Le Quotidien du médecin, mardi 12 juin 2007 Un nouveau regard sur le psychiatre d’Artaud par Caroline Faesch
Lors d’une conférence à Lyon, Emmanuel Venet, psychiatre au centre hospitalier Le Vinatier de Bron et écrivain, a présenté son dernier ouvrage Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud. L’intitulé renvoie directement à l’hypothèse formulée par l’auteur : bien qu’elle soit déniée, la prise en charge d’Artaud aurait été l’œuvre majeure de Gaston Ferdière. Autant préciser d’emblée que cet opuscule de 42 pages n’est pas un livre médical, mais une œuvre littéraire, ciselée par un orfèvre. Pourquoi s’intéresser à Gaston Ferdière, ce psychiatre dont on salue à demi‑mot l’engagement contre la famine dans les hôpitaux psychiatriques durant l’Occupation et qui reste affublé d’une image d’aliéniste inculte, voire « borderline » ? Attiré par la personnalité de ce confrère aux multiples facettes, Emmanuel Venet a creusé le sillon et découvert un homme sensible, cultivé, poète – un tantinet perdu pour la cause, mais poète quand même – resté étrangement muet sur l’épisode Artaud, presque occulté de ses mémoires publiés en 1978. Cette façon « d’écrire pour taire », selon les termes d’Emmanuel Venet, ne pouvait qu’interpeller le psychiatre et stimuler l’écrivain qui s’entrecroisent en lui. Alors que l’idée première était d’écrire un article pour une revue spécialisée, le besoin de passer du scientifique au littéraire s’est imposé. Doué d’un style dense et jubilatoire, Emmanuel Venet réécrit donc la page que son confrère se serait appliqué à contourner. Il donne du sens à ce qu’il nomme « l’énigme d’une vie ratée » en décryptant « cette volupté de se faire haïr » que Ferdière semble avoir cultivée : « Quand un poète égaré en médecine cherche un second souffle dans la psychiatrie, il lui plaît de devenir un paria aux yeux de ses confrères sérieux », annonce l’auteur dès les premières pages. Amour et désamour. Puis il porte la plume dans la plaie en évoquant cette nuit de 1935 que Ferdière passe en compagnie de l’écrivain et poète surréaliste René Crevel, en faisant preuve d’une totale surdité à la souffrance de son interlocuteur, qui se suicidera. La blessure a sans doute été profonde car « Ferdière n’a pu relire cette histoire qu’en se disant que Crevel s’était confié à lui en tant que psychiatre », explique Emmanuel Venet. Ferdière sait avec constance provoquer ou s’attirer les foudres. Même lorsqu’il tente de lutter contre la famine en 1941 et fait preuve de courage en détournant des cartes destinées à l’achat de tabac pour procurer des pommes de terre à ses patients, il paie de sa personne. L’acmé de ce parcours tortueux, pour ne pas dire torturé, sera évidemment Artaud, hospitalisé à Rodez en 1943, à la demande de Robert Desnos. Ferdière l’aura non seulement sauvé d’une mort provoquée par la famine, mais extirpé d’une paraphrénie dans laquelle l’écrivain était séquestré. Revenu à l’écritoire, Artaud va notamment reprendre « les Tarahumaras » et traduire Lewis Carroll. S’il consacre Ferdière comme son sauveur, la suite sera moins idyllique. Sa famille et ses amis chercheront à lever l’hospitalisation d’office et Ferdière s’y opposera, en « jouant le psychiatre jusqu’à la caricature », écrit Emmanuel Venet, qui, néanmoins, lui donne « médicalement, humainement et littérairement » raison. Antonin Artaud sort en 1946 et meurt deux ans plus tard. Bien qu’il ait été reproché au Dr Ferdière d’avoir failli assassiner Artaud à force d’électrochocs et de s’être accaparé certaines de ses œuvres au nom de l’art‑thérapie, les arguments pour sa défense ne manquent pas. In fine, Emmanuel Venet en vient à penser que Gaston Ferdière n’aura « guère péché que par manque de souffle poétique et de foi en lui-même ». Faire une œuvre et la mener à bien exige un certain sacrifice de soi, et du soi.
