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  Un été de glycine

  Michèle Desbordes

  Roman

  112 pages
13 €
ISBN : 2-86432-428-8

Résumé

Ceci n’est pas un essai. Ce n’est pas non plus un roman.
Sauf à dire que la vie est roman.
Alors, que ce qui se trouve ici en soit un, puisqu’il y est question de ce qu’il fut, lui, William Cuthbert Faulkner et du comté d’Yoknapatawpha où il vécut, et à ce propos, à propos de lui et de ce comté où je me souviens avoir grandi moi aussi, de deux ou trois choses que je peux me rappeler, que je vois bouger doucement dans le lointain, dans ces années que je grandissais.
M.D.

Par-delà le temps, des bords de Loire à ceux du Mississippi, une dyade pourpre se dit dans l’éclatement temporel de cet été de glycine. La beauté, sous nos yeux, alors doublement s’écoule.


Extrait du texte

   Et ce devait être parce que cette femme-là très jeune et qui allait mourir en faisait venir une autre, connue de vous seule et depuis si longtemps sans que jamais elle ait pu s’éloigner et vous laisser en paix, cette autre encore jamais dite, encore jamais écrite, mais assise là dans votre tête depuis tant d’années sur la chaise avec laquelle on la porte de son lit à la voiture qui l’emmène à la clinique ou à l’hôpital, vous avez neuf ans, vous ignorez où elle va, tandis que déjà dit-on elle saigne, elle saignera toujours, trente, quarante années plus tard elle est encore de l’autre côté de la rue à saigner sur sa chaise, et vous qui êtes là vous voyez à la fenêtre d’en face la très vieille grand-mère qui a élevé la petite, qui d’une main soulève le rideau et de l’autre dit adieu, bon courage, ma petite, vous la voyez encore, et l’autre, la petite, la toute jeune, qui part, elle part comme vous n’avez jamais vu qui que ce soit d’humain, de vivant, partir, vous n’avez jamais vu quelqu’un autant partir, c’est ce que je veux dire, et vous savez bien ce que c’est, vous savez ce que c’est que le visage que cette très jeune fille tourne vers la maison qu’elle quitte, silencieuse et tragique et pleine de vaillance, ou résignée peut-être ; sans le savoir, sans mémoire ni imagination, vous avez neuf ans, vous comprenez ce que c’est qu’un départ comme celui-là, et la fin des choses à quoi déjà, comment se fait-il, vous pensez tant. Elle n’a pas vingt ans, pas dix-neuf, ni même dix-huit ou dix-sept à ce qu’on dira plus tard, et le visage de ceux qui vont tout perdre, tout quitter et qui le savent, comme ils savent qu’ils ne reviendront pas – comme vous-même qui avez neuf ans le savez, vous ne faites, éperdument, que le savoir, dans cette région obscure, infaillible de la mémoire millénaire, de la mémoire dit-il qui connaît sans savoir – elle s’en va jeune et belle mourir de tout son sang sur un lit d’hôpital, l’épais chaud et sombre liquide qui coule du ventre d’où l’enfant ne voudra pas sortir, ne sortira pas bien qu’il fût porté par le flot ténébreux et brûlant, et alors il restera là, lui le petit d’homme, de plus en plus seul, de plus en plus petit et recroquevillé dans la coque encore chaude qui est la seule chose qu’il connaît et connaîtra jamais. Oui peut-être dans sa mémoire à lui faite de tout ce qu’il ignore et ressent, cet instant-là est-il le seul qu’il puisse reconnaître et accepter un jour après toutes ces années d’inexistence, comme on accepte ce qui fait partie de soi, et peut-être aussi, lui qui n’a pas d’âge, déjà le sait-il, d’une connaissance millénaire, ancestrale dont personne n’aurait su, comme d’un chemin, dénier la trace ni l’infaillible direction.


