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  Heidegger et le nazisme

  Victor Farias

  Traduit de l’espagnol et de l’allemand par Myriam Benarroch et Jean-Baptiste Grasset
Préface de Christian Jambet

  366 pages
19 €
ISBN : 2-86432-063-0

Résumé

     La totale adhésion de Martin Heidegger au national-socialisme en 1933-1934 était chose connue. L’ouvrage de Victor Farias, fondé sur l’étude minutieuse de toutes les sources accessibles, montre qu’il ne s’agissait point là d’un opportunisme momentané, mais de l’expression publique de convictions que le philosophe conserva tout au long de sa vie. Heidegger resta jusqu’à la fin de la guerre un des intellectuels les mieux considérés par le parti nazi, auquel il ne cessa jamais d’adhérer. Sa rupture avec la politique universitaire officielle du régime s’explique par l’élimination de la fraction dans laquelle il reconnaissait « la vérité interne et la grandeur » du national-socialisme : celle de Rhöm et des S.A. qui, animateurs du mouvement étudiant en 1933, prônaient le bouleversement radical de l’Université. Finalement ce furent Rosenberg et Krieck qui devinrent les philosophes officiels du nazisme, et non Heidegger, jugé trop radical.
     Même en privé, face à ses anciens collègues les plus proches, Heidegger devait ensuite toujours refuser de critiquer le régime déchu, et d’expliquer ses propres prises de position. La cohérence et la ténacité de ses conceptions politiques apparaissent clairement si l’on remarque que le premier texte (1910) de sa vie et le dernier (1964) sont consacrés au moine autrichien Abraham a Santa Clara, principal représentant au XVIIe siècle d’une tradition autoritaire, antisémite et ultranationaliste.



Extraits de presse

     Lorsque le livre de Victor Farias paraît en France (traduit de l’espagnol) la presse unanime salue ces révélations inédites. Tous les journaux s’emparent de « l’affaire » qui provoque dès lors un véritable débat philosophique à l’échelle mondiale.
     La presse française se voit immédiatement relayée par ses homologues italienne et allemande. La polémique s’installe en Italie et bientôt aux États-Unis. Nous ne citons ici que les trois premiers articles parus en France.

 

     Heidegger était-il nazi ?
     Une minutieuse enquête de Victor Farias révèle les liens entre le philosophe, mort en 1976, et le national-socialisme.
     
par Roger-Pol Droit, Le Monde, mercredi 14 octobre 1987

     La question des liens entre Heidegger et le nazisme a déjà suscité bien des débats. Question multiple, elle concerne les compromissions effectives de l’homme avec le régime hitlérien, leur étendue et leur interprétation. Elle inclut aussi le lien éventuel entre des thèmes constants de son œuvre et l’idéologie national-socialiste. Elle bute enfin sur l’énigme du silence du philosophe : après guerre, il ne désavoua jamais clairement le passé et n’eut pas un mot sur le génocide juif. Question embarrassante : l’emprise sur notre époque de la pensée heideggerienne est devenue si puissante – singulièrement en France – que beaucoup semblent ne pouvoir regarder ces problèmes en face.
     Au fil des ans, une réponse habituelle s’est construite. Heidegger n’aurait eu avec le nazisme qu’une relation accidentelle, temporaire et tout extérieure. Animé par le seul désir de régénérer l’Université allemande, il aurait cru, fugitivement, qu’une révolution nationale en marche pouvait permettre cette renaissance. Élu recteur de l’université de Fribourg par ses collègues le 21 avril 1933, il démissionne le 23 avril 1934. Durant ces douze mois de coopération purement « administrative » avec un pouvoir récent, Heidegger se serait borné à prononcer quelques discours, sûrement malheureux, mais de circonstance. Après sa démission, au long de quelque dix années de silence politique, il aurait vécu en butte à la surveillance des autorités, à la censure de ses publications et aux tracasseries d’un pouvoir le tenant dans une disgrâce croissante. Telle est, en gros, la version « officielle », fondée sur les indications fournies par Heidegger lui-même en 1945 et 1976, et constamment soutenue par ses fidèles disciples. [Heidegger a publié en 1945 un texte intitulé Die Rektorat 1933-1934, et il revient sur ces faits dans un entretien accordé en 1966 au Spiegel, et publié à titre posthume (Réponses et questions sur l’histoire et la politique, Mercure de France, 1977). On peut également se reporter à l’entretien que Jean Beaufret nous avait accordé (Le Monde du 27 septembre 1974) reproduit dans le recueil De l’existentialisme à Heidegger, Vrin, 1986.]
     Cette version n’est plus tenable pour qui a lu la minutieuse enquête de Victor Farias. Durant plusieurs années, cet universitaire chilien de quarante-sept ans, qui fut l’élève de Heidegger, a fouillé toutes les archives accessibles, épluché la presse du Reich, scruté les revues du Parti nazi et des associations affiliées, examiné les rapports internes de l’Université et des ministères, recueilli des témoignages. Sa conclusion est simple, peut-être trop simple : Heidegger fut par toutes ses fibres – ses actes, ses textes, sa pensée – un membre éminent et résolu du Parti nazi, dont il n’aurait jamais abandonné les convictions fondamentales. Implacablement documenté, ce livre est une bombe.
     La traduction française, qui est aussi la première publication de l’ouvrage (Éditions Verdier), devrait permettre de poser quelques vrais problèmes. Car, à moins d’imaginer une mystification, à moins d’accuser l’auteur d’inventer des textes et de se livrer à de grossiers trucages, il y a des questions difficiles auxquelles on ne saurait plus échapper. Mais voyons d’abord les faits. Ils sont nombreux.
     L’investigation de Victor Farias commence bien avant 1933. Il a retrouvé le premier écrit publié par Heidegger, à vingt et un ans, en un temps où il poursuivait des études de théologie au séminaire de Fribourg. Ce texte figure dans un numéro de 1910 de l’Allgemeine Rundschau, revue marquée par des tendances antilibérales et antisémites. Heidegger célèbre la figure d’un prédicateur augustinien de la fin du dix-huitième siècle, Abraham a Sancta Clara, à l’occasion de l’inauguration d’un monument à sa mémoire. Ce moine fanatique est, par ailleurs, connu pour son nationalisme virulent et son intransigeance. Écrivain prolixe et grand amateur de pogroms, il écrivait par exemple (Heidegger n’en dit rien) : « Hormis Satan, les hommes n’ont pas de plus grand ennemi que le juif [...]. Pour leurs croyances, ils méritent non seulement la potence, mais aussi le bûcher. » Texte du jeune Heidegger : « La santé du peuple, dans son âme et dans son corps, voilà ce qu’a cherché ce prédicateur vraiment apostolique. »
     Peut-être le séminariste ignorait-il les zones d’ombre de cette « tête de génie », comme il dit. Peut-être feignait-il de n’en rien savoir. Erreur de jeunesse ? Rien n’est moins sûr. Le 2 mai 1964, à soixante-quinze ans, dans sa bonne ville natale de Messkirch, le philosophe, célébrissime, donne une conférence... sur le Père Abraham a Sancta Clara. Cette fois, il le cite : « Un chef militaire a frappé de plein fouet la tête des Turcs ; têtes et chevelures roulèrent comme des casseroles. » Et le vieil Heidegger voit toujours, dans l’homme qui a écrit cela, « un maître pour notre vie et un maître pour notre langue ».