Vient de paraître, n°25, juin 2006 par Yann Diener
Emmanuel Venet a déjà publié en 2005 un Précis de médecine imaginaire chez Verdier et un Portrait de fleuve chez Gallimard. Il nous livre ici un essai-récit court et dense, efficace, enlevé, qui dépoussière le portrait de Gaston Ferdière, souvent réduit à l’aliéniste qui enferma Artaud à Rodez. C’est presque à une image d’Épinal que s’attaque Venet : le portrait de Ferdière est depuis longtemps vissé à celui du poète maudit. Le psychiatre aurait été aussi morne et poète raté que son célèbre patient était fou et créatif. Emmanuel Venet, né en 1959 à Lyon, où il exerce la psychiatrie, dresse d’abord un rapide portrait de la famille de Ferdière, ses velléités de poète – il « burine » des vers pour sa future, Marie-Louise –, ses débuts en médecine, son ambition parmi celles des mandarins lyonnais. Venet nous permet de considérer autrement Ferdière lorsqu’il nous montre comment sous l’Occupation, responsable d’un hôpital psychiatrique, il désobéit à l’ordre vichyste d’affamer les malades mentaux (des milliers de morts auxquels il n’a été consacré qu’une étude). Poète raté, donc, qui prend un grand plaisir à fréquenter les poètes publiés et lus : on croise les figures de Crevel, Desnos, Breton et Michaux, pour qui Marie-Louise va quitter Ferdière. Emmanuel Venet met souvent bord à bord l’écriture d’Artaud et la non-écriture de Ferdière avec celle d’un autre écrivain, médecin de formation, Destouches. Et il choisit résolument le camp des anti-Céline lorsqu’il écrit que « Destouches n’en finit pas de se chier sur les pieds en voulant souiller le tapis ». Venet a un style, il a des formules efficaces pour attaquer ses confrères de l’époque, ceux qui se laissent aller à pontifier. Ainsi de Henri Mondor, qui a donné son nom à un hôpital à Créteil et qui diagnostiqua le cancer d’Artaud : « Henri Mondor, le grand patron dont on imagine le port altier, l’onctuosité d’humaniste, l’érudition aussi en ordre que son bureau. Assez fin stratège pour s’assurer l’agrégation, l’épée d’Immortel et les hochets qui permettent de préfacer l’étron d’un confrère sans risquer de se salir. » Ce livre est un éclair dans l’histoire de la littérature, du surréalisme et de la psychiatrie.
Le Magazine littéraire, juin 2006 par Évelyne Grossmann
Pour Emmanuel Venet, psychiatre et écrivain, la littérature est
incompatible avec l’exercice de la médecine. C’est du moins la
paradoxale affirmation qui sous-tend son dernier livre, récit bref et
intense d’une quarantaine de pages consacrées au docteur Gaston
Ferdière, le psychiatre qui accueillit et soigna Antonin Artaud à
l’asile de Rodez de 1943 à 1946. On connaît Emmanuel Venet, auteur d’un
très remarqué Précis de médecine imaginaire, répertoire ironique et
tendre de nos pathologies réelles ou mythiques. On connaît aussi le Dr
Ferdière, du moins le croyait-on, pour avoir lu ses mémoires et surtout
l’ouvrage très documenté de Laurent Danchin et André Roumieux, Artaud
et l’asile (éd. Séguier, 1996), qui révélait une part importante de la
correspondance inédite du psychiatre. Force est aujourd’hui de constater que nous ne savions rien, tant il
est vrai que cette accumulation de faits qu’entassent les biographies
peine souvent à toucher l’essentiel de ce qui fait ou défait une vie.
On savait certes depuis longtemps que Ferdière n’était pas ce médecin
borné que d’aucuns s’acharnèrent à peindre sous les traits du digne
représentant d’une psychiatrie d’avant-guerre aussi arrogante
qu’inefficace, administrant électrochocs et insulinothérapie comme
d’autres la torture. Qui était-il finalement ? Un poète fourvoyé, «
égaré en médecine », répond Emmanuel Venet, « charriant avec soi la
dépouille d’un poète asphyxié par la langue des notables », un ancien
rebelle, vaguement surréaliste, brave type au fond mais dépourvu de
cette audace, de cette « authentique aliénation » comme aurait dit
Artaud, qui fait les vrais fous et les grands écrivains.