Extraits de presse

   Le Monde, vendredi 10 juin 2005
   L’univers sans limite d’un petit comté
   par Patrick Kéchichian

   Michèle Desbordes ne fait pas brutalement irruption dans l’histoire de ceux qu’elle choisit pour sujets de ses livres. Elle semble habiter auprès d’eux depuis longtemps, partager silencieusement, depuis toujours, leurs soucis, leurs douleurs, ou même leur folie. Léonard de Vinci dans La Demande, Camille Claudel dans La Robe bleue ou encore Friedrich Hölderlin dans Le temps qu’il marchait nous deviennent ainsi, par l’intensité et l’harmonie de son style, plus visibles. Non pas proches ou familiers mais sensibles, vivants, rendus à eux-mêmes. Et, pourtant, le propos de l’écrivain n’est pas de bousculer ou de démentir la connaissance que nous pouvons avoir de l’œuvre et du destin de ses personnages, d’y apporter ses propres correctifs. D’ailleurs, elle est économe en anecdotes, en détails ; encore plus en interprétations. Car il est urgent d’aller à l’essentiel. À ce que la littérature peut connaître, ou plutôt apprendre, de cette essence.
   En très peu de pages, avec cette économie qui fait mieux ressortir la singularité de son écriture, Michèle Desbordes, dans Un été de glycine, visite un écrivain dont l’univers littéraire semble sans limite. Et cependant William Faulkner, puisque c’est de lui qu’il s’agit, comparait le fameux et mythique comté qu’il avait créé, Yoknapatawpha, à un « petit coin de terre natale, grand comme un timbre-poste ».
   « Un jour je me suis bâti une maison dans l’Yoknapatawpha… » Puis la maison prend la dimension du comté, qui lui-même prend celle du monde. Faulkner est là, qui « n’en finit pas d’écrire » la longue litanie, pareille à un fleuve, des générations des « attentes et déceptions et ces recommencements si intolérables qu’ils en venaient, s’agissant de lignées, à évoquer la malédiction et les destins contraires ». Michèle Desbordes s’appuie sur quelques épisodes de la vie de l’auteur de Sanctuaire ; une vie où la gloire – il reçut le Nobel en 1949 – et le désespoir se conjuguent. « Ce livre n’a pas de fin… », est-il dit dans les dernières pages d’Un été de glycine. Comme n’ont pas de fin le chagrin et la douleur qui envahissent la vie de Faulkner. Chagrin et douleur qu’il porte à la puissance de l’œuvre à accomplir.





  Libération, jeudi 17 février 2005
   Monsieur William
   par Jean-Baptiste Harang

   Michèle Desbordes se dévoile à travers le portrait du malheur de Faulkner.