     Un classique du national-socialisme
     
Entre ces deux pôles immobiles, la position politique de Heidegger n’aurait pas varié. En 1923, déjà, alors qu’il enseigne la théologie à Marbourg, l’association étudiante Akademische Vereinigung – « apolitique »... mais excluant de ses rangs « tout élément juif ou de couleur » – recommande chaleureusement de suivre ses cours. En 1930, c’est au cours d’une fête de la « Patrie badoise » que Heidegger prononce la première version (non publiée) de la conférence intitulée « L’essence de la vérité ». Le président d’honneur est Eugen Fischer, fondateur et dirigeant, depuis 1927, de l’Institut d’hygiène raciale. Le rôle bien connu de cet organisme dans les expériences conduites par les SS dans les camps de la mort n’empêchera par Heidegger d’adresser, en 1960, un de ses livres à Eugen Fischer, avec ses « cordiales salutations de Noël et ses vœux de Nouvel An ».
     Le rectorat ne serait donc ni un épisode ni une parenthèse. Au printemps 1933, le pays de Bade est mis au pas : les sociaux-démocrates sont en camp, les syndicats muselés, les juifs molestés. Le 1er mai, Heidegger adhère au Parti nazi. Les archives révèlent qu’il en resta membre jusqu’en 1945, payant ponctuellement ses cotisations. De l’année d’activité du recteur de Fribourg, Victor Farias dresse un tableau consternant. Il y a le fameux discours du 27 mai 1933, que l’on connaît déjà. On sait moins, en revanche, qu’il devint une sorte de classique du nazisme, très prisé des organisations étudiantes. Il fut réédité par trois fois, dont la dernière, à cinq mille exemplaires, en 1937, en un temps où la censure exigeait du solide.
     Au cours de sa gestion, Heidegger en fait trop. Il s’engage à fond dans des mesures destinées à révolutionner l’Université, à changer la vie des étudiants dans le sens de la conception national-socialiste du monde. S’il démissionne aussi brusquement, ce n’est pas saisi d’un repentir soudain, ou pour manifester une tardive résistance, mais parce que sa fraction a été battue. Sa désillusion, selon Victor Farias, fut de voir Rudolf Hess remplacer Röhm, c’est-à-dire une ligne SS de gestion du pouvoir et de compromis efficaces l’emporter sur le courant populiste et radical des SA. Ainsi, par la suite, les dirigeants nazis se seraient-ils méfiés, non pas d’un possible adversaire, mais d’un « révolutionnariste » trop impétueux.
     Méfiance toute relative. En 1945 Heidegger dira qu’après le 30 juin 1934 (la « nuit des longs couteaux », l’élimination des SA), ceux qui acceptaient des fonctions officielles à l’Université savaient avec quel pouvoir ils travaillaient. Or lui-même participe, en septembre 1934, à l’élaboration d’un projet d’« Académie des professeurs du Reich », sorte d’institut d’élite destiné à former les maîtres de l’avenir. à la demande du secrétaire d’État Wilhelm Stukart (un des auteurs des lois raciales de 1935, qui participera à la conférence de Wannsee mettant en route la « solution finale » et sera jugé à Nuremberg comme criminel de guerre), Heidegger soumet un projet détaillé. Il y est notamment question de « repenser la science traditionnelle à partir des interrogations et des forces du national-socialisme ».

     Un dossier accablant
     
Enfin, selon Victor Farias, le régime n’a jamais réduit au silence ni maltraité Heidegger. Des articles du philosophe paraissent dans des recueils très contrôlés ou y font l’objet de remarques élogieuses. Le pouvoir admet encore que Kurt Schelling, nommé à une chaire dans Prague occupée, fasse, en mars 1940, des références appuyées aux concepts heideggeriens – à un moment où la guerre idéologique ne tolère pas de faille. En janvier 1944, en pleine pénurie de papier, le ministère accorde une livraison aux éditions Klostermann pour publier les œuvres de Heidegger.
     Certes, le philosophe n’avait pas que des amis chez les SS, et Rosenberg, par exemple, lui était ouvertement hostile. Mais pour transformer quelques croche-pieds en persécution, il faut un orgueil démesuré – et quelque indécence, si l’on songe à ce que « persécution » désignait, sous la botte de la Gestapo, pour ceux qui ont sauvé l’honneur du peuple allemand.
     En somme, on peut bien imaginer que Heidegger n’a pas du tout été nazi. Mais toute une série de gens, assez pointilleux sur la sélection, l’ont considéré comme tel, du début à la fin. Ils l’ont jugé « sûr », et l’ont sollicité. Lui-même n’a pas dit un mot, pas fait un geste pour dissiper ce malentendu. Bref, le dossier de Victor Farias est accablant.

