Actualité juive, 22 janvier 2004
par Franklin Rausky
Ce livre posthume se veut une poursuite critique, lucide,
sans complaisances doctrinales, du questionnement que le grand
philosophe juif Emmanuel Lévinas commença à formuler au lendemain de la
Seconde Guerre mondiale : quelle est la nature de l’être juif ? Comment
cet être juif s’exprime dans le monde contemporain ? Quelle est la
possible authenticité existentielle de l’être juif ? Et Lévy de
chercher des clefs pour répondre à cette interrogation lévinassienne
dans une étude qui se veut, précisément, c’est le sous-titre de
l’ouvrage, « lévinassienne », puisant aux sources de la pensée de
Lévinas, mais refusant toute complaisance doctrinale au maître, allant
parfois jusqu’à contester certaines des intuitions du célèbre penseur
de la philosophie de la relation à Autrui.
Dans une touche autobiographique qui n’est pas sans
intérêt pour comprendre son parcours, l’auteur nous rappelle qu’il est
né en 1945. Année qui n’a rien de banal. Pour beaucoup d’intellectuels
qui ont vécu la tragédie de l’Occupation et le bonheur de la
Libération, 1945 marque la fin de la Nuit et le début des Lumières. La
Nuit ténébreuse du fascisme est vaincue par les Lumières victorieuses
de la raison démocratique et humaniste. Or Lévy ne croit pas à cette
dichotomie : pour lui, il y a entre l’univers sombre de la terreur
totalitaire et l’univers lumineux de la raison philosophique, un lien
de complicité. Ce sont deux moments de la même civilisation, de la même
humanité, la nuit et le matin ne formant qu’un seul jour. On peut lire
entre les lignes ce que Lévy ne dit pas, mais qu il suggère fortement,
dès la première page de son livre : Hegel et Hitler ne sont pas
totalement étrangers l’un à l’autre.
Lévy ne veut ni une réponse humaine à la question juive,
ni une réponse juive à la question juive, mais plutôt une réponse juive
à la question humaine : une pensée judaïque authentique, inspirée par
les sources de la Loi et de la Tradition d’Israël, pour dire l’être du
monde, la vérité des hommes.
Impossible de résumer ou de commenter un livre si dense et
complexe en quelques lignes. J’ai beaucoup aimé les belles pages que
l’auteur consacre à l’Apocalypse, la vision de la fin du monde dans un
temps post-moderne miné par le désarroi et la crise des doctrines. Je
serai plus réservé sur l’anti philosophisme de Lévy, qui prétend, un
peu trop rapidement, que la pensée judaïque profonde, qu’il nomme la «
pensée du Retour », tout en commençant par se débattre avec la
philosophie, serait, en fin de compte, « explicitement anti
philosophique », marquant précisément, dans l’histoire de l’esprit
humain, l’horizon de la « fin de la philosophie ». Or, les « anti
philosophes » qui annoncent la mort du questionnement et de la méthode
philosophiques (depuis le Moyen Âge), sont, malgré leurs protestations,
des philosophes qui s’ignorent. Je ne crois pas, non plus, que l’on
puisse aussi facilement oublier Spinoza. Nous pouvons l’admirer ou le
détester il n’est pas moins incontournable. Une orthodoxie juive
éclairée ne saurait effacer, d’un trait de crayon, les pensées gênantes.
Lisez ce beau texte : le meilleur hommage que ses lecteurs
pourraient faire à l’auteur disparu serait de poursuivre et
d’approfondir le débat autour des idées qu’il a postulées avec énergie
et passion. Un débat sans complaisances ni apologies, loin des
nécrologies creuses des cérémonies d’adieux.
Libération, jeudi 8 janvier 2004, Béni Lévy in memoriam par Éric Marty
Au-delà de la limpidité de son titre (Être juif),
le livre de Benny Lévy est un livre difficile, mais ce serait mal le
lire que de croire qu’il a été écrit dans une langue étrangère. Il
s’adresse à nous du début jusqu’à la fin parce qu’il vient de quelqu’un
qui est l’un de nous. Le propos est triple : un traité
apologétique du Retour (à Israël), un traité polémique contre la
spiritualité européenne, un traité de la question du Mal. Ce triple
propos se noue autour d’une violente et cathartique dispute avec le
Maître, Emmanuel Lévinas, dont l’heureuse et dialectique issue justifie
le sous titre, « étude lévinassienne ».
