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  Le Dernier Guérillero

  Didier Daeninckx

  Nouvelles

  192 pages
12 €
ISBN : 2-86432-320-6

Résumé

     Les personnages de Daeninckx ne sont pas des héros, seulement des gens ordinaires qu’une curiosité, un tiers, un hasard, permettent de découvrir tout autres. Parfois ambigus, souvent révoltés magnifiques qui apportent leur pierre à l’œuvre de justice dont rêvent les hommes. Rien n’échappe au regard en conscience de l’auteur qui sait débusquer la petite bassesse, l’ignominie des salauds ou le beau geste qui s’ignore.
     Avec la force d’évocation sûre qu’on lui connaît, sa manière d’épingler le détail qui fait la scène, en donne toute la tonalité, Daeninckx est l’un des rares écrivains du politique qui tienne actif l’écheveau de la comédie humaine tendu vers son embellie.



Extrait du texte

     Le monument
     Première partie

     Eugène Varlot était originaire de Paris. En dix-huit mois de guerre, il n’a jamais revu sa famille, ses permissions étant toujours annulées au dernier moment. Il a laissé un journal qui relate tous les combats auxquels il a pris part sur la Marne, en Champagne. Ses carnets ont été retrouvés à son domicile de la place du Maroc (Paris 19 e), en janvier 1920, lors de l’enquête de police qui a suivi sa mort accidentelle et celle de sa compagne dans l’explosion de leur voiture, rue d’Aubervilliers.
     Je me souviendrai toujours du 27 avril 1917, et pas seulement parce que c’était le jour de mes vingt ans. Ce matin-là, c’était des vies qu’on soufflait à la place des bougies. Depuis une semaine, nos chefs nous envoyaient sans répit à l’assaut d’une colline hérissée de barbelés et farcie de nids de mitrailleuses. Quand on n’était pas à courir sous la grêle de plomb et de cuivre, on faisait des cartons sur les nuées de corbeaux, les armées de rats qui bouffaient les morts et s’attaquaient aux blessés que nous n’avions plus la force de ramener dans les tranchées. La relève se faisait attendre, et c’était toujours les mêmes qui montaient au casse-pipe. Depuis près d’un an, on formait une paire miraculeuse avec Griffon, un boute-en-train originaire de Saint-Quentin dont la famille vivait en pleine zone occupée, trente kilomètres derrière les tranchées allemandes. Rien ne nous avait atteints, ni les balles, ni les bombes, ni les gaz. Pas une blessure, pas même une égratignure. On passait à travers la mitraille, et quelquefois on se disait qu’on serait capables de rester secs sous un orage. Sauf que depuis une petite semaine, je voyais bien qu’il ne tournait pas très rond. J’avais essayé de lui tirer les vers du nez, mais les combats se succédaient à un tel rythme qu’on n’avait jamais le temps d’aligner plus de trois mots. Le 27, l’offensive avait été déclenchée à cinq heures du matin. Trois heures plus tard, nous barbotions encore dans une boue immonde, gorgée de sang et de viscères, pour rejoindre nos lignes. Jamais je n’avais laissé autant de copains au bord du chemin. C’était vraiment le chemin des damnés. Quand on a enfin réussi à sauter dans le boyau, une escouade se préparait à grimper les échelles pour se faire hacher menu sur la plaine. La sentinelle nous a regardés comme si nous étions des fantômes.
     — Vous arrivez d’où, tous les deux ?
     — Du cinoche...
     C’était une réplique à la Griffon mais cette fois, c’était moi qui l’avais lancée. Je n’avais plus de tabac, et un caporal m’a donné une toute-cousue cabossée que j’ai rectifiée du bout des doigts. Je venais à peine de l’allumer qu’un officier me l’a fait sauter des lèvres d’une pichenette.
     — C’est pas le moment de fumer. On attaque.
     Je n’ai même pas eu le temps de lui dire qu’on en revenait à peine qu’il a embouché son sifflet et dégainé son pistolet pour donner le signal du massacre. J’ai empoigné le bois gluant de l’échelle. Je me suis élancé en gueulant comme un bœuf pour bloquer la peur, Griffon sur mes talons. On a couvert une cinquantaine de mètres, courbés en deux, sans que les Allemands ripostent. Devant nous, les premiers sortis s’attaquaient aux barbelés quand les obus nous sont tombés dessus. Du gros calibre. Il nous a fallu un bon moment pour réaliser qu’ils étaient tirés de l’arrière. J’ai pris Griffon par le bras pour l’obliger à se laisser glisser dans le cratère tout neuf d’une pièce de 150. Il y avait déjà deux locataires, des soldats du bataillon Aubergez qui nous ont accueillis par une vanne.
     — On peut être contents, on fait honneur à la France : c’est de l’obus bien de chez nous qui va nous réduire en bouillie !
     D’après les contes et légendes des tranchées, un obus ne venait jamais faire son trou dans le nid d’un autre obus... Il suffisait donc d’attendre que ça se passe, en priant pour que les marmites explosives des Allemands, s’ils se décidaient à bombarder à leur tour, obéissent aux mêmes contes et légendes que chez nous. Griffon s’est installé à l’écart, adossé à la terre. Il faisait tellement la gueule que ça m’a découragé d’aller vers lui. Il a sorti un bout de papier de sa poche, un crayon dont il a mouillé la pointe sur sa langue, et il s’est mis à écrire comme si plus rien n’existait autour de lui. À un moment, le tonnerre s’est éloigné. J’ai tapé sur l’épaule d’un des gars d’Aubergez.
     — On dirait qu’ils ont allongé le tir... C’est le moment de rentrer à la maison.



