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  Être Juif

  Benny Lévy

  200 pages
12 €
ISBN : 2 86432 402 4

Résumé

     Être Juif. Être, de manière radicalement singulière ; être, irrémissiblement rivé à son judaïsme comme le dit Emmanuel Lévinas, présent tout le long des lignes de ce texte.
     À partir de cette facticité juive, s’esquissent quelques propositions pour une pensée du Retour. Retour au Sinaï. Là précisément où le juif est rivé.
     La pensée du Retour requiert une critique de l’athéologie du juif moderne. Théologie du silende de Dieu après Auschwitz, critique de la théodicée, enfin recours à la notion de Mal absolu, voilà les points par où il faut passer de manière critique.
     En ce sens, ce livre s’adresse à tout homme pour autant qu’il est encore sensible à la question de l’origine du Mal.

     « nés [...] en 1945, nous procédions des épousailles des Lumières et de la Nuit. La Nuit ne s’opposait pas aux Lumières, elle les achevait : il fut jour, il fut nuit ; jour un. Le verset, à l’envers. Les lettres voletaient en désordre. Le prophète se lamentait : Nos pères ont failli, ils ne sont plus ; quant à nous, leurs fautes, nous les supportons.
     Nous, fils de l’inversion, nous ne nous lamentions pas. Nous n’avions plus à payer aucun billet. Tout avait été payé, et pour toujours. Le Siècle nous faisait un crédit illimité ; le Juif honteux pouvait être fier, sans frais : il n’était plus le Juif moderne, mais le Juif du Siècle. Nous ne remarquions même pas que nous étions en train de payer l’absence de lamentations. Le prix : l’obscurcissement du rapport du fils au père. Dans les Lumières, nous avions perdu la mère ; dans la Nuit : le père. Enfants adoptifs du Siècle, nous pouvions nous mêler à tous ses combats. Ils se révélèrent douteux, qu’à cela ne tienne : nous pouvions nous retourner contre le Siècle, en véritables enfants. Contre le Siècle de la barbarie s’élevaient alors l’humanité et ses droits. »


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Extraits de presse

   Actualité juive, 22 janvier 2004
   par Franklin Rausky

   Ce livre posthume se veut une poursuite critique, lucide, sans complaisances doctrinales, du questionnement que le grand philosophe juif Emmanuel Lévinas commença à formuler au lendemain de la Seconde Guerre mondiale : quelle est la nature de l’être juif ? Comment cet être juif s’exprime dans le monde contemporain ? Quelle est la possible authenticité existentielle de l’être juif ? Et Lévy de chercher des clefs pour répondre à cette interrogation lévinassienne dans une étude qui se veut, précisément, c’est le sous-titre de l’ouvrage, « lévinassienne », puisant aux sources de la pensée de Lévinas, mais refusant toute complaisance doctrinale au maître, allant parfois jusqu’à contester certaines des intuitions du célèbre penseur de la philosophie de la relation à Autrui.
   Dans une touche autobiographique qui n’est pas sans intérêt pour comprendre son parcours, l’auteur nous rappelle qu’il est né en 1945. Année qui n’a rien de banal. Pour beaucoup d’intellectuels qui ont vécu la tragédie de l’Occupation et le bonheur de la Libération, 1945 marque la fin de la Nuit et le début des Lumières. La Nuit ténébreuse du fascisme est vaincue par les Lumières victorieuses de la raison démocratique et humaniste. Or Lévy ne croit pas à cette dichotomie : pour lui, il y a entre l’univers sombre de la terreur totalitaire et l’univers lumineux de la raison philosophique, un lien de complicité. Ce sont deux moments de la même civilisation, de la même humanité, la nuit et le matin ne formant qu’un seul jour. On peut lire entre les lignes ce que Lévy ne dit pas, mais qu il suggère fortement, dès la première page de son livre : Hegel et Hitler ne sont pas totalement étrangers l’un à l’autre.
   Lévy ne veut ni une réponse humaine à la question juive, ni une réponse juive à la question juive, mais plutôt une réponse juive à la question humaine : une pensée judaïque authentique, inspirée par les sources de la Loi et de la Tradition d’Israël, pour dire l’être du monde, la vérité des hommes.
   Impossible de résumer ou de commenter un livre si dense et complexe en quelques lignes. J’ai beaucoup aimé les belles pages que l’auteur consacre à l’Apocalypse, la vision de la fin du monde dans un temps post-moderne miné par le désarroi et la crise des doctrines. Je serai plus réservé sur l’anti philosophisme de Lévy, qui prétend, un peu trop rapidement, que la pensée judaïque profonde, qu’il nomme la « pensée du Retour », tout en commençant par se débattre avec la philosophie, serait, en fin de compte, « explicitement anti philosophique », marquant précisément, dans l’histoire de l’esprit humain, l’horizon de la « fin de la philosophie ». Or, les « anti philosophes » qui annoncent la mort du questionnement et de la méthode philosophiques (depuis le Moyen Âge), sont, malgré leurs protestations, des philosophes qui s’ignorent. Je ne crois pas, non plus, que l’on puisse aussi facilement oublier Spinoza. Nous pouvons l’admirer ou le détester il n’est pas moins incontournable. Une orthodoxie juive éclairée ne saurait effacer, d’un trait de crayon, les pensées gênantes.
   Lisez ce beau texte : le meilleur hommage que ses lecteurs pourraient faire à l’auteur disparu serait de poursuivre et d’approfondir le débat autour des idées qu’il a postulées avec énergie et passion. Un débat sans complaisances ni apologies, loin des nécrologies creuses des cérémonies d’adieux.