     Dr Jekyll et M. Hyde
     
Ce jugement ne résout rien. Car il faut se demander : qui, ou quoi, ce dossier accable-t-il ? L’homme Heidegger, dans la part politique de sa vie ? Indiscutablement. La pensée de Heidegger, dans la portée philosophique de toute son œuvre ? C’est là qu’il ne faut pas se hâter – pas autant que l’auteur, qui a tôt fait de confondre un homme et une œuvre philosophique.
     Il est, en effet, totalement impossible de réduire toute la démarche de cette œuvre considérable à son environnement idéologique ou aux agissements cachés de son auteur.
     Vouloir jeter à la poubelle les œuvres complètes du philosophe avec les saletés du militant serait un geste aussi dérisoire qu’absurde. Ce n’est pas ainsi qu’on échappera, en philosophie, à Heidegger. Les changements de perspective qu’il a introduits dans la pensée en reposant la question de l’être ne se peuvent balayer au nom de quelque crapulerie, même bien attestée. On ne saurait vouloir faire l’économie pure et simple de ses méditations sur l’existence, l’histoire, ou le devenir de la technique – entre autres. Que l’on veuille penser avec ou contre Heidegger, ses positions politiques ne sont pas, en tant que telles, fondatrices d’arguments philosophiquement pertinents.
     Ce qui précède est encore trop simple. Car il est, aussi, totalement impossible de faire comme si cette boue n’existait pas, comme si elle demeurait purement externe à sa pensée. Le cours de l’histoire ne glisse pas sur les philosophes comme l’eau sur les canards. Depuis quand pourrait-on philosopher d’un côté ct agir de l’autre, sans que jamais la pure abstraction et l’activité infâme soient rapprochées ? Comment pourrait-on désormais lire Heidegger-Dr Jekyll en se débarrassant totalement de Heidegger-Mr. Hyde ? Il n’y a pas de solution finale : les voilà indissolublement liés.
     La tâche qui attend sera de penser le lien obscur qui les unit. Le mérite de l’enquête de Victor Farias est d’y contraindre. Tâche philosophique – difficile et longue. Pour faire image, il faut désormais tenter de se représenter, conjointement, le berger de l’être dans le chalet de Todtnauberg et l’homme sombre qui dactylographie, le soir, une lettre dénonçant un ami. Tant que nous n’y parviendrons pas et que nous trouverons refuge sur un seul des deux versants, il est à craindre que l’essentiel de l’époque, et de nous-mêmes, ne nous file entre les doigts.

 

     Heidegger, militant et penseur nazi.
     Le maître à penser de la philosophie contemporaine déboulonné par le livre de Victor Farias.
     On sait bien à peu près les rapports que Heidegger a entretenus avec le nazisme dans les années 1930 et le silence suspect dans lequel il s’est tenu par la suite sur cette question. Le livre de Victor Farias n’autorise plus guère le flou pudique de cet à-peu-près. Si les heideggeriens français ont eu parfois tendance à minimiser quelque peu ces rapports qui ne pouvaient être sans effet sur la pensée du philosophe, il sera désormais difficile de ne pas en prendre toute la mesure. C’est la question de la responsabilité de l’intellectuel qui est ici posée et du rôle qu’on est en droit d’attendre de lui plus particulièrement dans les moments tragiques où l’histoire tourne mal.
     
par Georges Arthur Goldschmid, Le Matin, jeudi 15 octobre 1987

     La mode allemande, on le sait, a toujours été le péché mignon des philosophes français, de ceux surtout qui « lisent l’allemand » et en ignorent tout. Dans le cas Heidegger, l’ignorance le dispute à l’irresponsabilité, puisqu’on a fait du penseur nazi par excellence le maître à penser de toute la philosophie française contemporaine.
     Nous fûmes deux ou trois à clamer dans le désert, qui parce que de langue allemande, qui parce que doué de cette inquiétude qui fait la pensée véritable, la militance nazie de ce personnage. On nous renvoya à nos chères études.
     Désormais, grâce à l’ouvrage de Victor Farias, Heidegger et le nazisme, plus personne ne pourra feindre de ne pas savoir ou « n’en avoir cure ». Les documents publiés par Victor Farias sont en effet atterrants et dépassent de loin la fameuse année 1933 à laquelle les heideggeriens de Paris tentaient désespérément de limiter « l’embardée » du maître.
     Il leur a bien fallu publier, à leur corps défendant, le Discours du rectorat, ce discours que le philosophe italien Benedetto Croce jugeait à la fois « indécent et servile », en espérant que ce petit arbre cacherait la forêt des autres textes nazis que seuls la Quinzaine littéraire et Allemagnes d’aujourd’hui eurent le courage de citer.
     Victor Farias montre que de 1933 à 1945 et au-delà l’adhésion de Heidegger au nazisme fut totale et entière, qu’elle était l’essence même de sa pensée : la lecture de Sein und Zeit (Être et Temps) le révélait déjà à qui savait lire : l’effrayante dureté du style et de la pensée préparait dès 1927 la « révolution national-socialiste » au sens où l’entendaient Röhm ou Gregor Strasser que Hitler éliminera en 1934.
     Comme l’écrit Victor Farias : « La totalité des travaux qui prétendent amoindrir le degré de compromission de Heidegger avec le national-socialisme ou qui veulent voir en lui un sens plus profond et métaphysique, se caractérisent entre autres par l’ignorance systématique des textes où Heidegger nous renseigne sur sa foi nazie liée à la personne d’Adolf Hitler. L’envoûtement irrationnel et pathologique dans lequel tombèrent des millions d’Allemands fut aussi le lot de Heidegger » (p. 129).

