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  L’architecture ou la fiction constructive

  Cyrille Simonnet

  160 pages,
14 €
ISBN : 2-906229-47-4
épuisé

Résumé

L’architecte allemand Friedrich Schinkel appréciait d’une architecture qu’elle ait « l’apparence de sa construction ». Creusons cette idée simple : on touche immédiatement l’une des problématiques fondamentales de l’architecture. Art non mimétique, l’architecture n’a effectivement qu’elle-même pour modèle. Comment donc l’architecture s’imite, telle est la question à laquelle, à travers la notion de style notamment, de nombreux théoriciens ont essayé de répondre. L’hypothèse de ce livre prolonge très directement ce questionnement. Elle consiste à dire que l’architecture entretient avec son substrat matériel une relation singulière, qui procède à la fois de la connivence et de la défiance, et qui définit selon les périodes, selon les créateurs, autant de stratégies particulières en matière de projet.
Les dix chapitres thématiques qui composent ce livre tentent de circonscrire le sens de cette spécularité énigmatique entre architecture et construction. Le matériau, le chantier, l’ornement, le projet, le détail, l’histoire… autant d’éclairages qui nous permettent de distinguer dans cette superposition à la fois évidente et complexe des modes particuliers d’apparaître, et qui révèlent le caractère spécifique de l’esthétique architecturale. Pour autant, le style ou la beauté en architecture ne constituent pas des données positives. C’est toute l’ambiguïté de cet art : exprimer, voire afficher l’artifice par lequel l’architecture, au sens propre, se dresse, tout en masquant cette dépendance par trop triviale.


