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  Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud

  Emmanuel Venet

  48 pages
5,50 €
ISBN : 2-86432-469-5

Résumé

Gaston Ferdière, c’est ce psychiatre inconnu qui a reçu et soigné Antonin Artaud à l’hôpital de Rodez entre 1943 et 1946. La mémoire collective a gardé de lui l’image tremblée d’un aliéniste incapable de distinguer la littérature de la graphomanie, d’un père-la-morale acharné à ramener Artaud au bercail de la raison ordinaire. Autant de contresens. Homme sensible et cultivé, praticien généreux et compétent, Ferdière n’a guère péché que par manque de souffle poétique et de foi en lui-même. Poète mort sans œuvre et psychiatre injustement désavoué, il nous laisse l’énigme d’une vie ratée avec tant d’application qu’elle mérite, à coup sûr, le détour.


Extrait du texte

   Il n’est pas homme à se soustraire à son devoir, Ferdière : s’il ne garde aucun souvenir de l’opiomane un peu fêlé croisé un soir de trente-cinq, il a lu Le Pèse-Nerfs et connaît les Allemands. La manœuvre s’annonce délicate, Chezal-Benoît servira de relais avant le passage en douce de la ligne de démarcation. Le onze février quarante-trois, arrive à Rodez un affamé que le destin héberge dans la carcasse d’Antonin Artaud, poète mort à Babel deux ans plus tôt et qui a traversé les siècles depuis Hippolyte ou Arto, ses incarnations antiques. Le nouvel habitant de ce corps supplicié s’appelle Antonin Nalpas, il a lui-même une famille à prévenir, son père Joseph et sa mère Marie, sans oublier sa sœur Germaine. Méprise sur l’identité et internement arbitraire, le bon docteur Ferdière n’aura qu’à rétablir la vérité pour faire relâcher son prisonnier – qui se trouve être aussi, ce onze février, son invité à la table familiale, où il postillonne et pue comme dix.

   Il faut se le représenter, l’ancien limeur de rimes désormais accablé de responsabilités, obligé de composer avec la folie, les restrictions, la mort et les chicaneries de l’administration française, miraculeusement rescapées du saccage de la République. On n’attend plus de lui des poèmes, ni même des opinions sur la pulsion créatrice, mais des certificats en bonne langue médico-administrative. Pas question de finasser avec le Code de la Santé Publique, ni de suggérer qu’un poète mort peut se cacher sous les oripeaux d’un fou ou d’un psychiatre vivant : Artaud est Artaud, poète en péril mais citoyen régulièrement inscrit sur le registre des entrées. Reste donc à le maintenir bouclé dans les formes, peu importe que Nalpas se laisse ou non déloger de sa généalogie imaginaire.

   Cerletti, bien sûr, parce qu’aucune autre méthode ne donne alors de meilleurs résultats pour aussi peu de risques. Cerletti, ses électrochocs, l’ombre portée du Duce et des cochons sur le lit de douleur, en ces temps où l’Allemagne massacre ses fous comme autant de bouches inutiles. L’appareil portatif de Lapipe et Rondepierre, les électrodes posées à cru sur les tempes et le gros bouton qu’on enfonce pour déclencher le spasme, après quoi le corps se tend comme un arc avant de panteler, bleui, râlant, agonique. Après la première séance, Nalpas se plaint d’être démagnétisé. Deux mois plus tard, il juge la secousse salutaire et redevient Artaud. Il consent même à être né le 4 septembre 1896 à Marseille, et resté lui-même à travers quarante-sept ans d’épreuves. Lui qui n’écrivait plus depuis Dublin se rassoit enfin à une table et recommence d’y forger la langue qui n’appartient qu’à lui. À charge pour le médecin-chef de fournir les cahiers et d’entretenir le flou sur son adhésion au délire – et au traitement.



