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  Pour une politique des êtres parlants
court traité politique 2

  Jean-Claude Milner

  96 pages
12 €
ISBN : 978-2-86432-637-3

Résumé

Pour qu’il y ait politique, il faut que les êtres parlants parlent politique. À partir de là, on peut soulever diverses questions : depuis quand, comment, pourquoi parle-t-on politique ?
Premier élément de réponse : la politique commence avec la découverte qu’un être parlant peut en asservir d’autres sans avoir besoin de les mettre à mort. Le langage peut suffire.
Deuxième élément de réponse : la politique permet à des êtres parlants de vivre dans le même espace, sans avoir à s’entretuer. Mais vivre, mourir, tuer, cela concerne le corps. Parler politique, c’est donc aussi une technique du corps.
Cette technique n’existe pas partout et là où elle existe, elle n’use pas partout des mêmes procédés. En Europe, de nos jours, parler politique, c’est discuter politique.
La discussion politique est une coutume locale, dont il convient de restituer le système. Elle repose d’abord sur une croyance : il faut que celui qui ne décide pas fasse semblant de se mettre dans la position de quelqu’un qui décide. De là un rapport essentiel au théâtre et à la mimétique. Toutefois, il serait insupportable à ceux qui discutent d’admettre qu’ils sont uniquement des mimes. Par chance, certains événements historiques semblent attester que ceux qui ne décident pas peuvent matériellement prendre la place de ceux qui décident. On parle alors de révolution.
Prise entre mimétique et révolution, la discussion politique entre au labyrinthe. Un mot historique peut servir de fil d’Ariane. On l’attribue à Napoléon, s’entretenant avec Goethe : « Que nous importe aujourd’hui le destin ? Le destin, c’est la politique. » Analyser ce mot, vocable par vocable, cela permet de construire une grille de déchiffrement.
On peut alors sortir des mirages et commencer d’affronter, en être parlant, le réel de la politique.


Revue de presse

Presse écrite

   Blog La Règle du jeu, vendredi 29 avril 2011
   Jean-Claude Milner et sa politique des êtres
   par Gilles Collard



   Libération,
jeudi 24 février 2011
   Milner s’installe au comptoir
   par Éric Aeschimann

   Nous parlons politique tous les jours, une façon de perpétuer le rêve révolutionnaire.