L’apologie
du Retour possède plusieurs scénarios qui vont de l’épuisement du
questionnement européen à la violence de l’appel, en passant par la
résistance même à cet appel : ces scénarios sont brièvement
exposés par Benny Lévy, car tous les trois convergent vers un même nœud
historial, Auschwitz, où s’est radicalisée à l’extrême la nécessité du
Retour en confirmant définitivement l’impossibilité factuelle pour le
juif d’échapper à son être juif. Moment historial au double sens qu’il
fut fin du monde (fin de ce monde pour les juifs) et qu’il s’inscrit
dans l’histoire proprement juive du monde, telles les destructions des
deux Temples de Jérusalem, et qu’il ouvre alors à une autre histoire
que la nôtre (européenne), une histoire immobile.
Le
traité polémique avec la spiritualité européenne prend précisément pour
point de départ la lecture d’Auschwitz qui, comme événement, ouvre à
deux possibilités : celle du Retour donc, mais, aussi celle de
l’effacement définitif par l’enrôlement de sa victime juive sous le
costume de « l’Homme » universel, et dont les deux sergents
recruteurs sont, au début du livre, François Mauriac, consolant avec la
croix le petit Elie Wiesel au sortir de la Shoah en 1945, et, à la fin
du livre, Michel Deguy, déclarant, dans un livre récent :
« Ce qui est insensé, c’est ce que les Allemands nous ont fait à
nous les hommes. » Telles sont les deux bornes qui soutiennent le
cheminement d’un dialogue fiévreux avec Emmanuel Lévinas. Partant de
Sartre et de la définition du juif comme être jeté dans la situation
juive, Lévy montre, avec Lévinas, l’échec du juif qui tente de fuir sa
situation en se voulant homme. Sa chance est de ne pas y parvenir, car
cet échec, l’échec de cette fuite, est la seule possibilité de
retourner la malédiction antisémite en bénédiction juive, où l’être
juif exulte du donné dont il est l’émanation et où, au travers de cette
pure passivité, il acquiesce à ce qu’il est, c’est-à-dire se choisit,
ou encore répond à l’élection et en assume la responsabilité. Benny
Lévy ouvre alors violemment son livre à une empoignade spirituelle avec
le Maître mort. Poussant à l’extrême le sens de certaines citations, il
reproche d’abord à Lévinas de faire de l’être juif une situation
simplement humaine, au sens d’une humanité en général alors que si
l’être juif est une réponse, c’est une réponse à une humanité
« non quelconque » ; ensuite, Benny Lévy voit dans la
catégorie lévinassienne du « il y a », une forme d’athéisme
ou de nihilisme qui s’atteste dans l’approbation qu’en a faite Maurice
Blanchot ; enfin, selon lui, Lévinas a tort dans sa lecture
d’Auschwitz, autour de la question du Mal, en ne trouvant que dans la
question d’Autrui la possibilité d’une percée du Bien et surtout dans
la caution ambiguë qu’il semble donner à la question rebattue du
silence de Dieu. Pourtant, la controverse s’achève sur un ultime cran
de vérité où Lévinas dispense le bon message : le Mal absolu ne
saurait être le fait de l’ennemi : Israël n’a pu être exterminé
et, de même, cet ennemi n’a pu être davantage la cause (involontaire)
de sa survie. Le Bien et le Mal sont des catégories qui échappent à
l’ennemi, elles sont des catégories qui ne peuvent appartenir qu’à
l’être juif qui, en ce sens, alors est
responsable – métaphysiquement – de tout de ce qui
lui arrive. L’être juif est lui même du début jusqu’à la fin. Pourquoi
alors avoir fustigé le Maître si violemment si c’est pour en faire
l’ultime dépositaire de la vérité ? D’abord pour l’arracher à la
spiritualité judéo chrétienne – le rendre plus pur –, et
aussi parce que la parole haute de Lévinas ne trouve sa limpidité que
brûlée par la flamme que projette sur lui le disciple ardent.