     Libération, jeudi 8 janvier 2004,
     Béni Lévy in memoriam
     par Éric Marty

     Au-delà de la limpidité de son titre (Être juif), le livre de Benny Lévy est un livre difficile, mais ce serait mal le lire que de croire qu’il a été écrit dans une langue étrangère. Il s’adresse à nous du début jusqu’à la fin parce qu’il vient de quelqu’un qui est l’un de nous. Le propos est triple : un traité apologétique du Retour (à Israël), un traité polémique contre la spiritualité européenne, un traité de la question du Mal. Ce triple propos se noue autour d’une violente et cathartique dispute avec le Maître, Emmanuel Lévinas, dont l’heureuse et dialectique issue justifie le sous titre, « étude lévinassienne ».
     L’apologie du Retour possède plusieurs scénarios qui vont de l’épuisement du questionnement européen à la violence de l’appel, en passant par la résistance même à cet appel : ces scénarios sont brièvement exposés par Benny Lévy, car tous les trois convergent vers un même nœud historial, Auschwitz, où s’est radicalisée à l’extrême la nécessité du Retour en confirmant définitivement l’impossibilité factuelle pour le juif d’échapper à son être juif. Moment historial au double sens qu’il fut fin du monde (fin de ce monde pour les juifs) et qu’il s’inscrit dans l’histoire proprement juive du monde, telles les destructions des deux Temples de Jérusalem, et qu’il ouvre alors à une autre histoire que la nôtre (européenne), une histoire immobile.
     Le traité polémique avec la spiritualité européenne prend précisément pour point de départ la lecture d’Auschwitz qui, comme événement, ouvre à deux possibilités : celle du Retour donc, mais, aussi celle de l’effacement définitif par l’enrôlement de sa victime juive sous le costume de « l’Homme » universel, et dont les deux sergents recruteurs sont, au début du livre, François Mauriac, consolant avec la croix le petit Elie Wiesel au sortir de la Shoah en 1945, et, à la fin du livre, Michel Deguy, déclarant, dans un livre récent : « Ce qui est insensé, c’est ce que les Allemands nous ont fait à nous les hommes. » Telles sont les deux bornes qui soutiennent le cheminement d’un dialogue fiévreux avec Emmanuel Lévinas. Partant de Sartre et de la définition du juif comme être jeté dans la situation juive, Lévy montre, avec Lévinas, l’échec du juif qui tente de fuir sa situation en se voulant homme. Sa chance est de ne pas y parvenir, car cet échec, l’échec de cette fuite, est la seule possibilité de retourner la malédiction antisémite en bénédiction juive, où l’être juif exulte du donné dont il est l’émanation et où, au travers de cette pure passivité, il acquiesce à ce qu’il est, c’est-à-dire se choisit, ou encore répond à l’élection et en assume la responsabilité. Benny Lévy ouvre alors violemment son livre à une empoignade spirituelle avec le Maître mort. Poussant à l’extrême le sens de certaines citations, il reproche d’abord à Lévinas de faire de l’être juif une situation simplement humaine, au