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  L’Étoffe d’un héros

  Miguel Delibes

  Roman
Traduit de l’espagnol par Dominique Blanc

  384 pages
19,80 €
ISBN : 2-86432-362-1

Résumé

     L’Étoffe d’un héros n’est pas un livre sur la guerre civile mais le roman de quelques êtres qui, entre enfance et adolescence, se trouvent aspirés dans l’œil du tourbillon sanglant qui a transformé pour longtemps l’histoire de l’Espagne en tragédie. Né dans une famille chaleureuse et étriquée de la petite bourgeoisie traditionaliste, Gervasio se croit promis très jeune à un destin héroïque qu’un prodige a révélé : son émotion est si intense quand il entend une musique militaire que tout son corps frissonne et ses cheveux se dressent sur sa tête. Un oncle, vétéran des guerres carlistes, s’emploie à cultiver cette disposition merveilleuse contre l’avis du père de l’enfant, un médecin naturiste et libertaire, le mouton noir de la tribu. Invité à endosser le rôle d’un futur héros, Gervasio s’éloigne des siens pour s’inventer avec ses camarades adolescents un destin guerrier que l’épisode tragique du soulèvement franquiste va mettre à l’épreuve des faits.
     La dure réalité va ébranler peu à peu les arrogantes certitudes forgées au cours de cette « enfance d’un chef ». Il faudra affronter, au-delà des combats, les terribles récits interchangeables de croyants crucifiés par des « rouges » et des rouges martyrisés par des « croisés ». Qui est un héros ? La vraie tragédie naît du brouillage de la frontière entre héroïsme et trahison ici exposé de main de maître par un Delibes dont on sait qu’il s’est lui-même engagé à dix-huit ans avant de consacrer sa vie à exorciser la tragédie en écrivant contre la bêtise totalitaire, pour la tolérance et les valeurs défendues humblement mais fermement par des êtres qui sont d’une autre étoffe que les prétendus héros.



Extrait du texte

     Une fois que l’enfant Gervasio García de la Lastra éprouva ces étranges phénomènes, que les membres les plus pieux de la famille attribuèrent à des causes surnaturelles et les autres, plus sceptiques, à de purs phénomènes physiques opérant sur une sensibilité délicate, ce fut, comme il ressort des journaux du colonel de cavalerie aujourd’hui disparu don Felipe Neri Luna (1881-1953), au cours de la veillée familiale du samedi 11 février 1927, bien que – c’est ce qui apparaît dans ces mêmes cahiers, trois jours avant – certains indices se soient déjà manifestés lorsque le petit, faisant irruption comme un ouragan dans le cabinet de son grand-père maternel don León de la Lastra alors qu’il déjeunait de son habituel chocolat et biscottes, lui avait demandé à brûle-pourpoint :
— Papa León, je peux être un héros sans mourir ?



Extraits de presse

     Lire, septembre 2002
     Extrait et critique par Catherine Argand

 

     La Croix, jeudi 19 septembre 2002
     Miguel Delibes, entre Goya et Buñuel
     par Jean-Maurice de Montremy

     Dans un roman où le tragique, le comique, l’insolite et le pathétique font bon ménage, le grand écrivain espagnol s’interroge sur l’histoire de son pays