Le
livre de Benny Lévy est un livre bref et beau. Il a la fulgurance de
certains grands textes de Louis Althusser : la factualité (juive)
comme origine indépassable, la praxis – le
rituel – comme authentification de cet originaire, l’Agir
comme retournement de la passivité, le nominalisme (le juif est juif)
comme antihumanisme qui ouvre à un véritable réel sans lequel penser
n’est qu’une supercherie. Cette beauté a ses ombres et ses obscurités.
Un antichristianisme qui doit tant au christianisme (Pascal), une
vision fort sombre de l’Europe qui doit tant à l’Europe (Sartre,
Althusser, Foucault...), une tendance à stigmatiser (la figure du
traître, du coupable...) qui cède à des modèles du passé politique
pourtant violemment abjuré. D’une certaine manière affirmer l’être
juif, c’est affirmer une dette supérieure à toutes celles d’ici-bas.
Ces dettes d’ici-bas, la mort de Benny Lévy, comme toute mort, les a
effacées. Il nous suffit alors de prendre ses dettes à notre compte et
de le lire désormais avec la générosité dont elles nous auront pourvues.
Page des libraires, novembre 2003 Philosophie et judaïsme par Olivier Carrérot
Le conflit israélo-palestinien
s’enkyste chaque jour davantage, les actes antisémites se multiplient…
Le pessimisme ambiant s’accompagne d’une nuée d’essais, disponibles à
tous les rayons de la librairie (actualité, géopolitique, histoire,
psychanalyse, etc.). Il semble surtout raviver, chez quelques
intellectuels héritiers de la haute pensée juive, le questionnement sur
la judéité.
L’identité juive est en question. Comme toujours… Plus que jamais ? Un
bref tour d’horizon éditorial suffirait à convaincre de cette
actualité. À ne plus savoir où donner de l’esprit : en cette
rentrée, nous avons recensé une trentaine de livres traitant peu ou
prou de la question ! Des témoignages vécus cohabitent avec des
études historiques. Des pamphlets se répondent, en miroir : pour
certains (Finkielkraut, Taguieff), on assiste aujourd’hui à une
variante modernisée de l’antisémitisme, sous l’alibi d’un antisionisme
de gauche. Pour d’autres (Balibar, Brauman et alii),
l’épouvantail de la judéophobie serait agité pour bâillonner les
critiques de la politique de Sharon. Et il ne faudrait pas négliger les
ancrages inconscients : Daniel Sibony « psychanalyse »
le conflit au Proche-Orient, invitant juifs et palestiniens à sonder
leurs failles respectives, leur lien troublé à la terre
« possédée », au Livre, au Manque, etc. Tous ces livres ont leur raison d’être, leur vertu, leurs limites. Nous
choisirons de privilégier ici des essais de philosophes. Denses,
parfois ardus, ils ont le mérite, dans l’atmosphère étouffante de cette
guerre et des polémiques subséquentes, de porter la judéité jusque dans
la pensée même. Variations, donc, sur quelques questions juives. Ouvrez par exemple Regards sur la condition juive
(PUF). Juif séfarade, Gilles Zenou avait dû s’exiler de son Maroc natal
et poursuivre ses études à Paris. Pensée fauchée dans la fleur de
l’âge : il est mort en 1989, à 31 ans, dans un accident de la
circulation. Son livre, profond et limpide, a aussi une beauté
testamentaire… Véritable mémorial des mille façons d’être juif, il
s’abstient d’abord de tout tri hâtif entre « bons » et
« mauvais » juifs : Zenou salue, certes, les
« prophètes ou mendiants qui sont morts pour que le judaïsme vive
et habite d’autres consciences » ; mais il évoque aussi les
« juifs tragiques » qui n’ont pu se réaliser comme juifs, qui
s’en voulaient de l’être. Surtout, il veut rappeler aux juifs les
tentations intérieures qui les guettent. Car la judéité se conquiert de
haute lutte : « Pour parodier une phrase célèbre, on ne naît
pas juif, on le devient. » A fortiori dans un monde qui
rejette les juifs, ou les comprend mal. À la manière de Hegel, l’auteur
décrit alors – à travers les figures de Job, Kafka, Benjamin
