Cette répétition stérile de l’Histoire qui, éternellement, recouvre de poussière les utopies des hommes de liberté, suscite le scepticisme de l’écrivain. Pour lui, chaque génération tente l’expérience de l’insurrection et rentre dans le sillon avec « son chargement de morts et de regrets ». Raffele Nigro a, en tous cas, donné la parole à ces hommes, le temps de ce livre, mené avec une euphorie maîtrisée, émouvant comme un Guépard modeste, écrit du côté des pauvres.
Jean-Noël Pancrazi, Le Monde, 6 octobre 1989
Nigro-l’auteur nous plonge dans cette déchirure entre le désastre des peuples et la dérisoire maîtrise des mots. Dans ce qui pourrait apparaître comme un roman rural, un morceau d’histoire paysanne, Nigro ne donne guère de place à la campagne et la nature, sinon par annotations volontairement convenues. Toute l’attention du romancier se concentre sur les choses des hommes, leurs maisons, leurs écuries, leurs intérieurs, leurs gestes, leurs travaux, leurs corps et leurs vêtements, en brèves indications aiguës, et surtout des noms, des noms d’arbres et de plantes en leitmotiv, des noms de lieux partout.
Maurice Darmon, La Quinzaine littéraire, 16-30 novembre 1989
Ce qui fait la tension paradoxale de ce livre, comme de tous ceux qui savent parler sans emphase ni prosélytisme des espoirs des hommes, c’est de tenir leur confuse épopée sous un regard tout à la fois de ferveur et de scepticisme. La Cité du Soleil, la République des six fleuves d’azur n’existera jamais, son idéale architecture est sans cesse ruinée, non seulement par l’effort de ses ennemis, mais par les tentatives de ceux qui prétendent l’édifier. Pourtant, cette quête sans cesse recommencée est le travail même de la liberté et de l’intelligence des pauvres. Et il serait faux de croire que rien, absolument, ne s’engendre dans ce labeur de Sisyphe : car c’est une histoire qui naît, une vision, une intelligence du monde qu’autrement on se contenterait de subir.
Olivier Rolin, Le Figaro, 22 octobre 1989 |