     Ce jour-là, le petit Gervasio fait sensation. Alors qu’il écoute sur le phonographe familial Bérets rouges, la marche militaire favorite de son grand-père, ses poils se dressent, ses cheveux se hérissent. L’aïeul, ancien officier des guerres carlistes de 1879, y voit un signe du ciel : l’enfant a l’étoffe d’un héros. Nous sommes le samedi 11 février 1927, note tout de suite un vieil oncle scrupuleux, lui aussi saisi par la divine surprise. Le reste de la famille – pour le moins pittoresque – émet des avis partagés. Pour certains, Gervasio serait plutôt un futur saint, condition préférable à celle du héros. Pour d’autres, il ne s’agit que d’un cas d’horripilation nerveuse. Le diagnostic est établi, notamment, par le père de Gervasio, médecin non conformiste qui prétend soigner par les principes « naturistes », homéopathe avant l’heure.
     Miguel Delibes (né en 1920) nous introduit ainsi dans le vieux « palais » des comtes de Pradoluengo, au cœur d’une ville qui pourrait bien être Valladolid, sa ville natale. Si la fiction et la fantaisie – entre Goya et Buñuel – nous placent bien dans un roman, le sens profond du livre et l’évolution de Gervasio renvoient à sa propre expérience. Enfant d’une famille pieuse de notables, Miguel Delibes s’engage en 1938 dans la marine de guerre nationaliste, alors que la guerre approche de la fin. C’est aussi le cas de Gervasio. Et, comme Delibes, Gervasio découvre la complexité des êtres, la précarité des convictions et le cruel revers de l’étoffe héroïque.
     Cette approche mixte explique le caractère nuancé, très surprenant, d’un texte haut en couleur. L’enfance de Gervasio au « palais », où vivent oncle, tantes et cousins sous le regard de quelques domestiques non moins fantasques, ne verse jamais dans la charge ou la farce qui pointent si souvent leur museau. Confite en dévotion, nostalgique d’une fortune perdue, férocement divisée par les héritages, toujours se querellant pour ou contre les idées « modernes », cette famille se découvre plus affectueuse, plus généreuse qu’on ne l’attendrait.
     L’ambiguïté se confirme avec la deuxième partie, au cours de laquelle Gervasio, devenu lycéen, découvre les premiers effets de la République, puis les débuts de la guerre civile. Des jésuites qui se cachent, des prêtres hantés par l’apocalypse, des sœurs terrifiées, des collégiens qui veulent en découdre… Le tragique, le comique et l’insolite font bon ménage. Et Gervasio – dont les crises d’horripilation deviennent plus rares – ne doute toujours pas de sa vocation héroïque, bien que son affection pour son père et pour plusieurs « républicains » (ou tenus pour tels) s’approfondisse.
     Le roman culmine dans la troisième partie quand Gervasio se confronte, avec ses camarades, à la Marine et à la réalité des combats. Une nouvelle fois, le grandiose, le grotesque et le pathétique s’entrecroisent, permettant à Miguel Delibes de compléter cette fresque peu banale de la province espagnole face à la guerre civile. On s’en doute, plus Gervasio avance, plus la cause « héroïque » le laisse perplexe. Du côté des Rouges comme des Croisés, le malheur, l’injustice, la bêtise, l’horreur, semblent interchangeables. La souffrance n’a pas de camp, les victimes sont partout.
     Paru en 1987 à Barcelone, L’Étoffe d’un héros a marqué un tournant dans la carrière déjà longue de Miguel Delibes (son premier livre date de 1947) et confirmé sa place éminente parmi les écrivains espagnols. Onze ans plus tard, dans L’Hérétique (traduit en 2000 chez Verdier), il confirmera la profondeur et l’originalité de sa réflexion sur l’Espagne. Comme si son œuvre était, depuis toujours, sous des formes différentes, un seul et même exercice spirituel.

 

     L’Indépendant, dimanche 15 septembre 2002
     Verdier fait sa rentrée sur fond de guerre civile espagnole
     par Serge Bonnery

     L’éditeur de Lagrasse publie un roman de Miguel Delibes qui, une nouvelle fois, se dresse contre la bêtise totalitaire. Il dépeint le parcours d’un adolescent engagé dans les troupes franquistes qui se croyait prédestiné pour une vie de héros.