   Jean-Claude Mimer est un métal conducteur. Un jour, il s’est branché sur une puissante source d’électricité. Depuis, son destin est de produire des arcs électrostatiques, de perturber les champs magnétiques de la vie intellectuelle française. Disciple d’Althusser, linguiste tendance mao, rallié à Benny Lévy, commentateur érudit et impitoyable, il va et vient autour des questions jumelles de Mai 68 et du judaïsme. Toujours il jette des éclairs. Il est comme Nikola Tesla, cet ingénieur en électricité dont Jean Echenoz a raconté l’année dernière les inventions fulgurantes, les expérimentations visionnaires et l’effroi qu’il inspirait à ses contemporains. Milner est un homme de concepts et de foudre, de murmures sardoniques et de Blitzkrieg.
   Tableaux des mœurs. Paru en 2003, les Penchants criminels de l’Europe démocratique était une attaque éclair contre le progressisme européen, « solution finale » à l’appui. Pour une politique des êtres parlants tient plutôt du murmure sardonique. Quarante « paragraphes » comme autant de tableaux des mœurs, décrivent la politique par son versant le plus prosaïque, le plus méprisé : « La politique a toujours consisté à parler politique. » La parole de chacun, le café du commerce, la conversation entre amis, voilà l’objet. « Des brèves de comptoir aux disputes bien élevées, la politique vient incessamment combler les silences de notre société […]. La discussion politique fonctionne comme le paradigme de toute discussion possible. Parler cinéma, parler football, parler cuisine, parler littérature, dès que l’échange s’anime, il retrouve immanquablement la rhétorique de la division, la systématique de la mauvaise foi, l’indifférence aux faits que la discussion politique nous a apprises. […] Quand on parle politique, on discute ; quand on discute, on parle politique. »
   Parler politique, c’est parler de la force, c’est se demander si la raison du plus fort est toujours la meilleure. C’est une affaire des êtres parlants, une combinaison de corps multiples en train de parler et de se taire. La politique engage des techniques de corps, « écouter, discourir, se regrouper, se disperser », et sa légitimité est d’avoir stoppé le désir de mettre à mort autrui. Car si je veux parler, je dois être écouté et, pour cela, il faut que l’autre vive : « Dès l’instant que l’être parlant se voit contraint d’admettre qu’il n’est pas seul à être parlant, la politique a prise sur lui. » C’est en France, dit Milner, que la discussion politique aurait été portée à la dignité de rite collectif, de culte de « l’illimité » où la Révolution tient lieu de religion, tout comme, chez les Anglo-saxons, la marchandise a succédé au sacré. Parler politique, ce serait donc communier dans le « tout est politique » théorisé par Mai 68 et dénoncé par Benny Lévy.
   Dans L’Arrogance du présent, Milner analysait 68 comme une tentative folle mais assez touchante pour abolir l’opposition gouverné-gouvernant, actif-passif. Dans la manif, l’occupation de l’usine, l’AG, tout le monde est actif. La discussion politique agit de même. « Un pas de plus, et le sujet discutant se persuade qu’il pourrait, seul ou à plusieurs, se comporter en maître du monde. » Nos colères domestiques contre Sarkozy ou le PS formeraient une nuée de mini-Mai 68 de pacotille, destinés à perpétuer le rêve révolutionnaire du « tous gouvernants ». « La vanité s’installe dès que les faibles se mettent à discuter entre eux, en mimant la force que justement ils ne possèdent pas » (là, difficile de ne pas penser à Stéphane Hessel).
   Contre-feu. Et l’on comprend alors à quelle centrale électrique s’alimente Milner. S’il ne cesse de traquer une gauche qui a transformé 68 en une légende pour enfants, c’est parce que lui prend l’événement au sérieux. Il veut en saisir la véritable essence, celle d’une expérience de l’universel, de l’illimité, de la totalité – la dernière en date en Occident, sûrement. Telle est la ligne de force qui relie ses livres. Avec parfois des conclusions trop cut, comme ici, où il fait l’éloge de la politique minimaliste. Souvenons-nous plutôt qu’il y a peu, en contre-feu à « l’universel facile » qu’il pointait chez son ex-ami Badiou, Milner plaidait pour « un universel difficile ». Pourquoi ne pas envisager « une politique difficile », débarrassée de ses illusions et simplifications ? N’est-ce pas ce à quoi nous appellent aujourd’hui, par exemple, les révolutions arabes ?



   Le Monde,
samedi 5 février 2011
   « L’acte politique, ce sont les corps parlants »
   Propos recueillis par Josyane Savigneau

   Linguiste, philosophe, Jean-Claude Milner a publié nombre d’essais, dont L’Arrogance du présent. Regards sur une décennie, 1965-1975 (Grasset, 2009). Il revient ici sur les notions de démocratie et d’État de droit.

   En Égypte, en Tunisie, on entend en ce moment le mot « démocratie ». Que faut-il pour qu’il y ait démocratie ?
   Cela commence par la liberté des corps. Des corps libres de se déplacer, de parler à haute voix, de se réunir et de se disperser à volonté. L’acte politique, ramené à son minimum essentiel, ce sont des corps parlants. Et la démocratie est cette machinerie, parfois compliquée, qui se tient au plus près de ce minimum, sans rien en retirer et en y ajoutant le moins possible.

   Vous avez participé à un dossier de Philosophie magazine (n°46) sur la démocratie. Que pensez-vous du propos de Jacques Rancière, selon lequel la France est un État de droit oligarchique ?
   Ce n’est pas mon sentiment. Je ne suis pas convaincu qu’on soit dans un État de droit, pas même oligarchique. Plus qu’un État, la France est désormais une société et cette société est plus permissive que libre. La liberté est une activité. La permission est quelque chose que l’on reçoit passivement. Or la société française est plutôt du côté de la passivité. La question de la relation entre liberté et droit est essentielle, mais comme on est au régime des permissions, on n’est pas tout à fait ni au régime des libertés ni au régime des droits.