Il y aurait ainsi, à en croire Venet, une étrange malédiction qui
frappe toute relation entre littérature et médecine, une lutte à mort
condamnant quiconque veut être écrivain à tuer en lui la belle âme qui
s’évertue à soigner et guérir. Écrire est un corps à corps avec ce «
cratère par où jaillit un monde de mots et de chair encore mêlés »
fureur organique et débâcle rationnelle. Pas question de suturer les
blessures, Artaud le savait qui parlait de cruauté. Venet cite ainsi
quelques-uns de ceux qui ne durent leur salut littéraire que de
s’arracher à une première vocation : médicale Breton ou Blanchot,
Céline étranglant Destouches. Le timoré Ferdière, mal taillé pour les
luttes grandioses et les « volcans en furie », réservera au final « ses
pauvres fleurs de rhétorique pour les comptes rendus opératoires ». On
sent bien pourtant que Venet n’aime pas trop Breton, ce déserteur de la
médecine et de bien d’autres combats ; Ferdière, lui au moins, s’est
battu pêle-mêle contre le franquisme, l’institution hospitalière,
l’administration psychiatrique, la faim, la maladie, l’injustice, la
folie et la mort… pas un planqué de l’arrière, revenant en France après
guerre pour rendre à Artaud, à sa sortie de l’asile, un hommage tardif
et ampoulé. Gide déjà l’affirmait, la littérature n’est pas affaire de
bons sentiments. Embourbé dans la médecine, Ferdière se crut renaître
poète face à Antonin Artaud ; il fut brutalement renvoyé au rôle du «
crétin scientiste ». Si le talent littéraire se mesure à la cruauté,
nul doute qu’Emmanuel Venet, et ses formules acérées, ses aphorismes
saignants, n’ait gagné sa lutte contre sa médicale propension à
soigner. Il y a sans doute de l’exorcisme dans ce récit, semblable en
cela aux « Sorts » qu’Artaud lançait au monde pour se délivrer de ses
démons, mais il y a de l’indulgence aussi, et de la compassion.
Écriture comme tauromachie et mise à mort, aurait dit Michel Leiris
(qui connut Ferdière et Artaud), mais aussi savoir tissé
d’identifications qui nous donne au final ce beau portrait d’un
formidable personnage de roman : Gaston Ferdière.
Le Point, 18 mai 2006 Le cas Ferdière par Valérie Marin La Meslée
Son Précis de médecine imaginaire nous avait enchantés. Emmanuel
Venet, psychiatre, signe un nouveau livre, sur l’un de ses confrères du
siècle dernier, Gaston Ferdière. Lequel passa à la postérité pour avoir
enfermé son célèbre patient, Antonin Artaud, à l’asile de Rodez
(1943-1946), lui avoir fait subir des électrochocs, etc. En revisitant
ce « cas », Venet explore la relation entre médecine et littérature, et
dessine une carte des frustrations de son anti-héros.
Autopsie d’une vie ratée, ce texte empathique, superbement écrit – à
peine entré dans la première page, le charme Venet réopère – nous
apprend que Marie-Louise, première épouse de Ferdière, le laissa les
bras ballants pour courir dans ceux d’Henri Michaux. Ce « pauvre
Ferdière », médecin désavoué autant qu’écrivain avorté, ne ressort pas
blanchi de ces lignes. Mais, du monstre qu’en avait fait la légende, le
voici (re)devenu humain.
La Revue du praticien, 30 mai 2006 La vérité sur celui qui prit en charge Antonin Artaud
par Jean-Yves Nau
C’est bien triste, mais c’est ainsi : les livres, les vrais, qui
surprennent, émeuvent ou bouleversent (et que l’on conseille d’emblée à
ceux que l’on aime) ne sont pas légion ; a fortiori lorsqu’ils traitent
de médecine. C’est dire le prix qu’il faut accorder à cette petite
merveille de 42 pages que viennent de publier les très précieuses
éditions Verdier. L’auteur est psychiatre et vit à Lyon d’où il écrit
sur l’un de ses confrères décédé en décembre 1990.
Qui, hors les passionnés des grands surréalistes, se souvient de Gaston
Ferdière, ce psychiatre né à Saint-Étienne et que les hasards de la vie
conduisirent à fréquenter et à prendre en charge Antonin Artaud ? La
rencontre se fit entre février 1943 et mai 1946. Sur les conseils de
Robert Desnos, qu’il avait côtoyé quelques années auparavant à Paris
lorsqu’il pensait pouvoir faire œuvre poétique, Ferdière est chargé du
cas Artaud. C’est ainsi qu’il l’accueille à l’hôpital de Rodez où il a
été exilé, peut-être pour avoir pratiqué une lobotomie chez un de ses
patients, mais plus sûrement pour avoir dénoncé les restrictions
alimentaires dans les établissements psychiatriques et, en corollaire,
fait du marché noir au profit des agonisants.