Fondane ou même Charlot ! – les étapes spirituelles que
doit traverser tout juif : « Être juif, c’est se faire juif,
naître contre les idoles, se créer contre les règnes qui pétrifient la
vie et veulent figer l’histoire. » Pour Zenou, la question juive
est donc toujours relancée, car philosophique : le sionisme
politique est, certes, « une tentative légitime et raisonnable de
régler la situation historique du juif de la Diaspora, mais il ne peut
fournir une réponse définitive à la question métaphysique que pose
l’être juif au monde. » Pour Benny Lévy (Être juif, Verdier), il ne saurait y avoir de question juive : il y a juste, de génération en génération, « une réponse
juive à une question universelle ». Et cette réponse, tout sauf
abstraite, ferait corps avec le fait même d’être juif, de continuer à
l’être, malgré les persécutions des nations – ou plutôt en retournant,
comme un gant, cette malédiction historique en « exultation
juive ». Tout serait dans ce retournement, qui implique aussi une
« Pensée du Retour »: chaque juif est voué à retourner sans
cesse au Sinaï, d’où pourtant il ne peut jamais s’absenter, étant
irrévocablement rivé à son judaïsme. Éternel retour à l’Éternel, au
Dieu immobile auprès duquel se tient « le juif
immobile » – quels que soient les aléas de l’histoire…
Au passage, l’auteur tance l’athéisme des « juifs du
siècle », juifs déjudaïsés, et, plus largement, pointe les
impasses de toute a-théologie de « la mort de
Dieu » – ce Dieu qui aurait, dit-on, fait silence à
Auschwitz. Il riposte par une intense méditation, inspirée des Rabbi,
sur la « souffrance inutile » et le caractère faussement
absolu du mal. Surtout, l’auteur creuse la différence entre philosophie
et Torah, qui sont deux voies opposées : d’un côté, l’art
d’instruire les questions; de l’autre, la science de tenir les
réponses, et de s’y tenir, dans la fidélité à soi et à la « foi de
nos pères ». S’il débat ici, mot à mot, pied à pied, avec Lévinas,
c’est sur ce terrain-là : autant Benny Lévy dit sa dette au
Lévinas lituanien, maître talmudique à sa façon; autant il juge sans
issue sa tentative de retraduire l’idiome juif dans la langue
philosophique universelle. La fervente réponse de Benny Lévy au (faux)
problème d’être juif tient donc dans l’affirmation sereine,
décomplexée, du titre : être juif, voilà tout, et voilà le Tout.
Tout simplement. « Simplicité juive »... Regrettons
de ne pouvoir que citer ici, faute de place, les deux intenses essais
concomitants publiés chez Verdier : dans Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, Jean-Claude Milner s’accorde avec François Regnault (Notre Objet a)
pour rappeler que ladite « question juive » ne s’est pas
posée toujours ni partout : c’est en Occident, spécialement dans
l’Europe moderne, que le nom juif a été problématisé. Or, à tout
problème sa solution, plus ou moins « finale » ... Laissons
au lecteur le soin de découvrir les doctrines, souvent sulfureuses,
qu’en tirent nos deux auteurs, armés de quelques notions lacaniennes
(écriture du fantasme ; théorie des touts limités). Mais c’est à Pierre Bouretz (Témoins du futur,
Seuil) qu’on doit peut-être l’essai le plus impressionnant de la
rentrée. Gageons que cette méditation au long cours (1250 pages !)
fera date. Il y rend la parole à neuf philosophes de première grandeur,
tous juifs, tous de culture allemande, qui osèrent relever le défi de
l’espérance dans un XXe siècle
pourtant apocalyptique et fossoyeur de l’idée d’avenir. Chacun selon
son style, parfois opposés entre eux, Cohen, Rosenzweig, Benjamin,
Scholem, Buber, Bloch, Strauss, Jonas, ou Lévinas n’ont pas capitulé
devant le monde qui va, et ont tenté de sauvegarder « l’idée d’un
horizon plus lointain que l’histoire ». Cette attente d’un autre
monde ou d’un outre-monde, elle porte un nom juif : messianisme.