   Dans La Politique des choses […], vous dites : « La démocratie moderne ne remet pas le gouvernement aux hommes, elle le remet aux choses »…
   Dans la démocratie, non au sens où je l’entends, mais dans sa version la plus répandue, le gouvernant n’a qu’une seule crainte : qu’on se souvienne un jour que, en droit, c’est aux gouvernés que le pouvoir revient. Un moyen sûr d’éviter que la mémoire ne se réveille, c’est que la notion même de pouvoir perde son sens. C’est pourquoi les gouvernants en démocratie font croire qu’ils ne décident de rien. Ce sont les choses qui décident, disent-ils.
   L’exemple le plus récent est la réforme des retraites. Cette réforme a été imposée au nom de l’ordre des choses (démographie, allongement de la durée de la vie), comme si le moment de la décision avait totalement disparu. Et de la part de ceux qui se sont battus contre cette réforme, j’ai entendu un discours qui, très souvent, était aussi un discours des choses. Le moment où il s’agit de choisir semble se dissiper, du côté des gouvernants comme de celui des gouvernés.

   Est-ce pour cela que vous dites : « Le mensonge commun à Staline, aux démocrates verbaux et aux doctrinaires de l’Euroland consiste à prétendre que les choses parlent » ?
   Les choses ne parlent pas par elles-mêmes, on les fait parler. Quand on prend une décision en la disant imposée par les choses, on parle à leur place. Et celui qui parle à leur place, de quel droit le fait-il ? D’aucun, sinon de s’être mis dans cette position. Durant ces quelques jours où la Tunisie a bougé, le pouvoir, au commencement, paraissait aussi immuable qu’un ordre des choses. Puis, il y a eu un moment, on ne sait pas si ça durera, où il a été renversé par des personnes. Qui se sont comportées en êtres parlants, au sens le plus fort du mot. Quand la politique se parle, c’est très beau. Mais le moment où elle se parle n’est pas forcément très long…

   Vous voyez la politique contemporaine comme une sorte de théâtre…
   Prenons la France. On y pratique la discussion politique. C’est une manière bien particulière de nouer parole et politique. Dans cet exercice, les gouvernés parlent comme s’ils étaient en position d’être des gouvernants. C’est la règle du jeu. Sauf que c’est strictement du mime.

   Les gouvernants miment-ils aussi la prise de décision ?
   Cela renvoie à ce que je disais sur le gouvernement des choses. Il est devenu très rare que les gouvernants disent avoir choisi. On a une sorte de cascade de mimétisme. Les gouvernants se disent soumis. Aux marchés, à la protection de la nature, aux sondages, bref, à des choses muettes. Puisqu’ils sont soumis, ils attendent que les gouvernés le soient à leur tour. Puisque le pouvoir revient à des choses muettes, ils attendent que tous se taisent. Déconnecter la politique du fait que nous sommes des êtres parlants, c’est grave. J’essaie de le montrer dans Pour une politique des êtres parlants […].

   Dans les sociétés non démocratiques, comme la Chine, gouverne-t-on ?
   Je le crois, mais à un prix très élevé, qui est que le peuple chinois n’est pas traité comme un peuple d’êtres parlants. On gouverne et ceux qui gouvernent disent : « Acceptez-nous comme si nous étions des phénomènes naturels. » Les gouvernants démocratiques disent : « Nous obéissons aux choses » ; les gouvernants non démocratiques disent : « Nous sommes les choses. » Les gouvernants chinois le disent d’autant mieux qu’ils peuvent se référer à la tradition des légistes.

   « L’idéalisme en politique est la pire des fautes. C’est aussi la plus fréquente chez les lettrés. » Quel est l’inverse de l’idéalisme ?
   Ce que j’appelle le matérialisme. La première question que le matérialiste doit se poser est : « Qu’en est-il de nos corps ? » Au besoin, il renversera la question : « Où sont les tortionnaires ? » Prenons la démocratie américaine : on sait où ils sont, et le président Obama n’a rien pu y faire. Guantanamo existe toujours. En France, où sont-ils ? Qu’on ne me dise pas qu’il n’y en a pas.