     La germanisation de l’Europe
     
Aux textes jadis publiés partiellement par Jean-Pierre Faye, Farias en ajoute beaucoup d’autres, surtout des documents administratifs internes ou des textes sur l’éducation universitaire national-socialiste en vue de laquelle des séminaires devaient se dérouler à l’auberge de jeunesse du Radschert, à cinquante mètres de la « hutte » du penseur nazi (p. 221).
     Heidegger y décrit de manière précise la prise en main, le véritable dressage intellectuel auquel devra être soumise la partie dirigeante (Führerschaft) de la jeunesse hitlérienne et des futurs cadres nazis de la « nation ». L’un des objectifs de cette école de professeurs est de « transformer la science d’aujourd’hui en une science élaborée dans l’optique du national-socialisme ».
     Ce programme élaboré par Heidegger de façon très précise touche aux fondements mêmes de sa pensée en accord total avec le programme nazi. Les hommes issus de cette école « doivent être nationaux-socialistes dans leur propre tâche... Ils doivent être capables de préparer, en tant que nationaux-socialistes de l’esprit, la révolution de la science à partir de la science elle-même » (p 222).
     L’amitié jamais démentie de Heidegger pour Eugen Fischer (p. 79) et qui survivra à la guerre démontrerait, si besoin en était, à quel point Heidegger adhérait au nazisme et ce que voulait dire pour lui « révolutionner la science ». Eugen Fischer est en effet l’un des principaux organisateurs de l’euthanasie des malades mentaux sous Hitler. Ce que vise Heidegger, tout comme lui, mais à un niveau plus général, c’est « l’hygiène raciale », la germanisation de l’Europe comme il le dit très clairement dans un texte.
     La France a besoin d’être rénovée par la pensée allemande (p. 260). Son texte contre l’esprit français paraîtra en 1937 à côté de ceux d’Édouard Spenlé et d’Alphonse de Chateaubriant qui seront des collaborateurs notoires. De la France, Heidegger pense ce que pense Hitler.
     En désaccord avec Rosenberg, le « théoricien du nazisme », qui pourtant combattait l’Église catholique autant que lui, Heidegger ne cessera d’être, en revanche, en accord avec le reste de la hiérarchie nazie, sinon le ministère de l’Éducation à Berlin n’aurait pas proposé, le 11 mai 1935, de le nommer doyen de la faculté des lettres de Fribourg et n’aurait pas non plus en 1937 fait rééditer le fameux Discours du rectorat à près de 5 000 exemplaires (p. 248).

     La pensée est allemande et Heidegger un délateur
     
Cela n’empêchera nullement Heidegger de se livrer aux plus basses besognes et de devenir par deux fois un délateur. Le 29 septembre 1933, il dénonce un chimiste mondialement connu, Hermann Staudinger, futur prix Nobel, comme opposant au nazisme ; la Gestapo se chargera de l’enquête et Heidegger dira qu’il ne mérite pas même d’être mis à la retraite mais d’être expulsé.
     Staudinger ne fut maintenu à son poste qu’en raison de son prestige international (p. 130). (Il est vrai qu’en revanche il protège deux savants juifs mais uniquement pour le prestige de la science allemande.)
     Une autre fois, Heidegger dénonce un autre collègue, cette fois un privat-docent nommé Eduard Baumgarten pour insuffisance d’enthousiasme national-socialiste. Heidegger a envoyé un rapport confidentiel à l’organisation des professeurs nazis de Göttingen pour empêcher la nomination de ce Baumgarten.
     Dans la dénonciation écrite par Heidegger on peut lire, entre autres choses : « Durant mon séjour ici il fut tout, sauf un national-socialiste. Cela m’étonne d’entendre qu’il est enseignant à Göttingen : je ne peux m’imaginer sur la base de quel rendement scientifique il a obtenu son habilitation. Après avoir échoué avec moi, il s’est lié étroitement au juif Fraenkel qui avait été actif à Göttingen, puis fut expulsé de cette université » (p. 234).
     Le « Führer » des professeurs classa immédiatement ce rapport sans suite, avec la mention « inutilisable, chargé de haine ». C’est dire ! Et c’est ce délateur de la pire espèce qui est devenu la coqueluche du mieux-pensant philosophique parisien !
     Cela indique à quel point de dépravation est tombée la pensée pour être aveugle à ces signes de la haine et de l’ignominie qui pourtant ne cessaient de parcourir déjà Sein und Zeit. Il faudra dire un jour l’irrémédiable corruption mentale de ce qui se donne ainsi pour de la philosophie.
     Farias rappelle aussi que rien ne prouve, comme le prétendent les heideggeriens de Paris, que Heidegger ait vraiment empêché le bûcher de livres de 1933 à Fribourg, ce fut bien plutôt le mauvais temps (p. 127).
     Heidegger n’a jamais rompu avec le national-socialisme, pas même avec les instances officielles du parti, puisqu’il est invité par l’entourage de Mussolini à participer à une série de conférences organisées avec l’aval de l’Auswärtiges Amt, le ministère des Affaires étrangères du IIIe Reich.
     Plusieurs années après encore, c’est sur l’intervention de Mussolini qu’un texte de Heidegger sera inclus dans un annuaire à la publication duquel tentait de s’opposer Rosemberg (p. 250). Ses cotisations au parti nazi (NSADAP), Heidegger les paiera jusqu’en 1945. Le nazisme pour lui incarnait l’Allemagne et figurait donc la pensée car seul ce qui est allemand est authentiquement de la pensée.
     On sait jusqu’à quel degré de bêtise cela fera finalement sombrer Heidegger qui en arrivera à dire dans son fameux entretien du Spiegel que lorsque les Français se mettent à penser, ils parlent allemand.