Est-ce un hasard si ces « témoins du futur » ont tous dû
ferrailler contre leurs pères qui, par désir d’assimilation,
refoulaient leur tradition juive ? Ces penseurs
« messianiques » ont œuvré en tout cas à rouvrir les
questions que ce monde borné referme, parfois pour le pire. Bouretz
nous fait alors entrevoir que, si les juifs posent souvent question aux
yeux du monde, ils savent aussi poser des questions à la place du
monde, quand le monde tend toujours à se clore sur lui-même, à
s’idolâtrer, à se donner pour seule solution possible… « Osez vivre les questions ! », conseillait Rainer Maria Rilke dans sa Lettre à un jeune poète.
Convenons que les juifs n’ont guère eu le luxe de refuser cette audace,
eux dont la vie est toujours, en effet, remise en
question – à tous les sens du terme. D’autant que deux faits
s’imposent, en résumé, ou plutôt en marge, des essais ici
évoqués : 1) tout vieux qu’il soit (vieux comme le monde), le
peuple juif semble pourtant voué à l’éternel rajeunissement de soi,
toujours né de la dernière pluie; 2) confessionnelle ou laïque, la
pensée juive a une vocation poétique (les Israéliens étant, par contre,
bien empêtrés dans la prose de l’histoire !). Jeunesse,
poésie : le « jeune poète » de Rilke aurait pu être
juif ?
Le Point, 7 novembre 2003 Le livre posthume de Benny Lévy par Bernard-Henri Lévy
Que la célébration des Lumières et la
cérémonie de la naissance qu’elle prescrit sont une certaine façon d’en
finir avec la facticité juive. Que le
Juif moderne, dans sa figure notamment révolutionnaire, résulte d’un
double effacement : celui du père (dans la Nuit), de la mère (via
les Lumières). Qu’il y a là un
néo-marranisme, le plus abouti de tous, puisqu’il occulte jusqu’à
l’ultime identité, le nom secret du Juif – ô le pathétique
effort déployé, nous dit-il, par l’auteur dans sa jeunesse pour ne
surtout pas revenir, renouer, se souvenir. Comment
tout l’effort, aujourd’hui, devrait être de s’arracher, non à
l’athéisme, mais à ce néo-marranisme, c’est-à-dire à l’ignorance et, en
fait, au judéo-christianisme dont la commémoration lancinante de la
Shoah rehausse encore les prestiges. Que
le principe de l’ignorance est, toujours, la disjonction des voix et
des paroles – que l’ignorant est celui qui, à la lettre, entend des
voix obscures. Qu’il y a un cercle de
l’ignorance, celui-là même qu’avait vu Platon, mais qui trouve ici
toute sa mystérieuse radicalité : la science ne vient qu’à celui
qui sait et il y a en même temps, forcément, un savoir insu du
non-savant. Qu’est-ce qu’un miracle ? Faut-il dire « la théologie » ou « l’athéologie » du Juif moderne ? Pourquoi shabbat n’est pas dimanche ? Pourquoi
le cercle brisé de l’ignorance n’est-il l’équivalent ni d’une foi ni
d’une religion ? Quid de la
thématique du mal radical ? Que veut réellement dire Lévinas dans
son article sur la souffrance inutile ? Et le judaïsme, alors,
n’est-il pas la pointe avancée de cet humanisme judéo-chrétien avec
lequel il faudrait rompre ? Comment
le mot de conversion est le plus inadéquat, de toute façon, pour
décrire cette rupture, ce tournement, cette manière, pour un Juif
oublieux de soi, d’être jeté, tel Rosenzweig, sur la voie du Retour. Que