Revue de presse

Presse écrite

   Le Quotidien du médecin, mardi 12 juin 2007
   Un nouveau regard sur le psychiatre d’Artaud
   par Caroline Faesch

   Lors d’une conférence à Lyon, Emmanuel Venet, psychiatre au centre hospitalier Le Vinatier de Bron et écrivain, a présenté son dernier ouvrage Ferdière, psychiatre d’Antonin Artaud. L’intitulé renvoie directement à l’hypothèse formulée par l’auteur : bien qu’elle soit déniée, la prise en charge d’Artaud aurait été l’œuvre majeure de Gaston Ferdière.
   Autant préciser d’emblée que cet opuscule de 42 pages n’est pas un livre médical, mais une œuvre littéraire, ciselée par un orfèvre. Pourquoi s’intéresser à Gaston Ferdière, ce psychiatre dont on salue à demi‑mot l’engagement contre la famine dans les hôpitaux psychiatriques durant l’Occupation et qui reste affublé d’une image d’aliéniste inculte, voire « borderline » ? Attiré par la personnalité de ce confrère aux multiples facettes, Emmanuel Venet a creusé le sillon et découvert un homme sensible, cultivé, poète – un tantinet perdu pour la cause, mais poète quand même – resté étrangement muet sur l’épisode Artaud, presque occulté de ses mémoires publiés en 1978. Cette façon « d’écrire pour taire », selon les termes d’Emmanuel Venet, ne pouvait qu’interpeller le psychiatre et stimuler l’écrivain qui s’entrecroisent en lui.
   Alors que l’idée première était d’écrire un article pour une revue spécialisée, le besoin de passer du scientifique au littéraire s’est imposé. Doué d’un style dense et jubilatoire, Emmanuel Venet réécrit donc la page que son confrère se serait appliqué à contourner. Il donne du sens à ce qu’il nomme « l’énigme d’une vie ratée » en décryptant « cette volupté de se faire haïr » que Ferdière semble avoir cultivée : « Quand un poète égaré en médecine cherche un second souffle dans la psychiatrie, il lui plaît de devenir un paria aux yeux de ses confrères sérieux », annonce l’auteur dès les premières pages.
   Amour et désamour. Puis il porte la plume dans la plaie en évoquant cette nuit de 1935 que Ferdière passe en compagnie de l’écrivain et poète surréaliste René Crevel, en faisant preuve d’une totale surdité à la souffrance de son interlocuteur, qui se suicidera. La blessure a sans doute été profonde car « Ferdière n’a pu relire cette histoire qu’en se disant que Crevel s’était confié à lui en tant que psychiatre », explique Emmanuel Venet.
   Ferdière sait avec constance provoquer ou s’attirer les foudres. Même lorsqu’il tente de lutter contre la famine en 1941 et fait preuve de courage en détournant des cartes destinées à l’achat de tabac pour procurer des pommes de terre à ses patients, il paie de sa personne. L’acmé de ce parcours tortueux, pour ne pas dire torturé, sera évidemment Artaud, hospitalisé à Rodez en 1943, à la demande de Robert Desnos. Ferdière l’aura non seulement sauvé d’une mort provoquée par la famine, mais extirpé d’une paraphrénie dans laquelle l’écrivain était séquestré. Revenu à l’écritoire, Artaud va notamment reprendre « les Tarahumaras » et traduire Lewis Carroll. S’il consacre Ferdière comme son sauveur, la suite sera moins idyllique. Sa famille et ses amis chercheront à lever l’hospitalisation d’office et Ferdière s’y opposera, en « jouant le psychiatre jusqu’à la caricature », écrit Emmanuel Venet, qui, néanmoins, lui donne « médicalement, humainement et littérairement » raison.
   Antonin Artaud sort en 1946 et meurt deux ans plus tard. Bien qu’il ait été reproché au Dr Ferdière d’avoir failli assassiner Artaud à force d’électrochocs et de s’être accaparé certaines de ses œuvres au nom de l’art‑thérapie, les arguments pour sa défense ne manquent pas. In fine, Emmanuel Venet en vient à penser que Gaston Ferdière n’aura « guère péché que par manque de souffle poétique et de foi en lui-même ». Faire une œuvre et la mener à bien exige un certain sacrifice de soi, et du soi.