sens d’une humanité en général alors que si l’être juif est une réponse, c’est une réponse à une humanité « non quelconque » ; ensuite, Benny Lévy voit dans la catégorie lévinassienne du « il y a », une forme d’athéisme ou de nihilisme qui s’atteste dans l’approbation qu’en a faite Maurice Blanchot ; enfin, selon lui, Lévinas a tort dans sa lecture d’Auschwitz, autour de la question du Mal, en ne trouvant que dans la question d’Autrui la possibilité d’une percée du Bien et surtout dans la caution ambiguë qu’il semble donner à la question rebattue du silence de Dieu. Pourtant, la controverse s’achève sur un ultime cran de vérité où Lévinas dispense le bon message : le Mal absolu ne saurait être le fait de l’ennemi : Israël n’a pu être exterminé et, de même, cet ennemi n’a pu être davantage la cause (involontaire) de sa survie. Le Bien et le Mal sont des catégories qui échappent à l’ennemi, elles sont des catégories qui ne peuvent appartenir qu’à l’être juif qui, en ce sens, alors est responsable – métaphysiquement – de tout de ce qui lui arrive. L’être juif est lui même du début jusqu’à la fin. Pourquoi alors avoir fustigé le Maître si violemment si c’est pour en faire l’ultime dépositaire de la vérité ? D’abord pour l’arracher à la spiritualité judéo chrétienne – le rendre plus pur –, et aussi parce que la parole haute de Lévinas ne trouve sa limpidité que brûlée par la flamme que projette sur lui le disciple ardent.
     Le livre de Benny Lévy est un livre bref et beau. Il a la fulgurance de certains grands textes de Louis Althusser : la factualité (juive) comme origine indépassable, la praxis –  le rituel – comme authentification de cet originaire, l’Agir comme retournement de la passivité, le nominalisme (le juif est juif) comme antihumanisme qui ouvre à un véritable réel sans lequel penser n’est qu’une supercherie. Cette beauté a ses ombres et ses obscurités. Un antichristianisme qui doit tant au christianisme (Pascal), une vision fort sombre de l’Europe qui doit tant à l’Europe (Sartre, Althusser, Foucault...), une tendance à stigmatiser (la figure du traître, du coupable...) qui cède à des modèles du passé politique pourtant violemment abjuré. D’une certaine manière affirmer l’être juif, c’est affirmer une dette supérieure à toutes celles d’ici-bas. Ces dettes d’ici-bas, la mort de Benny Lévy, comme toute mort, les a effacées. Il nous suffit alors de prendre ses dettes à notre compte et de le lire désormais avec la générosité dont elles nous auront pourvues.



     Page des libraires, novembre 2003
     Philosophie et judaïsme
     par Olivier Carrérot

     Le conflit israélo-palestinien s’enkyste chaque jour davantage, les actes antisémites se multiplient… Le pessimisme ambiant s’accompagne d’une nuée d’essais, disponibles à tous les rayons de la librairie (actualité, géopolitique, histoire, psychanalyse, etc.). Il semble surtout raviver, chez quelques intellectuels héritiers de la haute pensée juive, le questionnement sur la judéité.

