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  L’Escalier en spirale

  William Butler Yeats

  Poèmes. Édition bilingue.
Traduit de l’anglais, présenté et annoté par Jean-Yves Masson.

  224 pages
15 €
ISBN : 978-2-86432-531-4

Résumé

L’Escalier en spirale est un livre de transition : à près de 70  ans, Yeats contemple sa vie passée, multipliant les échos avec les recueils précédents ; mais aussi, sentant monter en lui une révolte irrépressible contre la vieillesse qui vient, il tente et réussit un ultime renouvellement de son art, au prix d’une remise en question qui aboutira aux Derniers poèmes, posthumes.
Ce livre dont la genèse fut longue (de 1922 à 1933) contient quelques-uns des poèmes et des cycles les plus célèbres de Yeats, dont plusieurs sont traduits ici en français pour la première fois, comme les chansons intitulées «  Paroles à mettre en musique (peut-être)  ». Le poète les a ordonnés de telle manière que les souvenirs des lieux marquants de sa vie aient pour contrepoint l’évocation d’une série de lieux idéaux : ainsi le célèbre poème intitulé «  Byzance  » est-il moins une rêverie sur l’héritage byzantin qu’une préparation à la mort.
L’ésotérisme de Yeats change ici de nature : sans se préoccuper de trouver des explications aux rêves qui le hantent, il laisse son imagination se déployer en visions fantastiques, et bâtir une sorte d’«  éloge de la folie  » en réponse aux troubles de l’Histoire. Les poèmes de L’Escalier en spirale imposent ainsi au fil des pages la souveraine évidence de leur imaginaire.

Ce septième et dernier volume achève la première traduction complète en français de la poésie de W. B. Yeats (1863-1939).


Extrait de texte

Byzance

Les images non purifiées du jour s’estompent,
La soldatesque ivre de l’Empereur est allée se coucher ;
La résonance nocturne s’estompe, le chant des promeneurs nocturnes
Succède au gong énorme de la cathédrale ;
Une coupole sous la clarté des étoiles ou de la lune
Méprise tout ce qu’est l’homme,
Tout ce qui n’est que complexité,
La furie et la boue des veines humaines.

Devant moi flotte une image, homme ou ombre,
Ombre plutôt qu’homme, image plutôt qu’ombre ;
Car le fuseau d’Hadès enveloppé dans des bandelettes de momie
Peut dévider la spirale du chemin ;
Une bouche que la buée du souffle a fui peut convoquer
D’autres bouches sans souffle ;
J’acclame le surhumain ;
Je l’appelle mort-dans-la-vie et vie-dans-la-mort.

Miracle ! ouvrage d’orfèvre ou bien oiseau,
(Miracle plus qu’ouvrage ou oiseau),
Posé sur le rameau d’or à la clarté des étoiles
Peut chanter comme les coqs de l’Hadès
Ou, ulcéré par la lune, clamer à tue-tête
À la gloire du métal inaltérable
Son mépris pour le pétale ou l’oiseau ordinaires
Et pour toutes les complexités de boue et de sang.

À minuit sur le pavement impérial voltigent des flammes
Que nul bois n’alimente, que le feu de l’acier n’a pas allumées,
Que nulle tempête ne perturbe, flammes nées de la flamme
Où des esprits nés du sang
Viennent se défaire de toutes les complexités furieuses,
Mourant dans une danse,
Une agonie en transe,
L’agonie d’une flamme qui ne roussirait pas une manche.

Puis l’un après l’autre ils enfourchent la boue et le sang
D’un dauphin ! Les forges brisent le déferlement,
Les forges d’or de l’Empereur !
Les dalles de marbre de la salle de danse
Brisent les fureurs amères de la complexité,
Ces images qui engendrent
Encore de nouvelles images,
Cette mer que fendent les dauphins et que tourmente le gong.



Revue de presse

   La Quinzaine littéraire, n°973, du 16 au 31 juillet 2008
   W. B. Yeats, au long du labyrinthe
   par Elisabeth Muller

   À l’instar de Jacqueline Genet pour la même collection, Jean-Yves Masson nous fait la grâce de reproduire fidèlement les recueils complets des poèmes de Yeats, permettant ainsi au lecteur d’apprécier leur « agencement d’ensemble ». La disposition de ces poèmes démontre en effet « combien ce fils de peintre avait le sens des proportions ». Ainsi, dans le volume intitulé L’Escalier en spirale, un fil conducteur se déroule tout au long du labyrinthe constitué par le royaume des ombres.