   Vient de paraître, n°25, juin 2006
   par Yann Diener

   Emmanuel Venet a déjà publié en 2005 un Précis de médecine imaginaire chez Verdier et un Portrait de fleuve chez Gallimard. Il nous livre ici un essai-récit court et dense, efficace, enlevé, qui dépoussière le portrait de Gaston Ferdière, souvent réduit à l’aliéniste qui enferma Artaud à Rodez. C’est presque à une image d’Épinal que s’attaque Venet : le portrait de Ferdière est depuis longtemps vissé à celui du poète maudit. Le psychiatre aurait été aussi morne et poète raté que son célèbre patient était fou et créatif. Emmanuel Venet, né en 1959 à Lyon, où il exerce la psychiatrie, dresse d’abord un rapide portrait de la famille de Ferdière, ses velléités de poète – il « burine » des vers pour sa future, Marie-Louise –, ses débuts en médecine, son ambition parmi celles des mandarins lyonnais. Venet nous permet de considérer autrement Ferdière lorsqu’il nous montre comment sous l’Occupation, responsable d’un hôpital psychiatrique, il désobéit à l’ordre vichyste d’affamer les malades mentaux (des milliers de morts auxquels il n’a été consacré qu’une étude). Poète raté, donc, qui prend un grand plaisir à fréquenter les poètes publiés et lus : on croise les figures de Crevel, Desnos, Breton et Michaux, pour qui Marie-Louise va quitter Ferdière. Emmanuel Venet met souvent bord à bord l’écriture d’Artaud et la non-écriture de Ferdière avec celle d’un autre écrivain, médecin de formation, Destouches. Et il choisit résolument le camp des anti-Céline lorsqu’il écrit que « Destouches n’en finit pas de se chier sur les pieds en voulant souiller le tapis ». Venet a un style, il a des formules efficaces pour attaquer ses confrères de l’époque, ceux qui se laissent aller à pontifier. Ainsi de Henri Mondor, qui a donné son nom à un hôpital à Créteil et qui diagnostiqua le cancer d’Artaud : « Henri Mondor, le grand patron dont on imagine le port altier, l’onctuosité d’humaniste, l’érudition aussi en ordre que son bureau. Assez fin stratège pour s’assurer l’agrégation, l’épée d’Immortel et les hochets qui permettent de préfacer l’étron d’un confrère sans risquer de se salir. » Ce livre est un éclair dans l’histoire de la littérature, du surréalisme et de la psychiatrie.



   Le Magazine littéraire, juin 2006
   par Évelyne Grossmann

   Pour Emmanuel Venet, psychiatre et écrivain, la littérature est incompatible avec l’exercice de la médecine. C’est du moins la paradoxale affirmation qui sous-tend son dernier livre, récit bref et intense d’une quarantaine de pages consacrées au docteur Gaston Ferdière, le psychiatre qui accueillit et soigna Antonin Artaud à l’asile de Rodez de 1943 à 1946. On connaît Emmanuel Venet, auteur d’un très remarqué Précis de médecine imaginaire, répertoire ironique et tendre de nos pathologies réelles ou mythiques. On connaît aussi le Dr Ferdière, du moins le croyait-on, pour avoir lu ses mémoires et surtout l’ouvrage très documenté de Laurent Danchin et André Roumieux, Artaud et l’asile (éd. Séguier, 1996), qui révélait une part importante de la correspondance inédite du psychiatre.
  Force est aujourd’hui de constater que nous ne savions rien, tant il est vrai que cette accumulation de faits qu’entassent les biographies peine souvent à toucher l’essentiel de ce qui fait ou défait une vie. On savait certes depuis longtemps que Ferdière n’était pas ce médecin borné que d’aucuns s’acharnèrent à peindre sous les traits du digne représentant d’une psychiatrie d’avant-guerre aussi arrogante qu’inefficace, administrant électrochocs et insulinothérapie comme d’autres la torture. Qui était-il finalement ? Un poète fourvoyé, « égaré en médecine », répond Emmanuel Venet, « charriant avec soi la dépouille d’un poète asphyxié par la langue des notables », un ancien rebelle, vaguement surréaliste, brave type au fond mais dépourvu de cette audace, de cette « authentique aliénation » comme aurait dit Artaud, qui fait les vrais fous et les grands écrivains.
    Il y aurait ainsi, à en croire Venet, une étrange malédiction qui frappe toute relation entre littérature et médecine, une lutte à mort condamnant quiconque veut être écrivain à tuer en lui la belle âme qui s’évertue à soigner et guérir. Écrire est un corps à corps avec ce « cratère par où jaillit un monde de mots et de chair encore mêlés » fureur organique et débâcle rationnelle. Pas question de suturer les blessures, Artaud le savait qui parlait de cruauté. Venet cite ainsi quelques-uns de ceux qui ne durent leur salut littéraire que de s’arracher à une première vocation : médicale Breton ou Blanchot, Céline étranglant Destouches. Le timoré Ferdière, mal taillé pour les luttes grandioses et les « volcans en furie », réservera au final « ses pauvres fleurs de rhétorique pour les comptes rendus opératoires ». On sent bien pourtant que Venet n’aime pas trop Breton, ce déserteur de la médecine et de bien d’autres combats ; Ferdière, lui au moins, s’est battu pêle-mêle contre le franquisme, l’institution hospitalière, l’administration psychiatrique, la faim, la maladie, l’injustice, la folie et la mort… pas un planqué de l’arrière, revenant en France après guerre pour rendre à Artaud, à sa sortie de l’asile, un hommage tardif et ampoulé. Gide déjà l’affirmait, la littérature n’est pas affaire de bons sentiments. Embourbé dans la médecine, Ferdière se crut renaître poète face à Antonin Artaud ; il fut brutalement renvoyé au rôle du « crétin scientiste ». Si le talent littéraire se mesure à la cruauté, nul doute qu’Emmanuel Venet, et ses formules acérées, ses aphorismes saignants, n’ait gagné sa lutte contre sa médicale propension à soigner. Il y a sans doute de l’exorcisme dans ce récit, semblable en cela aux « Sorts » qu’Artaud lançait au monde pour se délivrer de ses démons, mais il y a de l’indulgence aussi, et de la compassion. Écriture comme tauromachie et mise à mort, aurait dit Michel Leiris (qui connut Ferdière et Artaud), mais aussi savoir tissé d’identifications qui nous donne au final ce beau portrait d’un formidable personnage de roman : Gaston Ferdière.



