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  Le Goût de la vérité
Réponse à Gilles Perrault

  Didier Daeninckx

  160 pages
12 €
ISBN : 2-86432-277-3

Résumé

     En juin 1996, alors qu’il dirigeait le réseau Ras l’Front, Gilles Perrault engage son autorité en préfaçant l’ouvrage de militants révisionnistes pour lesquels le procès de Nuremberg ne fut « pas plus truqué qu’un autre ». Deux ans plus tôt, il se présentait en compagnie de nazis flamands aux élections européennes. Ces faits suscitent le trouble.
     Pour tenter de le dissiper, Gilles Perrault vient de faire paraître un livre d’entretiens : Le Goût du secret.
     
Didier Daeninckx y répond par Le Goût de la vérité dans lequel il précise le parcours de Gilles Perrault depuis son engagement dans les parachutistes coloniaux pendant la guerre d’Algérie, jusqu’à ses nombreux dérapages banalisant la Shoah, en passant par sa collaboration avec les services secrets français pour l’écriture d’un livre tel que L’Orchestre rouge.
     Le Goût de la vérité, basé sur une lecture précise des écrits et déclarations de Gilles Perrault, éclaire ce qui apparaît comme « une figure de la dissimulation ».
     Ce faisant, il nous parle plus largement de tous ces êtres à double visage dont l’ombre noire obscurcit cette fin de siècle.



Extrait du texte

     « Par le temps qui court je ne reconnais qu’une vertu, ni le courage, ni la volonté du martyre, ni l’abnégation, ni l’aveuglement, mais seulement la volonté de comprendre. Le seul honneur qui nous reste est celui de l’entendement. »
     Paul Nizan, Les Conséquences du refus, 24 octobre 1939.

     Ce livre n’est pas un pamphlet, ni un règlement de comptes entre écrivains. Ce n’est pas davantage une enquête « policière » sur un personnage de la scène littéraire et médiatique.
     Jusqu’à la parution dans le journal Le Monde, le 8 juin 1996, d’un article de Gilles Perrault soutenant deux personnages qui participèrent à la croisade négationniste engagée par Robert Faurisson, j’avais de lui l’image d’un écrivain-enquêteur rigoureux, engagé dans les combats du siècle, même si nous nous étions trouvés quelquefois en désaccord. Au cours des mois qui ont suivi sa prise de position, de nombreuses personnes lui ont écrit, lui faisant parvenir les documents qui prouvaient de manière incontestable qu’il était mal informé sur ses protégés, qu’il se trompait lourdement sur l’analyse de leurs engagements. Il n’a jamais répondu à ces lettres amicales, et ne s’est exprimé, dans la presse, que pour confirmer l’essentiel de ce qu’il avançait dans Le Monde.
     Cela m’a longtemps paru inconcevable.
     Que pouvait avoir de commun l’auteur de L’Orchestre rouge, de Notre ami le roi, avec ces assassins de la mémoire ?
     Je me souviens du moment où, discutant avec ma compagne, je l’ai entendue prononcer ces paroles anodines en apparence, mais chargées d’une incroyable violence iconoclaste : « Et si, en fait, Gilles Perrault était d’accord avec eux ? » Je lui en ai voulu de l’avoir simplement pensé. Puis cette phrase m’a taraudé, des jours entiers, jusqu’à ce que je me décide à sortir de mes rayonnages de bibliothèque tous les ouvrages portant sa signature. J’ai relu Le Pull-over rouge, j’ai relu Un homme à part.
     La première surprise de taille est venue de la lecture d’une préface à Naître coupable, naître victime, dans laquelle Gilles Perrault s’aligne sur la position de l’avocat Jacques Vergès lors du procès Barbie, et se laisse aller à quelques considérations banalisant la Shoah. J’ai alors décidé de rassembler le maximum des écrits de Gilles Perrault – romans, essais, préfaces, articles –, les discours, conférences, émissions de radio, de télévision, les films et les scénarios.
     Mon seul luxe a été le temps. N’importe quel citoyen disposant de cette denrée rare aurait pu trouver l’ensemble des informations qui m’ont permis d’apercevoir les fils étranges reliant « notre ami » aux soudards de la guerre d’Algérie, aux activistes barbouzes de La Main rouge, aux services du contre-espionnage français, aux journaux d’extrême-droite, aux fascistes flamands, à l’ultra gauche négationniste...
     En septembre 1997, Gilles Perrault décide de faire la lumière sur son parcours en éditant un livre d’entretiens autobiographiques chez Arléa. La lumière y est noire. L’essentiel demeure masqué. Des pans entiers de son itinéraire sont passés sous silence, des compagnonnages fondamentaux occultés. Le titre à lui seul donne le sens de l’entreprise : Le Goût du secret.
     