     L’identité juive est en question. Comme toujours… Plus que jamais ?
     Un bref tour d’horizon éditorial suffirait à convaincre de cette actualité. À ne plus savoir où donner de l’esprit : en cette rentrée, nous avons recensé une trentaine de livres traitant peu ou prou de la question ! Des témoignages vécus cohabitent avec des études historiques. Des pamphlets se répondent, en miroir : pour certains (Finkielkraut, Taguieff), on assiste aujourd’hui à une variante modernisée de l’antisémitisme, sous l’alibi d’un antisionisme de gauche. Pour d’autres (Balibar, Brauman et alii), l’épouvantail de la judéophobie serait agité pour bâillonner les critiques de la politique de Sharon. Et il ne faudrait pas négliger les ancrages inconscients : Daniel Sibony « psychanalyse » le conflit au Proche-Orient, invitant juifs et palestiniens à sonder leurs failles respectives, leur lien troublé à la terre « possédée », au Livre, au Manque, etc.
     Tous ces livres ont leur raison d’être, leur vertu, leurs limites.
     Nous choisirons de privilégier ici des essais de philosophes. Denses, parfois ardus, ils ont le mérite, dans l’atmosphère étouffante de cette guerre et des polémiques subséquentes, de porter la judéité jusque dans la pensée même. Variations, donc, sur quelques questions juives.
     Ouvrez par exemple Regards sur la condition juive (PUF). Juif séfarade, Gilles Zenou avait dû s’exiler de son Maroc natal et poursuivre ses études à Paris. Pensée fauchée dans la fleur de l’âge : il est mort en 1989, à 31 ans, dans un accident de la circulation. Son livre, profond et limpide, a aussi une beauté testamentaire… Véritable mémorial des mille façons d’être juif, il s’abstient d’abord de tout tri hâtif entre « bons » et « mauvais » juifs : Zenou salue, certes, les « prophètes ou mendiants qui sont morts pour que le judaïsme vive et habite d’autres consciences » ; mais il évoque aussi les « juifs tragiques » qui n’ont pu se réaliser comme juifs, qui s’en voulaient de l’être. Surtout, il veut rappeler aux juifs les tentations intérieures qui les guettent. Car la judéité se conquiert de haute lutte : « Pour parodier une phrase célèbre, on ne naît pas juif, on le devient. » A fortiori dans un monde qui rejette les juifs, ou les comprend mal. À la manière de Hegel, l’auteur décrit alors – à travers les figures de Job, Kafka, Benjamin Fondane ou même Charlot ! – les étapes spirituelles que doit traverser tout juif : « Être juif, c’est se faire juif, naître contre les idoles, se créer contre les règnes qui pétrifient la vie et veulent figer l’histoire. » Pour Zenou, la question juive est donc toujours relancée, car philosophique : le sionisme politique est, certes, « une tentative légitime et raisonnable de régler la situation historique du juif de la Diaspora, mais il ne peut fournir une réponse définitive à la question métaphysique que pose l’être juif au monde. »
     Pour Benny Lévy (Être juif, Verdier), il ne saurait y avoir de question juive : il y a juste, de génération en génération, « une réponse juive à une question universelle ». Et cette réponse, tout sauf abstraite, ferait corps avec le fait même d’être juif, de continuer à l’être, malgré les persécutions des nations – ou plutôt en retournant, comme un gant, cette malédiction historique en « exultation juive ». Tout serait dans ce retournement, qui implique aussi une « Pensée du Retour »: chaque juif est voué à retourner sans cesse au Sinaï, d’où pourtant il ne peut jamais s’absenter, étant irrévocablement rivé à son judaïsme. Éternel retour à l’Éternel, au Dieu immobile auprès duquel se tient « le juif immobile » – quels que soient les aléas de l’histoire… Au passage, l’auteur tance l’athéisme des « juifs du siècle », juifs