     Qu’est-ce qu’un héros ? Ou, dit autrement : y a-t-il de grands hommes ? Ce questionnement est au centre du roman de Miguel Delibes que les éditions Verdier de Lagrasse publient en cette rentrée littéraire.
     Le livre a pour toile de fond la guerre civile espagnole. Mais comme l’annonce clairement la quatrième de couverture : ce n’est pas un livre sur la guerre civile proprement dite, même si tout le poids de cette tragédie pèse sur les personnages campés par l’auteur du récit. Impossible pour le lecteur d’échapper, en effet, à la tension extrême qui s’immisce entre les lignes du texte, une tension qui monte au rythme des événements. Toute la subtilité de Miguel Delibes est d’avoir su contenir, en arrière-plan, une guerre qui, comme on s’en doute, bouleversera la vie des individus qui vont y être confrontés. Car voilà, véritablement, ce qui intéresse l’écrivain. Pas la guerre en tant que fait historique. Mais la guerre en tant qu’elle agit sur les hommes et les révèle dans leur vérité.
     Gervasio est né dans une famille de la petite bourgeoisie traditionaliste et provinciale. C’est le personnage principal du roman, que Miguel Delibes prend quasiment à sa naissance pour le conduire jusqu’à l’âge adulte. Gervasio n’est pas un enfant ordinaire. La musique militaire le met en transe, jusqu’à lui faire dresser les cheveux sur la tête.
     Comme un éventail. Loin de considérer cela comme une tare, son oncle, nostalgique des guerres carlistes, s’emploie à cultiver chez Gervasio ce qu’il juge comme une prédisposition surnaturelle à l’héroïsme. Malgré un père médecin naturiste et libertaire à qui le phénomène est, pendant un temps, soigneusement caché, Gervasio se croit promis à un destin exceptionnel. La guerre se chargera de mettre cette conviction à l’épreuve des faits.
     Comme tous les romans de Miguel Delibes, celui-ci se déploie comme un éventail. Parmi ses multiples facettes, on retiendra l’attention particulière accordée dans le récit au microcosme familial que la guerre civile écartèle, entre liens du sang et divergences politiques. Miguel Delibes trouve là l’occasion de dresser quelques portraits ciselés : un genre dans lequel on sait que l’écrivain excelle.
     Mais L’Étoffe d’un héros, c’est aussi la relation entre un père républicain retenu prisonnier, dès les premiers soulèvements populaires, dans les arènes de la ville et un fils engagé dans les troupes franquistes. Enfin, Miguel Delibes a écrit là un roman d’apprentissage : comment Gervasio va se confronter aux autres, lui qui a vécu une enfance coupée des réalités du monde, comment cet adolescent va apprendre l’horreur, la peur, le mensonge… bref, comment Gervasio va affronter la vie.
     L’étoffe des hommes. Dans ce face-à-face avec la réalité, surtout s’il s’agit d’une guerre et d’une guerre civile de surcroît, qui peut dire qui sont les héros ou simplement s’il en existe ? La vraie question, ici, serait plutôt : quelle est l’étoffe des hommes quand l’habit qu’on leur a fabriqué se déchire ?
     Miguel Delibes n’a cessé de dresser son travail littéraire contre la bêtise totalitaire. Avec L’Étoffe d’un héros, par les valeurs de tolérance ici défendues, l’écrivain ajoute une pièce maîtresse à son œuvre.

 

     Le Monde, vendredi 8 novembre 2002
     Comment devient-on un héros ?
     par Ramon Chao

     Miguel Delibes fut le premier en Espagne à rompre le pacte amnésique sur la guerre civile. Des blessures qui traversent son œuvre

     L’éditeur a tort de nous présenter ce livre comme n’étant pas un roman sur la guerre civile espagnole, alors que c’est un de ses grands mérites, autant pour sa nécessité sociopolitique que pour la qualité de l’écriture de Delibes, qui n’est plus à démontrer.

     Il s’agit bel et bien d’un récit sur le conflit qui déchira l’Espagne il y a plus d’un demi-siècle et dont le pays souffre encore des conséquences. La preuve, ce silence qui s’établit dans la péninsule – innocent, sûrement pas – entre vainqueurs et vaincus sur un épisode si effroyable, afin d’assurer une transition démocratique mais en lui sacrifiant la réflexion sur la mémoire.

     Les Espagnols avides de connaître leur passé devaient lire Bernanos, Malraux, Hemingway, etc. Il a fallu que leurs écrivains passent outre à ce pacte amnésique pour entreprendre enfin cette récupération de l’histoire récente. Delibes fut précisément l’un des premiers à rompre le silence avec Cinq heures avec Mario (1987). Au cours d’un long monologue intérieur, pendant la veillée mortuaire de son mari, Carmen revit leurs années de vie conjugale. La femme reproche à son époux son incapacité à s’adapter au régime franquiste dans les domaines religieux, économique, sexuel et littéraire. On déduit que le défunt, professeur d’université, n’utilisait pas le piston pour réussir, préférait la justice sociale à la charité et roulait en vélo. Deux conceptions du monde qui s’étaient affrontées avec les armes n’avaient pas fini de se réconcilier. La guerre continuait.