Je mesure combien il est désespérant de voir mettre à nu la face cachée d’un homme auréolé du prestige du Juste, alors que prospèrent les meurtrières idées d’hier. Publiant le résultat de ce travail, je veux simplement affirmer en quoi il est illusoire de prétendre les combattre si, comme l’écrivait Bertolt Brecht, « ce sont nos ennemis qui marchent à notre tête ».



Extraits de presse

     « Que Perrault s’explique »

     Un certain Gérard de Nerval pensait à juste titre que « l’ignorance ne s’apprend pas ». J’ajouterai qu’elle n’excuse rien non plus. Ainsi, pour avoir lu (dans les années soixante-dix) Les Parachutistes de Gilles Perrault à l’aune de son Orchestre rouge et du respect qu’il m’inspirait, je n’ai pas vu ou pas voulu voir, à l’époque, que le para volontaire pour l’Algérie y faisait l’éloge de ses chefs tortionnaires. Pour cela, je plaide coupable. Ainsi encore, en 1989, quand paraît un ouvrage intitulé L’Antiterrorisme en France, que Gilles Perrault préface en rappelant que son auteur a été « directeur de La Banquise et du Brise-Glace, revues extrémistes très confidentielles... », j’ignore tout de ces deux revues. Depuis, j’ai eu l’occasion de lire quelques-unes de leurs extrémités confidentielles, telles que « les chambres à gaz sont, au minimum, issues de l’imaginaire des déportés ». Je ne demande pas pardon pour cette ignorance. Je plaide coupable.
     Un an plus tard, en pleine guerre du Golfe, je signe avec quelques autres un appel en faveur de Gilles Perrault, qu’un ministre de la Justice à prétentions socialistes voulait embastiller. En 1991, je rencontre enfin Gilles Perrault, qui illustre encore pour moi, au plus près, la fameuse expression de Zola : « Une société n’est forte que lorsqu’elle met la vérité sous la grande lumière du soleil. » J’étais, semble-t-il, loin du compte. Mais j’ignorais toujours. Je plaide coupable. D’autant qu’en 1987 avait paru un ouvrage de Peter Sichrovsky, Naître coupable, naître victime, préfacé par Perrault, où notre homme, s’il s’en prenait avec force aux généraux Massu « ordonnateur de la terreur » et Bigeard « chef des tortionnaires », autrement dit à ceux-là mêmes dont il se réclamait dans Les Parachutistes en les citant aux côtés de Brasillach et de von Salomon, ne se privait pas, dans le même paragraphe de plaindre le dauphin de Hitler : « Rudolf Hess, quant à lui, captif avant même que fumât la première cheminée d’Auschwitz, a fini sa vie misérable après un enfermement d’un demi-siècle ». À cette époque, je n’avais pu m’empêcher (tout de même !) de souligner ces mots au rouge, et puis je n’y avais plus prêté cas. C’est sans doute que l’image de la star médiatique ajoutée aux combats « visibles » de l’écrivain avait aidé à tempérer la réalité de l’homme. Je n’aurais pas dû, alors, remiser cette préface au magasin des accessoires. Je plaide coupable.