   Le Point, 18 mai 2006
   Le cas Ferdière
   par Valérie Marin La Meslée

   Son Précis de médecine imaginaire nous avait enchantés. Emmanuel Venet, psychiatre, signe un nouveau livre, sur l’un de ses confrères du siècle dernier, Gaston Ferdière. Lequel passa à la postérité pour avoir enfermé son célèbre patient, Antonin Artaud, à l’asile de Rodez (1943-1946), lui avoir fait subir des électrochocs, etc. En revisitant ce « cas », Venet explore la relation entre médecine et littérature, et dessine une carte des frustrations de son anti-héros.
    Autopsie d’une vie ratée, ce texte empathique, superbement écrit – à peine entré dans la première page, le charme Venet réopère – nous apprend que Marie-Louise, première épouse de Ferdière, le laissa les bras ballants pour courir dans ceux d’Henri Michaux. Ce « pauvre Ferdière », médecin désavoué autant qu’écrivain avorté, ne ressort pas blanchi de ces lignes. Mais, du monstre qu’en avait fait la légende, le voici (re)devenu humain.



   La Revue du praticien, 30 mai 2006
   La vérité sur celui qui prit en charge Antonin Artaud
   par Jean-Yves Nau

   C’est bien triste, mais c’est ainsi : les livres, les vrais, qui surprennent, émeuvent ou bouleversent (et que l’on conseille d’emblée à ceux que l’on aime) ne sont pas légion ; a fortiori lorsqu’ils traitent de médecine. C’est dire le prix qu’il faut accorder à cette petite merveille de 42 pages que viennent de publier les très précieuses éditions Verdier. L’auteur est psychiatre et vit à Lyon d’où il écrit sur l’un de ses confrères décédé en décembre 1990.
   