     Heidegger et l’antisémitisme
     
Mais Victor Farias montre surtout comment au début de sa carrière et à son extrême fin Heidegger était essentiellement préoccupé par la figure bien connue en Allemagne d’Abraham a Sancta Clara, surnom d’Ulrich Megeler (1644-1709), qui fut prédicateur de la cour de Vienne et dont toute l’œuvre n’est qu’une suite d’imprécations antisémites toutes plus épouvantables les unes que les autres : « Les narines de leurs enfants (ceux des Juifs) s’emplissent de vers chaque Vendredi Saint, ils naissent avec des dents de porc... » (p. 41) etc.
     Farias en cite d’autres exemples encore. Non que Heidegger insistât à la fin de sa vie particulièrement sur les éructations antisémites de ce prêtre chrétien, mais il voyait en lui le représentant peut-être le plus caractéristique de la germanité, seule détentrice de l’authenticité et de la vérité. Aux deux extrémités de sa vie un tel auteur incarne pour lui l’Allemagne.
     Mais le plus exorbitant et qui oblige à poser la question du sens que peut bien avoir désormais la philosophie, c’est le silence total observé par Heidegger sur la shoah. C’est un point que Victor Farias n’aborde pas, mais qui est implicite dans son propos. C’est ce « silence obstiné » qui annule peut-être plus encore que son « engagement » tout ce que ce penseur a pu écrire.
     Avec Heidegger la nuit s’est abattue à tout jamais sur la pensée. Il est pour le moins étrange que ce soit lui justement qui se soit à tel point imposé en France, comme s’il perpétuait l’occupation. Qu’est-ce à dire ? À Paris on a toujours en effet voulu contourner, euphémiser le nazisme de Heidegger, c’était évidemment pour faire comme si Auschwitz n’avait pas eu lieu.
     C’était annuler l’extermination : sauver Heidegger au prix d’Auschwitz ou la pensée en proie au révisionnisme ! Paris vaut bien une messe, pourquoi la tranquillité philosophique ne vaudrait-elle pas une extermination ? C’est là toute la question de l’assentiment telle que Christian Jambet la pose dans sa remarquable préface.
     Le livre de Victor Farias va désormais empêcher de philosopher en rond et obligera les « heideggeriens de Paris » à affronter les questions dont ils ont toujours su qu’elles videraient d’un seul coup de tout contenu ce qu’ils ont tenté de mettre dans leurs écrits.

 

     Heil Heidegger !
     De 1933 à 1945, Martin Heidegger, souvent considéré comme le plus grand philosophe du siècle, a été un militant zélé du parti nazi : le livre de Victor Farias publié aujourd’hui le prouve de façon accablante. Question : peut-on encore rester heideggerien ?
    
 par Robert Maggiori, Libération, 16 octobre 1987.

