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  Ernesto Prim/Post et Super

  Raymond Lepoutre

  Théâtre

  288 pages
19 €
ISBN : 2-86432-244-7

Résumé

     Ancrées dans des situations très actuelles, les pièces de Raymond Lepoutre obéissent à une progression dramatique classique, empruntant volontiers la forme de l’enquête.     
     Ernesto Prim est la rencontre d’un amnésique et d’un policier qui (comme les autres personnages de la pièce) va jouer avec cet être séduisant, disponible et malléable afin d’imposer sa propre vision du monde.
     Post et Super noue et dénoue les fils complexes d’un avant et d’un après, cristallisés autour de la chute du mur de Berlin, et qui met en jeu la quête du passé et du père.
     Ce théâtre s’attache, avec une clairvoyance cruelle qui n’exclut ni l’humour ni la passion, à débusquer les failles, les leurres au cœur des consciences. La tension dramatique repose autant sur les puissants désirs convergents et divergents qui habitent les personnages que sur ceux qui les lient les uns aux autres.



Extrait de la préface

     Ce n’est pas forcément l’événement inspirateur qui est représenté, mais c’est le sens caché qu’il véhicule, c’est la réflexion qu’il suscite, c’est la conscience qui le réfracte. Ce sont les actions physiques qui les expriment.
     Sens, réflexion, conscience, pour l’aspect que je dirais volontiers existentialiste de ce théâtre. Car ce qu’on prise d’éthique dans le discours actuellement dominant ne reçut-il pas au sortir de la guerre ses lettres de noblesse dans l’existentialisme, qui était un humanisme, mais non liquoreux, et dont la devise eût pu être ce que dit le policier de Post et Super en parlant de lui-même :

     Il se souvient de l’essentiel :
     Qu’un homme contient tous les hommes...
     Quand il dort !
     
« Quand il dort ! », il est vrai, est l’apport de Lepoutre, ce qui subvertit tout Sartre !

     François Regnault



Extrait de Ernesto Prim

     11. Confession joyeuse d’Ernesto sur lui-même
     Ernesto. — C’est vite fait, c’est simple, c’est possible !
     Jusque-là ! Mais !...
     Tout de suite, je bute,
     Un court espace dans ma tête et voilà : stop !
     Déjà mon temps s’arrête, pris de court,
     Dans le premier instant de moi...
     Premier ! Le mot est escarpé !
     Premier vraiment ? Vraiment, c’est autre chose.
     Premier simple, premier vite fait, premier possible,
     Mais l’impossible... Est-ce qu’il y a l’impossible ?
     Car l’impossible, je ne l’atteins pas, pas encore !
     Vous voulez, vous autres, vous me poussez, mais moi je bute
     Sur ce dos, un dos, un passant qui était là
     Avant moi et pas avant moi !
     (Il rit.)
     D’abord un dos, mettons un dos qui ferme l’instant
     Avec dedans le bruit d’un pas, des pas... Clôture !
     Vous parlez, vous dites : Tu apparais, toi ! Moi, j’apparais
     Dans les yeux qui me voient... De rien j’apparais, je sors, je surgis...
     Malgré moi !
     (Il rit encore.)
     Avant ça, avant l’image, le reflet... Où j’étais ?
     Je ne sais pas ! Nulle part : je n’étais pas !
     Mais alors seulement :
     Dans leurs yeux ouverts, dans ce miroir,
     Mon corps, des pieds aux cheveux continu,
     Il se tient au mur, avec ses mains appuyées, avec ses poings.
     Mon corps entier apparaît, toute la surface,
     Ma surface complète s’étire et s’étend.
     Masque !
     Masque derrière quoi... personne !
     Qui dit ça ?
     (Il rit de nouveau.)
     Apparaît
     L’apparent...
     Une apparence.
     (Il rit de plus belle. Il parle en hoquetant.)
     Ils disent... Vous dites... Vous exigez de moi !
     De quoi ? De qui et quoi ?
     Avant ! Vous dites : l’avant !
     La vie perdue, secrète, cachée...
     Cachés les traits, le visage, le corps, l’enfant...
     Vous en êtes sûrs ! Il y a autre chose, l’autre chose...
     L’impossible !
     C’est ça, l’impossible ?
     Singulier, l’impossible, unique ? Ou bien...
     Banal, commun, semblable, kif-kif ?
     Tout est possible !
     L’innombrable des possibles qui fait l’Impossible !
     Et s’il était perdu pourtant ! Si on était perdu, alors ?...
     Alors il reste... eux ! Vous et eux restent.
     Je vous vois, je vous regarde, je vous approche,
     Je vous connais tout entier...
     Je ne vous reconnais pas ? Soit, mais je vous connais de mieux en mieux.
     (Avec une sournoiserie dans la voix.)
     Je vous détaille ; avec la lame de mon œil...
     Je vous découpe... avec l’acide de l’esprit je vous décompose.
     Quand vous tournez autour de moi : y êtes, n’y êtes plus, y êtes encore...
     Tandis que vous vous mettez à venir vers moi, vers cette image de moi,
     Je vous embrasse avec mon regard, et mon regard, et mon regard
     Multiplié !
     De l’extérieur, vous survenez.
     Du dehors, vous vous déployez.
     Sortis du sombre fond du monde,
     Vous gagnez l’étage d’en haut.
     Là-haut je vous vois, depuis la cave !
     Vous êtes, ils sont : le monde... Je dis... écoutez, je dis : le monde !
     Je dis les mots !
     Les mots aussi, je les trouve, je les connais,
     Je vous regarde avec les mots.
     Les mots vous redoublent :
     Je vous tiens !
     Voilà comme je m’occupe :
     Sous mes doigts, la soie des apparences...
     Vous apparaissez.
     Votre apparence c’est... c’est le simple possible !
     J’imite. Je mime. Je singe...
     Je grimace, à la muette avec ces lèvres miennes, vos phrases.
     Je trace sur ma peau vos gestes en tatouages.
     Je plie, déplie, replie mon corps contraint selon vos rythmes.
     Je calque les mouvements, je supplie vos regards.
     Dans vos regards je guette le succès de mes tentatives.
     Je joue avec vous le jeu que j’ignore,
     Je vous ressemble... Peut-être je vous devine !
     En vous suivant, peut-être je vous précède...
     Peut-être je gagne en profondeur ?
     Qu’en pensez-vous ? Dites !
     Qu’est-ce que je gagne quand je descends ? Moi ?
     L’original !
     Celui d’avant



