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  La Grande Saison

  Fernando Quiñones

  Traduit de l'espagnol par Philippe Bataillon

  256 pages
14,80 €
ISBN: 2-86432-405-9

Résumé

     Dans ces nouvelles dont la publication, en 1960, fut saluée par Ernest Hemingway, Fernando Quiñones fait un brillant détour en tauromachie. Cette collection de portraits d’humbles passionnés, de toreros au rencart, de cyniques margoulins des affaires taurines, ne laisse planer aucun doute : c’est dans ses marges que ce monde hors du commun se dit le mieux.
     « Certainement, les applaudissements, les ornements et les lumières ne parviennent pas à conjurer les ombres, les solitudes, les ratages et, tôt ou tard, l’effondrement assuré des hommes », écrit-il dans la préface qu’il donna à une réédition.
     Ils sont tous là, aficionados rongés par la passion, débutants tremblants dans l’angoisse étouffante du désir, ratés magnifiques qui jamais ne renoncent. Tous là, illuminés par la même clarté impitoyable de la passion sans partage. Car affronter un taureau, dit ici Quiñones, ce n’est pas réaliser un exploit sportif, ce n’est pas venir à bout de sa peur, pas même faire œuvre artistique, mais bien chercher passionnément les clés d’un mystère qui vous dépasse.



Extrait du texte

     Il ressentait sa confiance nouvelle venue comme une tiédeur décontractée, libératrice et bien répartie dans son corps tout entier : ce quatrième toro, blanc taché de noir, et qui dès qu’il l’avait reçu dans le premier cercle, à la cape, lui avait si vilainement envoyé des coups de tête sur la gauche, semblait maintenant corrigé par les trois piques de Pucherete, le picador, et n’était plus qu’un être de simple circulation, de passage, non d’agressivité désordonnée et dolente. Tout cela était arrivé – l’homme ne savait pas comment – quelques secondes plus tôt et tout ce qui allait se passer après cet avènement imprévisible de son courage et de sa confiance serait aisance et liberté créatrice offertes comme un pur supplément, un simple régal, le prolongement de ce courage et de cette confiance. Il ne pensait pas cela mais néanmoins il le savait : rude et donnant des coups de corne pendant les passes d’approche et l’aidée, le toro avait ensuite complètement changé et lui, installé dans l’affrontement même des deux créatures en lutte, l’avait vu changer tout d’un coup et de manière aussi nette et instantanée qu’on voit un nuage passer du gris au doré sous un rayon de soleil. À la sortie de l’aidée par le haut, le toro vira sur ses sabots et attaqua la muleta sans ralentir. Mais sa corne gauche ne cherchait plus à frapper ; la tête (qui avec ce changement favorable ressemblait soudain à un crâne monté sur un chariot d’entraînement, obéissant enfin à l’élan rectiligne de son conducteur) ne recommença pas à se jeter ni vers le haut ni vers la gauche en occupant l’espace, pour chercher des cornes tout ce qu’elle pouvait atteindre. Et tout se passa alors comme si la main gauche de l’homme, qui subjuguait à nouveau le toro, devinait ce changement en recommençant à bouger, et l’homme n’avait plus qu’à suivre l’instinct de cette main, où qu’elle voulût aller et à son rythme, et derrière elle, harmonieusement, le bras et la taille, calme voyage, attentifs seulement à le contrôler, le corps à la distance exacte, sans le plus léger pas en arrière mais sans fanfaronner en serrant le toro : la vie à sa place et la mort à la sienne.



Extraits de presse

     Libération, jeudi 8 janvier 2004
     Label de Cadix, entrée dans l’arène d’un grand d’Espagne méconnu
     par Philippe Lançon
     