   De ces textes qu’on lit d’ahan, de confiance et de fébrilité tant la langue qui les tend menace de se briser à la moindre inattention, au moindre repos, qu’elle a besoin pour vivre de notre œil fiévreux de peur que le fil-de-fériste ne se fracasse au fond du vide, de ces textes on ne saurait dire s’ils sont des romans, des essais, des poèmes en prose ou des chants nécessaires, ces chants désespérés dont on a dit qu’ils étaient les plus beaux qu’ont certains auteurs pour survivre à leur art, à leur chute. On lit ainsi les livres de Pierre Michon, ses textes courts où il dit ses admirations, le regard humide, et qui ne parlent que de lui.
   Foin de Michon, il s’agit ici de Michèle Desbordes et de Faulkner, même si le nom de William Cuthbert Faulkner n’apparaît qu’à la page 21 avec ce « u » surnuméraire qu’il a ajouté à celui de son arrière-grand-père, William Clark Falkner, autant pour lui ressembler un peu que pour s’en défaire, « le plus fou de tous (... forcément on prend la phrase en route) qui, non content d’être preux cavalier et héros de la guerre de Sécession, devint banquier, avocat et constructeur de chemins de fer, et cela fait non seulement commit des livres, un roman, La Rose blanche de Memphis qui eut plus de lecteurs à lui tout seul que Sherwood Anderson, Hemingway et l’arrière-petit-fils réunis, mais un jour d’hiver des années quatre-vingt, en un combat singulier, le meurtre d’un homme ; et quelques années plus tard on naîtra, arrière-petit-fils de son état, parmi les chevaux qui autrefois vous auraient mené au combat et à la gloire, on naîtra et grandira si on peut appeler ça grandir tant cela s’avérera difficile (...). Bientôt on ne sourit plus, on ne peut plus sourire, ni sur les photos pour lesquelles on pose, ni ailleurs ; on a onze ans et on ferme les lèvres, le visage tout entier, on ne voit plus du monde que ce qu’on en a déjà engrangé de solitude et d’insignifiance de sa personne, sans parler d’un père qui boit tout ce qu’il sait et n’est pas là pour vous aimer et encore moins vous considérer, dans ces pays, dans ces maisons, les pères ne sont pas là pour vous aimer et vous considérer, ils sont là pour vous enseigner que vivre en réalité ce n’est pas vivre, mais bien mieux que cela, c’est se préparer à rester mort longtemps ». On a dû couper, faire du tort, on aurait pu citer autre chose, porter la lame à un autre endroit, on aurait trouvé le même sang, amputé la même chair avec le même remords. On regrette.
Certes, on a là un portrait de Faulkner, le portrait qu’on peut en faire avec le peu qu’il y a à savoir d’un homme qui est né là où il mourra (dans le comté d’Oxford, Mississippi, 1897-1962), n’a fait qu’écrire, boire et voir Paris et Hollywood, et être malheureux avec une désespérante application. Un portrait romanesque puisque Michèle Desbordes situe son récit non pas à Oxford comté d’Oxford mais à Jefferson comté d’Yoknapatawpha, comme dans Sartoris, le Bruit et la fureur, Absalon ! Absalon ! et tant d’autres. Ce n’est pas le portrait d’un homme, même s’il sonne vrai, même s’il se trouve confirmé par l’écho qui résonne au cœur des lecteurs de Faulkner. C’est le portrait du malheur incarné en Faulkner sous la plume de Desbordes. Et, de guerre lasse, un autoportrait qu’elle ne parvient pas à enfouir plus longtemps sous le masque vrai de l’autre, et qui surgit page 76, 77 et 78 : soudain nous ne sommes plus à Yoknapatawpha, mais quelque part au sud de la Loire, dans une autre lumière d’août, sur une route d’exode, où une autre petite fille meurt, où une autre femme en gésine peine sur le chemin et une autre enfant souffre, elle dit « je », qui s’appelle déjà Michèle, deviendra Desbordes, et cherche en vain dans l’écriture la force d’oublier. Page 80 Faulkner revient comme si nous n’avions pas quitté Yoknapatawpha, il lui reste 28 pages pour mourir malheureux, sans consolation ni pour lui, ni pour elle, ni pour nous.




   Madame Figaro, 29 janvier 2005
   Un été de glycine
   par Alexandre Fillon

   Ni essai ni roman, le nouveau livre de Michèle Desbordes se lit surtout comme un resplendissant hommage à la littérature, plus particulièrement à celle laissée par William Cuthbert Faulkner, écrivain nobélisé et inventeur de contrées imaginaires. Très inspirée, Michèle Desbordes vous atrape par le col pour vous replonger dans le comté d’Yoknapatawpha. Dès les premières pages resurgissent les champs de coton et de maïs, les vertes collines plantées de pins. On avance encore, et revoilà l’odeur pénétrante des glycines, les filles perdues, les vieux nègres fatigués, le domaine Sartoris, le domaine Campson, Benjy l’idiot et sa sœur Caddy. Lorsqu’elle découvrit Lumière d’Août, Michèle Desbordes fit connaissance avec Lena Grove, Joe Christmas et le révérend Hightower, ouvrant les yeux sur la grande chaleur d’août, les histoires souterraines peuplant l’œuvre de Faulkner, romancier que l’on voyait peu sourire sur les photos. L’auteur de La Demande imagine le petit William étudiant à la Graded Oxford School, celui-là même qui fut intrigué par Sallie Murry Wilkins, la première petite fille qu’il voyait d’aussi près, lorsque tous deux avaient quatre et six ans. Comment ne pas être ému par l’évocation d’un Faulkner amoureux transi se consumant d’amour devant cette Helen Baird pour laquelle il écrivait des poèmes et à laquelle il dédia son premier roman ?