   Vous estimez que Guy Debord se trompe en liant « la société du spectacle » aux nouvelles formes du capitalisme…
   C’est bien antérieur. En France, c’est après 1815. Il y a eu une grande séquence où la politique se fait à ciel ouvert ; cela commence en 1789 et se termine en 1815. Avec de grandes difficultés, j’en conviens. La Révolution française ne parvient pas à trouver sa propre langue, l’Empire parle une langue mensongère, mais les corps agissent et ils parlent. La question du nouage entre parole et politique est au moins posée. Ensuite, tout se referme ; c’est alors que commence le monde de la discussion politique. La politique est confisquée par les gouvernants, qui parlent pour ne rien dire ; son fantôme continue chez les gouvernés sous la forme de la discussion mimétique. On n’en est pas sorti.
   Nous sommes un pays très fidèle à ses rites sociaux. Chateaubriand a, d’un certain point de vue, décrit la naissance de la société du spectacle, quand la politique se réduit sous ses yeux à un théâtre de salon. Après lui, les plus grands écrivains, ceux qui sont au plus près de l’être parlant, vont devenir de plus en plus affirmatifs : il faut s’échapper de la discussion politique. Flaubert la raille, Baudelaire la méprise. Proust la met au centre de La Recherche, mais comme une frivolité de plus.
   La grandeur de Sartre, comme de Malraux, par des voies totalement différentes, est d’avoir voulu s’affronter au double piège de la discussion et du mime. Y entrer avec témérité, pour en ressortir la tête haute. Y sont-ils parvenus ? Je n’en suis pas certain. Sartre, en tout cas, semble conclure à l’échec. C’est tout le sens de la préface à Aden Arabie, de Paul Nizan.

   Si « on parle politique dès qu’on se demande si la raison du plus fort est toujours la meilleure », on ne parle pas très souvent politique…
   Non. Dans les démocraties, moins qu’ailleurs puisque la question y est supposée résolue. Plus largement, quand on parle d’État de droit, on pense que c’est résolu, puisqu’on s’imagine que le droit suffit à faire que, parfois, le faible soit protégé. À mes yeux, la question n’est jamais résolue. Considérez la France. Même si l’on prend la force en son sens le plus pauvre – la force physique –, la raison du plus fort l’emporte de plus en plus souvent. Au sein des familles, dans les violences domestiques, dans le monde des écoles, dans la rue. Et que dire si l’on affine la notion de force, en incluant aux côtés de la force physique tant d’autres variantes que le monde moderne a produites ?



   Le Monde magazine,
samedi 5 février 2011
   La politique, ce corps-à-corps
   par Jean Birnbaum