   Qui, hors les passionnés des grands surréalistes, se souvient de Gaston Ferdière, ce psychiatre né à Saint-Étienne et que les hasards de la vie conduisirent à fréquenter et à prendre en charge Antonin Artaud ? La rencontre se fit entre février 1943 et mai 1946. Sur les conseils de Robert Desnos, qu’il avait côtoyé quelques années auparavant à Paris lorsqu’il pensait pouvoir faire œuvre poétique, Ferdière est chargé du cas Artaud. C’est ainsi qu’il l’accueille à l’hôpital de Rodez où il a été exilé, peut-être pour avoir pratiqué une lobotomie chez un de ses patients, mais plus sûrement pour avoir dénoncé les restrictions alimentaires dans les établissements psychiatriques et, en corollaire, fait du marché noir au profit des agonisants.
    L’histoire officielle n’est pas tendre avec le docteur Gaston Ferdière. Elle a vite fait de lui la caricature du médecin s’acharnant à détruire le génie d’un poète, osant recourir aux électrochocs qui venaient d’être mis au point et que l’ « antipsychiatrie » allait bientôt dénoncer. Le scientiste borné face au génie poétique. Cette histoire officielle se refuse à considérer que Ferdière a sauvé Artaud en l’accueillant en Aveyron, zone libre où l’on pouvait, tant bien que mal, nourrir les malades. Elle omet également de rappeler qu’il est parvenu à remettre ce délirant à la table d’écriture avant qu’il ne reparte vers ses enfers, ses flacons de Chloral ou de Laudanum qui l’emportèrent une nuit de 1948 après le diagnostic de cancer du rectum porté par Henri Mondor.
    Tout cela aurait pu donner matière à un gentil chapitre d’histoire de la médecine. Rien de tel ici. La vérité est que la plume d’Emmanuel Venet parlant de Ferdière donne naissance à un livre hors normes – opuscule rédigé tant dans un français ciselé que dans une tension extrême – sur les rapports hautement complexes que peuvent entretenir la pratique de la médecine et celle de l’écriture, de la poésie. Prenant conscience qu’il doit faire le deuil de ses ambitions de poète, le psychiatre Ferdière n’aura de cesse d’encourager la création artistique des aliénés pour tenter de les libérer de leurs chaînes. On ne lui pardonnera pas d’avoir échoué avec Artaud ; qui aurait pu réussir ?
    « Quand un poète égaré en médecine cherche un second souffle dans la psychiatrie, il lui plaît de devenir un paria aux yeux de ses confrères sérieux – ceux qui enseignent la palpation du foie et la suture des vaisseaux, qui sauvent ou autopsient avec une égale dextérité et pontifient plus ou moins savamment sur les mystères contre lesquels bute leur art » écrit le docteur Venet. Et encore : « Il a vingt ans. Il veut croire qu’on peut impunément concilier médecine et littérature, nourrir sa langue du coudoiement avec la maladie et la mort comme le feindra Destouches, ou s’en arracher avec panache comme l’a fait Breton. Il ignore encore comment la notabilité écrase un tel orgueil [...]. Sans doute commence-t-il à comprendre Ferdière que l’ornière est plus profonde qu’il y paraît ; et qu’ouvrir des crânes ou des ventres vous précipite régulièrement vers des veuves ou des désespérés à qui il faut annoncer la situation de la manière la plus littérale qui soit, en réservant ses pauvres fleurs de rhétorique pour les comptes rendus opératoires. »
    On aimerait multiplier les citations pour inciter à la découverte d’une inoubliable petite musique au service, sinon des humbles, du moins de ceux qui, hasard ou fatalité, n’ont jamais accompli ce qu’ils pensaient être leur destin. Alors, cette dernière : « Coupable, Ferdière ? Oui, si c’est pécher que de laisser la langue intacte et de mourir sans œuvre, non pas recroquevillé sur son énigme mais s’offrant en pâture à tous ceux que la poésie brûle ou nourrit. Coupable d’être resté à hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et la volonté de se faire haïr. »



   Notes bibliographiques, mai 2006

   La postérité connaît le Dr Ferdière comme psychiatre, controversé, d’Antonin Artaud, pendant trois ans. Fils d’un fabricant de billards de Saint-Étienne, il fait ses études de médecine tout en s’essayant à la poésie. Marié à Marie-Louise, qui le quitte bientôt pour Michaud, il côtoie Desnos et les surréalistes. Psychiatre, il irrite sa hiérarchie et se retrouve exilé en Indre-et-Loire. Il s’intéresse à l’art brut et aux œuvres de ses malades, teste la lobotomie tout juste inventée, et organise un hôpital de campagne pendant l’exode. Muté à Rodez, il accueille Artaud dans son asile, en 1943. Après quelques séances d’électrochocs, Artaud se remet à écrire, va mieux, jusqu’à ce que, appelé par le miroir aux alouettes du Tout-Paris, il joue de ses relations pour sortir, contre l’avis de Ferdière, et meure un an plus tard, en 1948. Ferdière garde le silence sur leurs relations jusqu’à sa mort en 1990.
    Ce portrait d’un psychiatre par un psychiatre réhabilite la figure de Ferdière. Il séduit également par sa concision remarquable ; le verbe est fort, les mots justes, on se délecte : un plaisir de lecture en soi.