   Ce périple dans l’Hadès est proposé au lecteur dès le premier poème dédié à deux chères disparues, les sœurs Gore‑Booth, et trouve son point d’achèvement en milieu de volume avec « Byzance », la cité enchantée de l’Empereur que le poète visite à la suite d’un mystérieux guide, Tirésias ou Virgile.

   Une bouche que la buée du souffle a fui peut convoquer
   D’autres bouches sans souffle ;
   J’acclame le surhumain ;
   Je l’appelle mort‑dans‑la‑vie et vie‑dans‑la-mort.


   Cette excursion vers l’au‑delà s’achèvera dans une mystérieuse danse des esprits :

   À minuit sur le pavement impérial voltigent des flammes
   Que nul bois n’alimente, que le feu de l’acier n’a pas allumées,
   Que nulle tempête ne perturbe, flammes nées de la flamme
   Où des esprits nés du sang
   Viennent se défaire de toutes les complexités furieuses,
   Mourant dans une danse,
   Une agonie en transe,
   L’agonie d’une flamme qui ne roussirait pas une manche.


   Cet ensemble nocturne, régulièrement ponctué par la lumière de la lune (« Le sang et la lune », « La lune folle ») au début du recueil, va s’éclairer peu à peu, tandis que le thème du soleil se dessine en contrepoint. La lumière, annoncée par les cheveux blonds d’une jeune fille dans « Pour Anne Gregory », se fait triomphante dans « À Algéciras – Une méditation sur la mort », indécise dans « Vacillation » et finalement extatique dans le dernier poème « Rivière et soleil à Glendalough ». Une telle alternance fait écho aux atermoiements de Yeats concernant le christianisme, une forme de transcendance qu’il décide de rejeter mais qui hante néanmoins la seconde moitié du recueil comme en témoigne bon nombre de poèmes : « Huile et sang », « Le mouchoir de Véroni­que », « À Algéciras – Une méditation sur la mort », « La mère de Dieu » et « Incertitude ». Ainsi, ce volume, axé sur une dialectique des contraires, pourrait se résumer par le titre du poème clé « Incertitude », (Vacillation en anglais), dont Jean‑Yves Masson nous restitue fidèlement l’extase faite d’étourdissement quasi‑physique. On note que cet embrasement de tout l’être offre un contraste parfait avec la description prosaïque de l’environnement immédiat du poète, créant ainsi un effet antithétique qui n’est pas sans rappeler le ton plus désespéré des poèmes de T. S. Eliot.
  
   Ma cinquantième année était venue et avait fui,
   J’étais assis un homme solitaire
   Dans un salon de thé bondé à Londres
   Un livre ouvert et une tasse vide
   Posés sur une table de marbre.


   Alors que j’observais la salle et la rue,
   Tout mon corps soudain s’embrasa,
   Et pendant vingt minutes à peu près
   II me sembla, tellement ma joie était grande,
   Que j’étais béni et pouvais bénir


   L’Escalier en spirale est complété par deux séquences intitulées Paroles à mettre en musique (peut‑être) et Jeunesse et vieillesse d’une femme au cours desquelles Yeats confirme son talent de poète dramatique en laissant la parole à différents protagonistes hauts en couleur, tels Jeanne la folle, Tom le lunatique dans le premier cycle et un personnage féminin anonyme dans le deuxième. La philosophie personnelle de Jeanne et de Tom s’oppose tout d’abord mais les fluctuations de cette étrange musique se concluent dans le dernier poème du cycle où le philosophe Plotin rejoint Platon et Pythagore dans les Îles Bienheureuses pour écouter le fameux chœur de l’Amour décrit par Porphyre dans sa Vie de Plotin (« Paroles de l’oracle de Delphes sur Plotin »). Le deuxième cycle, en revanche, marque un retour vers une réalité plus tangible et se termine par une adaptation du troisième stasimon d’Antigone de Sophocle qui est à l’origine un hymne à l’irrésistible puissance d’Eros. Sous la plume de Yeats cependant, l’amertume du sort d’Antigone, cette jeune vie palpitante confrontée à la poussière de la mort, acquiert une âpreté toute homérique :

   Prier je veux et chanter je dois,
   Et je pleure pourtant – la fille d’Œdipe
   Descend dans la poussière sans amour.