L’histoire officielle n’est pas tendre avec le docteur Gaston Ferdière.
Elle a vite fait de lui la caricature du médecin s’acharnant à détruire
le génie d’un poète, osant recourir aux électrochocs qui venaient
d’être mis au point et que l’ « antipsychiatrie » allait bientôt
dénoncer. Le scientiste borné face au génie poétique. Cette histoire
officielle se refuse à considérer que Ferdière a sauvé Artaud en
l’accueillant en Aveyron, zone libre où l’on pouvait, tant bien que
mal, nourrir les malades. Elle omet également de rappeler qu’il est
parvenu à remettre ce délirant à la table d’écriture avant qu’il ne
reparte vers ses enfers, ses flacons de Chloral ou de Laudanum qui
l’emportèrent une nuit de 1948 après le diagnostic de cancer du rectum
porté par Henri Mondor.
Tout cela aurait pu donner matière à un gentil chapitre d’histoire de
la médecine. Rien de tel ici. La vérité est que la plume d’Emmanuel
Venet parlant de Ferdière donne naissance à un livre hors normes –
opuscule rédigé tant dans un français ciselé que dans une tension
extrême – sur les rapports hautement complexes que peuvent entretenir
la pratique de la médecine et celle de l’écriture, de la poésie.
Prenant conscience qu’il doit faire le deuil de ses ambitions de poète,
le psychiatre Ferdière n’aura de cesse d’encourager la création
artistique des aliénés pour tenter de les libérer de leurs chaînes. On
ne lui pardonnera pas d’avoir échoué avec Artaud ; qui aurait pu
réussir ?
« Quand un poète égaré en médecine cherche un second souffle dans la
psychiatrie, il lui plaît de devenir un paria aux yeux de ses confrères
sérieux – ceux qui enseignent la palpation du foie et la suture des
vaisseaux, qui sauvent ou autopsient avec une égale dextérité et
pontifient plus ou moins savamment sur les mystères contre lesquels
bute leur art » écrit le docteur Venet. Et encore : « Il a vingt ans.
Il veut croire qu’on peut impunément concilier médecine et littérature,
nourrir sa langue du coudoiement avec la maladie et la mort comme le
feindra Destouches, ou s’en arracher avec panache comme l’a fait
Breton. Il ignore encore comment la notabilité écrase un tel orgueil
[...]. Sans doute commence-t-il à comprendre Ferdière que l’ornière est
plus profonde qu’il y paraît ; et qu’ouvrir des crânes ou des ventres
vous précipite régulièrement vers des veuves ou des désespérés à qui il
faut annoncer la situation de la manière la plus littérale qui soit, en
réservant ses pauvres fleurs de rhétorique pour les comptes rendus
opératoires. »
On aimerait multiplier les citations pour inciter à la découverte d’une
inoubliable petite musique au service, sinon des humbles, du moins de
ceux qui, hasard ou fatalité, n’ont jamais accompli ce qu’ils pensaient
être leur destin. Alors, cette dernière : « Coupable, Ferdière ? Oui,
si c’est pécher que de laisser la langue intacte et de mourir sans
œuvre, non pas recroquevillé sur son énigme mais s’offrant en pâture à
tous ceux que la poésie brûle ou nourrit. Coupable d’être resté à
hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et
la volonté de se faire haïr. »
Notes bibliographiques, mai 2006
La postérité connaît le Dr Ferdière comme psychiatre, controversé,
d’Antonin Artaud, pendant trois ans. Fils d’un fabricant de billards de
Saint-Étienne, il fait ses études de médecine tout en s’essayant à la
poésie. Marié à Marie-Louise, qui le quitte bientôt pour Michaud, il
côtoie Desnos et les surréalistes. Psychiatre, il irrite sa hiérarchie
et se retrouve exilé en Indre-et-Loire. Il s’intéresse à l’art brut et
aux œuvres de ses malades, teste la lobotomie tout juste inventée, et
organise un hôpital de campagne pendant l’exode. Muté à Rodez, il
accueille Artaud dans son asile, en 1943. Après quelques séances
d’électrochocs, Artaud se remet à écrire, va mieux, jusqu’à ce que,
appelé par le miroir aux alouettes du Tout-Paris, il joue de ses
relations pour sortir, contre l’avis de Ferdière, et meure un an plus
tard, en 1948. Ferdière garde le silence sur leurs relations jusqu’à sa
mort en 1990.