Extraits de presse

     Il y a mille façons de résumer Ernesto Prim, et la piste du scénario pour les Branquignoles n’est pas la plus absurde. Une autre, pas contradictoire, mène dans un labyrinthe de miroirs, dont Ernesto Prim serait la figure centrale, un personnage sans mémoire où se projettent tour à tour ceux qui l’approchent, un trou noir aspirant à lui les identités environnantes.
     Mais il n’est pas moins légitime de voir dans la pièce un poème musical où la signification des mots compte moins que leur rythme et leur sonorité. Tout aussi vraisemblable, l’hypothèse de la pièce politique, métaphore sur les rapports entre le pouvoir et l’argent à l’heure de la virtualité triomphante. Et pourquoi pas encore, un pastiche de feuilleton XIXe siècle, divisé en trente-trois chapitres aux intitulés accrocheurs, depuis « Hasardeuse découverte d’un amnésique rue des Beaux-Arts » jusqu’à « Ernesto n’est plus là, Julia chante » en passant par « Seul peut être un héros celui qui n’est personne ».
     Ce champ ouvert d’interprétations fait le charme de l’écriture de Raymond Lepoutre.

     René Solis, Libération, 24 janvier 1997.

 

     Parade endiablée embarquant en pleine tempête trois partenaires majeurs de nos vies aujourd’hui : la banque, la psychanalyse, la police. La singularité de cette pièce est que les protagonistes sont bel et bien physiquement là, des pieds à la tête, mais c’est tout comme si nous regardions et écoutions vivre, en prise directe, sans le relais du corps, leurs consciences, leurs pensées. Ce qui donne une liberté inhabituelle de vitesse d’envol à l’action, aux échanges, une liberté de recoupement, d’ellipses, de retours de mémoire...

     Michel Cournot, Le Monde, 17 janvier 1997.

 

     Les deux pièces sont traitées comme des comédies policières humoristiques, l’enquête y est d’ordre métaphysique, les scènes se succèdent rapidement dans les lieux divers : trente-trois épisodes aux titres imagés pour la première, et au contraire un découpage laconique en trois journées et une trentaine de scènes numérotées pour la seconde. La langue poétique, musicale très allusive, semble toujours à côté de son objet. Les phrases n’enferment pas le sens mais multiplient au contraire les possibilités de lecture et d’interprétation. Sous un abord quelque peu déroutant, voici une œuvre belle et forte, tentante mais complexe à mettre en scène.

     Bulletin critique du livre français, février 1997.