     « Un commentateur a dit que la pensée de Heidegger, apparue sous le nazisme naissant, soulevait une question politique sans cesse reposée par l’actualité. Qu’en pensez-vous ? » à Erick de Rubercy et Dominique Le Buhan (Douze questions posée à Jean Beaufret à propos de Martin Heidegger, Aubier, 1983), Jean Beaufret, ancien résistant, introducteur de l’œuvre de Heidegger en France et grand maître des études heideggeriennes, répond ainsi :
     « C’est une affirmation qui vaut ce que vaut la sociologie quand par-dessus le marché, elle est historiquement dans le flou comme en un domicile d’élection. Notez qu’à ce sujet, personne au grand jamais n’a demandé à Heidegger de s’expliquer lui-même. La règle d’or est de dogmatiser à distance ce qui est favorable aux thèses, dût la plus élémentaire vérité en périr. Je suis une fois intervenu sur ce point dans une polémique. [...] Heidegger, quand il l’a su, m’a instamment prié de m’abstenir dorénavant de toute intervention de ce genre, en ajoutant que c’était non seulement perdre son temps mais s’abaisser que de répondre sérieusement aux détracteurs de Heidegger. Notons seulement au passage que la mise en accusation d’une grande pensée est l’une des merveilles de la politisation, comme on dit aujourd’hui et qui tient surtout la vedette avec l’interprétation de la philosophie comme “idéologie”, ce qui est bien le comble de ce que Rimhaud nommait “faiblesse de la cervelle”. »
     Dans un autre texte, contenu dans De l’existentialisme à Heidegger (Vrin), Beaufret écrit : « Heidegger n’a pas plus craint de déplaire à beaucoup en acceptant, en un temps de détresse et sans l’avoir souhaité, la charge du rectorat de son université qu’il n’a pas hésité à déplaire aux puissants en la résiliant avant terme, ce qui était, comme fit en son temps Socrate aux dires de Platon, “rentrer chez lui plutôt que de s’associer à une iniquité”. Il a par là déplu à tout le monde sauf à quelques-uns. »
     Ces deux citations délimitent assez bien le terrain sur lequel, jusqu’ici, on a voulu borner la discussion sur les rapports de Heidegger au nazisme. De là, non pas une légende mais une sorte d’opinion courante sur laquelle se sont accordés, à quelques exceptions près, les commentateurs, à savoir : Heidegger a bien cru, en 1933, que « l’Allemagne, avec le nazisme, naissait à elle-même », il a écrit, en tant que recteur de l’université de Fribourg, un discours regrettable en ce sens, mais a vite compris, s’est dissocié au point de se faire mal voir par le régime, et a même été mobilisé pour des travaux de terrassement en 1944 ; c’est donc faire une « sociologie » malséante et « floue » que, sur ces quelques... détails, fonder des détractages de sa philosophie.
     Aujourd’hui, dans les librairies, arrive un livre événement qui fait éclater tout ce discours. Son titre : Heidegger et le nazisme. Son auteur : Victor Farias, universitaire chilien, qui suivit les cours de Heidegger, qui vit à Berlin et qui a mené la plus sérieuse et pointilleuse enquête jamais réalisée sur l’activité politique de Heidegger. Lettres, articles de revues, journaux d’étudiants, tracts, archives, certificats, textes programmatiques, télégrammes, textes de discours ou de conférences : tout est fouillé, analysé, remis dans son contexte. Si Victor Farias est un « détracteur », alors il faudra que les probables détracteurs du détracteur exhibent la même masse de documents et fournissent, pour ramener le rapport de Heidegger au nazisme à un flirt passager, les mêmes attestations et les mêmes preuves. Mais une chose est certaine : à moins de considérer qu’un philosophe peut s’installer à demeure dans l’univers hyperuranien et le Ciel des Idées, en séparant ce qu’il dit de ce qu’il fait, on ne pourra plus, après le livre de Farias, approcher Heidegger comme on le faisait avant.
     On pourrait se contenter de citer des anecdotes, ou des « amitiés » (avec des responsables d’instituts d’hygiène raciale, par exemple) composant un passé qui, s’il n’était celui d’un philosophe de la carrure de Heidegger, écraserait tout homme public ou tout homme politique. C’est au moment de sa nomination au rectorat que Heidegger adhère au parti nazi : « Conservé au centre de documentation de Berlin, le livret de membre du parti de Martin Heidegger indique qu’il rentre au NSDAP (parti national-socialiste NDLR) le 1er mai 1933 (numéro de militant 312.589 Gau Baden) et que, payant scrupuleusement ses cotisations, il en restera membre jusqu’en 1945. »
     Le recteur Heidegger fait aussi diligence en dénonçant le professeur de chimie Hermann Staudiger (futur prix Nobel) : il informe le rapporteur aux questions universitaires du ministère de Karlsruhe, le docteur Fehrle, qu’il existait des documents mettant en cause Staudiger parce que pacifiste et opposant au militarisme allemand. L’information transmise à Fehrle le 29 septembre 1933 permet à ce dernier de « dénoncer le lendemain même Staudiger à la police de Fribourg ». La Gestapo de Karlsruhe prend en charge l’enquête qui aboutit à un procès contre le professeur Staudiger.
     L’histoire du professeur Eduard Baumgarten est aussi à « l’honneur » de Heidegger. Après avoir débuté comme professeur de philosophie dans le Wisconsin, Baumgarten revient à Fribourg pour obtenir l’habilitation de ses travaux sur Dewey, travaux dirigés par Heidegger lui-même. Heidegger et Baumgarten, en conflit sur le plan philosophique, entretenaient des relations amicales, au point que les époux Heidegger étaient parrains d’un fils Baumgarten. L’université de Göttingen veut habiliter Baumgarten. De Fribourg, Heidegger envoie un « rapport politique confidentiel à l’Organisation des professeurs nationaux-socialistes de Göttingen ». On y lit : « Le docteur Baumgarten provient, de par sa famille et son attitude spirituelle, du cercle d’intellectuels libéraux-démocrates autour de Max Weber. Durant son séjour ici, il fut tout sauf un national-socialiste. Cela m’étonne d’entendre qu’il est enseignant à Göttingen : je ne peux m’imaginer sur la base de quel rendement scientifique il a obtenu son habilitation. Après avoir échoué avec moi, il s’est étroitement lié au Juif Fränkel, qui avait été actif à Göttingen puis fut expulsé de cette université. Je suppose que Baumgarten a trouvé une protection par ce biais. Je tiens pour impossible l’insertion de Baumgarten tant dans les SA que dans l’enseignement. »
     Ce rapport est tellement outrancier que le Führer des professeurs de Gottingen, le docteur Vogel, le classe immédiatement aux archives avec la mention : « Inutilisable, chargé de haine ». Cependant, son successeur, le docteur Blume, mal disposé à l’égard de Baumgarten, l’exhume deux ans après. Résultat : le 12 avril 1935, on notifie officiellement à Baumgarten qu’il est suspendu de ses fonctions, que son traitement est interrompu et que sont entreprises les démarches pour son expulsion vers les États-Unis. Certains de ses amis interviendront auprès du ministère de Berlin, en mentionnant la dénonciation de Heidegger. Baumgarten obtiendra l’annulation des dispositions prises à son encontre. Il écrira plus tard à Heidegger, pour demander, sinon des comptes du moins des explications. « Ce dernier lui aurait répondu par une citation d’Eschyle. »
     Mais là n’est pas, naturellement, l’intérêt du livre de Farias, même si ces « anecdotes », et bien d’autres, jettent une ombre lugubre sur toute la figure de Heidegger. L’essentiel tient au fait que l’enquête minutieuse de Farias met à jour le suivi de l’adhésion heideggerienne au nazisme. Non seulement cette adhésion n’est pas conjoncturelle, mais, atteste Farias, elle explique et s’explique à la fois par certains thèmes de sa philosophie et ses agissements en faveur de la politique nationale-socialiste au sein de l’Université. Pour montrer comment cette cohérence se forme, Farias étudie de très près la culture dans laquelle baignait Messkirch, ville natale du philosophe, le problème religieux, la lutte entre catholiques et « vieux catholiques » (« alte Katholiken »), l’alternative religion/humanisme, les « façons de penser » auxquelles Heidegger dut se confronter au lycée de Constance, au foyer Saint-Conrad, au noviciat jésuite de Tisis puis au Konvikt de Fribourg.
     La mise au clair de l’arrière-plan culturel et idéologique permet de suivre les influences subies par Heidegger : il apparaît alors que, « jeune étudiant, Martin Heidegger reçut sa première formation politique-scientifique de professeurs dont les positions, bien qu’à des degrés et en des sens différents, deviendraient, le temps venu, des facteurs de la prise de pouvoir par le fascisme », notamment Georg von Below, antidémocrate et antisémite virulent.
     Et c’est en liaison avec toute l’évolution idéologique et spirituelle antérieure de Heidegger que Farias interprète l’attachement « emblématique » de Heidegger au moine augustinien Abraham a Sancta Clara, alias Johann Ulrich Megerle. Né en 1644 près de Messkirch, ce prédicateur exerça une influence considérable sur la vie politique et religieuse de l’époque, un peu à la manière d’un Savonarole. Deux thèmes principaux dans les diatribes du prédicateur : les Turcs et les Juifs, archétypes du mal. Le Turc, pour Abraham a Sancta Clara est « un véritable Antéchrist, un tigre insatiable, un Satan invétéré [...], une bête insatiable et vindicative, un poison de l’Orient, un chien enragé et déchaîné, un tyran, le contraire d’un homme ». Quant aux Juifs, ils sont, entre autres, avec les sorcières, les responsables directs et volontaires des épidémies de peste : « Ce maudit scélérat [le Juif, NDLR] doit être pourchassé partout où il ira [...]. À cause de ce qu’ils ont fait à Jésus, les narines de leurs enfants mâles s’emplissent de vers chaque vendredi saint, ils naissent avec des dents de porc [...]. Hormis Satan, les hommes n’ont pas plus grand ennemi que le Juif [...]. Pour leurs croyances, ils méritent non seulement la potence mais aussi le bûcher. » Or c’est précisément à l’auteur de ces lignes que Heidegger consacre et son premier écrit et l’un de ses derniers textes.