Ce portrait d’un psychiatre par un psychiatre réhabilite la figure de
Ferdière. Il séduit également par sa concision remarquable ; le verbe
est fort, les mots justes, on se délecte : un plaisir de lecture en soi.
Santé mentale, mai 2006 par Nathalie Vergeron
Petit-fils d’un fabricant de billards à Saint-Étienne, fils d’un
employé à la Caisse d’Épargne, Gaston Ferdière fait ses études de
médecine à Lyon pour devenir neurologue. Mais « son utopisme libertaire
ne le porte ni sur l’amidon ni sur le mandarinat » et passant pour un «
astre du surréalisme dans les bistrots du centre », il imagine qu’il
pourra concilier médecine et littérature. Après quatre années d’études
et trois recueils, il change de voie pour devenir psychiatre et
privilégier l’écoute sur l’examen. Dans les années trente, il se
retrouve à Paris, à Villejuif, « c’est là qu’il rencontre le verbe
déstructuré, grandiose et hermétique, des fous » et s’imprègne de la
poésie naturelle de l’asile. Poète chez les psychiatres, psychiatre
chez les poètes, il rencontre Robert Desnos, Benjamin Péret, René
Crevel, Henri Michaux et se lance à corps perdu « contre le roc de la
psychose sans se douter que le poète en lui s’y fracassera ». Ferdière
se consacre alors entièrement à la psychiatrie, promeut activement
l’activité artistique de ses patients, participe à des expositions
d’art brut, pratique pour la première fois en France la lobotomisation.
Au printemps 1940, il organise un hôpital de fortune pour les blessés
de l’exode. En 1941, il dénonce le scandale des restrictions
alimentaires dans les hôpitaux psychiatriques. La même année, « dans
l’intérêt du service », il est muté à Rodez dans un asile public promis
à la fermeture, il y invente l’électrochoc. Ferdière accueille et sauve
Antonin Artaud, délirant et emmuré en zone occupée, et grâce à ses
soins le rassoit à sa table de travail avant que ce dernier ne soit
happé à nouveau par le Tout-Paris en 1946.
Dans cet ouvrage, l’auteur dresse avec brio, le portrait attachant d’un
homme qui a connu les gifles de ceux qu’il n’a pas sauvé, l’exil, les
deuils et, qui plus est, mourut sans œuvre, « coupable d’être resté à
hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et
la volupté de se faire haïr »
Télérama, 26 avril 2006
par Michèle Gazier
Non, Emmanuel Venet, psychiatre, auteur d’un inoubliable Précis de médecine imaginaire,
n’entre pas dans la polémique concernant Gaston Ferdière, psychiatre,
qui a soigné Antonin Artaud à l’hôpital de Rodez, de 1943 à 1946, à
coups d’électrochocs. De l’encre a coulé en abondance sur le sujet.
Ferdière s’est fait traiter de tous les noms. Sa thérapie a fait
souffrir Artaud, pas de doute là-dessus. Mais qui était Ferdière? Quel
rapport entretenait-il avec l’écriture, le génie, les hommes, la
médecine ? Par petites touches, dans un style précis et précieux, acide
et croquant, Emmanuel Venet trace le portrait d’un homme plus complexe,
plus tourmenté, plus intéressant, en somme, que ne le laissent deviner
ces trois années d’acharnement thérapeutique sur le cerveau d’Artaud.
Plaisir d’une lecture qui se déguste d’abord comme une gourmandise, et
se poursuit comme une authentique réflexion sur la création.
Le Monde, vendredi 7 avril 2006
Psychiatre malgré lui
par Xavier Houssin
Plaidoyer pour Ferdière, le médecin d’Artaud
Comme on rate sa vie… Ça tient à peu de chose de passer à
côté. Pauvre Gaston Ferdière. Qui se souvient de lui autrement qu’en
psychiatre abusif et inculte ? Parangon d’une morale sociale
rétrograde… Allons, c’est lui qui a maintenu Artaud dans son asile, qui
l’a torturé d’électrochocs, qui a voulu faire rentrer le génie déjanté
dans la normalité acceptable d’une psychose atone. Qui l’a
emberlificoté, manipulé, censuré. À chacun ses clichés.