Extraits de presse

   Faces
   par Philippe Potié

   Cyrille Simonnet nous livre dans son dernier écrit le récit d’un voyage dans une contrée désertée par la théorie de l’architecture contemporaine : la construction. Rares sont ceux qui se risquent encore de nos jours dans ces territoires oubliés depuis un demi-siècle par la théorie architecturale. Avec la fin des Modernes, l’intelligenstia architecturale avait prestement émigré vers d’autres espaces – urbanisme, paysage, etc. – délaissant les pesanteurs de l’art de bâtir.
   C’est ce refoulé de l’architecture que Cyrille Simonnet a décidé de mettre au jour afin de restituer une pensée du constructif qui constitue le quotidien du travail de l’architecte. Le livre visite ainsi, sous la forme d’un carnet de voyage, les figures emblématiques qui balisent « l’inconscient » constructif de l’époque. Le récit de chacune de ces étapes, en retraçant les multiples difficultés rencontrées, forme une sorte de guide spirituel pour celui qui veut découvrir le labyrinthe de la pensée constructive contemporaine.
   Pour celui qui tente le périple, une question récurrente à laquelle le voyage doit répondre et que Simonnet pose en introduction : la construction peut-elle faire l’objet d’une théorie ? Autrement dit, la construction, telle que la discipline architecturale l’interpelle, fait-elle l’objet d’un savoir, d’une connaissance spécifique et clairement transmissible ? Rien de moins sûr. Que les architectes construisent ne nous dit pas nécessairement quelle est la nature du savoir engagé ; entre technique, art et science, la discipline architecturale n’arrive pas à énoncer une position franche.
   D’où la nécessité de formuler différemment la question en remettant en cause la classification sous-jacente aux notions de savoir et de connaissance. Ces termes aux résonnances positivistes s’adaptent-ils en fait au champ de pratique de l’architecture ? L’ancienne terminologie « art de bâtir » laisse déjà entendre une inadéquation prévisible. Entre art et science, la construction de l’architecture se trouve aujourd’hui et plus que jamais mal à son aise. La quête initiatique à laquelle nous convie Cyrille Simonnet pose donc la question de l’identité de ce savoir au moment où l’ensemble des savoirs technologiques est invité à un grand remaniement. Les thèses rendues célèbres par Michel Serres sur les nouveaux découpages de la connaissance aident à mieux situer le débat. Ce dernier insiste de manière révélatrice pour notre propos sur la montée en puissance des connaissances fondées sur la description de systèmes dits « procéduriaux » (dont l’algorithme représente le modèle) ; et il oppose à celui-ci l’ancien modèle dominant caractéristique du XIXe siècle qui prend ses bases sur la définition d’une loi (Descartes, Newton) : « […] les méthodes algorithmiques […] suggèrent, parfois, des chemins nouveaux […] dont la raison classique, préoccupée directement de l’abstrait, lumineusement global, ne soupçonnait pas la fiabilité […]. En procédant pas à pas, mais à la vitesse de la lumière, la simulation rattrape ce que nous appelions la raison. Leçon du nouvel atlas : cette géographie neuve vaut bien les plus dures des anciennes sciences ; et comme la philosophie mimait celles-ci, la voilà, soudain, vieillie ! » (Michel Serres, Atlas, Paris, Flammarion, 1996, p. 18). Au regard de cette thèse, on comprend peut-être un peu mieux de quelle manière la science de la reconstruction – dont le cours de résistance des matériaux constituait le modèle – se trouve dévaluée depuis peu au profit de préoccupations environnementales comme la maîtrise thermique, le développement durable, etc. Quelle en serait la figure symbolique ? Étonnamment, l’ingéniérie nous le rappelle, le modèle d’un système procédural descriptible par un algorithme se trouve être l’instance autrefois la plus méprisée du champ de la discipline de l’architecture : le chantier. Sans doute faudra-t-il plus d’une génération pour que, descendant des hauteurs platoniciennes d’où elle professe son art, l’Architecture ose soutenir la praxis qui le fonde. Pourtant, si l’on en croit Michel Serres, il y a fort à parier que ce soit depuis ce lieu d’échange et de pratique que se refondera un savoir dont les caractéristiques nous sont encore aujourd’hui inconnues.
   Faisant du chantier l’étape initiale de son périple, Cyrille Simonnet propose de relire chacune des figures allégoriques du constructif à l’aune de ce renversement pragmatique. Toute la stratégie du propos réside dans ce basculement qui déconstruit les idées reçues sur lesquelles reposent les apories théoriques encore en cours. Les questions cent fois débattues de la vérité constructive, du détail, de l’ornement, de la rationalité, du rapport architecte-ingénieur, de l’industrie, etc., se trouvent ainsi démontées, redonnant un espace de liberté, afin que se reconstruise derrière ces termes éculés un sens nouveau en concordance avec la culture technologique contemporaine.
   Comme tout récit initiatique, chaque étape franchie ouvre sur une question nouvelle. Nulle volonté de synthèse péremptoire mais tout au contraire le désir de remettre à plat des « théories » fossilisées dont le lecteur est invité en quelque sorte à prendre la liberté de reconstruire le sens.
   Les propos de Viollet-le-Duc, Ruskin, Loos ou Gropius sont passés au crible d’un interrogatoire sans concession. Simonnet tient les comptes. Chacun de ces théoriciens invoquant invariablement l’argument « moral » de l’économie, l’un pour condamner l’ornement, l’autre pour rationaliser l’artisanat, le troisième pour promouvoir la standardisation, il était pertinent de suivre pas à pas le raisonnement « économique » pour y déceler des stratégies implicites qui forment en réalité le véritable objectif du propos. Le caractère fictionnel de ces propos émerge alors clairement. Il semble même que l’essentiel du travail « théorique » se concentre dans la fabrication de cette puissance fictionnelle qui assure à l’argument sa force de conviction. Le plaidoyer est d’ordre « culturel » plus que théorique ; son efficacité bien réelle sur les comportements est alors d’ordre symbolique. On est tenté de soutenir, à la lecture de l’ouvrage, que tout se passerait alors comme si l’identité du savoir constructif avait pour modèle la fiction narrative. Le savoir constructif serait-il articulé comme un roman, comme une histoire, un mythe ?