déjudaïsés, et, plus largement, pointe les impasses de toute a-théologie de « la mort de Dieu » – ce Dieu qui aurait, dit-on, fait silence à Auschwitz. Il riposte par une intense méditation, inspirée des Rabbi, sur la « souffrance inutile » et le caractère faussement absolu du mal. Surtout, l’auteur creuse la différence entre philosophie et Torah, qui sont deux voies opposées : d’un côté, l’art d’instruire les questions; de l’autre, la science de tenir les réponses, et de s’y tenir, dans la fidélité à soi et à la « foi de nos pères ». S’il débat ici, mot à mot, pied à pied, avec Lévinas, c’est sur ce terrain-là : autant Benny Lévy dit sa dette au Lévinas lituanien, maître talmudique à sa façon; autant il juge sans issue sa tentative de retraduire l’idiome juif dans la langue philosophique universelle. La fervente réponse de Benny Lévy au (faux) problème d’être juif tient donc dans l’affirmation sereine, décomplexée, du titre : être juif, voilà tout, et voilà le Tout. Tout simplement. « Simplicité juive »...
     Regrettons de ne pouvoir que citer ici, faute de place, les deux intenses essais concomitants publiés chez Verdier : dans Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, Jean-Claude Milner s’accorde avec François Regnault (Notre Objet a) pour rappeler que ladite « question juive » ne s’est pas posée toujours ni partout : c’est en Occident, spécialement dans l’Europe moderne, que le nom juif a été problématisé. Or, à tout problème sa solution, plus ou moins « finale » ... Laissons au lecteur le soin de découvrir les doctrines, souvent sulfureuses, qu’en tirent nos deux auteurs, armés de quelques notions lacaniennes (écriture du fantasme ; théorie des touts limités).
     Mais c’est à Pierre Bouretz (Témoins du futur, Seuil) qu’on doit peut-être l’essai le plus impressionnant de la rentrée. Gageons que cette méditation au long cours (1250 pages !) fera date. Il y rend la parole à neuf philosophes de première grandeur, tous juifs, tous de culture allemande, qui osèrent relever le défi de l’espérance dans un XXe siècle pourtant apocalyptique et fossoyeur de l’idée d’avenir. Chacun selon son style, parfois opposés entre eux, Cohen, Rosenzweig, Benjamin, Scholem, Buber, Bloch, Strauss, Jonas, ou Lévinas n’ont pas capitulé devant le monde qui va, et ont tenté de sauvegarder « l’idée d’un horizon plus lointain que l’histoire ». Cette attente d’un autre monde ou d’un outre-monde, elle porte un nom juif : messianisme. Est-ce un hasard si ces « témoins du futur » ont tous dû ferrailler contre leurs pères qui, par désir d’assimilation, refoulaient leur tradition juive ? Ces penseurs « messianiques » ont œuvré en tout cas à rouvrir les questions que ce monde borné referme, parfois pour le pire. Bouretz nous fait alors entrevoir que, si les juifs posent souvent question aux yeux du monde, ils savent aussi poser des questions à la place du monde, quand le monde tend toujours à se clore sur lui-même, à s’idolâtrer, à se donner pour seule solution possible…
     « Osez vivre les questions ! », conseillait Rainer Maria Rilke dans sa Lettre à un jeune poète. Convenons que les juifs n’ont guère eu le luxe de refuser cette audace, eux dont la vie est toujours, en effet, remise en question – à tous les sens du terme. D’autant que deux faits s’imposent, en résumé, ou plutôt en marge, des essais ici évoqués : 1) tout vieux qu’il soit (vieux comme le monde), le peuple juif semble pourtant voué à l’éternel rajeunissement de soi, toujours né de la dernière pluie; 2) confessionnelle ou laïque, la pensée juive a une vocation poétique (les Israéliens étant, par contre, bien empêtrés dans la prose de l’histoire !). Jeunesse, poésie : le « jeune poète » de Rilke aurait pu être juif ?