Est-ce la peine de dire, simplement, qu’en recueillant
Artaud à Rodez en 1943, à la demande de Robert Desnos, Ferdière l’a
sauvé de cette mort par la faim qui a décimé les pensionnaires des
hôpitaux psychiatriques pendant l’Occupation ? De rappeler également
qu’il l’a suffisamment fait émerger de son délire pour lui permettre
d’écrire à nouveau ? Sans doute pas. Ce ne serait qu’affaire de
contre-arguments. Emmanuel Venet s’est juste attaché dans ce tout petit
livre (il a publié Portrait de fleuve, Gallimard, 1991, et Précis de médecine imaginaire,
Verdier, 2005) à retracer le parcours de cet homme de gauche, ami des
surréalistes, qui se rêvait poète sans parvenir à aller jusqu’au bout
de son rêve.
Dans une narration tendue à l’extrême, Venet fait le
compte des années qui filent et des épaisses désillusions. Le suicide
de Crevel quelques heures après une longue rencontre. La séparation
d’avec Marie-Louise, qui le quitte pour Henri Michaux… « S’imagine-t-on
psychiatre, c’est-à-dire paria parmi les médecins [...], lâché par sa
femme pour un vrai poète ; et charriant avec soi la dépouille du poète
asphyxié par la langue des notables, la stérile créativité des fous et
l’allégeance à un postulat anti-poétique : il reste à s’acheter une
conduite intérieure Delage, [...] et à embaumer comme on peut le
cadavre que l’on porte en soi. » Emmanuel Venet lui aussi est
psychiatre, mais qu’on ne cherche ici rien de trop confraternel. La
proximité est ailleurs. Dans une compréhension troublante de la
souffrance et du claquemurement. Et, du coup, de Ferdière, héros en
creux, prenant place très tôt dans la cohorte des laissés pour compte.
Libération, jeudi 9 mars 2006
Le psychiatre et son double
par Jean-Baptiste Harang
Écrire ou soigner, il faut choisir : Emmanuel Venet défend le médecin d’Artaud.
Gaston Ferdière et Emmanuel Venet ont au moins ceci en
commun, d’être psychiatres, plus ou moins lyonnais, de s’intéresser à
la littérature. Ferdière est le seul des deux à avoir soigné Antonin
Artaud et Emmanuel Venet un des rares à ne pas trop le lui reprocher.
Lorsqu’Artaud est mort, le 4 mars 1948, d’un cancer, « non pas
recroquevillé sur son énigme mais assis au pied de son lit, un flacon
de Chloral ou de Laudanum vide à portée de main, simplement parce qu’il
ne voulait mourir ni en psychotique ni en cancéreux mais en soudard »,
le petit Emmanuel avait encore une bonne dizaine d’années à patienter
avant de voir le jour, tandis qu’à l’autre, Ferdière, il restait
quarante-deux ans à vivre. Ces vies se sont croisées comme elles ont
pu, comme on joue à la main chaude, et Venet en tire l’autobiographie
d’un autre, dans un livre modeste par la taille (35 pages de texte) et
par l’enjeu puisqu’il s’agit de faire le portrait d’un perdant, sinon
d’un raté, dont il comprend le parcours dans une ornière où il espère
lui-même ne pas s’enliser.
Le grand-père Ferdière fabriquait des billards à Saint-Étienne, le père
grattait du papier à la Caisse d’épargne, le petit-fils sera médecin :
« C’est la fin des années vingt, il emporte avec lui ses baccalauréats,
ses espoirs de notoriété et son cahier de poésie. Sa mère meurt peu
après, atrocement, d’une tumeur au cerveau. Écrire, donc, et devenir
neurologue pour entretenir l’illusion qu’on peut réparer ça. » On ne
peut pas. À partir de là, il faudrait recopier tout le livre tant sa
densité ne permet guère qu’on l’élague. Il faut pourtant se résigner à
l’ablation de quelques phrases à disséquer sur la paillasse. Ferdière a
vingt ans. « Il veut croire qu’on peut impunément concilier médecine et
littérature, nourrir sa langue du coudoiement avec la maladie et la
mort comme le feindra Destouches, ou s’en arracher avec panache comme
l’a fait Breton », et, plus méchant, dans le même élan : « typiquement
le genre de gars à qui on offre des stylos ».