     Toutefois, neuf ans plus tard, en juin 1996, la préface qu’il consacre à un ouvrage intitulé Libertaires et ultra gauche contre le négationnisme pousse trop loin un de ses bouchons pour que l’on puisse faire l’impasse. « L’ouvrage que l’on va lire, explique Perrault, fait le point sur le parcours politique des auteurs et d’un certain nombre de leurs camarades. Il se signale par une propension à l’autocritique qu’on souhaiterait trouver chez ceux qui se veulent leurs procureurs [...]. Qu’on les assimile à la crapule révisionniste, voilà ce qui leur fait à juste titre horreur ! Ont-ils jamais témoigné de l’antisémitisme rabique qui est le signe distinctif de la secte ? » Voici donc un bref extrait de cet édifiant témoignage d’autocritique : « Les extrémistes de la Shoah, par leur volonté de faire servir l’histoire à la promotion de leurs thèses mystiques et à la justification politique de l’État d’Israël, font beaucoup de mal à la recherche historique, notamment en avalisant des témoins douteux comme Elie Wiesel... » C’est de là, de ce mois de juin 1996, qu’a démarré ce qu’on a faussement désigné comme « l’affaire Daeninckx-Perrault » en la réduisant (à tort ou sciemment) à un règlement de comptes au sein du petit monde doncamillesque du polar parisien. Mais il ne s’agit ici ni de polar, ni de parisianisme. Pas plus que ce n’est Didier Daeninckx qui a attaqué Gilles Perrault (pourquoi cette obstination chez certains à réviser les faits ?) mais bien Perrault qui s’en est pris à Didier Daeninckx (dans sa préface sans le nommer, puis dans Le Monde du 8 juin en le désignant).
     C’est de là que Didier Daeninckx est parti pour tenter de reconstituer le puzzle Perrault. Jusqu’alors, il n’avait fait que répondre aux mensonges d’un quarteron de négationnistes fort mal repentis, dont Perrault, incompréhensiblement, venait de prendre la défense dans sa préface. Le Goût de la vérité de Didier Daeninckx (éd. Verdier) est une minutieuse et terrible démonstration. Que certains procèdent à de pleutres amalgames (on calomnie les Aubrac, alors Daeninckx calomnie Perrault, c’est dans l’air du temps) [...] ou que des auteurs vindicatifs profitent de l’occasion pour essayer de discréditer Daeninckx au motif qu’il leur fait de l’ombre n’éclaire pas le problème. Il l’obscurcit et, ce faisant, distrait (par ignorance ou à dessein) le citoyen de cette vérité dont le goût semble en effrayer plus d’un.
     « Il vient toujours un moment dans l’Histoire, observait Albert Camus, où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. La question n’est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre. » J’ai lu ou relu les écrits incriminés de Perrault. J’ai lu en parallèle Le Goût de la vérité de Didier Daeninckx. Et, pour ma part, jusqu’à preuve du contraire, deux et deux (hélas !) font bel et bien quatre. C’est à Gilles Perrault de s’expliquer, de nous expliquer...