l’auteur, en tout cas, ne s’est jamais « converti » à quoi
que ce soit – qu’il n’est pas allé, comme cela se disait de son vivant,
« de Mao à Moïse », mais « de Moïse à Moïse en passant
par Mao » : nuance décisive qui a pour premier effet de
briser la fausse symétrie de ses deux engagements ; autre langue
qui a le mérite, au moins, d’arracher le tournement à ces deux asiles
d’ignorance que sont la dialectique et la théodicée. Que le récit de cette techouva,
la chronique pathétique des mille et une ruses déployées par l’ancien
chef de la Gauche Prolétarienne, rescapé des visions politiques du
monde, pour ne surtout pas avoir à savoir et pour réinventer, à chaque
pas, un paganisme défini, non comme un avant mais comme une anti
révélation, que tout cela, donc, n’aurait, au demeurant, pas
d’intérêt : le propre de l’homme juif ne tient-il pas, justement,
à ce qu’il vient non pour témoigner, mais pour étudier ? Qu’il
y a une immobilité, une façon de se tenir dans l’ouverture d’une Parole
donnée, qui sont, si l’on peut dire, l’occasion d’un baptême
absolu : est-ce à cette absoluité, à cette façon de trancher tous
les liens, que pensait le dernier Sartre écrivant du peuple juif qu’il
est un « peuple métaphysique » ? ou pensait-il à
Heidegger ? face à son jeune camarade, enfiévré par ce qu’ils
pressentaient ensemble, entrevoyait-il un Absolu sans incarnation ou
poursuivait-il son interminable débat avec le philosophe de Être et Temps ? La leçon de Lévinas, enfin. Le
retournement de la malédiction en exultation qui est, selon lui,
Lévinas, le propre signe du Retour. Quel
Lévinas ? Celui qui, réfléchissant sur le néant, dialogue avec le
Kant du « Fondement de l’existence de Dieu » ? Celui qui
parle d’« Ancien Testament » et alla jusqu’à déclarer, un
jour, qu’il entendait poursuivre l’œuvre de la Septante ? Ou bien
le Lévinas lituanien qui, retournant à Rabbi Hayim de Volozine, rompait
avec lui-même et avec le concert des Juifs du siècle ? Tels
sont quelques-uns des thèmes et des thèses énoncés par Benny Lévy dans
ce tout dernier livre, Être juif, achevé quelques jours avant
sa mort, et que publient ces jours-ci ses chères éditions Verdier. Je
ne peux pas ne pas me reconnaître, parfois, dans ce « Juif du
siècle » dont il brosse le portrait sévère. Je ne peux pas ignorer
que chaque page, ou presque, de ce texte de feu plaide pour un
« être juif » qui est infiniment loin du mien et eût
alimenté, entre nous, à Jérusalem ou Paris, l’une de ces discussions
dont je sortais toujours ébranlé. La discussion, hélas, n’aura plus
lieu. Ne me restait qu’à énumérer ainsi, simplement, avec juste la
probité qu’il requérait de ses interlocuteurs athées, les nœuds de ce
texte étrange, et très beau, et paradoxalement lumineux. N’est-ce pas
la première fois, après tout, que mon ami me laisse le dernier
mot ?
Livres Hebdo, vendredi 24 octobre 2003
De Moïse à Moïse, en passant par Mao
par Jean-Maurice de Montremy
La mort subite à cinquante-huit ans de
Benny Lévy, alias « Pierre Victor», a scellé son itinéraire.
Fondateur de la Gauche prolétarienne, puis de Libération, grande figure des éditions Verdier, il s’apprêtait à publier Être Juif. Un livre qui semble désormais son testament.
