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  Le Gel du matin
(Il labirinto, Il gelo della mattina)

  Giorgio Caproni

  Nouvelles
Traduit par Bernard Simeone

  72 pages
10 €
ISBN : 2-86432-044-4

Résumé

     Le Labyrinthe, écrit dans l’urgence de la guerre, lapidaire et haletant, violent et sacrificiel, et Le Gel du matin, tissé de phrases lancinantes et spiralées qui disent, au chevet de la femme aimée mourante, la terrible ambivalence des sentiments : deux nouvelles où Giorgio Caproni explore avec une impitoyable lucidité les limites de notre condition, ce qu’il a nommé ailleurs, dans ses poèmes, « le mur de la terre ». Ces textes livrent une angoisse nue et laissent en nous l’empreinte d’un effarement.



Extrait du texte

     « Où m’emmenez-vous ? » demanda-t-elle. Mais je ne réussis pas à voir ses dents : elle serra aussitôt les lèvres et je ne sus trouver aucun prétexte pour la faire parler. Elle ne savait pas que nous la menions à la fosse, dans sa terre froide et humide. Boris lui répondit : « À la fosse ».
     Peut-être ne comprit-elle pas : peut-être pensa-t-elle à une localité portant ce nom. Ses mains étaient dures et livides. Je songeai à la charité avec laquelle elle avait donné à Aladino ses gants qui, pour finir, s’étaient retrouvés sur les mains brisées d’Ivan. Je sentais dans les doigts légers d’Ada toute la douleur des os brisés d’Ivan et ne savais en quel sens orienter ma peine. Devais-je souffrir pour Ada, ou pour Ivan, Aladino, Pantera ? Nous allions exprès chez les juges pour entendre dire que je ne devais pas souffrir autant pour Ada que pour mes camarades.
     Après trois heures de marche dure et silencieuse, elle ne tenait plus debout. Elle demanda si elle pouvait s’asseoir un instant, frotta ses mains contre ses flancs et resta la bouche entrouverte, haletante. Ses dents étaient serrées et fortes : dès lors, il ne m’importait plus qu’elle parlât. La fille du car avait les dents étrangement espacées et son visage me réapparaissait enfin avec précision : il ressemblait peu à celui d’Ada. Surtout maintenant : celle-ci avait perdu toute sa chaleur, son teint était glacé, un peu blêmi, et ses lèvres délavées comme si une grande vague d’eau froide était passée sur elle depuis peu. Je me sentis libéré et parvins même à devenir indifférent à sa souffrance. En elle, ne résidaient plus que gel et eau ; le beau miel chaleureux était resté tout entier dans la fille du car. En elle tout n’était que gel. Elle ressemblait même à Aladino qu’elle, l’espionne, avait tué.



Revue de presse

Presse écrite (extraits)

     Télérama, 22 janvier 1986
     par Michèle Gazier
     Ciselées

     Souvent les nouvellistes sont aussi poètes. C’est le cas de Giorgio Caproni, l’un des grands traducteurs italiens de Proust, Baudelaire, Céline, Genet, Char, etc.
     Deux nouvelles composent ce petit livre très soigné, toutes deux écrites dans les années 44-47, alors que l’Italie fasciste avait perdu la guerre.
     Nouvelles en noir et blanc, nouvelles d’hiver, de froid, de givre, de mort. À peine colorées par le sang versé. Raideur du froid, de la glace, des membres engourdis ; pesanteur de l’atmosphère, d’une impossible stratégie ; tragédie muette d’un dernier parcours, cela tient dans quelques mots, quelques dialogues, quelques silences.
     La maîtrise de l’écriture est absolue. Pas l’ombre d’un bavardage. Giorgio Caproni a ciselé des fleurs de givre.

 

     Le Quotidien de Paris, 14 janvier 1986
     par N.C.

     Le Gel du matin contient deux nouvelles, celle qui donne son titre au volume et « Le Labyrinthe », épisode de la Seconde Guerre mondiale où s’affrontent, dans la montagne d’hiver, partisans italiens et troupes allemandes. Il faut lire ce texte, admirable par sa sensibilité, par l’art avec lequel sont saisies toutes les ondes de peur et de pitié, tandis que le froid harcèle les hommes comme un chien. Le Gel du matin évoque une mort, la mort d’Olga. Avant d’avoir lu Caproni, on se demande si aucun poète au monde avait su parler ainsi de la mort, évoquer l’éclat minéral de l’herbe autour des condamnés, et la manière dont la chaleur se dilue en quittant le corps, le nez qui se pince dans la dernière inspiration. Et tout cela est dit avec une douceur si humaine, un tel amour de la vie.

 

     Le Monde, 13 décembre 1985
     par Mario Fusco

     D’une concision extrême, à l’opposé de toute rhétorique, ces nouvelles se lisent d’un trait, transparentes et tranchantes comme deux cristaux.

 

     Le Progrès, 9 décembre 1985
     par Eugène Durif

     Ces nouvelles, peut-être autobiographiques, sont hantées toutes deux par la mort d’une femme : l’exécution d’une « espionne » par des partisans italiens que traquent les Allemands (Le Labyrinthe) ; l’agonie d’une jeune fille aimée, et cet appel auquel le narrateur ne peut répondre (Le Gel du matin). C’est extrêmement simple et bouleversant : une langue épurée, aucun effet littéraire. C’est un événement rare que la rencontre d’un tel livre, aussi essentiel que peut l’être le Lenz de Büchner ou La Folie du jour de Maurice Blanchot.

 

     Le Matin, 19 novembre 1985
     par Raphaël Sorin

     Musique funèbre, subtile, que Caproni improvise en évitant tout effet facile. On pense à Louis-René des Forêts, autre écrivain de la douleur indicible, du désespoir tacite. C’est admirable.


Radio et télévision

« Lettres ouvertes », par Roger Vrigny et Christian Giudicelli, France-Culture, 18 décembre 1985