », qu’on vit émerger à la même époque en Allemagne, ils sont ici sommés de sortir du silence et de s’expliquer. On découvre alors des itinéraires individuels tristement classiques. Tel celui de Bertini, ancien officier subalterne, catholique intransigeant et violemment antirépublicain avec la « foi d’un autre siècle », qui s’était naturellement retrouvé dans l’idéologie régressive de Vichy. Dans cette première branche du récit, Michel Séonnet fait donc apparaître certaines sources de ces dérives, notamment une nostalgie vivace pour un ordre ancien perçu comme naturel et intangible. La seconde branche du récit nous en montre ensuite les conséquences d’apparence surprenante, comme cette soumission admirative à la nature dans un décor méditerranéen évoqué avec lyrisme, derrière laquelle c’est un véritable anti-humanisme qui pointe le bout du nez. Chemin faisant, sans cuistrerie aucune, il laisse ainsi deviner l’unité et la cohérence d’une vision du monde capable à la fois de sentimentalité, d’extase et de cruauté. Si cette région d’incendies et d’oliviers calcinés a surtout gardé le souvenir de l’humanisme vigilant et héroïque d’un Max Barel elle eut aussi ses Bertini et ses Laugier.
     Par le refus de la simplification, ce roman touche loin et profond sur un sujet sensible à la mémoire nationale.
     Des images superbes – « ...ce vent qui n’en finissait pas de limer le ciel jusqu’à une impossible transparence... » – restituent ces paysages, vus d’une semblable façon par Bertini, Laugier et même Louise, sans paraître laisser aucune place à l’homme. Ou alors, quand il lui est enfin donné de se présenter, c’est pour infliger à la nature blessures et mutilations, à l’image du vieux chêne, dont les tailles successives ont été consignées dans un carnet à la façon d’une chronique de la douleur. Au cours de leur dialogue imaginaire, Bertini, Laugier et Louise se retrouvent dans cette blessure faite à l’arbre, par eux pareillement ressentie. Ce qui se profile là, de manière subreptice, c’est entre eux trois un même vieux fonds d’anti-humanisme. Si la jeune femme manifeste son rejet du passé honteux des deux hommes, en s’engageant dans un combat qu’elle se figure révolutionnaire, c’est en effet avec les moyens d’une violence primitive qu’eux-mêmes n’auraient certes pas récusée. Comme si elle ne pouvait d’abord surmonter ce passé qu’en en reproduisant les méthodes expéditives. Louise restera (pour un temps encore ?) une « enfant de la nuit », alors qu’elle avait cru rompre avec son héritage maudit. « Je n’ai fait que reprendre le flambeau. J’ai juste changé de main », note-t-elle avec une sorte de lucidité, où l’émotion et l’impuissance le disputent sans doute à la provocation.
     Une subtilité dans laquelle la clairvoyance ne se dilue pas : c’est ce qui ressort au bout du compte de ce premier roman à la saisissante conduite d’écriture, dans lequel la complexité des choses ne se réduit jamais à sa plus simple expression. Bref, Michel Séonnet ne cède jamais aux facilités d’un schématisme édifiant. En laissant entrevoir l’entrelacs des motivations de chacun, sans perdre de vue le poids de sa responsabilité historique, il accomplit impeccablement la gageure à l’origine de son livre. Ainsi, l’on observera avec stupéfaction que, dans telle adhésion active à l’idéologie vichyste, les « Paroles » messianiques d’un prêtre héritier de 1789, qui annonçaient un pouvoir du peuple auquel l’individu devrait se sacrifier, avaient pesé d’un poids déterminant. La « Révolution nationale » envisagée dans le droit fil d’une perversion de l’idée de révolution, l’idée mérite une nouvelle fois réflexion...
     C’est bien par ce refus de la simplification, auquel l’écriture contribue d’une manière évidemment décisive, que le roman de Michel Séonnet touche loin et profond et s’impose comme l’une des réussites les plus convaincantes sur un sujet sensible à la mémoire nationale.



Radio

     Lettres ouvertes, France Culture, avril 1994.