   Santé mentale, mai 2006
   par Nathalie Vergeron

  Petit-fils d’un fabricant de billards à Saint-Étienne, fils d’un employé à la Caisse d’Épargne, Gaston Ferdière fait ses études de médecine à Lyon pour devenir neurologue. Mais « son utopisme libertaire ne le porte ni sur l’amidon ni sur le mandarinat » et passant pour un « astre du surréalisme dans les bistrots du centre », il imagine qu’il pourra concilier médecine et littérature. Après quatre années d’études et trois recueils, il change de voie pour devenir psychiatre et privilégier l’écoute sur l’examen. Dans les années trente, il se retrouve à Paris, à Villejuif, « c’est là qu’il rencontre le verbe déstructuré, grandiose et hermétique, des fous » et s’imprègne de la poésie naturelle de l’asile. Poète chez les psychiatres, psychiatre chez les poètes, il rencontre Robert Desnos, Benjamin Péret, René Crevel, Henri Michaux et se lance à corps perdu « contre le roc de la psychose sans se douter que le poète en lui s’y fracassera ». Ferdière se consacre alors entièrement à la psychiatrie, promeut activement l’activité artistique de ses patients, participe à des expositions d’art brut, pratique pour la première fois en France la lobotomisation. Au printemps 1940, il organise un hôpital de fortune pour les blessés de l’exode. En 1941, il dénonce le scandale des restrictions alimentaires dans les hôpitaux psychiatriques. La même année, « dans l’intérêt du service », il est muté à Rodez dans un asile public promis à la fermeture, il y invente l’électrochoc. Ferdière accueille et sauve Antonin Artaud, délirant et emmuré en zone occupée, et grâce à ses soins le rassoit à sa table de travail avant que ce dernier ne soit happé à nouveau par le Tout-Paris en 1946.
    Dans cet ouvrage, l’auteur dresse avec brio, le portrait attachant d’un homme qui a connu les gifles de ceux qu’il n’a pas sauvé, l’exil, les deuils et, qui plus est, mourut sans œuvre, « coupable d’être resté à hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et la volupté de se faire haïr »



   Télérama, 26 avril 2006
   par Michèle Gazier

  Non, Emmanuel Venet, psychiatre, auteur d’un inoubliable Précis de médecine imaginaire, n’entre pas dans la polémique concernant Gaston Ferdière, psychiatre, qui a soigné Antonin Artaud à l’hôpital de Rodez, de 1943 à 1946, à coups d’électrochocs. De l’encre a coulé en abondance sur le sujet. Ferdière s’est fait traiter de tous les noms. Sa thérapie a fait souffrir Artaud, pas de doute là-dessus. Mais qui était Ferdière? Quel rapport entretenait-il avec l’écriture, le génie, les hommes, la médecine ? Par petites touches, dans un style précis et précieux, acide et croquant, Emmanuel Venet trace le portrait d’un homme plus complexe, plus tourmenté, plus intéressant, en somme, que ne le laissent deviner ces trois années d’acharnement thérapeutique sur le cerveau d’Artaud. Plaisir d’une lecture qui se déguste d’abord comme une gourmandise, et se poursuit comme une authentique réflexion sur la création.



