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  La Guerre du sommeil

  Gert Jonke

  Roman
Traduit de l’allemand par Uta Müller
et Denis Denjean

  224 pages
15 €
ISBN : 2-86432-216-1

Résumé

     La ville que parcourt en titubant le musicien Burgmüller n’est pas tout à fait, sous ses allures de cité baroque d’Europe centrale, une ville comme les autres. Son altitude varie selon l’heure du jour, ses façades peuvent sournoisement changer de forme, et l’on n’est jamais tout à fait sûr d’y retrouver une gare à l’emplacement où on l’a laissée la veille ! En proie au chagrin d’un amour perdu, Burgmüller en découvre les étranges habitudes : des Caryatides et des Atlantes, que ses divagations passionnent et qui voudront bientôt apprendre de lui le secret de cette merveilleuse faculté qui leur est refusée depuis toujours : le sommeil.
     Bien d’autres aventures prodigieuses que l’on ne saurait résumer attendent le héros de ce livre, quand les inspirations fantasques de son amie retrouvée l’entraîneront, pour la plus grande joie du lecteur, dans les errances capables de mettre à mal nos certitudes les moins contestables sur la réalité de l’espace et du temps. Au fil des pages, la formidable puissance d’invention comique de Gert Jonke défie d’un même mouvement les lois de la perception, les conventions narratives, et tout ce qui, dans les discours, les idées, les comportements sociaux ou individuels, a trop vite conquis le rang d’évidence. Car il s’agit ici, comme chez Diderot, chez Jean-Paul ou chez Sterne, de nous mettre en garde : sait-on jamais qui écrit l’histoire ? Et comment distinguer le vrai du faux ?



Extrait du texte

     Le matin, d’ordinaire, la ville est enveloppée d’un épais nuage dont elle se dégage lentement ; puis, à grand-peine, selon les exigences variables du jour, elle monte vers l’auguste matin d’au moins trois ou cinq mètres, voire de sept ou neuf, dans les escaliers des arènes célestes.
     À midi déjà, cette respectable position commence à lui peser, voilà pourquoi elle redescend en douce à son niveau habituel, afin de pouvoir s’adosser ensuite à l’après-midi confortable ; là, elle doit encore endurer bien des choses avant d’atteindre enfin le soir, dont elle se remonte la fourrure grise jusque sur les oreilles, avant de s’abaisser lentement de plusieurs mètres encore, de s’émietter à travers la membrane mitée qui recouvre la plaine ; on dirait que ses maisons se font aspirer, qu’il ne surnage plus que les quelques bonnets à pointe des cheminées, qu’il ne reste plus rien à part quelques impuissants battements d’ailes des toits, voltigeant et se balançant dans un murmure à peine audible sur la marée montante du crépuscule strié de crevasses ; puis le scintillement de la ville s’estompe et elle échappe au regard de l’observateur.
     
     Le matin, les murs se mouchent et crachent par les fenêtres des chambres la literie mal réveillée ; les greniers toussent par les cheminées asthmatiques, quelques immeubles éternuent par les lucarnes ouvertes, çà et là un portail rejette dans la rue des escaliers éventrés, toutes marches à l’air, parfois même une enfilade entière de pièces s’éjecte des murs sur la place publique, et les caves voûtées tiennent à carreau leurs tas de patates qui rebondissent en pleine rébellion, alors que d’innombrables nuages en forme de méduse, pleins à craquer de poussière de charbon, soufflent par les fenêtres grillagées sur la circulation qui s’agite.
     
     Il y a des jours où les immeubles rentrent leur ventre en encorbellement ; pudiques, ils replient les pointes élégantes de leurs balcons à balustres comme s’ils obéissaient à un ordre et se mettaient au garde-à-vous, murs droits, crépi lisse, au rapport devant les clochers de l’Hôtel de Ville, leurs supérieurs, qui en guise de bâton de maréchal arborent les chicots pointus de leurs clochetons à girouettes.
     
