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  Exode et métamorphose

  Nelly Sachs

  Poèmes
Traduction de l’allemand et postface de Mireille Gansel

  176 pages
15 €
ISBN : 2-86432-361-3

Résumé

     Parus en 1957 et 1959, les deux recueils réunis dans ce volume font suite à Éclipse d’étoile et rassemblent les poèmes écrits par Nelly Sachs durant les années cinquante. Alors que son œuvre commence à rencontrer un écho (le poète Peter Huchel l’accueille en 1950 au sommaire de la prestigieuse revue littéraire est-allemande Sinn und Form, elle entame en 1957 une correspondance régulière avec Paul Celan et reçoit en Suède la visite de plusieurs jeunes écrivains allemands), Nelly Sachs doit faire face à de graves troubles dépressifs. Après la mort de sa mère en 1949, elle séjourne à plusieurs reprises en hôpital psychiatrique. À nouveau, c’est dans la lecture de la Bible, du Zohar, et dans une proximité de plus en plus accentuée avec la tradition hassidique, qu’elle puise la force de poursuivre sa route. « Lapidée par la nuit », celle qui a pris en 1940 le chemin de l’exil interroge l’histoire de son peuple et découvre, grâce aux hassidim, qu’« Israël n’est pas seulement un pays ». Les prophètes et les patriarches auxquels elle consacre, parallèlement à l’écriture des poèmes, plusieurs drames, hantent ses vers comme autant de figures vivantes.
     Ils sont ici les compagnons et les guides d’un nouvel exode intérieur, d’une ascèse au terme de laquelle il redevient possible de croire en l’avenir et d’accueillir la beauté sensible :
     « Les métamorphoses du monde
     me tiennent lieu de pays natal. »
     Nelly Sachs (1891-1970) a reçu le Prix Nobel de Littérature en 1966. Elle est avec Paul Celan la plus grande figure de la poésie allemande de l’après-guerre.



Extrait

     Tandis que
     sous ton pied
     naissait la constellation de l’Exode aux ailes de poussière,
     une main jeta du feu dans ta bouche.

     Ô parole d’amour enclose
     ô toi soleil embrasé
     dans la roue de la nuit –

     Ô mon soleil
     sur le tour je te façonne : tu pénètres
     les oubliettes de mon amour où meurent les étoiles,
     l’asile de mon souffle,
     cohorte de suicidés silencieuse entre toutes.

     Érode ma lumière
     avec le sel des fuites océanes sans refuge –
     et des paysages de l’âme en leur éclosion
     rapporte le message du vent.

     Les lèvres contre la pierre de la prière
     toute ma vie j’embrasserai la mort,
     jusqu’à ce que le chant de la semence d’or
     brise le roc de la séparation.



Extraits de presse

     La Quinzaine littéraire, 15 novembre 2002
     Cette existence d’après le déluge
     par Odile Hunoult

     Comment se saisir de cette poésie d’une telle légèreté et d’une telle transparence qu’elle saisit le lecteur et le traverse sans qu’il puisse s’y appuyer, et dont la force est entièrement intérieure, détachée de tout élément décoratif ? Non pas qu’elle refuse de s’incarner dans le langage, mais parce que sa densité désincarne le langage, comme si elle portait en elle une force d’implosion, venue d’on ne sait où sinon de l’intériorité du poète.

     Faite de cris, de prophéties, d’apostrophes, d’énigmes et de clartés fulgurantes, sa force n’est matérialisée que par cette traversée instantanée du lecteur, comme la vitesse de la lumière est en raison inverse de sa matérialité. Peut-être du reste que, séparées par notre entendement opaque, vitesse et lumière sont une seule réalité.
     De la biographie on connaît les grandes lignes : Nelly Sachs est née en Allemagne en 1891. En 1921 paraît son premier livre, des légendes – sa poésie par la suite évoquera en effet un climat légendaire. Elle publie des poèmes dans des revues, mais dès 1936 uniquement dans les revues juives. Puis un fiancé déporté, la fuite in extremis avec sa mère en mai 1940, grâce à l’entremise de Selma Lagerlöf et du prince Eugène de Suède, et l’exil à Stockholm pour le reste de sa vie. Rescapée :
     Un étranger porte toujours son pays natal
     dans ses bras
     comme un orphelin
     pour lequel il ne cherche peut-être rien
     d’autre
     qu’une tombe

     Cette blessure qui l’entame pour toujours devient sa poésie même, mais aussi provoque ou attise sa fragilité psychique et les crises qui vont l’amener à de fréquents et longs séjours en hôpital psychiatrique, dès 1950, après la mort de sa mère, jusqu’à sa propre mort en 1970. Son œuvre parvient en France à partir de 1967 par les traductions de Lionel Richard. D’autres ont suivi. Le présent livre, traduit par Mireille Gansel avec une simplicité embrasée, réunit deux recueils Et personne n’en sait davantage (paru en allemand en 1957), et Exode et métamorphose (1959).
     Expatriée – Aérienne : ainsi se définit-elle (dans un poème d’Énigmes en feu – C’est l’oiseau qui nidifie en l’air d’Apollinaire. Vol dans la nuit au dessus du chaos, sa poésie a une limpidité qu’aucun attachement ne grève mais non plus n’arrime, et par cela même sans aucune protection contre la douleur du monde, quelque chose qui ferait tampon.
     Il faut parfois poser la lanterne de la miséricorde
     près des poissons
     là où est avalé l’hameçon
     où est pratiqué l’étouffement.