Benny Lévy s’apprêtait à quitter Israël pour soutenir à Paris la sortie d’Être Juif – essai
tiré d’un séminaire à l’Institut d’études lévinassiennes (Jérusalem)
qu’il fonda conjointement avec Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy
en juin 2000. Sa mort brutale dans la nuit du mardi 14 au mercredi 15
octobre, fait d’Être juif un testament où l’on retrouve son goût des manifestes. Quand
il signait encore « Pierre Victor », Benny Lévy
n’affirmait-il pas, avec Jean-Paul Sartre et Philippe Gavi : On a raison de se révolter
(1974) ? Né en Égypte (1945), chassé avec les siens en 1956,
léniniste devenu talmudiste, il a profondément évolué. Depuis la
création de la Gauche prolétarienne (octobre 1968), dont il était
l’idéologuestratège (« un terroriste intellectuel »,
dira-t-il plus tard), l’ancien normalien n’a jamais perdu ce
« zèle » dont parlent les Psaumes : « Le zèle de ta
Maison me dévore. » Une exigence qui l’a conduit à s’engager dans
la philosophie – puis au-delà de la
philosophie – pour « s’en tenir, coûte que coûte, au pur
fait d’être Juif ». C’est-à-dire au message transmis à Israël par
l’intermédiaire de Moïse. Benny Lévy l’affirme dans sa préface de Être Juif.
« Que mon cas soit ordinaire, il ne faut pas s’y tromper, signifie
qu’il est miraculeux [...]. “De Mao à Moïse”, s’exclame-t-on, oubliant
que, pour être exact, il faut dire de Moïse à Mao, de Mao à
Moïse ; c’est-à-dire de Moïse à Moïse en passant par Mao. Le
destin ordinaire du juif – le miracle – tient dans
la révélation de cette immobilité, en dépit de tous les mouvements du
Siècle ». Le mot « miracle » n’a pas ici le sens
affaibli de « prodige ». Il s’agit plutôt, selon le
dictionnaire, d’« un fait auquel on confère une signification
spirituelle ». C’est au fil des années
1970, en lisant Emmanuel Levinas et en apprenant l’hébreu, que Pierre
Victor eut la révélation de cette « immobilité ». Redevenu
Benny Lévy, il se lance dans l’étude du messianisme juif moderne,
multipliant les discussions avec Jean-Paul Sartre, qui le prend comme
secrétaire et se passionne à son tour pour cette nouvelle approche.
Simone de Beauvoir et les sartriens accusent alors Benny Lévy d’un
« détournement de vieillard » (1980). Les entretiens avec
Sartre ne pourront paraître avant 1991 (L’espoir maintenant, Verdier). Être
juif, selon Benny Lévy, c’est « ne pas pouvoir fuir sa
condition ». Le juif doit donc constamment résister à
l’assimilation, aux compromis avec le « Siècle ». Cette
tentation d’accommodements, poursuit-il, n’a cessé de s’exercer sur la
pensée juive dès l’époque hellénistique. Elle s’est poursuivie dans le
judéo-christianisme, dans les Lumières et jusque dans la doctrine du
Mal absolu, cette « a-théologie du juif moderne », fondée sur
la thèse d’un « silence de Dieu » à Auschwitz. Sur
ce débat, Emmanuel Levinas avait lui-même conclu en admettant les
limites, voire le relatif échec, des philosophes. Il y voyait une
chance de repenser l’Écriture – mais aussi la philosophie.
L’ancien fondateur de Libération (1973) ne le suit pas dans
cette voie. S’inscrivant dans une longue tradition juive, Benny Lévy
refuse toute « conversion » à la philosophie. Il affirme la
nécessité d’une « pensée du Retour ». Celle-ci doit
« déconstruire le juif du Siècle, tranquillement ». Elle
permettrait d’« arracher la “foi des pères” à l’ignorance,
c’est-à-dire à la spiritualité judéo-chrétienne ». Elle fait ainsi
« retour » à la Torah, dont la pratique est la meilleure
école pour discerner et refuser l’idolâtrie. On
a plus d’une fois reproché à Benny Lévy son
« fondamentalisme », voire son « fanatisme », ce
que contredisaient sa gentillesse, son humour et son goût de la
discussion. Il serait peut-être plus juste de parler de provocation, au
bon sens du terme, selon l’usage rabbinique. Sa brusque disparition est
d’autant plus regrettable. Elle ne lui permettra pas de répondre aux
inévitables objections et contestations qu’il comptait susciter avec Être Juif.
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