     Delibes est né en 1920 à Valladolid, descendant de Français – son grand-père, venu en Espagne œuvrer à la construction d’une ligne de chemin de fer, était le cousin du compositeur de Giselle, il grandit entre cet aïeul libéral et un autre, traditionaliste. Un père progressiste et une mère catholique ne firent qu’accentuer cette dichotomie, courante au sein de la classe moyenne espagnole. Son enfance apparaît en filigrane dans L’Étoffe d’un héros, ainsi que, d’une façon beaucoup plus nette, dans Le Chemin, Les Rats et Sisi, mon fils adoré.

     L’Étoffe d’un héros, le neuvième de ses livres traduits en français, raconte l’histoire d’un enfant issu de la petite bourgeoisie traditionaliste. Son père, un médecin naturaliste et libertaire, essaye de l’éduquer selon ses principes et contre l’avis de son frère, vétéran des guerres carlistes, qui rêve pour son neveu d’un destin guerrier. D’autant plus qu’il a observé chez l’enfant une disposition prémonitoire : son corps frissonne au son de la musique militaire et surtout ses cheveux se dressent en entendant l’hymne des traditionalistes bérets rouges. Il n’en faudra pas plus pour qu’une partie de sa famille lui prédise un destin héroïque. Gervasio grandit donc entre les deux Espagne.

     À l’occasion du soulèvement franquiste, il entend des récits sur des catholiques crucifiés par les rouges, et sur des rouges martyrisés par les soldats de la « croisade ». Il voit deux membres de sa famille empalés par les rebelles, les bien-pensants, et son père emprisonné dans les arènes dès les premiers moments de la rébellion militaire. Lui-même s’engage dans la marine nationaliste, où il découvre le doute.

     Commet devient-on un héros ? Le même sujet vient d’être traité dans l’excellent Soldats de Salamine par Javier Cercas, né, lui, bien après le conflit fratricide, au moment du pacte politique de l’oubli. Le patriarche Delibes parle d’expérience et le fait avec la sincérité, la noblesse et la qualité littéraire qu’on lui reconnaît.

 

     Le Temps, samedi 14 novembre 2002
     L’enfance d’un héros sous le franquisme naissant
     par Jean-Charles Gateau

     Le tableau d’une famille conservatrice et bondieusarde peint par Miguel Delibes retrace douze années décisives de l’histoire espagnole, de la chute de la monarchie à la fin de la guerre civile.