   La libre Belgique, vendredi 21 janvier 2005
   Des chagrins qui font des livres
   par Monique Verdussen

   En osmose avec Faulkner, Desbordes marque l’infime distance entre bonheur et malheur.

   Mieux vaut avoir lu William Faulkner ou, au moins, connaître sa vie et son univers littéraire avant d’entrer dans ce livre, certes envoûtant, mais étrange et, au premier abord, terriblement déroutant. Après Camille Claudel qui lui a inspiré une magnifique Robe bleue, Michèle Desbordes s’attache à la personnalité de celui qui, avec peut-être Hemingway – contemporains, ils furent tous deux Prix Nobel mais ne s’aimaient pas trop – s’inscrit à la littérature américaine comme son plus prestigieux représentant. Et, à travers lui qui rêvait de beauté d’enfance et écrivait le tragique de destinées brisées, l’écrivaine fait se rejoindre le comté d’Yoknapatawpha où vécut l’écrivain et sa Loire à elle pour en faire émerger un souvenir, jamais dit, jamais écrit, qui n’a cessé de la blesser dans sa désolante cruauté.
   Mais qu’est-ce que ce livre, Un été de glycine, que l’on ne peut ramener ni à un essai, ni à un roman, ni à une biographie ? Une manière d’approcher Faulkner évidemment, mais dans une sorte de complicité de perception et, même, d’écriture. Cela se ressent à une façon de mettre en exergue et de s’impliquer dans la douleur, le malheur et la résignation à une existence qui n’est jamais celle dont on avait rêvé. Cela transparaît dans cette sensation, qui hante le livre, du temps qui passe et ne revient jamais, laissant derrière lui l’amertume de ce qui aurait pu être et n’a pas été. La distance est infime entre le bonheur et le malheur. Un jour, se défait ce dont on a vécu. On ne vit plus, on endure. Les princes deviennent commis de banque. Les petites filles des jeux d’enfance perdent leur parfum d’arbres en fleur et s’en vont aux bois souiller leurs blanches culottes avec n’importe qui. Les frères meurent des rêves de soleil partagés. Celle que l’on aimait d’amour s’en va en épouser un autre. La vie est désespoir et tragédie parce rien ne dure de la gloire et de la beauté anciennes. On n’en meurt pas nécessairement. On se résigne. Quand on est écrivain, on en écrit. Et, éventuellement, on dialogue par-delà le temps, les océans et les livres.
   Michèle Desbordes fait surgir des images qui appartiennent à la vie de Faulkner dans ce comté d’Yoknapatawpha où s’installa sa famille entre Alabama et Mississippi, de même qu’à ses romans qui lui permettaient d’oublier les chagrins, la solitude et l’ennui. Le grand-père aventurier, les femmes aimées, la petite fille née en 1933, année privilégiée entre toutes, le frère mort dans son avion côtoient les personnages d’histoires qui, inlassablement, traquent des vestiges de mémoire et parlent de mal de vivre, de destins manqués et de déchéance avec le sens rare qu’avait l’auteur de Sanctuaire des lumières et des ombres. Jouant elle-même de lumières et d’ombres, Michèle Desbordes laisse paraître qu’elle aussi a des choses à oublier.
   Tout cela se chevauchant et se confondant en chemins escarpés, la compréhension de Un été de glycine n’est pas immédiate. Fiction et réalité s’y mêlent au point que l’on ne sait pas toujours clairement où l’on est. En osmose avec l’écriture de son modèle, Michèle Desbordes brusque la phrase, entrechoque les idées, joue d’ellipses et de masques. Ainsi, quand elle évoque un récit qui la bouleverse où l’on voit une femme marcher dans la chaleur et la lumière d’août, il faut savoir qu’il est question du roman Lumière d’août écrit par Faulkner en 1932.
   Romancière intuitive et très intérieure, Michèle Desbordes a un talent singulier pour approcher au plus près une personnalité et en faire ressentir la douleur. Pour Camille Claudel, enfermée en maison de repos, elle y parvenait en marquant l’oppression du temps qui s’éternise. Ici, c’est à travers un style musical relevant de ces mélopées syncopées, répétitives et lancinantes d’un Sud américain cher à celui en qui Albert Camus voyait « l’un des rares créateurs de l’Occident ».