 

     Le Point, 7 novembre 2003
     Le livre posthume de Benny Lévy
     par Bernard-Henri Lévy

     Que la célébration des Lumières et la cérémonie de la naissance qu’elle prescrit sont une certaine façon d’en finir avec la facticité juive.
     Que le Juif moderne, dans sa figure notamment révolutionnaire, résulte d’un double effacement : celui du père (dans la Nuit), de la mère (via les Lumières).
     Qu’il y a là un néo-marranisme, le plus abouti de tous, puisqu’il occulte jusqu’à l’ultime identité, le nom secret du Juif – ô le pathétique effort déployé, nous dit-il, par l’auteur dans sa jeunesse pour ne surtout pas revenir, renouer, se souvenir.
     Comment tout l’effort, aujourd’hui, devrait être de s’arracher, non à l’athéisme, mais à ce néo-marranisme, c’est-à-dire à l’ignorance et, en fait, au judéo-christianisme dont la commémoration lancinante de la Shoah rehausse encore les prestiges.
     Que le principe de l’ignorance est, toujours, la disjonction des voix et des paroles – que l’ignorant est celui qui, à la lettre, entend des voix obscures.
     Qu’il y a un cercle de l’ignorance, celui-là même qu’avait vu Platon, mais qui trouve ici toute sa mystérieuse radicalité : la science ne vient qu’à celui qui sait et il y a en même temps, forcément, un savoir insu du non-savant.
     Qu’est-ce qu’un miracle ?
     Faut-il dire « la théologie » ou « l’athéologie » du Juif moderne ?
     Pourquoi shabbat n’est pas dimanche ?
     Pourquoi le cercle brisé de l’ignorance n’est-il l’équivalent ni d’une foi ni d’une religion ?
     Quid de la thématique du mal radical ? Que veut réellement dire Lévinas dans son article sur la souffrance inutile ? Et le judaïsme, alors, n’est-il pas la pointe avancée de cet humanisme judéo-chrétien avec lequel il faudrait rompre ?
     Comment le mot de conversion est le plus inadéquat, de toute façon, pour décrire cette rupture, ce tournement, cette manière, pour un Juif oublieux de soi, d’être jeté, tel Rosenzweig, sur la voie du Retour.
     Que l’auteur, en tout cas, ne s’est jamais « converti » à quoi que ce soit – qu’il n’est pas allé, comme cela se disait de son vivant, « de Mao à Moïse », mais « de Moïse à Moïse en passant par Mao » : nuance décisive qui a pour premier effet de briser la fausse symétrie de ses deux engagements ; autre langue qui a le mérite, au moins, d’arracher le tournement à ces deux asiles d’ignorance que sont la dialectique et la théodicée.
     Que le récit de cette techouva, la chronique pathétique des mille et une ruses déployées par l’ancien chef de la Gauche Prolétarienne, rescapé des visions politiques du monde, pour ne surtout pas avoir à savoir et pour réinventer, à chaque pas, un paganisme défini, non comme un avant mais comme une anti révélation, que tout cela, donc, n’aurait, au demeurant, pas d’intérêt : le propre de l’homme juif ne tient-il pas, justement, à ce qu’il vient non pour témoigner, mais pour étudier ?
     Qu’il y a une immobilité, une façon de se tenir dans l’ouverture d’une Parole donnée, qui sont, si l’on peut dire, l’occasion d’un baptême absolu : est-ce à cette absoluité, à cette façon de trancher tous les liens, que pensait le dernier Sartre écrivant du peuple juif qu’il est un « peuple métaphysique » ? ou pensait-il à Heidegger ? face à son jeune camarade, enfiévré par ce qu’ils pressentaient ensemble, entrevoyait-il un Absolu sans incarnation ou poursuivait-il son interminable débat avec le philosophe de Être et Temps ?
     La leçon de Lévinas, enfin.
     Le retournement de la malédiction en exultation qui est, selon lui, Lévinas, le propre signe du Retour.
     Quel Lévinas ? Celui qui, réfléchissant sur le néant, dialogue avec le Kant du « Fondement de l’existence de Dieu » ? Celui qui parle d’« Ancien Testament » et alla jusqu’à déclarer, un jour, qu’il entendait poursuivre l’œuvre de la Septante ? Ou bien le Lévinas lituanien qui, retournant à Rabbi Hayim de Volozine, rompait avec lui-même et avec le concert des Juifs du siècle ?
     Tels sont quelques-uns des thèmes et des thèses énoncés par Benny Lévy dans ce tout dernier livre, Être juif, achevé quelques jours avant sa mort, et que publient ces jours-ci ses chères éditions Verdier. Je ne peux pas ne pas me reconnaître, parfois, dans ce « Juif du siècle » dont il brosse le portrait sévère. Je ne peux pas ignorer que chaque page, ou presque, de ce texte de feu plaide pour un « être juif » qui est infiniment loin du mien et eût alimenté, entre nous, à Jérusalem ou Paris, l’une de ces discussions dont je sortais toujours ébranlé. La discussion, hélas, n’aura plus lieu. Ne me restait qu’à énumérer ainsi, simplement, avec juste la probité qu’il requérait de ses interlocuteurs athées, les nœuds de ce texte étrange, et très beau, et paradoxalement lumineux. N’est-ce pas la première fois, après tout, que mon ami me laisse le dernier mot ?

 


    Livres Hebdo, vendredi 24 octobre 2003
    De Moïse à Moïse, en passant par Mao
    par Jean-Maurice de Montremy

    La mort subite à cinquante-huit ans de Benny Lévy, alias « Pierre Victor», a scellé son itinéraire. Fondateur de la Gauche prolétarienne, puis de Libération, grande figure des éditions Verdier, il s’apprêtait à publier Être Juif. Un livre qui semble désormais son testament.