   À la fraîcheur de la traduction de Jean-Yves Masson s’ajoute le mérite particulier d’un volume où de véritables joyaux méconnus manquant régulièrement à l’appel des différentes anthologies illuminent enfin les différentes séquences. Cependant, ce travail, en tout point remarquable, n’évite pas quelques écueils. Dans un souci marqué de clarté par rapport à la syntaxe française, le traducteur encombre parfois ses vers d’une surabondance d’articles, de prépositions et de pronoms qui s’applique à rendre exactement le sens de la phrase, mais au détriment de la concision et de l’envol lyrique. Dans le poème intitulé « Mort » par exemple, une trop grande précision alourdit l’ensemble, alors qu’un allégement de la construction, pratiquée d’ailleurs par Yves Bonnefoy, serait la bienvenue (W. B. Yeats, Quarante‑cinq poèmes, Gallimard, 1993).
   En outre, certains affaiblissements sont à déplorer. On pense en particulier à ce raging in the dark, rendu par une expression assez vague « errer dans les ténèbres » dans « Le choix » alors qu’il s’agit bien là de « fureur », un motif yeatsien récurrent. En effet, dans « La vision qu’elle eut dans le bois », huitième station de la séquence Jeunesse et vieillesse d’une femme, une expression semblable se retrouve dans la bouche du personnage féminin dont la frustration renvoie à celle du narrateur du premier poème puisque dans les deux cas, il s’agit de l’impuissance associée à la vieillesse (at winedark midnight… I stood in a rage).
   Quelques imprécisions sur le sens apparaissent également. Ainsi, à la fin de la première strophe de « Un dialogue entre le Moi et l’Aine », l’âme incite le Moi à se concentrer sur « ce lieu où toute pensée s’élabore ». D’après Vision, le traité ésotérique de Yeats, ce « lieu » se réfère à la première phase du cycle de la lune, celle de la lune noire où toute chose est absorbée par le principe divin. Un tel anéantissement ne paraît pas compatible avec une pensée qui « s’élabore » et il serait préférable d’entendre le participe passé, done, dans son second sens de « fini », « achevé ». C’est d’ailleurs le choix de René Fréchet qui traduit le même vers par « Au point où le penser finit » (W. B. Yeats, Choix de poèmes, Aubier, 1975).
   Outre ces quelques réserves, inévitables pour un travail de cette envergure, on ne peut que saluer la grande connaissance de l’œuvre de Yeats dont Jean-Yves Masson fait preuve. Sa traduction est précisément pleine de charme en ce qu’elle nous présente un miroir exact des vers de Yeats. Des trois traductions consultées, la sienne est peut‑être la plus fidèle à l’esprit du poète, et le traducteur doit une partie de son inspiration à Kathleen Raine, figure éminente de la critique yeatsienne. On se doit de noter, entre autres réussites, la prise en compte du verbe sail, qui, dans l’œuvre de Yeats, est souvent associé au symbole néo‑platonicien d’une traversée au‑delà de la mer de l’espace-­temps : ainsi, « l’âme fait voile sous nos yeux » dans « Coole et Ballylee, 1931 » et « Swift rejoint la rive de son repos » dans « L’épitaphe de Swift ». Signalons pour terminer que cet ouvrage est assorti de notes explicatives qui témoignent d’une bonne maîtrise des classiques et de la philosophie néoplatonicienne, deux clés de voûte indispensables pour comprendre l’aboutissement de l’œuvre du poète irlandais.



   Le Matricules des anges, n°94, juin 2008
   Les pouvoirs de l’image
   par Benoît Legemble

   À travers un recueil bigarré, L’Escalier en spirale, Yeats se fait peintre de la révolte et de l’apaisement. Une évocation symbolique de l’âme humaine.