Malgré la publication de trois recueils de poésie, il ne
sera que psychiatre (« c’est-à-dire paria parmi les médecins ») et ses
meilleurs rapports avec les écrivains furent de s’être noué d’amitié
avec Crevel la veille de son suicide, et se faire piquer sa femme par
Michaux. Avant, bien sûr, ce 11 février 1943 quand, recommandé par
Desnos, Antonin Artaud est admis à l’hôpital psychiatrique de Rodez
(sous le nom de sa mère, Nalpas) où Gaston Ferdière poursuit une
carrière plutôt sur le déclin. « Alors recommence pour Ferdière
l’ancienne fascination pour le cratère par où jaillit un monde de mots
et de chair encore mêlés. » Ferdière fait de son mieux, du dessin à
l’électrochoc, il remet le poète à l’écriture, lui fait traduire Lewis (« Humpty Dumpty sat on a wall »
devient « Dodu Mafflu sur un mur installé »), mais Ferdière ne fait pas
le poids : « Ce qu’il n’avait pas risqué dans son écriture, il le
risquait maintenant dans sa danse avec un poète fou autour d’un volcan
en furie. (...) Il y aura un mort, ce sera Artaud ; et un perdant, ce
sera Ferdière. »
Et Emmanuel Venet de conclure, comme s’il n’était pas
lui-même par procuration dans son texte : « Coupable Ferdière ? Oui, si
c’est pécher que de laisser la langue intacte et de mourir sans œuvre,
non pas recroquevillé sur son énigme mais s’offrant en pâture à tous
ceux que la poésie brûle ou nourrit. Coupable d’être resté à hauteur
d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et la
volupté de se faire haïr. »
Livres Hebdo, 24 février 2006 L’Insoumis par Alexandre Fillon
Poète égaré devenu psychiatre, Gaston Ferdière croisa la route
d’Antonin Artaud. Emmanuel Venet en donne aujourd’hui un portrait
inspiré.
Psychiatre natif de Lyon où il réside, Emmanuel Venet est un écrivain
trop rare. Après son Portrait de fleuve paru en 1991 dans la collection
« Le chemin » de Georges Lambrichs, il fallut attendre jusqu’à l’année
dernière pour le voir ressurgir chez Verdier, avec un étonnant Précis
de médecine imaginaire largement salué par la presse, de Jean-Baptiste
Harang dans Libération à Gérard Guégan dans Sud-Ouest.
Venet poursuit aujourd’hui sur sa lancée avec un mince et passionnant
volume consacré à Gaston Ferdière, qui reçut et soigna Antonin Artaud à
l’hôpital de Rodez entre 1943 et 1946. Petit-fils d’un fabricant de
billards à Saint-Étienne, poète égaré en médecine, Ferdière chercha un
second souffle dans la psychiatrie. Insoumis, il choisit de soigner des
malades plutôt que des maladies, privilégiant « l’écoute à l’examen »,
préférant « le langage de l’âme à celui des organes ».
D’abord en poste à Villejuif, où il rencontre « le verbe déstructuré,
grandiose et hermétique des fous », Ferdière s’imprègne de la « poésie
naturelle de l’asile, des nuits insomnieuses et puantes, des salles
communes et des galeries où l’humanité fait naufrage ». En 1935, il
passe une nuit de juin à discuter sur une terrasse avec un René Crevel
qui lui confie son désespoir. Le lendemain, Crevel se suicide, « et
Ferdière retombe dans son ornière, assommé par cette gifle qui en
préfigure d’autres ». Croisant Desnos ou Michaux, publiant des vers antifranquistes, «
l’interne bretonisant » passe par le dispensaire de Clichy, l’asile
agricole de Chezal-Benoît, Indre-et-Loire. Il tâte de la lobotomie,
organise un hôpital de fortune pour les blessés de l’exode, dénonce le
scandale des restrictions alimentaires dans les hôpitaux
psychiatriques. À trente-quatre ans, ce « vibrion » atterrit à Rodez,
dans un asile public promis à la fermeture.
Le 11 février 1943, y arrive Antonin Artaud sur lequel Ferdière met en
pratique une méthode inventée en 1938 par l’Italien Cerletti celle des
électrochocs. Artaud se remet à sa table de travail, traduit Lewis
Carroll, reprend du poids. Le psychiatre le laisse flâner dans la
ville, dîne avec lui, ruse pour le ravitailler en cigarettes et en
cahiers…
Emmanuel Venet a affûté son crayon. Il brosse parfaitement le portrait
incarné et troublant d’un homme, mort sans laisse d’œuvre, qui plia
devant le poids de la littérature.
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