   Le Monde, vendredi 7 avril 2006
   Psychiatre malgré lui
   par Xavier Houssin

   Plaidoyer pour Ferdière, le médecin d’Artaud

   Comme on rate sa vie… Ça tient à peu de chose de passer à côté. Pauvre Gaston Ferdière. Qui se souvient de lui autrement qu’en psychiatre abusif et inculte ? Parangon d’une morale sociale rétrograde… Allons, c’est lui qui a maintenu Artaud dans son asile, qui l’a torturé d’électrochocs, qui a voulu faire rentrer le génie déjanté dans la normalité acceptable d’une psychose atone. Qui l’a emberlificoté, manipulé, censuré. À chacun ses clichés.
   Est-ce la peine de dire, simplement, qu’en recueillant Artaud à Rodez en 1943, à la demande de Robert Desnos, Ferdière l’a sauvé de cette mort par la faim qui a décimé les pensionnaires des hôpitaux psychiatriques pendant l’Occupation ? De rappeler également qu’il l’a suffisamment fait émerger de son délire pour lui permettre d’écrire à nouveau ? Sans doute pas. Ce ne serait qu’affaire de contre-arguments. Emmanuel Venet s’est juste attaché dans ce tout petit livre (il a publié Portrait de fleuve, Gallimard, 1991, et Précis de médecine imaginaire, Verdier, 2005) à retracer le parcours de cet homme de gauche, ami des surréalistes, qui se rêvait poète sans parvenir à aller jusqu’au bout de son rêve.
   Dans une narration tendue à l’extrême, Venet fait le compte des années qui filent et des épaisses désillusions. Le suicide de Crevel quelques heures après une longue rencontre. La séparation d’avec Marie-Louise, qui le quitte pour Henri Michaux… « S’imagine-t-on psychiatre, c’est-à-dire paria parmi les médecins [...], lâché par sa femme pour un vrai poète ; et charriant avec soi la dépouille du poète asphyxié par la langue des notables, la stérile créativité des fous et l’allégeance à un postulat anti-poétique : il reste à s’acheter une conduite intérieure Delage, [...] et à embaumer comme on peut le cadavre que l’on porte en soi. » Emmanuel Venet lui aussi est psychiatre, mais qu’on ne cherche ici rien de trop confraternel. La proximité est ailleurs. Dans une compréhension troublante de la souffrance et du claquemurement. Et, du coup, de Ferdière, héros en creux, prenant place très tôt dans la cohorte des laissés pour compte.



   Libération
, jeudi 9 mars 2006
   Le psychiatre et son double
   par Jean-Baptiste Harang

   Écrire ou soigner, il faut choisir : Emmanuel Venet défend le médecin d’Artaud.

   Gaston Ferdière et Emmanuel Venet ont au moins ceci en commun, d’être psychiatres, plus ou moins lyonnais, de s’intéresser à la littérature. Ferdière est le seul des deux à avoir soigné Antonin Artaud et Emmanuel Venet un des rares à ne pas trop le lui reprocher. Lorsqu’Artaud est mort, le 4 mars 1948, d’un cancer, « non pas recroquevillé sur son énigme mais assis au pied de son lit, un flacon de Chloral ou de Laudanum vide à portée de main, simplement parce qu’il ne voulait mourir ni en psychotique ni en cancéreux mais en soudard », le petit Emmanuel avait encore une bonne dizaine d’années à patienter avant de voir le jour, tandis qu’à l’autre, Ferdière, il restait quarante-deux ans à vivre. Ces vies se sont croisées comme elles ont pu, comme on joue à la main chaude, et Venet en tire l’autobiographie d’un autre, dans un livre modeste par la taille (35 pages de texte) et par l’enjeu puisqu’il s’agit de faire le portrait d’un perdant, sinon d’un raté, dont il comprend le parcours dans une ornière où il espère lui-même ne pas s’enliser.
Le grand-père Ferdière fabriquait des billards à Saint-Étienne, le père grattait du papier à la Caisse d’épargne, le petit-fils sera médecin : « C’est la fin des années vingt, il emporte avec lui ses baccalauréats, ses espoirs de notoriété et son cahier de poésie. Sa mère meurt peu après, atrocement, d’une tumeur au cerveau. Écrire, donc, et devenir neurologue pour entretenir l’illusion qu’on peut réparer ça. » On ne peut pas. À partir de là, il faudrait recopier tout le livre tant sa densité ne permet guère qu’on l’élague. Il faut pourtant se résigner à l’ablation de quelques phrases à disséquer sur la paillasse. Ferdière a vingt ans. « Il veut croire qu’on peut impunément concilier médecine et littérature, nourrir sa langue du coudoiement avec la maladie et la mort comme le feindra Destouches, ou s’en arracher avec panache comme l’a fait Breton », et, plus méchant, dans le même élan : « typiquement le genre de gars à qui on offre des stylos ».
   Malgré la publication de trois recueils de poésie, il ne sera que psychiatre (« c’est-à-dire paria parmi les médecins ») et ses meilleurs rapports avec les écrivains furent de s’être noué d’amitié avec Crevel la veille de son suicide, et se faire piquer sa femme par Michaux. Avant, bien sûr, ce 11 février 1943 quand, recommandé par Desnos, Antonin Artaud est admis à l’hôpital psychiatrique de Rodez (sous le nom de sa mère, Nalpas) où Gaston Ferdière poursuit une carrière plutôt sur le déclin. « Alors recommence pour Ferdière l’ancienne fascination pour le cratère par où jaillit un monde de mots et de chair encore mêlés. » Ferdière fait de son mieux, du dessin à l’électrochoc, il remet le poète à l’écriture, lui fait traduire Lewis (« Humpty Dumpty sat on a wall » devient « Dodu Mafflu sur un mur installé »), mais Ferdière ne fait pas le poids : « Ce qu’il n’avait pas risqué dans son écriture, il le risquait maintenant dans sa danse avec un poète fou autour d’un volcan en furie. (...) Il y aura un mort, ce sera Artaud ; et un perdant, ce sera Ferdière. »
   Et Emmanuel Venet de conclure, comme s’il n’était pas lui-même par procuration dans son texte : « Coupable Ferdière ? Oui, si c’est pécher que de laisser la langue intacte et de mourir sans œuvre, non pas recroquevillé sur son énigme mais s’offrant en pâture à tous ceux que la poésie brûle ou nourrit. Coupable d’être resté à hauteur d’homme malgré la tentation de se faire plus grand que soi et la volupté de se faire haïr. »