     De passage en Espagne, Steinbeck lui offrit sa cravate. Le poète Rafael Alberti l’avait baptisé « Duc de la baie de Cadix ». Mais Fernando Quiñones, mort en 1998 à 68 ans est un duc de plume et d’encre qui n’a jusqu’ici jamais passé la frontière. En France, il est aussi méconnu que la ville dont il est originaire. Cadix doit sa notoriété hexagonale à une chanson d’opérette; elle pèse plus lourd. Son grand corps décadent, ses jardins à promenade lente et ses multiples plages s’étendent le long de l’Océan, traînant des rêves déchus et parfumés de grandeur hispanique. Les vieux quartiers contemplent, dans le miroir aquatique, ceux de La Havane, sa jumelle d’outre-mer.
     Il est beaucoup question de Cadix, de rêve de grandeur et de désillusion dans les nouvelles de Fernando Quiñones que publie aujourd’hui Verdier. « La grande saison » est le titre du dernier des treize textes, nombre qui porte rarement bonheur à leurs personnages. Ils sont matadors, banderilleros, jeunes aficionados sans argent pour se payer une place, même au soleil ; la plupart habitent Cadix ou sa région. Les uns sont pleins d’illusions ; les autres en ont moins. L’échec les menace ou les saisit tous, sous forme de cornes, d’amour impossible ou de torero raté. Ils ressemblent à des boxeurs de second ordre, en décollage difficile ou en fin de partie : jeunes ou vieux, ils forment l’armée des ombres de la tauromachie. Ni très célèbres, ni très doués, ils survivent, s’épuisent, se blessent, meurent dans l’arène en courant la notoriété, le contrat, le cachet, quelque chose qui leur échappe toujours.
     Ils parlent peu. Ils ont du courage, de la cécité, des superstitions, des mères qui prient, du machisme, de la peur, de l’immaturité, un orgueil de prince ou une humilité de bête. Certains sont brutaux, d’autres malades. L’un boit trop avant de toréer ; l’autre séduit une Mexicaine qui finit par le tuer ; un troisième a perdu, à 19 ans, la bonne « distance » et se fait renverser par les taureaux. Jamais ils ne pleurent sur leurs cicatrices.
     Il n’est pas nécessaire d’aimer la corrida pour apprécier ces histoires : Quiñones lui-même aimait peu le monde qu’il dépeint. Surtout, comme le signalait Borges en 1975, quand il remit un prix à son auteur, il évoque la « nature de l’homme et son destin » : ce dont la tauromachie est une métaphore physique. Il l’évoque en petites pièces tragiques, sèches, tapissées de dialogues muets, de détails, d’images ajustées et plantées là comme des clous. Telle cette femme, « terne et pâle comme un morceau de pain qui aurait souri ». Ou ce garçon de 17 ans qui ne veut pas aller aux taureaux, portant le deuil de sa grand-mère, mais finit par s’y rendre, glissant peu à peu de son devoir à sa passion.
     La Grande Saison raconte le monde andalou des années quarante et cinquante. Le texte est publié en 1960, à peu près en même temps que L’Été dangereux, d’Ernest Hemingway. Mais Hemingway, dans son livre, s’intéresse au duel opposant les deux étoiles du moment : Luis Dominguín et Antonio Ordoñez. Les nouvelles de Quiñones rappellent plutôt et se comparent sans honte à d’autres textes de l’Américain, ceux où il évoque des combattants obscurs et acculés par la vie. Le magnifique « Retour de Ramon Vásquez », du premier, peut ainsi être rapproché de l’Invincible, l’une des plus belles nouvelles tauromachiques du second, écrite en 1925. Dans les deux cas, un torero de second ordre cherche à revenir en piste pour gagner un peu d’argent. Celui d’Hemingway fait peu illusion : il sort de l’hôpital, blessé, et son impresario lui dit : « Je croyais qu’on t’avait tué. » Celui de Quiñones est plus engageant ; son impresario se rappelle qu’il tuait bien et lui dit : « Ils vont bien voir, ces morveux, ce que c’est que de tuer un toro, et les couilles qu’on avait autrefois, pour tout. » Dans les deux cas, ça finit mal. Hemingway est plus désespéré, plus machiste que Quiñones.
     Dans La Grande Saison, les sans-grade de la tauromachie croisent parfois des grands noms : au téléphone, dans les journaux, à la sortie d’un hôtel, toujours d’un peu trop loin, en lucioles qui leur échappent. Apparaissent ainsi, comme des guest stars dans les feuilletons télévisés, Rafael de Paula, l’un des grands toreros gitans, aussi fameux pour ses faenas d’exception que pour ses fuites devant le taureau ; ou Carlos Arruza, Mexicain qui prit la gloire pendant trois saisons, de 1945 à 1947, et mourut oublié dans un accident de la route.
     Quiñones a publié bien d’autres recueils de nouvelles, non tauromachiques, que l’on pourrait traduire : Cinq histoires du vin, Histoires de l’Argentine, Sextet d’amour ibérique, Le Vieux Pays, On nous a laissés seuls. Il n’aimait pas définir ses textes comme cuentos, terme ordinaire en espagnol pour désigner les nouvelles. « Le cuento, disait-il, c’est l’histoire des trois petits cochons, la petite chose enfantine, ou la blague. Moi, j’écris des relatos. » Autrement dit, des récits – taillés au ciseau dans l’étoffe bien réelle des rêves finis. Il travailla aussi au Reader’s digest. Le jour du départ, il quitta la rédaction en habit de torero. Puis, à la fin de sa vie, il condamna cette tauromachie qu’il avait si bien décrite.

 

     Le Figaro, jeudi 22 janvier 2004
     Et c’est la corrida...
     par Gérard de Cortanze