Extraits de presse

     Lire, Avril 2000
     Les braises de l’histoire
     par Dinah Brand

     Il parle de soldats de la guerre de quatorze, surtout pas des héros, sûrement pas de pauvres types. Juste des gars fatigués par la connerie du combat et condamnés pour rien. Il raconte en quelques phrases de larges pans de vie : le premier jour du gamin à l’usine, les congés payés et les vestiges de cahiers d’écoliers. Voilà Drancy et le regard du boxeur qui ne jouera plus les doublures de cinéma. Voilà la trace ultime des enfants emmenés dans les camps de concentration qui continuent de pleurer dans la mémoire des riverains. Parfois, pour détendre l’atmosphère, Daeninckx se permet un peu d’humour noir, avec de vrais beaufs et des mariages décalés. Piquant dans la vie, dans les faits divers et dans l’histoire majuscule, il fait son bonheur de tout ce qui pourrait gripper la machine et redonner la parole à celui qui n’ose même plus lever la tête. La distance courte va bien à ce romancier. En deux temps trois mouvements, le monde est là – celui qu’il faut changer, celui qu’on va trop vite oublié –, avec une histoire qui brûle, des hommes qui hurlent et une chute qui souvent étrangle la gorge. Daeninckx choisit ses mots, cisèle ses phrases, ne joue ni les martyrs ni les donneurs de leçons.

 

     Le Magazine littéraire, avril 2000
     Daeninckx le révolté
     par Aliette Armel