   Dans son livre intitulé La Question (Éditions de Minuit, 1958), Henri Alleg témoigne des tortures qui lui furent infligées par les soldats français durant la guerre d’Algérie. Il raconte la crainte qui était la sienne de devoir abdiquer toute volonté devant la violence de la « gégène » et de ses décharges électriques. À un moment, ses tortionnaires lui disent que s’il désire parler, il lui suffit de remuer les doigts. Bien décidé à n’en rien faire, le journaliste assiste toutefois, en spectateur épouvanté, à sa propre reddition : « Malgré moi, écrit Alleg, tous les muscles de mon corps se bandaient inutilement pour m’arracher à l’étouffement. Malgré moi, les doigts de mes mains s’agitèrent follement. »
   Un jour, je devais avoir 16 ans, ma mère m’a fait lire La Question, et depuis lors cette scène ne m’a jamais lâché. Ce qui s’y joue, ce n’est pas seulement l’horreur de la « sale guerre ». C’est aussi l’ambivalence du corps en tant qu’il menace sans cesse de nous trahir. Par son entremise, autrui peut chercher à me donner du plaisir, mais également à me briser. Bien sûr, en tant que conscience subjective, je me crois libre, je me rêve en sujet souverain et pourtant, le simple fait que je sois incarné laisse ouverte la possibilité de me considérer comme une chose, de me réduire au rang de moyen. Bref, mon corps m’offre au pouvoir, à tous les pouvoirs. Ceux qui ignorent cette donnée de base, on les appelle idéalistes. Les autres, qui savent que toute politique est une technique corporelle, peuvent prétendre au beau nom de matérialistes.
   Jean-Claude Milner est de ceux-là. Dans un bref essai qui vient de paraître sous le titre Pour une politique des êtres parlants […], le linguiste raille les rêveurs qui recouvrent la politique sous une masse d’idéaux abstraits et d’hypothèses sublimes, alors qu’elle pose d’abord la question de la force et de la survie. « Les libertés politiques commencent et finissent par les corps, note Milner. Les oppressions, en retour, ne manquent jamais de s’en prendre aux corps. Comprenons : à leur anatomie et à leur physiologie. Sous peine d’aveuglement béat, l’enquêteur, face à quelque système politique que ce soit ; doit se poser les questions réelles : à quel moment apparaissent, au sein des institutions et des appareils, ces pratiques qu’on appelle les brutalités, les tortures et les exécutions ? Où se situent ces spécialistes qu’on appelle les bourreaux ? Sous quels masques les a-t-on dissimulés ? Prenant connaissance de quelque discours politique que ce soit, l’enquêteur loyal doit y traquer, au-delà des rhétoriques, la trace, fugitive ou patente, d’un mépris du corps. »
   Que le pouvoir soit d’abord un art de domestiquer les corps, on ne s’en aperçoit jamais mieux que dans les périodes de tourmente révolutionnaire. Tour à tour, les soulèvements tunisien et égyptien sont venus rappeler cette vérité charnelle de la politique. Du jour au lendemain, les foules ont balayé programmes et partis, grands mots et petites combines, pour faire l’expérience d’un rapport de forces à l’état brut. Et si les revendications s’énonçaient sur le mode de l’évidence (« Ben Ali, dégage ! », « Moubarak, dehors ! »), les enjeux matériels imposaient d’emblée leur urgence. Comment organiser cette manifestation sans tomber sous les balles de l’armée ? Comment imprimer tel tract sans finir en sang au fond d’une prison ? Bref, comment brandir le poing sans perdre un bras, donner de la voix sans y laisser la vie ? Telles sont les questions qui ont taraudé les femmes et les hommes révoltés dans les rues de Tunis comme dans celles du Caire.
   Les beaux esprits feront remarquer que de telles questions ne volent pas bien haut. Certes. Elles n’en définissent pas moins les contours d’un minimum radical. Or, tranche Milner, « le minimalisme en politique revient à un matérialisme. En l’occasion, la matière nue, c’est le corps. Le corps parlant de l’être parlant. Toute politique s’égare, dès qu’elle s’écarte de ce septentrion ».



   Philosophie magazine,
n°46, février 2011
   « La démocratie est-elle autre chose qu’un fantasme ? »
   Propos recueillis par Alexandre Lacroix

   Ancien maoïste devenu un analyste alerte et précis des dérives de l’idéologie égalitaire et de l’universel des Lumières, Jean-Claude Milner critique notre ère politique là où ça fait mal : une propension à la parodie sans pouvoir.

   L’une des grandes trouvailles des Grecs est, selon vous, le « parallélisme logico-politique ». De quoi s’agit-il ?
   Aristote distingue les régimes politiques sur la base des opérations élémentaires de la logique. Que nous explique-t-il, dans La Politique ? Ou bien tout le monde décide, et l’on vit en démocratie ; ou bien quelques-uns décident ; c’est une oligarchie ; ou bien un seul, dans une monarchie. En logique, il y a de même des propositions qui s’appliquent à tous (universelles), à quelques-uns (particulières), à un seul (singulières). Nous continuons à réfléchir en politique avec ces outils, plus qu’avec ceux de la sociologie ou de l’histoire. Considérez la loi de la majorité ; si elle est perçue comme démocratique, c’est parce que l’on admet que, dans ce cas, la partie est égale au tout. Il y a donc un forçage, mais il est essentiel : il faut, pour qu’il y ait démocratie, que le moment du « tous » soit rétabli.