     Dans la belle préface qu’elle consacre à L’Art de birlibirloque, livre majeur de José Bergamín, lequel, selon Malraux, représenta le catholicisme dans les rangs des révolutionnaires espagnols, Florence Delay affirme qu’il ne fut pas seulement un théoricien de l’arène mais surtout un « écrivain torero », dont l’art ne relève ni de l’entendement ni de la volonté mais de la grâce. Voici une définition qu’on pourrait appliquer sans vergogne à Fernando Quiñones.
     Né en 1930 près de Cadix, et mort en 1998, celui que Jorge Luis Borges considérait comme l’un des grands écrivains hispaniques de son temps, ou « tout simplement de la littérature », est, malgré ses 70 ouvrages, un auteur malheureusement peu connu en France. Citons pour mémoire deux de ses œuvres majeures la saga d’Hortensia Romero, et la plus récente Chanson du pirate, dans lequel Fernando Quiñones renoue avec la tradition picaresque.
     Andalou de pure souche, par le sang et par les thèmes, Fernando Quiñones fait ici, dans La Grande Saison, un formidable détour par la tauromachie. Cet art étrange, si lié au nom même de l’Espagne qu’on oublie qu’il fut pratiqué dès le XVe siècle dans les Landes et qu’on vit même, en 1781, des historiens s’étonner que des dames d’un certain rang « aient pu prendre plaisir à voir couler le sang » lors d’un fameux combat de taureaux, donné sur la route de Pantin, est sans doute le seul à pouvoir mêler ce que le peintre Antonio Saura décrivait comme « une conjonction entre le Mystère médiéval et la farce, le drame et l’humour, la beauté brutalisée et la recherche du beau ».
     La Grande Saison n’est ni un roman ni un recueil de nouvelles mais invente un genre littéraire à lui seul. Dans cette série infinie de portraits, d’instantanés, d’ébauches, de croquis qui, dans leur texture même, ne sont pas sans rappeler le monde multiple de Camilo José Cela, Fernando Quiñones tourne autour du monde de la tauromachie, fait de bandits et de héros, de passionnés et de margoulins, de saints authentiques et de faux curés, de courtisanes et de vierges pures.
     Qu’est-ce que la tauromachie ? D’un côté une fascination : celle exercée par la survivance d’un mythe, de l’autre une nécessité : celle d’affirmer son prolongement dans la modernité. Fernando Quiñones l’a bien compris qui nous replonge dans les scènes bigarrées de la véritable histoire du taureau : Minotaure d’Archidona, taureau de d’Ecija, ventre ouvert de Joselito, souvenirs de Domingo Dominguín...
     Les grands textes parlant de tauromachie sont très rares. Notre bibliothèque idéale contiendrait La Corrida du Premier mai, de Jean Cocteau, parce que ce livre écrit il y a près de cinquante ans fait l’éloge du Phénix qui se brûle lui-même pour vivre, La Course de taureaux, de Michel Leiris, parce qu’on y entend la voix du cante jondo et une exigence nerveuse qui coupe comme un couteau ; ajoutons Le Torero, question palpitante de José Bergamín, parce que le torero y apparaît à lui seul une « variété spécifiquement unique, comme l’ange » ; et les nouvelles, toutes les nouvelles qu’Ernest Hemingway consacra aux courses de taureaux, car il est un des rares à y évoquer avec autant d’acuité le sens de la mort et du tragique de la vie qui constitue l’essence de l’Espagne.
     Le dernier livre à prendre place sur les rayonnages sang et or, vous l’aurez compris, c’est La Grande Saison. Il nous dit tout de la corrida : sa solennité magnifique, sa brutalité, son élégance, son audace. Mais plus encore, il nous révèle que l’arène est un monde, un théâtre. L’homme apprend à s’y dépouiller, y comprend que la vérité suprême est inséparable de l’irrationnel, et que tout naît de la joie à commencer par l’art magique et mystérieux du torero.

 

     Sud Ouest Dimanche, 25 janvier 2004
     Quiñones, le maestro
     par Yves Harté

     Comment les détours des arènes deviennent réflexions philosophiques

     Fernando Quiñones, Andalou de Cadix, mort en 1998 à 68 ans, regard d’alligator et vie remplie, avait comme les capes de torero, deux faces réversibles. En voilà une autre, obscure et cachée. Avant même d’avancer dans l’univers de ces treize récits, autant préciser qu’il s’agit d’une petite et précise leçon de lecture et d’écriture. Quiñones, que Borges considérait comme un maître, a donc pris un chemin de traverse, celui de la ruelle et du callejón, pour faire connaître enfin en France la terrible exactitude de son œil. Il ne s’agit pas ici d’une glorification des arènes. On ne sait d’ailleurs si Fernando Quiñones aimait la corrida. On peut imaginer qu’à la fin de sa vie, il en était largement détaché. Mais on peut être certain à la lecture de ses récits qu’il la connaissait parfaitement, surtout dans ses rouages où, à l’extrême bout de la piste, entre piste et gradins, se triture le plus trivial, le plus laid et le plus profond de la nature humaine.
     Pourquoi ces récits nous bouleversent-ils ainsi ? Parce qu’ils racontent avec une économie de style, une acuité de pensée et une tendre sécheresse les histoires bouleversantes de notre condition. Que fait cet Andalou dans ses récits taillés à la hache, sinon nous donner à voir ce que nous partageons de plus banal. Il raconte le poids de la vie à travers l’un des plus tragiques métiers du monde. La profession de torero. Il nous montre les coulisses, les paillettes ternies, les mensonges secourables. Souvent la mort détournée. Ces nouvelles sont tauromachiquement irréprochables et stylistiquement ahurissantes.