     Robert Deleuse, Libération, 4 décembre 1997.

 

     « La querelle du négationnisme rebondit à l’ultra-gauche »

     Un vent dévastateur souffle, depuis quelques semaines sur la petite communauté des écrivains de romans policiers et, au-delà, sur les milieux de la gauche anarchiste, libertaire, et autonome. L’un d’eux, Didier Daeninckx, avait mis à nu, entre 1989 et 1993, la collusion discrète existant entre certains « rouges » (gauche communiste) et « bruns » (droite fasciste). Ces révélations, suivies d’une série de mises au point, avaient permis d’isoler et de neutraliser ces dérives.
     Depuis quatre mois, l’écrivain, troublé par certains faits, s’est attaché à l’itinéraire de quelques membres de l’ultra-gauche, qu’il accuse d’être des révisionnistes. Ses accusations que, dans une suite de courriers, il a portées à la connaissance des auteurs incriminés, mais aussi d’un certain nombre de responsables d’organisations d’extrême gauche, provoquent de venimeuses querelles.
     Alors que l’écrivain n’avait pas décidé de livrer publiquement ses observations, paraît dans quelques jours, aux éditions Reflex, un ouvrage collectif intitulé Libertaires et ultra gauche contre le négationnisme. Serge Quadruppani et Gilles Dauvé, mis en cause par Didier Daeninckx, ainsi que François-Georges Lavacquerie, s’y défendent par avance. Dans la préface de ce livre, Gilles Perrault répond, sans le citer, à Didier Daeninckx.
     Les interrogations de ce dernier ne concernent qu’une « minorité dévoyée » d’une autre minorité : l’ultra-gauche, implantée à Lyon et à Paris. Ses adeptes ont fréquenté La Guerre sociale, puis d’autres revues confidentielles. Anonymement ou sous pseudonyme, ils y ont produit de nombreux écrits. Serge Quadruppani ne cherche pas à nier les siens. Son ami Gilles Dauvé, « injoignable parce que dans un état dépressif », n’a pu répondre à nos questions.
     Pour divers historiens, comme Pierre Vidal-Naquet ou Philippe Videlier, qui consacre un article au négationnisme dans Le Monde diplomatique de juin, Gilles Dauvé est un théoricien de ce groupe. Dans un livre intitulé Contre-révolution en Espagne (collection 10/18), il écrit, sous le pseudonyme de Jean Barrot – identité que nous confirme Serge Quadruppani – une préface qui débute ainsi : « les horreurs du fascisme n’étaient ni les premières, ni les dernières, ni les pires, quoi qu’on en dise. Elles n’avaient rien à envier aux massacres “normaux” des guerres, famines, etc. » Les appels de note font référence à Auschwitz ou le grand alibi et aux livres de Paul Rassinier.
     Auteur d’une dizaine de romans policiers (La Forcenée, chez Métailié, 1994), directeur de collection, traducteur (Le Cahier noir de Jirinovski, Albin Michel, 1994), Serge Quadruppani écrit dans diverses revues d’ultra-gauche. Dans Le Catalogue du prêt-à-penser français depuis 1968 (Balland, 1984), il consacre quelques pages à Robert Faurisson. Pierre Vidal-Naquet qualifie ce livre de « discrètement révisionniste » dans Les Assassins de la mémoire (collections Points-Seuil, p. 220).
     Dans le premier numéro de La Banquise, en 1983, on peut lire un chapitre non signé, rédigé par Serge Quadruppani et Gilles Dauvé, intitulé : « L’Horreur est humaine », et sous-titré : « Les camps de concentration sont l’enfer d’un monde où le paradis est le supermarché ». « Le déporté [y] devenait un numéro, est-il écrit. Mis en fiches et cartes par la Sécurité Sociale et tous les organismes étatiques et para-étatiques, l’homme moderne juge particulièrement horrible et barbare le numéro tatoué sur le bras des déportés. Il est pourtant plus facile de s’arracher un lambeau de peau que de détruire un ordinateur. »
    
 « Je n’écrirais plus de cette manière-là, dit aujourd’hui Serge Quadruppani. Même dans Le Catalogue, ajoute-t-il, je perdrais moins de temps à critiquer les bouffonneries d’un Jean Daniel et j’en consacrerais davantage à analyser le délire révisionniste. Reste que Didier Daeninckx nous fait un procès délirant. » Quadruppani explique qu’il n’avait fréquenté La Vieille Taupe « qu’entre 1970 et 1972. » On y lit en effet : « Que les faiblesses propres au milieu ultra-gauche aient pu conduire certains à de telles dérives nous amènent à réaffirmer quelques principes qui ne devraient pas avoir besoin d’être rappelés : on ne dialogue pas avec des gens qui s’acoquinent avec l’extrême droite, même si leurs ennemis officiels, familiers des rackets humanitaires, sont nos ennemis réels. »
     Gilles Dauvé, « qui s’était éloigné de la politique et n’avait pas été sollicité », n’avait pas signé ce texte.

     Ariane Chemin, Le Monde, 8 juin 1996.

