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  La Femme sans ombre

  Hugo von Hofmannsthal

  Conte
Traduit de l’allemand et présenté par Jean-Yves Masson

  160 pages
13 €
ISBN : 2-86432-153-X

Résumé

     En même temps qu’il rédigeait pour Richard Strauss le livret de La Femme sans ombre, Hofmannsthal éprouva le besoin d’une version en prose de la même histoire qui fut délivrée des contraintes de la collaboration avec le compositeur. Il acheva en 1919, cinq ans après, ce conte allégorique dont le contenu diffère notablement de l’opéra du même titre, et possède une complète autonomie.
     La fille du prince des esprits, l’invisible Keikobad, a épousé un simple mortel : elle est ainsi devenue l’impératrice du royaume des Monts de Lune. Mais pour devenir humaine et donner des enfants à l’empereur, il lui faut conquérir une ombre. Aidée de la sorcière qui l’a élevée, elle tentera d’acheter la sienne à l’épouse d’un teinturier qui, tout au contraire, refuse de mettre au monde des enfants.
     Opposant le couple formé par l’empereur et l’impératrice au modeste ménage du teinturier et de la teinturière, le conte suit l’itinéraire initiatique, à travers les différents règnes de la création, de quatre personnages dont chacun devra découvrir une part méconnue de lui-même pour accéder pleinement à l’humanité et vaincre la stérilité du cœur.
     Toute une tradition issue du romantisme trouve ici son aboutissement, en même temps que se déploient dans leur pleine complexité les grands thèmes propres à Hofmannsthal : la préexistence des âmes, le salut par la métamorphose, la dimension mystique du désir. Tandis qu’il terminait pour le théâtre sa comédie la plus brillante et la plus profonde, L’Homme difficile, Hofmannsthal donnait avec La Femme sans ombre le plus parfait des récits qu’il soit parvenu à mener à bien, parmi de nombreux autres textes inachevés.



Extrait du texte

     L’impératrice vit que ce lieu où on l’avait conduite était une salle de bains, plus belle, et plus princière même, que n’était celle de son propre palais. Elle se perdit, rien qu’un instant, dans le sentiment de cette solitude inattendue et mystérieuse, et dans la contemplation du merveilleux bassin sur le bord duquel elle se tenait. Ce bassin ressemblait à la roche dans laquelle étaient creusés les murs, il jetait des lueurs de temps à autre ; non que la pierre fût parcourue de veines étincelantes : non, c’était un flamboiement mat qui émanait de la masse même de la pierre, comme des lueurs d’orage dans l’épaisseur informe d’une masse nuageuse. L’impératrice n’eût pas sans crainte risqué un pied sur ce sol. Mais, à ce moment, un sentiment de bien-être céleste descendit sur elle, s’empara d’elle comme s’il se fût insinué dans tout son être avec le parfum de la torche. Elle tomba à genoux sur le bord du bassin, dans l’attente et dans la crainte, comme une fiancée. Il fallait que son bien-aimé fût tout près d’elle, bien plus proche qu’elle ne le croyait. Toujours, c’était lui qui était venu à elle, mais à présent, c’était elle qui venait à lui dans ces lieux élus. À cette pensée, un « ah ! » vint sur ses lèvres, pudique et en même temps plein de désir : et ce souffle sorti de sa propre bouche et devenu audible la fit rougir de la tête aux pieds. La contrainte de ses membres se relâcha : elle tendit les bras vers le bassin ; le sol vacillait sous ses pieds comme une sombre masse brumeuse éclairée par-dessous. Venus du fond, les flots obscurs d’une eau noire et dorée jaillirent soudain, pour retomber tout aussi brusquement avec un sombre bruit, pareil au roucoulement des colombes. Elle aurait voulu se précipiter dans ce jaillissement et cette chute aux reflets obscurs comme dans un regard d’amour. « Viens, viens ! » cria-t-elle. L’eau d’or monta, et son essor puissant forma une colonne ; lorsque la lumière de la torche vint la frapper, cette colonne rendit un son qui allait en s’enflant, et dont la sonorité manqua briser le cœur de l’impératrice. Mais, déjà, la colonne d’eau retombait sur elle-même, n’était plus qu’une surface brillante à l’éclat doré qui remplissait le bassin, et au-dessus de laquelle jouait un brouillard, doré lui aussi. Au beau milieu, un noyau de ténèbres que la colonne avait soulevé avec elle continuait de flotter, immobile : il semblait pesant comme l’effigie d’airain d’un monument funéraire bâti au centre du bassin. C’était la statue de l’empereur gisant, couchée là sur une sombre pierre carrée. Il était dépouillé de toutes ses armes et ne portait plus que la légère armure de chasse, comme une simple parure ; même les jambières à mailles d’argent qui pouvaient le protéger contre les défenses du sanglier ou les dents du lynx avaient été enlevées, et il avait les jambes nues, véritablement comme de marbre ; il en était de même des épaules et du cou : le manteau qui les couvrait était tombé à terre.
     L’impératrice poussa un cri, et elle se jeta dans le bassin aux eaux dorées doucement frémissantes ; comme un cygne aux ailes levées, elle glissa vers son bien-aimé dans un léger bruit d’eau. Elle se pencha sur lui mais elle n’osa pas l’embrasser. Il gisait là, au-dessous d’elle, immobile, indiciblement beau mais indiciblement absent. Chacun de ses traits était là, ceux de l’homme fait et ceux du jeune homme, le prince, le chasseur, le bien-aimé, l’époux – mais rien de tout cela non plus n’était présent. Elle resta penchée sur lui, elle ne sut pas combien de temps ; elle ne faisait pas le moindre mouvement. Elle ressemblait à une statue, à une figure de plus sur le monument funéraire. Son souffle ne soulevait pas sa poitrine, son œil ne trahissait pas ce qu’elle ressentait ; deux larmes de cristal tombèrent de son visage.



Extraits de presse

     Dans La Femme sans ombre, l’amour apparaît comme la voie royale vers la métamorphose, et plus encore vers la rédemption. [...]
     Dans ce conte riche de symboles où l’humilité dénoue l’un après l’autre les nœuds qui enserrent les cœurs, Hermann Broch discernait « un sommet entièrement gravi de l’art narratif de Hofmannsthal ».

     Emmanuel Saunderson, La Croix, 8 juin 1992.

 

     La Femme sans ombre tient de la famille d’esprit du Märchen, du conte romantique allemand amplifié en récit subliminalement chrétien par le truchement du merveilleux païen. Ouvrage bâtard en coup de force esthétique grâce à l’écriture subtile qui tient lieu du sésame absolu : on y entre par sourire entendu ou pas du tout. L’argument du conte est celui de l’archétypique quête d’un monde bénéfique unitaire où l’espèce serait assurée contre les forces pétrifiantes thanatiques : Empereur et Impératrice, teinturier et teinturière, les quatre personnages en interférence tensorielle de yin et yang, jouent en quelque sorte aux quatre coins de l’univers où il s’agit de trouver et défendre sa bonne place contre le cinquième joueur en abyme qui, bien sûr, est la stérilité, autrement dit la mort figurée à travers l’emblématique nourrice en losengière et intermédiaire de malheur : ce carré magique conflictuel fonctionne comme matriciel champ de forces. La fertilité, en clef harmonique ultime du monde, transparaît dans l’arc-en-ciel apothéosé des divines sept couleurs.

     Lou Bruder, La Quinzaine littéraire, 1er septembre 1992.