   Livres Hebdo, 24 février 2006
   L’Insoumis
   par Alexandre Fillon

   Poète égaré devenu psychiatre, Gaston Ferdière croisa la route d’Antonin Artaud. Emmanuel Venet en donne aujourd’hui un portrait inspiré.

   Psychiatre natif de Lyon où il réside, Emmanuel Venet est un écrivain trop rare. Après son Portrait de fleuve paru en 1991 dans la collection « Le chemin » de Georges Lambrichs, il fallut attendre jusqu’à l’année dernière pour le voir ressurgir chez Verdier, avec un étonnant Précis de médecine imaginaire largement salué par la presse, de Jean-Baptiste Harang dans Libération à Gérard Guégan dans Sud-Ouest.
    Venet poursuit aujourd’hui sur sa lancée avec un mince et passionnant volume consacré à Gaston Ferdière, qui reçut et soigna Antonin Artaud à l’hôpital de Rodez entre 1943 et 1946. Petit-fils d’un fabricant de billards à Saint-Étienne, poète égaré en médecine, Ferdière chercha un second souffle dans la psychiatrie. Insoumis, il choisit de soigner des malades plutôt que des maladies, privilégiant « l’écoute à l’examen », préférant « le langage de l’âme à celui des organes ».
D’abord en poste à Villejuif, où il rencontre « le verbe déstructuré, grandiose et hermétique des fous », Ferdière s’imprègne de la « poésie naturelle de l’asile, des nuits insomnieuses et puantes, des salles communes et des galeries où l’humanité fait naufrage ». En 1935, il passe une nuit de juin à discuter sur une terrasse avec un René Crevel qui lui confie son désespoir. Le lendemain, Crevel se suicide, « et Ferdière retombe dans son ornière, assommé par cette gifle qui en préfigure d’autres ».
   Croisant Desnos ou Michaux, publiant des vers antifranquistes, « l’interne bretonisant » passe par le dispensaire de Clichy, l’asile agricole de Chezal-Benoît, Indre-et-Loire. Il tâte de la lobotomie, organise un hôpital de fortune pour les blessés de l’exode, dénonce le scandale des restrictions alimentaires dans les hôpitaux psychiatriques. À trente-quatre ans, ce « vibrion » atterrit à Rodez, dans un asile public promis à la fermeture.
    Le 11 février 1943, y arrive Antonin Artaud sur lequel Ferdière met en pratique une méthode inventée en 1938 par l’Italien Cerletti celle des électrochocs. Artaud se remet à sa table de travail, traduit Lewis Carroll, reprend du poids. Le psychiatre le laisse flâner dans la ville, dîne avec lui, ruse pour le ravitailler en cigarettes et en cahiers…
    Emmanuel Venet a affûté son crayon. Il brosse parfaitement le portrait incarné et troublant d’un homme, mort sans laisse d’œuvre, qui plia devant le poids de la littérature.

Radio et télévision

« Le Bateau livre », entretien avec Frédéric Ferney, France 5, dimanche 16 avril à 10h
« Le Livre du jour », France Culture, jeudi 23 mars 2006 à 11h20
« Tout arrive ! », France Culture, jeudi 23 mars 2006 à 12h30