 

     « Didier est seul »

     L’histoire commence par une citation de Nietzsche : « Quelle dose de vérité êtes-vous capable de supporter ? »
     Elle continue par un livre de Didier Daeninckx, Le Goût de la vérité, publié à l’automne dernier : une enquête minutieuse et précise, non pas sur l’extrême-droite en France (Daeninckx fut pourtant un des rares que l’on vit témoigner près du stand dévasté d’une officine du Front National, lors du dernier Salon du livre de Paris), mais sur Gilles Perrault, ancien compagnon des routes antifascistes dont il dénonce les errements idéologiques, les compagnonnages douteux. Le Perrault de Ras l’Front s’y révèle un personnage trouble, dont le passé de parachutiste zélé semble aujourd’hui peser sur des amitiés révisionnistes. Ce qui inquiète chez Perrault, c’est que ce passé colonial semble éclairer son attitude actuelle : l’absolution répétée, en toute connaissance de cause, qu’il donne à des signataires de textes révisionnistes. Il y eut effectivement Le Pull over rouge et Notre ami le Roi, mais cette tache brune, qui lui vient aujourd’hui au front, et qu’il refuse d’effacer, celle-là, décidément, il ne peut y avoir que d’étranges raisons de ne pas la voir. À ceux qui pensent que l’essentiel est de ne pas porter d’ombres sur les justes combats partagés (ne pas désespérer les Restos du Cœur ?) Daeninckx réplique : « Qu’on règle ça, et on continuera d’avancer après. » Car c’est bien de « ça » qu’il s’agit. C’est bien dans le « ça » que se niche le sens profond du chemin, la justification même de ce qui fait qu’on avance, ou que l’on tourne en rond. Si cette vérité, dans toute sa rudesse, n’était pas dite, alors, le goût de l’époque triompherait pour de bon. Brasillach serait enfin le dernier écrivain branché (en est-on si loin ?) et l’obéissance remplacerait définitivement la conscience (« Acquittez Papon ! »).
     Ça fait un petit moment que Daeninckx dérange tout le monde avec cette histoire ! Voici quelques années déjà, il a levé l’énorme lièvre des rouges-bruns, tribu perdue d’anciens gauchistes passés sans bagages, mais avec toutes leurs armes, du côté des révisionnistes et des négationnistes. De manière parfois brouillonne, mais toujours droite et juste, Daeninckx n’a cessé de nous mettre en garde. Et tant que personne – philosophes, historiens – n’ira le rejoindre pour véritablement penser cette sale distorsion de notre histoire, nous continuerons d’étouffer dans les à-peu-près et les amalgames à la mode. (Ceux qui permettent à Stéphane Courtois, dans sa préface au Livre noir du communisme de discuter de la singularité d’Auschwitz – il met singularité entre guillemets. Et lorsqu’il prétend que « la mort de faim d’un enfant de koulak ukrainien délibérément acculé à la famine par le régime stalinien “vaut” la mort de faim d’un enfant juif du ghetto de Varsovie acculé à la famine par le régime nazi », c’est bien le sale fumet des réviseurs d’Histoire que l’on sent poindre.) Car les tentations de réécrire l’histoire, comme leurs dérives mondaines si bien portées de nos jours – le dandysme ou le cynisme qui prétendent que tout se vaut – n’ont définitivement pas le même poids aujourd’hui. Nous avons finalement appris que contrairement à ce que nous pensions, du cœur même de notre Europe et de celui de nos isoloirs, la question du fascisme se pose à nous. Directement. Et qu’il est vital de s’interroger sur les tentations et les dérives que l’on devine autour de soi. Seulement, voilà ! cela implique de se regarder en face, et de dire la vérité, quoi qu’il en coûte.
     Car que dit Daeninckx ?
     Que nous sommes à deux doigts de l’irréparable, la levée du dernier tabou qui veut qu’en ce siècle, quelque chose d’unique et d’incomparable s’est accompli, la Shoah. D’unique, d’incomparable. La destruction pensée, raisonnée, par un État au gouvernement démocratiquement élu, d’un peuple entier. On pourrait ajouter au passage, « pas n’importe lequel », celui-là même de nos origines, qui fonda pour une part notre civilisation. Que si ce tabou-là, si la reconnaissance de ce mal absolu est nié, dilué, banalisé, alors c’en est fait de nous.