     Une adhésion jamais démentie
     
En 1910 et en 1964, Abraham a Sancta Clara se trouve défini par Heidegger de la même manière comme héraut de l’alémanité : « Des personnages comme Abraham a Sancta Clara doivent demeurer vivants en nous, œuvrant silencieusement dans l’âme du peuple. Plaise à Dieu que ses écrits circulent encore davantage parmi nous, que son esprit [...] devienne un ferment puissant pour la conservation de la santé et là où la nécessité se fait pressante pour le rétablissement de la santé du peuple. » Et cinquante-quatre ans après, alors que des millions de Juifs avaient connu ces « bûchers » appelés de ses vœux par le prédicateur, Heidegger consacre un autre texte à Abraham a Sancta Clara, en citant poétiquement une phrase de ce dernier dans laquelle sont rapprochées les villes de « Sachsenhausen et de Francfort » (villes dont les noms, en 1964, évoquaient pour tous, sauf peut-être pour Heidegger, l’un des plus sinistres camps de concentration et le siège du tribunal chargé d’enquêter sur les crimes perpétrés à Auschwitz).
     Entre ces deux textes bornes, indicatifs de l’insouciance, du cynisme, ou de l’innocent aveuglement de Heidegger : les années de « militantisme » du philosophe au sein du parti nazi et à l’université. Car c’est bien de militantisme qu’il faut parler, sinon d’activisme. Il serait trop long de suivre en détail l’enquête de Farias. Mais le résultat apparaît clairement de l’étude des conférences faites par Heidegger, des lettres, des rapports entre professeurs, des rapports avec le mouvement étudiant, des rapports de force qui soutiennent toute nomination, toute promotion, toute éviction d’un professeur, les divers réseaux d’amitié, etc. : Heidegger a bien essayé, et pas seulement lorsqu’il était recteur, d’imposer aux universités allemandes une ligne « populiste » et dure (incarnée par Roehm) du national-socialisme, contre des tendances nationales-socialistes moins révolutionnaires.
     Même la démission de Heidegger, présentée souvent comme le début de la « dissociation », n’est en fait que le prix payé par Heidegger pour la défaite du courant qu’il représentait (ou, si l’on veut, la victoire de Rudolf Hess sur Roehm). Ce qui est encore plus grave, c’est que les explications fournies par Heidegger après la guerre et dans la célèbre Interview posthume publiée dans Der Spiegel en 1976 – dix ans après qu’elle a été recueillie, et qu’on peut relire en français dans le numéro un de la revue Le Messager européen (P.O.L.) – se trouvent presque entièrement démenties, preuves à l’appui, par Victor Farias. Il n’est pas vrai que les autorités ministérielles aient empêché la participation du philosophe aux Congrès de philosophie de Prague (1934) et de Paris (1937) ! Un mémorandum ministériel du 8 juin 1937 montre au contraire que le ministre Rust lui-même « accueillerait avec beaucoup de satisfaction » la participation de Heidegger au congrès parisien, participation que Heidegger refusa parce que vexé que Hans Heyse ait été désigné à sa place « comme führer de la délégation allemande ».
     Il existe même un autre mémorandum, relatif aux personnes susceptibles d’entrer dans la délégation allemande, ainsi libellé : « Driesch (non, dirigeant pacifiste), Günther (non, c’est une honte pour l’Allemagne !), Jaspers (Bäumler dit non !), Groh (non ! Marié à une juive, s’abstient politiquement), K. Loewith (non-aryen, refusé), Kuhn (non-aryen, incompétent) ; on aboutit ainsi à une liste réduite : Heyse, Bäumler, Heidegger, Nikolaï Hartmann [...]. Bäumler propose Herse comme führer. »
     Il n’est pas vrai que Heidegger, après sa démission du rectorat, ait été mis sur la touche ! En mai 1935, le ministère de l’Éducation et des Sciences de Berlin proposa au recteur de l’université de Fribourg de nommer Heidegger doyen de la faculté de philosophie !
     Il n’est pas vrai que le fameux « discours du rectorat » ait fait l’objet d’une attaque généralisée de la part des enseignants et ait été oublié ! « Nous constatons que ce discours fut réédité en 1937 pour la troisième fois et tiré à près de 5 000 exemplaires, et ce à une époque où toute publication ou réédition était soumise à une censure rigoureuse. »
     Il n’est pas vrai, contrairement aux affirmations d’après-guerre de Heidegger, que, dès 1938, on ait tu son nom et interdit tout commentaire sur ses œuvres ! « Les commentaires et les recensions des œuvres de Heidegger sont fréquents et politiquement “irréprochables”», dit Farias, en citant revues et journaux dans lesquels ont paru des commentaires (et cette extravagante histoire de la publication de la Doctrine de Platon sur la Vérité dans l’Annuaire du fasciste Ernesto Grassi, qui voit le gouvernement de Mussolini intercéder auprès de Goebbels pour lever les résistances à la publication manifestées par Rosenberg !). On a envie d’écrire : « etc., etc. », tant le livre de Farias est accablant. Heidegger et le nazisme n’est pourtant pas un pamphlet : aucun pathos, aucune envolée vengeresse, aucune diatribe anti-heideggerienne chez Farias, qui s’est contenté de collecter les faits.
     Il appartient maintenant à tous ceux qui font métier de philosopher, non par jeu mais par souci de vérité, de « penser Heidegger » AVEC ce que l’enquête de Farias révèle et dont on n’a extrait ici que le minimum ! Deux problèmes essentiels se posent dès lors : celui du rapport entre la biographie de Heidegger et le contenu de sa philosophie, une des plus fécondes du siècle, et celui du rapport entre Heidegger et la postérité heideggerienne. Farias lui-même a commencé le travail en établissant quelques ponts entre la conceptualité philosophique et les notions (peuple, terre, patrie, authenticité, inauthenticité, histoire, devenir de la technique...) qu’il a fait fonctionner dans ses projets de réforme nationale-socialiste des universités et dans son militantisme politique.