   Au 18e siècle, le parallélisme logico-mathématique a triomphé ?
   Oui, puisque le siècle des Lumières est celui où l’on compte sur la rationalité pour réinventer la politique. Mais justement pour cette raison, un renversement opère. Au départ, l’affirmation de la rationalité – chez Voltaire ou Montesquieu – va de pair avec l’idée qu’on ne peut pas faire confiance à tous, que la démocratie est impossible. Le régime que les philosophes des Lumières préfèrent, c’est le despotisme éclairé ; un seul décide, en s’appuyant sur les avis des esprits les plus éminents. C’est à la fin du 18e siècle, avec les révolutions américaine et française, que la réconciliation entre la rationalité en politique et la prééminence du « tous » va s’accomplir. Au moins en théorie.

   De ce triomphe de la démocratie va naître le « problème » juif…
   Le nom « juif » soulève une première question : l’universel est-il une idée claire et distincte ? Est-il univoque ? Pour répondre à cela, il faut construire une théorie de l’universel qui soit moins naïve que les théories en usage. Puis ce nom soulève une seconde question : la filiation a-t-elle une place en démocratie ? La tentation, depuis Platon, est de lui refuser toute place. Le « tous » en politique est censé l’ignorer. Autant dire que rien de ce dont s’occupent l’anthropologie ou la psychanalyse n’existe plus. La démocratie est-elle alors autre chose qu’un fantasme ? Le fantasme en politique peut mener au crime. Concernant le nom juif, je n’ai pas besoin d’en dire plus.

   Dans votre dernier livre, vous citez un mot de Napoléon à Goethe en 1802 : « C’est la politique qui doit être le grand ressort de la tragédie moderne ! »…
   Napoléon proclame en 1799 : « La Révolution est finie » ; c’est le même sujet qui déclare, à propos du théâtre : la politique y a pris la place du destin antique. Conséquence implicite : pour comprendre le cours du monde après la Révolution, il ne faut plus lire la Politique mais la Poétique d’Aristote. Aujourd’hui, la politique est plus que jamais une affaire de parole. Nous n’avons de cesse de « parler politique », au café, entre amis. Nous mimons par des mots la prise de décision. Mais il y a plus : les dirigeants politiques de notre temps miment aussi la prise de décision. Napoléon a vu juste : l’Histoire est un théâtre. Sur la scène, il y a des dirigeants qui feignent d’avoir prise sur le cours des choses. Mais en réalité, ce sont des comédiens, qui n’en savent pas plus que le public. Comme le destin dans la tragédie grecque, la politique reste hors d’atteinte.

   Il n’y a rien à faire ni à espérer ?
   Pas tout à fait. Sur le théâtre de l’Histoire se produisent de rares instants de déchirure, où l’on peut enfin prendre la politique en main. Lors de ces déchirures – Mai 68 en fut sans doute une en France, pendant quelques heures –, ce sont les spectateurs qui prennent les décisions, et non les comédiens.

   La prise de pouvoir par les dirigés est-elle souhaitable, à vos yeux ?
   C’est déjà beaucoup de penser qu’elle est possible par instants et pour un instant. C’est plus que ce que pensent la plupart de ceux qui se prétendent de nos jours révolutionnaires.

Radio et télévision

« À voix nue », par Martin Quenehen, France Culture, du lundi 2 au vendredi 6 mai 2011, de 20h à 20h30
« Hors-Champs », par Laure Adler, France Culture, lundi 23 mai 2011, de 22h15 à 23h
« Les Retours du dimanche », par Agnès Chauveau et Martin Quenehen, France Culture, dimanche 24 avril 2011, de 18h10 à 19h
« Les livres de la semaine », par David Barré, Radio Judaïca Lyon, mardi 22 mars 2011, à 14h20 et mercredi 23 mars à 8h50
« Ce soir (ou jamais !) », par Frédéric Taddéi, France 3, lundi 21 mars 2011, à 22h55
« Dans quelle éta-gère... », par Monique Atlan, France 2, mardi 15 février 2011 à 9h05, avant le journal de la nuit et à 5h50