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Littérature et tauromachie

 

  Revue dirigée par Jean-Michel Mariou

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N°1 - Le torero est une personne

     ISBN : 2-86432-241-2, 108 pages, 13 €

     Sommaire :

     José Bergamín, La statue de Don Tancredo
     Marc Bernard, Vert et Argent
     
Alain Bonijol, J’ai fait un espontaneo
     Camilo José Cela, Independance Trijueque, Gorda II, demoiselle toreador
     Jacques Durand, Jeronimo, coureur d’encierro
     Rafael Sánchez Ferlosio, L’as d’épée
     Miguel Hernández, José Ulloa « Tragabuches »
     Joël Jacobi, Marcel
     Ángel María de Lera, Les trompettes de la peur
     Antoine Martin, Une vie de torero
     Pierre Mac Orlan, Le torero
     Rafael de Paula, Annotations de torero et d’aficionado

     Éditorial :

     Le 12 octobre 1983, sur le coup de midi, José Luis García Alonso, conseiller culturel de la ville de Madrid, entrait aux arènes de Las Ventas par la porte des cuadrillas, à la tête d’une petite troupe de supporters en habit. Dans le silence frais de la cour des chevaux, débutait alors une étrange cérémonie.
     Après les discours d’usage, ponctués du cri tranchant des oiseaux et du raclement sourd des sabots sur le ciment de l’écurie, on découvrit une plaque. La première, consacrée dans les arènes de Madrid à la mémoire d’un torero. En effet, malgré le goût des Espagnols pour la faïence commémorative, les Madrilènes n’avaient encore trouvé personne depuis le 17 juin 1931, date de l’inauguration de Las Ventas, digne d’un tel hommage. À qui pouvait bien être dédié cet azulejo d’exception ? À Juan Belmonte, inventeur du toreo moderne, qui coupa la première queue jamais accordée ici à un matador ? À Manolete, à Martial Lalanda ? À Luis Miguel Dominguín, Antonio Ordoñez ou Paco Camino, qui furent chacun à leur tour les Dieux de cet Olympe ? Pas d’avantage. La plaque commémorative est tout entière dédiée à la gloire d’Agapito Rodriguez qui fut, pendant près de trente ans, le puntillero attitré de l’arène madrilène. Celui qui, à l’aide d’un poignard à large lame, donne le coup de grâce au taureau couché sur la piste, pendant que le matador reçoit déjà, en salaire de sa peur, les acclamations ou les hurlements de la foule. Agapito Rodriguez, employé des abattoirs de la ville, qui sur ses heures de loisirs acheva de 1955 à 1983 plus de 14000 taureaux pour 100 F l’un, est le seul torero honoré dans la plus grande arène du monde.
     La preuve est ainsi faite – gravée dans la faïence – que sur la planète des hommes de taureaux, celle qui nous retient, le torero n’est pas seulement celui qui, sur le sable des arènes, épée en main, sert de miroir aux regards de chacun.
     Torero, le picador, conspué par vocation. Torero, l’assistant de l’aide du valet d’épée, novillero raté au sortir d’une guerre déjà oubliée, qui porte son éponge et bourre les malles avec une inspiration douloureuse. Torero, le clochard qui dehors, devant les grilles de l’amphithéâtre, mime le triomphe qui s’y joue, entouré d’un public sérieux et admiratif. Torero, le vieux coureur d’encierro dans l’aube de Pampelune. Torero, l’apprenti sans espoir, l’obscur banderillero, l’espontaneo anonyme. Toreros, tous !
     La figure du torero, c’est d’abord cette richesse-là. Celle d’un monde hors du sens commun, et qui produit ces personnages rêvés.
     Le 7 juin 1869, Antonio Sánchez « El Tato », un des matadors les plus célèbres de son temps, était grièvement blessé à la cuisse par un taureau de Vicente Martinez, au cours d’une corrida organisée à Madrid pour fêter l’avènement de la démocratie. Les historiens rapportent qu’« El Tato », faisant preuve d’un courage exceptionnel, demanda à ce qu’on l’opère sans l’endormir, et qu’il fuma un bon cigare pendant que les chirurgiens s’affairaient. Quand on lui apprit que la blessure était plus grave que prévu, et qu’il fallait couper la jambe, il eut simplement ces mots : « Adieu, Madrid ! ».
     Quelques mois plus tard, « El Tato » entreprenait un retour orthopédique dans les arènes, une prothèse fichée à la taille. Mais il dut se rendre à l’évidence : sa carrière de torero était terminée. Certains amateurs madrilènes, qui concevaient à son égard une véritable dévotion, avaient rangé la jambe coupée dans un long bocal rempli d’alcool. Elle trôna pendant des années dans la vitrine d’une pharmacie de la rue de la Désillusion. Une nuit, un incendie ravagea le quartier. Les habitants de la rue, abandonnant leurs biens, couraient dans tous les sens, hurlant : « il faut sauver la jambe du Tato ! » Mais le feu prononça la fin de l’extrémité de leur matador favori. Toreros !
     Pour rendre compte d’un monde aussi baroque, la littérature fait ce qu’elle peut. Même si elle ne parvient pas toujours à éviter le recours à l’archétype, c’est la seule qui puisse, à travers les situations et les personnages qu’elle restitue ou qu’elle invente, effleurer cette réalité imaginaire. D’autres tentatives existent, de nous rendre ce qu’est un torero. Nous devons les plus émouvantes à la photographie. On connaît le cliché traditionnel de la figure du torero, pris le plus souvent devant le mur de briques rouges du couloir des arènes. Un mur qui se répète, comme pour signifier l’impasse dans laquelle se retrouvent les opérateurs. Pour ne pas avoir compris qu’à l’évidence, la figure du torero n’est pas sur son visage.