   Encore trop largement méconnue en France, la poésie irlandaise a longtemps été éclipsée dans sa réception par le roman. Comme si l’arbre venait cacher la forêt. Pourtant, il y a une vie après James Joyce. Les éditions Verdier l’ont déjà montré dans leur magnifique anthologie du XXe siècle, permettant aux lecteurs de découvrir des noms comme Oliver Gogarty, John Synge, ou encore Patrick Kavanagh. Tout un patrimoine poétique reste encore à traduire aujourd’hui ; un legs important dont William Butler Yeats (1865‑1939) constitue certainement l’une des figures de proue. Frère du célèbre peintre Jack Yeats, grandissant dans une famille d’artistes accomplis, William laissera à la postérité une œuvre abondante, désormais intégralement disponible dans la langue de Molière grâce aux efforts de Jacqueline Genet et Jean-Yves Masson. Après dix‑huit ans d’ardeur à la tâche, ils mettent un point final à l’aventure en nous donnant accès aux poèmes tardifs de L’Escalier en spirale.
   Paru en 1933, cinq ans après La Tour, ce recueil se veut moins hermétique que l’œuvre de jeunesse. Volontiers qualifiée d’ésotérique, la poésie du prix Nobel de littérature 1923 a une réputation difficile. De nombreux lecteurs se plaignent de son obscurité. C’est que l’œuvre de Yeats est exigeante. Elle nécessite qu’on s’aventure dans un au‑delà qui est celui de la « vision » et de « l’extase ». Il s’agit de renoncer aux repères traditionnels, d’abandonner la quête d’un sens préétabli. Le titre même de l’œuvre est une invitation à l’ascension. La spirale appelle ce double mouvement, qui est avant tout celui de la contemplation et de la mort. Elle est ce tourbillon que Jean-Yves Masson envisage comme une manifestation de « la présence du temps au cœur même de la pierre apparemment immuable ». Chez Yeats, il existe une véritable approche systémique de la gyre. Jouant sur les symboles, le poète véhicule une conception renouvelée de l’Histoire à partir de la forme de la spirale : l’Histoire est cet enchevêtrement de deux cônes antagonistes. Le premier pôle viendrait ainsi représenter la vision objective masculine rattachée à l’astre solaire, par opposition au second pôle qui incarnerait la vision subjective féminine associée à la lune. À la base de sa théorie métaphysique, le mouvement hélicoïdal esquisse également une trajectoire ascendante qui mène vers le ciel. Yeats voit donc dans la spirale une métaphore de la quête spirituelle. Chaque pièce constitutive du recueil doit alors s’appréhender en tant qu’entité abstraite jouant sur l’articulation des emblèmes. L’escalier se voit ainsi transmué en un « lieu où la pensée s’élabore » comme le rappelle le poème « Un dialogue entre Moi et l’Âme ». Il devient cet espace traversé par un souffle qui permet la révélation et la découverte fondamentale du « pôle caché ». Le poème se veut donc le témoin de l’abdication d’une idée empirique des mots et des choses. Désormais, l’aide déclare l’évaporation du monde pragmatique, puisque « tout n’est qu’un songe ».
   Arrivé au soir de la vie (il a presque 70 ans), Yeats évoque aussi son rapport complexe à la mort. Dans son œuvre, elle figure positivement le tragique et marque l’avènement du sublime, à l’inverse du comique qui apparaît galvaudé. Mais plus encore, la mort apparaît comme le moment platonicien par excellence – medium par lequel s’opèrent la métempsychose et l’arrachement de l’âme à la matière. Sur les rives du lac qui borde le domaine de sa protectrice Lady Gregory, dans le poème « Coole et Ballylee », Yeats trouve l’inspiration dans la contemplation de la nature, confronté à une beauté extatique qui est aussi pure conscience de la mort. Seuls les mots convoqués suffisent alors à dessiner les contours d’un paysage métaphysique dont l’expression reste à reconstruire, à l’image de « cette blancheur orageuse (…)/ si insolemment pure qu’un enfant croirait/ pouvoir l’assassiner d’une goutte d’encre ». Face au temps qui passe, Yeats esquisse une poétique des vanités qui dit l’évanescence du monde. D’où la nécessité du mouvement de la spirale qui est aussi mouvement de transhumance, mouvement d’un voyageur renonçant aux lumières de pacotille et aux mondanités pour assouvir son inextinguible soif de vérité : « là où la mode et le pur caprice font la loi,/ Nous plions bagages – puisque toute cette gloire est éteinte – / Et partons au hasard, comme le pauvre bédouin avec sa tente. »
   Au cours de son errance, le poète apprendra l’humilité et descendra de sa tour pour rejoindre les hommes. Au milieu des ruines du monastère de Glendalough, face aux éléments, Yeats réalise l’obligation de communier avec une humanité enfin rejointe, par-delà la tentation nihiliste. Son parcours est celui d’un retour à la terre, introspectif et empreint de sincérité : « Mais qui suis‑je pour oser/ Me figurer que je puis/ Mieux me conduire ou avoir plus/ De sens qu’un homme ordinaire ? » Voici restauré l’espoir d’une communauté à venir.