     Que des secteurs entiers de la « communication » – édition, journalisme, programmes télé, réseau Internet, Université – sont infiltrés par des serviteurs du négationnisme, par militance ou par abandon intellectuel, à l’insu des crétins ravis qui leur prêtent colonnes, estrades et plateaux. C’est une question de dignité, d’honneur et de liberté que de les débusquer. C’est ce que fait Daeninckx. Rien d’autre. Évidemment, c’est beaucoup plus confortable de voir dans sa démarche un petit procès stalinien.
     Car l’histoire s’est poursuivie dans le quotidien Libération, par un article de trois pages qui tentait de démonter les accusations de Didier Daeninckx : « C’est l’époque qui veut ça. On fouille, on accuse. Les Aubrac, des ministres. L’ère du soupçon a sonné. » Les trois premières lignes de la contre-enquête de David Dufresne sont parfaitement claires. Pour lui, le livre de Daeninckx est de la même eau que celui de Verne et Rougeot sur l’affaire Yann Piat : irresponsable et faux. Perrault (les Aubrac) est un homme de gauche (résistant) à qui on fait un procès pour salir la gauche (la Résistance). Quelques à-peu-près plus loin, et devant le trouble qui saisit à la lecture des preuves fournies par Daeninckx, Perrault s’en sort avec l’excuse du « baroudeur ». Le reste, c’est juste la confusion de Daeninckx qui, en prenant de l’âge, vire au commissaire politique. Bref, la messe est dite, et par Libération.
     L’histoire pouvait alors logiquement continuer par la publication, aux éditions Gérard de Villiers (!), d’un roman policier de Patrick Besson (Didier dénonce), dans lequel le délicat pamphlétaire trace la caricature d’un délateur paranoïaque, tout en priant l’éventuel lecteur de bien y reconnaître le Didier dont il s’agit. Et que se passe-t-il ? C’est Patrick Besson que l’on invite ! Du livre de Daeninckx, éteint sous les cendres du quotidien de gauche du matin, il n’est plus question nulle part. La gauche serre les rangs, même ses plus troubles. Par contre, de France Culture à France Inter en passant par Le Figaro, Besson s’en va, colportant son fiel au milieu des applaudissements. Avec son élégance naturelle, il dit qu’il n’a pas lu le livre de Daeninckx (« Ce serait comme manger le vomi du sénateur Mac Carthy trente-cinq ans après sa mort »), mais qu’il s’est contenté de lire l’article de Libé. Notre Média-temps tourne comme une montre : l’information, c’est désormais Besson qui la donne, masquant la plaie sur laquelle Daeninckx avait posé sa plume. La boucle est bouclée. Personne n’a lu le livre de Daeninckx (c’est pas la peine, Libé l’a fait), et Besson se multiplie sur les ondes. L’honneur de la gauche est sauf, et Perrault – qui se tait, qui contrairement à ce qu’il annonçait, n’a pas porté plainte contre Daeninckx ! – reste une figure de référence pour les étudiants des écoles de journalisme. Tout va bien.
     Pourtant, les vérités anciennes éclairent tôt ou tard le chemin : en Italie, dans le même temps, trois anciens militants de Lotta Continua, accusés d’un meurtre vieux de vingt ans qu’ils n’ont pas commis, rejoignaient volontairement la prison pour que la vérité puisse vraiment se dire. Mais en France, qu’il s’agisse d’octobre 1961 (que Daeninckx fut un des premiers à dénoncer dans son roman Meurtres pour mémoire), de la résistance ou de la collaboration, les choses se font toujours dans le trouble. Pour ne pas accepter de se regarder en face à travers les questions que pose le livre de Daeninckx, notre démocratie perd un peu de dignité, d’abord, mais aussi une exigence qui lui permettrait d’être autre chose que l’ombre d’elle-même. Car à laisser sans débat ce cancer brun qui ronge ses vieilles entrailles, de Vichy aux révisionnistes, elle se condamne à perdre peu à peu sa parole et son âme. Et à laisser penser qu’après tout, cette saloperie-là aussi fait partie de ce qui la constitue.

     Cette tribune libre de Jean-Michel Mariou, réalisateur de l’émission Qu’est-ce qu’elle dit Zazie ? a été refusée au mois de novembre dernier par les quotidiens Libération et Le Monde.