     Il y a des jours où les rails des tramways bondissent hors de l’asphalte, s’ébrouent, se débarrassent d’arrêts inopportuns et transfèrent leur terminus quelques mètres plus haut, dans l’air.
     
     Qu’étiez-vous venu chercher dans cette ville, Burgmüller ?
     
     Dans cette ville, certaines nuits ont l’habitude d’amarrer leurs flottilles de voiliers noirs aux bouées à la cime des clochers, si fermement que leurs essaims de poussière s’y amassent encore le lendemain et que leurs ombres de rapaces nocturnes volent loin au-dessus de la tête des citadins, griffonnant tous les murs de leurs amples mouvements, ainsi que le plafond peint de la voûte céleste.
     
     Qu’aviez-vous perdu dans cette ville, Burgmüller ?
     
     Oui, les journées dans cette ville donnaient parfois l’assaut de leurs rayons solaires nés de la nuit, une explosion de champs fleuris jaillissait de l’aube, une pluie de pétales, une grêle rythmée de bourgeons de lumière se précipitaient hors des tunnels aériens, sous le poids d’une chaleur lourde, saturée d’une vapeur comme on en trouve dans la ouate sombre des greniers les jours d’orage. Tout se concentrait en un faisceau d’impacts, en étincelles de feu, de glace et de pierre. Quiconque se trouvait dessous avait intérêt à faire attention, à se cacher un moment – tout comme Burgmüller – de même qu’il ne fallait pas s’attarder sur les îles du fleuve qui dérivaient avant de s’évaporer, épuisées par leurs habitants.
     
     Burgmüller n’était pas le seul à traverser de telles journées comme un interminable tunnel de lumière qui emprisonnait tout et qui, lentement, engloutissait la ville dans son tuyau tissé de rayons de soleil ; maintenant il lui collait à la peau, comme un préservatif extra-fin qui à tout instant menaçait d’éclater si jamais les immeubles, engoncés dans leurs murs, s’obstinaient à ôter le chapeau de leurs combles au fil de leurs salutations réciproques, et à lancer dans le vent leurs bonnets brodés de tuiles à des hauteurs telles qu’ils risquaient de s’y perdre.
     
     Dans la période qui suivit, ce n’était pas seulement par de telles journées que Burgmüller s’éclipsait.
     Car il avait fait la connaissance d’autres habitants de la ville, remarquablement différents ; depuis un certain temps déjà il s’entretenait longuement avec eux. De plus en plus attentif, il avait profondément plongé en eux, il examinait leur mode de vie. Il voulait le saisir dans tous ses détails, ainsi que le monde, tout à fait impénétrable pour lui, où ils séjournaient et où, certes, ils se mouvaient, malgré leur apparente immobilité.



Extraits de presse

     On s’en doutait depuis la sortie en France de Musique lointaine puis de L’École du virtuose : l’Autrichien Gert Jonke est un très grand écrivain. Par son ampleur poétique et par sa folie douce, La Guerre du sommeil en apporte la confirmation.

     Jean-Maurice de Montrémy, La Croix, 16 juillet 1995.

 

     Comme dans un cauchemar, les visions les plus farfelues se succèdent sans lien logique, et le livre de Gert Jonke peut passer d’abord pour un recueil de nouvelles fantastiques plus que pour un roman. Il apparaît pourtant que le sujet même du livre est la question de la narration, et que son apparent désordre est une façon de s’interroger sur la validité de ce lien. Comme dans L’École du virtuose et Musique lointaine, Gert Jonke construit un univers où la fiction ne cesse de dénoncer ses propres lois. Les catégories traditionnelles de temps et d’espace sont bouleversées. [...]
     La Guerre du sommeil pourrait être à la fois le journal apocryphe du musicien fou, une brillante démonstration par l’absurde des pouvoirs de la fiction ou une rêverie fantastique sur la carte d’Europe centrale au moment où se disputent les frontières et s’abolissent les certitudes.

     Gérard Meudal, Libération, 6 juillet 1995.