   Le Magazine littéraire, n°476, juin 2006
   par Claude Michel Cluny

   Yeats relie les « Décadents » de la fin du symbolisme à l’interrogation politique et sensualiste des premières décades du siècle dernier. Il célèbre De Valera ou Parnell, s’inspire de la mythologie irlandaise, ou s’essaie par la magie du verbe à réinventer le sens du divin, des Écritures à Platon. Il aimerait faire chanter Sophocle en anglais. Souvent traduit, mais en désordre, sa diversité déconcertait. Jean-Yves Masson a su depuis des années, avec passion, établir une édition bilingue cohérente, livre après livre, restituant l’ordre de composition. L’Escalier en spirale couvre les années 1922-1933. Où figurent bien des pages les plus fameuses, les plus belles, du prix Nobel de littérature 1923.



  
À sauts & à gambades, jeudi 15 mai 2008


   Livres hebdo,
vendredi 28 mars 2008
   Yeats, derniers beaux jours
   par Jean-Maurice de Montremy

   À près de 70 ans, Yeats affronte la vieillesse entre révolte et contemplation. Verdier parachève ainsi la première traduction complète de la poésie du Nobel 1923.

   L’escalier en spirale, qui donne son titre à ce recueil de William Butler Yeats, se trouve dans la tour de Thoor Ballylee achetée en 1917 par Yeats. Le poète l’évoquait déjà dans un autre recueil : La Tour, justement (Verdier, 2002).
   La spirale de cet escalier le fascinait. Il voyait dans cette gyre la rencontre des opposés et la combinaison de forces inverses. On peut par la spirale monter vers le sommet de la tour et contempler le ciel ; on peut aussi descendre vers les sombres profondeurs.
   La spirale, comme l’écrit Jean‑Yves Masson dans sa préface, dit « la présence du temps au cœur même de la pierre apparemment immuable ». Il ne s’agit pas, pour Yeats d’une simple image : la gyre donne leur forme à certains poèmes, voire à la composition du recueil. Comme souvent, Yeats a longuement élaboré son livre (1922‑1933) reprenant des publications partielles ou des textes précédents. À la gyre s’ajoute un retour en arrière plus subtil. Le projet de L’Escalier en spirale naît alors que Yeats approche de la soixantaine et s’achève alors que s’annoncent les soixante‑dix ans. Il mourra en 1939. Du haut de sa tour il contemple aussi son long parcours : ses amours embrouillées, ses ambitions, sa quête initiatique – et son horreur de l’âge.
   La plupart des poèmes font donc écho à l’ensemble de l’œuvre ou la reflètent. Publiés en fin de volume, les indications de Yeats et les commentaires de Jean‑Yves Masson donnent un accès clair au lecteur peu informé de la vie sentimentale, politique et spirituelle du poète. Mais on peut aussi lire chaque poème sans se soucier du mythe personnel orchestré par Yeats. On y sent la musicalité, le lyrisme pur et la puissance évocatrice du symbole, celui‑ci pouvant fort bien rester inexpliqué : ainsi de « Byzance » évocation de l’au‑delà, ou des « Sept sages », cantate pour ses maîtres spirituels (Burke, Goldsmith, Berkeley et Swift).
   Parmi les textes traduits pour la première fois en français, on appréciera les étonnantes « Paroles à mettre en musique (peut‑être) », où figurent Jeanne la Folle toujours en guerre contre les censures puritaines de l’Évêque, et Tom le lunatique, l’un de ces vagabonds-prophètes souvent présents dans l’œuvre de l’Irlandais. À côté des cycles chantent de très courtes pièces, simples et riches d’harmoniques – souvent mises en musique, elles aussi.
   Cette édition bilingue parachève la première traduction complète en français de la poésie de Yeats, ouverte en 1991 par Les cygnes sauvages à Coole. Une réussite éditoriale qui mérite d’être saluée.