     Là-bas l’astre des tourments
     est mûr pour la rédemption.

     Où l’emporter
     là où des amants se font souffrir
     qui pourtant sont toujours près de mourir.

     Partout déplacée, migrante, égarée, dans l’impossibilité d’exister quelque part en paix, sa vie et sa poésie errent entre deux abîmes, flot et firmament, avec pour guide, comme un navigateur perdu, « le sang des étoiles », cette métaphore de la parole poétique. « Toujours cette existence d’après le déluge » dit-elle de sa propre vie, dans une lettre à Gunnar Ekelöf en 1962. La Terre est la grande absente de la poésie de Nelly Sachs. Assiégée par les suppliciés sans voix : revient souvent dans son univers poétique l’image des ouïes ensanglantées des poissons, avec, à travers eux, ceux à qui manqua le souffle. Toute sa vie est un exode, un en-dehors. Sa part en ce monde elle la trouve dans la lecture assidue des textes de la mystique juive, les Hassidim, le Zohar, et la mission de prendre en charge, dans un mouvement total comme dans le poème Paysage de cris, toutes les agonies. Seul enracinement, la langue allemande, seule attache arachnéenne les lignes d’encre qu’elle trace – ses « choses » dit-elle, mot qui traduit à la fois perplexité et humilité mais qui donne aussi une réalité d’objet à sa poésie : à quoi elle peut accrocher son existence suspendue. Dessaisie, déracinée, délogée, elle l’est jusqu’au flottement. Elle doit faire confiance à cette non-séparation qu’est la pensée, et quand lui vient en retour que pour d’autres existent ses poèmes, elle éprouve l’émotion l’étonnement et la reconnaissance d’un Canaan.
     En 1958 elle écrit à Paul Celan : « Vous lisez mes choses, ainsi ai-je une terre ». La correspondance, esquissée en 1954 avec l’envoi d’un livre de Paul Celan (Pavot et Mémoire) installée à partir de 1957 – Celan sollicitait des inédits pour la prestigieuse revue italienne Botteghe Oscure (Boutiques Obscures) au moment même où elle est en train d’écrire Exode et Métamorphose. Les deux poètes se reconnaissent pour frères d’exode et de désastre, porteurs d’une béance impossible à couturer d’une obligation de rendre compte. Celan se suicide un mois après la mort de Nelly Sachs.

 

     Lire, avril 2003
     par Claude Michel Cluny

     Écrits dans les années cinquante, ces poèmes font suite au recueil réuni sous le titre Éclipse d’étoile, publié par Mireille Gansel chez le même éditeur en 1999. La guerre mondiale vient de s’achever dans un monde en cendres –  les cendres des corps et de l’esprit d’humanité. Nelly Sachs (1891-1970), réfugiée en Suède après avoir échappé à la déportation, cherche dans ces « paysages de cris » avec quelles figures nouer un dialogue pour recommencer à vivre, pour affronter le désastre de ce qui lui paraît annoncer la fin du temps. Le prix Nobel lui est décerné en 1966.
     Le Zohar, pour son enseignement, mais aussi les figures exemplaires de Lear et de Laocoon, de Jérôme Bosch et d’Abraham s’avancent sur le seuil des poèmes, des cités maudites – Sodome, Ninive –, des déserts et des solitudes.
     Sur le seuil de la mémoire de la mère décédée, lumineuse et douloureuse ; dans l’attente d’une incertaine « métamorphose du monde » qui briserait la chaîne des désastres. Appel et refus donnent, par leur alternance, un chant haché à ces pages plus proches de la supplique et de l’inespérance que de l’incantation. Nelly Sachs écrit, dès le poème initial : « Les lèvres contre la pierre de la prière / toute ma vie j’embrasserai la mort », sans convaincre de sa victoire sur la « séparation » de l’être et de l’humain ? Le verbe ici n’a pas l’énergie ni le souffle de prophétiser. Nous l’écoutons s’élever, dire la brisure, la souffrance, la nuit, puis retomber, comme détruit par son propre effort, acceptant que « le silence [soit] un nouveau pays ». Ce n’est pas ici la force, la colère, l’imprécation qui sont en jeu ; mais, ce qui peut alors nous émouvoir, une palpitation, comme d’une trop évidente blessure – « lèvres perdues de la plaie » –, et le silence des grandes ombres convoquées.