    Benny Lévy s’apprêtait à quitter Israël pour soutenir à Paris la sortie d’Être Juif – essai tiré d’un séminaire à l’Institut d’études lévinassiennes (Jérusalem) qu’il fonda conjointement avec Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy en juin 2000. Sa mort brutale dans la nuit du mardi 14 au mercredi 15 octobre, fait d’Être juif un testament où l’on retrouve son goût des manifestes.
    Quand il signait encore « Pierre Victor », Benny Lévy n’affirmait-il pas, avec Jean-Paul Sartre et Philippe Gavi : On a raison de se révolter (1974) ? Né en Égypte (1945), chassé avec les siens en 1956, léniniste devenu talmudiste, il a profondément évolué. Depuis la création de la Gauche prolétarienne (octobre 1968), dont il était l’idéologuestratège (« un terroriste intellectuel », dira-t-il plus tard), l’ancien normalien n’a jamais perdu ce « zèle » dont parlent les Psaumes : « Le zèle de ta Maison me dévore. » Une exigence qui l’a conduit à s’engager dans la philosophie – puis au-delà de la philosophie – pour « s’en tenir, coûte que coûte, au pur fait d’être Juif ». C’est-à-dire au message transmis à Israël par l’intermédiaire de Moïse.
    Benny Lévy l’affirme dans sa préface de Être Juif. « Que mon cas soit ordinaire, il ne faut pas s’y tromper, signifie qu’il est miraculeux [...]. “De Mao à Moïse”, s’exclame-t-on, oubliant que, pour être exact, il faut dire de Moïse à Mao, de Mao à Moïse ; c’est-à-dire de Moïse à Moïse en passant par Mao. Le destin ordinaire du juif – le miracle – tient dans la révélation de cette immobilité, en dépit de tous les mouvements du Siècle ». Le mot « miracle » n’a pas ici le sens affaibli de « prodige ». Il s’agit plutôt, selon le dictionnaire, d’« un fait auquel on confère une signification spirituelle ».
    C’est au fil des années 1970, en lisant Emmanuel Levinas et en apprenant l’hébreu, que Pierre Victor eut la révélation de cette « immobilité ». Redevenu Benny Lévy, il se lance dans l’étude du messianisme juif moderne, multipliant les discussions avec Jean-Paul Sartre, qui le prend comme secrétaire et se passionne à son tour pour cette nouvelle approche. Simone de Beauvoir et les sartriens accusent alors Benny Lévy d’un « détournement de vieillard » (1980). Les entretiens avec Sartre ne pourront paraître avant 1991 (L’espoir maintenant, Verdier).
    Être juif, selon Benny Lévy, c’est « ne pas pouvoir fuir sa condition ». Le juif doit donc constamment résister à l’assimilation, aux compromis avec le « Siècle ». Cette tentation d’accommodements, poursuit-il, n’a cessé de s’exercer sur la pensée juive dès l’époque hellénistique. Elle s’est poursuivie dans le judéo-christianisme, dans les Lumières et jusque dans la doctrine du Mal absolu, cette « a-théologie du juif moderne », fondée sur la thèse d’un « silence de Dieu » à Auschwitz.
    Sur ce débat, Emmanuel Levinas avait lui-même conclu en admettant les limites, voire le relatif échec, des philosophes. Il y voyait une chance de repenser l’Écriture – mais aussi la philosophie. L’ancien fondateur de Libération (1973) ne le suit pas dans cette voie. S’inscrivant dans une longue tradition juive, Benny Lévy refuse toute « conversion » à la philosophie. Il affirme la nécessité d’une « pensée du Retour ». Celle-ci doit « déconstruire le juif du Siècle, tranquillement ». Elle permettrait d’« arracher la “foi des pères” à l’ignorance, c’est-à-dire à la spiritualité judéo-chrétienne ». Elle fait ainsi « retour » à la Torah, dont la pratique est la meilleure école pour discerner et refuser l’idolâtrie.
    On a plus d’une fois reproché à Benny Lévy son « fondamentalisme », voire son « fanatisme », ce que contredisaient sa gentillesse, son humour et son goût de la discussion. Il serait peut-être plus juste de parler de provocation, au bon sens du terme, selon l’usage rabbinique. Sa brusque disparition est d’autant plus regrettable. Elle ne lui permettra pas de répondre aux inévitables objections et contestations qu’il comptait susciter avec Être Juif.