Faces
par Philippe Potié
Cyrille Simonnet nous livre dans son dernier écrit le récit d’un voyage
dans une contrée désertée par la théorie de l’architecture
contemporaine : la construction. Rares sont ceux qui se risquent
encore de nos jours dans ces territoires oubliés depuis un demi-siècle
par la théorie architecturale. Avec la fin des Modernes,
l’intelligenstia architecturale avait prestement émigré vers d’autres
espaces – urbanisme, paysage, etc. – délaissant les pesanteurs de l’art
de bâtir.
C’est ce refoulé de l’architecture que Cyrille Simonnet a décidé de
mettre au jour afin de restituer une pensée du constructif qui
constitue le quotidien du travail de l’architecte. Le livre visite
ainsi, sous la forme d’un carnet de voyage, les figures emblématiques
qui balisent « l’inconscient » constructif de l’époque. Le
récit de chacune de ces étapes, en retraçant les multiples difficultés
rencontrées, forme une sorte de guide spirituel pour celui qui veut
découvrir le labyrinthe de la pensée constructive contemporaine.
Pour celui qui tente le périple, une question récurrente à laquelle le
voyage doit répondre et que Simonnet pose en introduction : la
construction peut-elle faire l’objet d’une théorie ? Autrement
dit, la construction, telle que la discipline architecturale
l’interpelle, fait-elle l’objet d’un savoir, d’une connaissance
spécifique et clairement transmissible ? Rien de moins sûr. Que
les architectes construisent ne nous dit pas nécessairement quelle est
la nature du savoir engagé ; entre technique, art et science, la
discipline architecturale n’arrive pas à énoncer une position franche.
D’où la nécessité de formuler différemment la question en remettant en
cause la classification sous-jacente aux notions de savoir et de
connaissance. Ces termes aux résonnances positivistes s’adaptent-ils en
fait au champ de pratique de l’architecture ? L’ancienne
terminologie « art de bâtir » laisse déjà entendre une
inadéquation prévisible. Entre art et science, la construction de
l’architecture se trouve aujourd’hui et plus que jamais mal à son aise.
La quête initiatique à laquelle nous convie Cyrille Simonnet pose donc
la question de l’identité de ce savoir au moment où l’ensemble des
savoirs technologiques est invité à un grand remaniement. Les thèses
rendues célèbres par Michel Serres sur les nouveaux découpages de la
connaissance aident à mieux situer le débat. Ce dernier insiste de
manière révélatrice pour notre propos sur la montée en puissance des
connaissances fondées sur la description de systèmes dits
« procéduriaux » (dont l’algorithme représente le
modèle) ; et il oppose à celui-ci l’ancien modèle dominant
caractéristique du XIXe siècle qui prend ses bases sur la définition
d’une loi (Descartes, Newton) : « […] les méthodes
algorithmiques […] suggèrent, parfois, des chemins nouveaux […] dont la
raison classique, préoccupée directement de l’abstrait, lumineusement
global, ne soupçonnait pas la fiabilité […]. En procédant pas à pas,
mais à la vitesse de la lumière, la simulation rattrape ce que nous
appelions la raison. Leçon du nouvel atlas : cette géographie
neuve vaut bien les plus dures des anciennes sciences ; et comme
la philosophie mimait celles-ci, la voilà, soudain,
vieillie ! » (Michel Serres, Atlas, Paris, Flammarion, 1996,
p. 18). Au regard de cette thèse, on comprend peut-être un peu
mieux de quelle manière la science de la reconstruction – dont le cours
de résistance des matériaux constituait le modèle – se trouve dévaluée
depuis peu au profit de préoccupations environnementales comme la
maîtrise thermique, le développement durable, etc. Quelle en serait la
figure symbolique ? Étonnamment, l’ingéniérie nous le rappelle, le
modèle d’un système procédural descriptible par un algorithme se trouve
être l’instance autrefois la plus méprisée du champ de la discipline de
l’architecture : le chantier. Sans doute faudra-t-il plus d’une
génération pour que, descendant des hauteurs platoniciennes d’où elle
professe son art, l’Architecture ose soutenir la praxis qui le fonde.
Pourtant, si l’on en croit Michel Serres, il y a fort à parier que ce
soit depuis ce lieu d’échange et de pratique que se refondera un savoir
dont les caractéristiques nous sont encore aujourd’hui inconnues.
Faisant du chantier l’étape initiale de son périple, Cyrille Simonnet
propose de relire chacune des figures allégoriques du constructif à
l’aune de ce renversement pragmatique. Toute la stratégie du propos
réside dans ce basculement qui déconstruit les idées reçues sur
lesquelles reposent les apories théoriques encore en cours. Les
questions cent fois débattues de la vérité constructive, du détail, de
l’ornement, de la rationalité, du rapport architecte-ingénieur, de
l’industrie, etc., se trouvent ainsi démontées, redonnant un espace de
liberté, afin que se reconstruise derrière ces termes éculés un sens
nouveau en concordance avec la culture technologique contemporaine.
Comme tout récit initiatique, chaque étape franchie ouvre sur une
question nouvelle. Nulle volonté de synthèse péremptoire mais tout au
contraire le désir de remettre à plat des « théories »
fossilisées dont le lecteur est invité en quelque sorte à prendre la
liberté de reconstruire le sens.
Les propos de Viollet-le-Duc, Ruskin, Loos ou Gropius sont passés au
crible d’un interrogatoire sans concession. Simonnet tient les comptes.
Chacun de ces théoriciens invoquant invariablement l’argument
« moral » de l’économie, l’un pour condamner l’ornement,
l’autre pour rationaliser l’artisanat, le troisième pour promouvoir la
standardisation, il était pertinent de suivre pas à pas le raisonnement
« économique » pour y déceler des stratégies implicites qui
forment en réalité le véritable objectif du propos. Le caractère
fictionnel de ces propos émerge alors clairement. Il semble même que
l’essentiel du travail « théorique » se concentre dans la
fabrication de cette puissance fictionnelle qui assure à l’argument sa
force de conviction. Le plaidoyer est d’ordre « culturel »
plus que théorique ; son efficacité bien réelle sur les
comportements est alors d’ordre symbolique. On est tenté de soutenir, à
la lecture de l’ouvrage, que tout se passerait alors comme si
l’identité du savoir constructif avait pour modèle la fiction
narrative. Le savoir constructif serait-il articulé comme un roman,
comme une histoire, un mythe ? |