     Écrire en contre (Paroles d’Aube, 1997) tel est l’objectif que Didier Daeninckx s’est fixé depuis qu’en 1984 il a publié Meurtres pour mémoire (Gallimard), contre le silence recouvrant les morts de la manifestation de Charonne et contre Papon, préfet de police de Paris en 1961. Dans Le Dernier Guérillero, Didier Daeninckx explore à nouveau en quatorze textes courts, denses, vivants, prenants, les multiples champs de ses luttes, contre les injustices faites à des peuples tout autant qu’à des individus, contre les répressions sous toutes leurs formes : les cours martiales expéditives de 1917, les ouvriers prisonniers volontaires, attachés par les poignets à leurs machines sous la perpétuelle menace d’un accident mortel, les rafles nazies, les militants communistes laminés par le stalinisme, les dérives des sociétés post-coloniales.
     Ce révolté qui utilise la littérature comme « une arme chargée de futur », qui poursuit ses combats et ses enquêtes avec autant d’obstination que ses personnages, écrit aussi « pour », pour rendre la parole à ces victimes, à ceux que les idéologies de droite ou de gauche prétendent transformer en oubliés de l’histoire. D’Aubervilliers à Nouméa, c’est son univers personnel que Didier Daeninckx décline. Derrière la fiction, il dessine la silhouette de son ancêtre combattant de 1914 ou de son aïeul maire de Stains, écartant avec opiniâtreté le brouillard dont certains veulent recouvrir la mémoire : « Des lambeaux de brume poussés par le vent faible », décrit un des mutinés d’avril 1917, narrateur de la première nouvelle du recueil, « dessinaient des formes humaines qui s’effilochaient sur les troncs déchiquetés, les barbelés, les pieux plantés sur les crêtes. J’ai réussi à franchir les derniers kilomètres protégé par cette armée des ombres, les fantômes de tous les copains morts depuis l’assassinat de Jaurès ». Didier Daeninckx rend un particulier hommage au dernier guérillero, Paco Asensi, militant anarchiste d’Aubervilliers, compagnon des Républicains espagnols, emprisonné par le Front Populaire pour l’aide apportée aux Brigades internationales, puis en Espagne par les partisans franquistes et interné en 1947 au camp de Mérignac : cet internationaliste espagnol est le père de François Asensi, député communiste de Seine-Saint-Denis.
     La réalité et la fiction se mêlent ainsi étroitement dans les livres de Didier Daeninckx. Il dépeint des protagonistes attachants, comme la repentie de son précédent roman (Verdier, 1999). Cette jeune femme poursuivie pour sa responsabilité dans l’arrestation du dirigeant du Comité de Libération Prolétarienne, pourrait être un personnage de fait divers tout autant que l’héroïne de ce roman empruntant sa structure, très classique, à l’univers du roman noir. Dès la première scène, décrite avec une certaine distance, comme à travers l’œil d’une caméra, le lecteur sait que Brigitte, malgré son énergie et son désir de vivre, l’amour qu’elle porte à son fils et sa rencontre avec Stellio n’échappera pas à son destin. Brigitte et Stellio sont des victimes expiatoires, hantés jusqu’au dernier moment par leur sens moral, leur besoin du pardon et ce goût de la vérité (Verdier, 1997) qui conduit le travail de Didier Daeninckx.
     Explorateur impénitent et acharné de dossiers explosifs et d’archives cachées, Didier Daeninckx voit dans la fiction le meilleur moyen de dévoiler l’existence de machinations ténébreuses et de complots qui paraissent incroyables. Pour communiquer les résultats de son enquête sur la présence de défenseurs des thèses nazies et révisionnistes parmi le corps enseignant, pour dénoncer l’éthique en toc de certains universitaires, pour rendre publiques les conclusions de ses investigations sur l’incendie de la bibliothèque inter-universitaire de Lyon, Didier Daeninckx envoie dans la capitale des Gaules le Poulpe, cet enquêteur libertaire, qui atteint en mars 2000 l’âge symbolique de 40 ans. Ce personnage de roman noir qui bénéficie d’un grand succès auprès des lecteurs de tous âges, remonte en 23 chapitres ficelés selon toutes les règles du genre, une filière complexe. Elle passe par une boîte de nuit échangiste, les maquis zapatistes mexicains, un cinéma porno, un Centre d’études historiques implanté dans les lieux mêmes où a été torturé Jean Moulin. Réfractaire à l’usage des NTIC (Nouvelles Techniques d’Information et de Communication), le Poulpe laisse son ami Zill Dagona mettre Internet au service de son enquête. Didier Daeninckx, lui, publie les documents, les preuves de ce qu’il avance sur la toile à l’adresse www.anmistia.net.

 

     Politis, mai 2000
     par Corinne Denailles

     Dans un style classique, sans effet ostentatoire ni fioriture, mais tendu par une force de conviction inébranlable qui creuse le même sillon, Daeninckx reprend à son compte la formule de Gabriel Celaya, « la poésie est une arme chargée de futur », pour raconter les histoires simples et attachantes, souvent tragiques, de héros ignorés. Victimes de guerre, la Grande ou la dernière, l’Espagne ou le Front populaire, ouvrier victime des machines, trace d’un bagnard retrouvé par hasard au dos d’une carte postale, hommages aux hommes morts pour une cause, malade abandonné à sa solitude. Il y est question d’incompréhension, mais aussi de générosité et de fraternité. Entre réel et fiction, les courts récits de ces vies minuscules, arrachées au silence et à l’oubli, affirment le pouvoir politique de la littérature et instaurent l’indignation et le devoir de mémoire comme un engagement personnel nécessaire.