   L’Humanité, jeudi 13 janvier 2005
   Déjà il lui parlait
   par Jean-Claude Lebrun

   Yoknapatawpha, le nom se tient là, dès la première ligne du livre. Il va régulièrement revenir, telle une image sur laquelle le regard n’aura jamais cessé de se fixer. L’on sait bien sûr déjà qu’il va s’agir, dans ce nouveau récit de Michèle Desbordes, de William Faulkner et de son comté format timbre-poste, fiché dans le sud profond des États-Unis. Ce Yoknapatawpha au nom imprononçable, puisque viennent y confluer toutes les histoires de ce monde. Quelques semaines après avoir fait paraître un petit livre enlevé sur Friedrich Hölderlin, qui avant de finir reclus dans sa tour de Tubingen avait arpenté pas mal de paysages (Dans le temps qu’il marchait, Éditions Laurence Teper), Michèle Desbordes vient donc tourner autour de son apparent opposé, le grand stoïque immobile, en proie au chahut de ses remuements intérieurs.
   Yoknapatawpha, le lieu sonne lointain alors qu’on le sait tellement proche. Plus même qu’on ne peut d’abord l’imaginer. Il y avait eu en effet, un jour, vers la vingtième année de celle qui aujourd’hui raconte, la lecture laissée en suspens des Palmiers sauvages. Elle l’avait serré dans sa bibliothèque après l’avoir fait habiller d’une reliure sombre, comme si elle avait pressenti qu’il y avait là une matière en trop grande fusion, à laquelle elle ne pouvait encore venir se brûler. Or la brûlure était déjà en elle, sourde certainement, mais inextinguible. Michèle Desbordes, jeune femme des bords de Loire, avait obscurément identifié l’onde de chaleur venue des bords du Mississippi: « Il y avait là, on le soupçonnait, quelque chose de l’ordre du lien et de l’intime. » Un été de glycine en apporte le témoignage superbe et bouleversant. D’abord par l’extraordinaire traversée de l’univers faulknérien, cet espace minuscule et cependant suffisamment grand « pour contenir tout ce qu’il y avait à contenir de vie et de mort, de filles perdues, de Blancs et de vieux Nègres fatigués ». L’on y voit doucement s’avancer ces ombres familières, d’emblée installées dans le malheur et seulement appelées à le connaître plus noir encore. Rejetées sur les bordures de l’histoire, ainsi que les autres pauvres du Sud, et dès lors entièrement livrées aux forces primitives qui agitent les hommes. Ces obsédés, ces fautifs, ces maudits, ces fous, ces grands maladroits de l’existence, qui incarnent de si juste et parfaite manière les désordres du monde, Michèle Desbordes les réunit ici, au rythme, très exactement épousé par son écriture, de leur cahotante avancée.
   Au rythme aussi de leur passage dans l’œuvre. Tels des arpenteurs posés par l’écrivain, pour tenter de mesurer la distance avec le monde en mouvement, la profondeur des entailles et des blessures héritées d’une lointaine histoire. De cela Faulkner tient récit, au fond toujours le même, pour essayer de lui-même comprendre. Quand il considérera être arrivé au bout du possible, il coupera simplement le fil de « cette écriture étroite, rangée comme rien d’autre dans sa vie ne saura l’être ». L’on voit ici, comme rarement cela fut donné, cet alliage complexe de proximité et de distance qui fonde l’écrivain, quand les mots portent une charge d’intime que lui-même ne sait distinguer et reconnaître. Car ce Sud détraqué, fatigué, dans lequel la vie prend figure de mort lente, apparaît comme une projection de sa propre lassitude, de sa mélancolie foncière. Le récit de Michèle Desbordes, tout en glissements subtils, en répétitions savamment distillées, suggère la sorte de transfusion qui s’opère au long de l’œuvre. Du très grand art, assurément, dans le lignage de ces livres majeurs que furent La Demande, en 1998, et La Robe bleue, en 2004.
   Avec ce dévoilement ultime, qui donne au livre son entière profondeur de champ: l’évidence de Faulkner, avant même d’avoir été lu; la sensation que l’écrivain déjà parlait à la narratrice; la certitude que le comté d’Yoknapatawpha lui était un lieu familier depuis toujours. Parce que ce particulier-là sait toucher en plein à l’universel. « De livre en livre, confie en effet celle qui écrit, il parle de maison obscure. » Elle entend par là ces recoins cachés de nos demeures mentales, où nos êtres se trouvent pour partie tramés. Le Sud profond a été, à l’époque moderne, leur mode de représentation le plus affiné et le plus prégnant. Si Les Palmiers sauvages furent longtemps remisés – par elle, ce fut à proportion de l’effet de reconnaissance et de l’ébranlement qu’ils avaient provoqués. Si Un été de glycine est aujourd’hui advenu, c’est qu’il faut à Michèle Desbordes, à l’instar de Faulkner, faire des livres pour affronter ce monde autour de nous et cette obscurité en nous. Simplement. Mais à une hauteur et un degré de beauté qui sont l’apanage du tout meilleur de la littérature.