     « Les rats, c’est bon ! » Frits, avec un filet de vinaigre, la moitié d’une miche de pain et une rasade de la piquette locale, c’était souvent, dans les années 50, l’ordinaire du paysan pauvre des coins perdus de Castille. Et qui a lu Les Rats de Miguel Delibes (de 1962, traduit chez Verdier en 1991) n’a jamais oublié cette peinture dense et forte de la misère villageoise, de ses rites et de ses personnages.
     Avec L’Étoffe d’un héros (Madera de héroe, 1987), Delibes a choisi de nous donner une fresque beaucoup plus vaste, subdivisée en trois livres, s’échelonnant du 11 février 1927 à la victoire franquiste de 1939, parcourant donc la chute d’une monarchie, le triomphe d’une république laïque et franc-maçonne aiguillonnée par l’exigence de justice sociale d’un peuple misérable, le putsch d’un quarteron de généraux traîtres à la Constitution et trois ans d’une guerre civile atroce. Le centre autour duquel gravite cette vaste fresque est un garçonnet de bonne famille mi-aristocratique mi-bourgeoise, Gervasio de la Lastra, 5 ans à la première ligne, 17 ou 18 à la dernière.
     Il y a du monde dans le palais blasonné du comte de Padrolongo, Don León de la Lastra, dit « papa León », le grand-père maternel de Gervasio : sa grand-mère Obdulia, sa mère Zita, qui s’est mésalliée avec Telmo, un fils de mercier devenu docteur en médecine, naturopathe voltairien soupçonné de panthéisme (l’abomination !), tante Cruz, épouse d’un conservateur à tous crins, Felipe Neri. Si l’on ajoute l’oncle Vidal, Crucita et Rosita, sœurs aînées de Gervasio, et la domesticité, la blanchisseuse bihebdomadaire, le chauffeur de la Buick, la vieille bonne « Madame Zoa » qui reporte toute sa passion sur le petit Gervasio et la jeune bonne Amalia qui a le printemps dans la culotte, on est bien parti pour une saga, tandis que tout autour de ce havre du conservatisme bondieusard, les quartiers populaires sont en ébullition.
     Or donc, le 11 février 1927, le duvet et la crinière du petit Gervasio se hérissent de la tête aux pieds, comme un chien prêt à la bagarre, en écoutant les marches militaires dont « papa León », jadis carliste en béret rouge, l’abreuve du matin au soir. Cette horripilation excite la moitié de la famille : c’est un signe du Ciel ; pour les bigotes, il deviendra un prélat, voire un saint. Pour « papa León » et l’oncle Felipe, il sera un héros militaire, et cet oncle lui offre tout son attirail d’officier qui ne s’est jamais battu. Ces crises se déclenchent régulièrement dans les grandes excitations, et le docteur Telmo souhaite le calme et craint l’épilepsie. Le garçon retient surtout l’obligation de devenir un héros. La mort de « papa León » ne déclenche pas de crise (« Les héros sont des êtres détachés », conclut l’oncle Felipe), mais de savoureuses querelles sur le partage de l’héritage. Par contre, lors des processions, Gervasio entre en transes devant les statues du Christ martyrisé.
     Le premier livre a tracé le cadre. Le second sera celui du collège, pendant lequel la menace vague qu’on appelait « grabuge » se déclenche : la révolte des classes dangereuses, l’abdication du roi, l’arrivée de la République, les pauvres redressant la tête et réclamant la justice. En ville, manifestations, émeutes, échanges de pierres et de tirs. La famille cache un jésuite qui n’a pas fui au Portugal, peint la République comme athée et démoniaque, enseigne à ses élèves à être impitoyables, dirige le combat. Gervasio y prend part et discute avec ses copains endoctrinés : comment être un héros ? est-ce la cause que le candidat héros défend et pour laquelle il se sacrifie (la croisade de Franco) qui fait le héros ? Ou peut-on être héros pour une autre cause que la bonne ?
     La troisième partie donnera la réponse. Gervasio et quatre ou cinq amis sont maintenant en âge de se battre, ils devancent l’appel pour servir dans la marine. Pistonnés par l’oncle Felipe, ils seront affectés après un stupide apprentissage sur le voilier-école, et le naufrage du Baleares, sur le croiseur Juan de Austria qui sillonne les mers tempétueuses – nausées, paniques sous les bombardements – pour barrer le détroit de Gibraltar, ou guetter près de Malte les cargos maquillés qui fournissent les républicains en armes russes. Gervasio (devenu le matricule 377A) a des doutes sur le sympathique quartier-maître Pita qui semble aveugle quand les autres postes signalent une ombre suspecte. Il le file lors d’une permission, le voit transmettre des documents, lui en parle. Oui, Pita avoue, il aide les républicains pour venger l’assassinat d’un frère innocent et martyrisé. La conclusion des copains : leur devoir est de dénoncer le traître. Ils le font, Pita sera fusillé. De longs débats s’ensuivent : Pita, parmi nous, volontairement, était un héros, son sacrifice anoblissait sa cause. Mais alors les autres, tous les autres ? C’était la même chose dans les deux camps, concluent-ils. La forte peinture de la guerre civile sous son angle naval est un attrait complémentaire de ce roman riche et prenant.

     Libération, jeudi 13 mars 2003
     Franco, mort et vif
     par Philippe Lançon

     [...] L’ordre franquiste et sa perversion devenus style, façonnant la phrase mot à mot. Un romancier continue, depuis un demi-siècle, de le faire avec la précision d’un ciel castillan d’hiver et un humour picaresque rentré : Miguel Delibes. L’Étoffe d’un héros, publié à l’automne chez Verdier, rappelle qu’il est l’un des rares à pouvoir fermer la parenthèse qu’il a jadis ouverte.