     Et maintenant ?
     
Les heideggeriens patentés trouveront ces ponts bien fragiles. Mais les baguettes magiques ne les feront pas disparaître. Il faudra expliquer comment, d’un côté, on peut s’adonner à la description de l’historialité du Dasein ou de l’analytique de l’être-pour-la-mort ou le concept de « décision résolue », et, de l’autre, dans le discours-hommage à Albert-Leo Schlageter, que le Reich consacra « premier soldat national-socialiste allemand », écrire : « Désarmé et levé au devant des fusils le regard intérieur du héros s’élance, par-dessus le canon des fusils vers le jour et les monts de son pays natal, afin de mourir en vue de la terre alémanique pour le peuple allemand et pour son Reich. »
     Ou encore comment la possibilité d’atteindre une existence authentique s’enracine, pour le Heidegger de Être et Temps, dans la possibilité de choisir un mode d’existence autonome, et trouve solution, pour le Heidegger intervenant à la « Manifestation de la science allemande pour Adolf Hitler », dans le vote pour le Führer : « Le Führer ne sollicite rien du peuple. Il donne plutôt au peuple la possibilité la plus immédiate de la décision libre la plus haute : (savoir) si le peuple tout entier veut sa propre existence ou s’il n’en veut pas. Le peuple n’élit demain rien de moins que son avenir. » Vladimir Jankélévitch aimait citer cette phrase de Bergson : « N’écoutez pas ce que je dis, regardez ce que je fais. » On ne peut pas dire que ce qu’a fait Heidegger ait beaucoup empêché qu’on écoute ce qu’il disait.
     Il est devenu le philosophe le plus important du siècle. Et l’on est en droit de se poser la question : comment cela a-t-il été possible ? Parce qu’il a « exploré l’être » et, entre autres, déplacé le problème de la liberté, ne demandant plus, comme l’écrit Christian Jambet, « à quelles conditions l’homme peut être libre, mais à quelles conditions l’être de l’étant à sa racine fonde la liberté des existants en une existence authentique ». Leçon irremplaçable, mais donnée par un homme qui a acquiescé à la plus monstrueuse opération de destruction des libertés. Retenir la leçon, ce n’est pas souscrire à l’acquiescement, et les philosophes qui, grâce à Heidegger, ont appris à mieux penser et à mieux vivre, de la philosophie de Heidegger montreront encore la fécondité. Mais quand même, quelque chose cloche.
     Le XXe siècle a été le siècle de l’horreur, le siècle qui a le « mieux » montré comment la puissance, les forces de vie, les lumières de la raison, l’homme pouvait les retourner contre lui-même. Toute la pensée moderne est une tentative pour rendre compte de ce dont on ne peut rendre compte, de nommer l’innommable. Comment, après Auschwitz, composer des poèmes ? se demandait Adorno, à quoi croire ? Quelles propositions sensées tenir sur l’humanité de l’Homme ? Alors disons-le d’un mot : comment toute la pensée moderne, qui s’est concentrée, quitte à en sortir aveugle, sur l’horreur du génocide, a-t-elle pu faire la plus grande philosophie du siècle d’une philosophie qui, du génocide, n’a pas dit un mot ? Nazi, Heidegger ? Sans doute.
     Mais la postérité heideggerienne, qu’elle voie là une accusation calomnieuse, qu’elle pense qu’être et Temps pèse cent fois plus que tous les discours du recteur Heidegger, qu’elle prescrive même le droit pour une philosophie d’être hors du monde et immaculée, la postérité heideggerienne, donc, ne peut pas ne pas « penser » le silence absolu de Heidegger sur les monstruosités du nazisme. Ne peut pas ne pas « penser » cette « anecdote » racontée par le théologien Rudolf Bultmann, ami de Heidegger, qu’il revoit bien après la guerre : « Tout avait été oublié. Si une raison quelconque l’unissait au national-socialisme, elle serait dissoute dans la désillusion. Il n’y avait donc aucun obstacle entre nous. Ainsi, au moment de nous séparer, j’évoquai à nouveau ce qu’il m’avait dit au téléphone : “Maintenant, lui dis-je, tu dois te rétracter par écrit comme le fit saint Augustin, non en un dernier recours, mais par amour de la vérité de ta pensée.” À ce moment-là, le visage de Heidegger se pétrifia. Il partit sans dire un mot. »