   Livres Hebdo, vendredi 10 décembre 2004
   Ma cabane au Yoknapatawpha
   par Jean-Maurice de Montremy

   Michèle Desbordes a grandi au pays de Faulkner, dans un comté imaginaire. Un été de glycine invente l’autofiction d’une fiction.

   Un été de glycine n’est pas un essai sur Faulkner, ni l’évocation de certains souvenirs – anciens – qui ont marqué Michèle Desbordes (prix France-Télévisions 1999 pour La Demande). C’est un roman comme s’en racontent les lecteurs épris d’un univers romanesque et d’un auteur, au point d’en faire – les années passant – une histoire personnelle, avec ses lieux, ses images, ses personnages et ses propres secrets, écrits entre les lignes d’autrui.
   Michèle Desbordes n’a guère plus de vingt ans lorsqu’elle commence Les Palmiers sauvages et lorsqu’elle découvre le comté de Yoknapatawpha dans lequel Faulkner transposa le comté d’Oxford et son Mississippi natal. Son imagination s’y est installée, mais aussi les amours, les joies et les épreuves. Une manière de voir le monde.
   C’est l’image, chère à Faulkner, d’une petite fille qui grimpe aux arbres pour regarder ce qu’on ne peut pas voir. C’est l’amour toujours impossible. C’est la vision des paumés du Sud et, surtout, de cette jeune fille enceinte errant sur les routes à la recherche de l’homme qui l’abandonna – vision qui rappelle à la narratrice sa mère enceinte jetée dans l’exode, l’été 1940, du côté d’Orléans, aux bords de la Loire, puis sa mère la trimbalant de nouveau une nuit glaciale de février 1944. Et puis encore son départ sans retour pour une mort en couches.
   Michèle Desbordes raconte maintenant l’œuvre, l’amour et la vie de Faulkner superbement – tout comme elle raconte aussi ce qui s’est très tôt joué en elle par cette lecture. Pour une fois, le mot « autofiction » conviendrait une autofiction née de la familiarité avec une fiction – celle de Faulkner. Fiction qui était aussi pour l’Américain le moyen de vivre autrement sa réalité.
   Tout est donc recréé par une écriture magnifique, puissante et simple dans ses vastes périodes, à la recherche de la lumière d’août et de l’odeur des glycines. LeYoknapatawpha retrouvé.