 

     Qu’étiez-vous venu chercher dans cette ville, Burgmüller ? Y étiez-vous simplement venu par hasard ? Ou est-ce d’avoir trop tôt perdu cette inconnue rencontrée dans une gare que vous vous êtes soudain retrouvé dans cette cité en bordure d’un fleuve, qui est peut-être un lac, ou même une mer ? Vous étiez bien seul parmi les autres habitants. Mais cette solitude n’avait rien d’oppressant – il y avait les Télamons, ces statues de pierre inaccessibles au sommeil...
     Quel secret pressentaient donc les Caryatides et les Atlantes dans vos endormissements pour les observer avec tant d’avidité ? Vous deviez leur apprendre à dormir, disiez-vous. Mais les choses peuvent-elles se mettre à rêver, partir pour ce grand voyage où le ciel devient une partie du cerveau, l’épaulement des collines une partie de la chair, le soleil une partie de la chaleur d’un corps ? Cette chaleur que vous a refusée Elvire. Vous l’aimiez pourtant Elvire, mais elle vous a presque chassé de votre appartement pour ne pas déranger une mouche entrée par la fenêtre. Était-ce la vraie Elvire, cette mouche entourée de tant de sollicitude ? Vous étiez chargé d’aller lui chercher des tranches de saucisson, pas trop cher mais pas le meilleur marché non plus, recommandait votre amante. Tous vos projets ne tournaient alors plus qu’autour de la mouche Elvire : l’éducation des enfants que vous auriez, votre mode de vie, même de nouvelles règles d’hygiène... Elvire est partie, emportant l’autre Elvire, et vous ne savez pas ce que vous regrettez le plus : la femme ou la mouche.
     Égaré en plein espoir, en plein désespoir, vous avez alors voulu rendre la musique habitable – vous n’êtes pas acousticien pour rien –, commander le vol des oiseaux, moduler les paysages lorsque vous avez fait la connaissance d’une actrice. Elle s’installe chez vous avec sa machine à écrire et commence son histoire, et la vôtre aussi, en attendant d’inventer une nouvelle langue (dit-elle, suave) pour échanger vos secrets jusqu’alors ignorés, une grammaire à venir, douée d’une telle force libératrice que jamais vous n’auriez plus à ravaler vos mots. Que de choses invisibles seraient alors faciles à découvrir ! Après Musique lointaine et L’École du virtuose, La Guerre du sommeil, écrite en 1982, forme le dernier volet d’une aventure baroque où la fiction ne cesse de se moquer de ses propres lois. Les romans de Gert Jonke aiment prendre la forme de récits éclatés où se dessine, en filigrane, une intrigue qui, par de multiples anamorphoses, essaie d’échapper à elle-même.
     Pourtant, la remise en question du réel et de son aperception n’est pas faite de façon didactique, l’écrivain préférant utiliser tous les registres du langage plutôt que de suivre l’esquisse d’une démonstration. Cette virtuosité, tour à tour grave et enjouée, source d’angoisse et de rire, est portée par un rythme et une musique admirablement rendus ici par les deux traducteurs.
     La logique la plus stricte se conjugue au délire le plus fou qui, aussitôt démasqué, ouvre la voie à une synesthésie loufoque où le rêve se superpose à la réalité sans l’effacer. Car c’est bien l’un des enjeux de ce roman, la mise en question de la réalité statique par les paysages mouvants du rêve opposé à la rigueur des pierres. Guidées par les conseils et les démonstrations bienveillantes de Burgmüller, les Caryatides finissent par sortir de leur torpeur millénaire, en compagnie des Atlantes, elles se réveillent pour un sommeil guerrier – traduction littérale du titre allemand – dirigé contre les habitants de la ville, s’écartant des maisons qui s’effondrent dans un gigantesque nuage de poussière, tandis que Burgmüller, averti par une Caryatide amie, quitte la ville, pareil à Loth fuyant Sodome.

     Pierre Deshusses, Le Monde, 21 avril 1995.



Radio et télévision

Panorama : Germaniques, par Michel Bydlowski, France Culture, 14 avril 1995.