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  Quand l’heure viendra
(Wenn es soweit ist)

  Josef Winkler

  Récit
Prix André-Gide de la traduction littéraire franco-allemande Fondation DVA, Stuttgart
Traduit de l’allemand (Autriche) par Bernard Banoun

  208 pages
15 €
ISBN : 2-86432-328-1

Résumé

     Dans Cimetière des oranges amères, Josef Winkler partait pour l’Italie, non sans emporter avec lui les souvenirs de son pays natal, la Carinthie. C’est là, dans le village en forme de croix déjà familier des lecteurs du Serf, qu’il revient pour ce récit.
     Les paysans carinthiens avaient coutume, pour éloigner les insectes, de badigeonner leurs chevaux d’un liquide à l’odeur nauséabonde fabriqué à partir d’ossements d’animaux. Maximilien, le narrateur, s’inspire de cette étrange coutume pour définir sa tâche d’écrivain : ramasser les ossements des morts que le village voudrait oublier, et rendre justice à leurs vies sacrifiées. À leur mémoire, il compose en faisant appel à ses propres souvenirs et à ceux de son père nonagénaire, une symphonie funèbre dont les thèmes sont les récits de trente-six destins au dénouement tragique, jusqu’à la scène finale où trois vieillards échangent avec nostalgie leurs souvenirs de guerre au cours d’un repas de la Toussaint. Cet épilogue donne au livre une portée politique (d’autant plus forte quand on sait que la Carinthie est la base électorale de l’extrême-droite autrichienne) mais les citations des Litanies de Satan de Baudelaire qui ponctuent le récit attestent que la question du Mal est ici posée, aussi bien, sur un plan métaphysique.
     Écrit dans une langue flamboyante, traversé de scènes hallucinées, Quand l’heure viendra est l’un des sommets de l’œuvre de Josef Winkler : un triomphe de la mort qui saisit tout le tragique du vingtième siècle à travers le microcosme d’un village autrichien.



Extrait du texte

     La mère de Maximilien raconta que Ludmilla Felfernig, quinze ans, devait travailler à la ferme Schaflechner en compagnie de garçons de ferme et de jeunes paysans qui ne cessaient de la taquiner et de se moquer d’elle. Un jour que les jeunes gens empilaient des gerbes de paille sur l’aire de battage de la grange, la jeune fille, pour reprendre ses mots, ne se sentit pas bien. Comme elle se penchait vers les gerbes pour en soulever une, les jeunes gens firent des blagues quand ils aperçurent le sang qui suintait sur sa culotte. En larmes, la jeune fille laissa retomber la gerbe de paille, traversa la passerelle du fenil, descendit la rue du village en courant jusqu’au calvaire, où elle s’agenouilla, les mains croisées pour prier, sous les flammes rouges qui se dressaient sur le sol de l’Enfer. Tandis que les menstrues coulaient sur ses cuisses, elle pria, le cœur battant, à travers ses larmes : Bon ange gardien, céleste guide qui soutiens, tends-moi vite la main, protège ton enfant. Elle se passa la main sur les cuisses, barbouilla de sang son visage, le mur chaulé du calvaire et le crâne cornu du Diable puis, avec ce masque rouge, les mains et les cuisses en sang, elle passa en courant devant l’église et devant les hautes croix du cimetière qui, debout comme des soldats de plomb, dressaient leurs têtes couronnées d’épines, descendit la butte de la mare, longea les champs clôturés de barbelés rouillés où étaient restées accrochées des touffes de poils gris et bruns des bœufs qui paissaient là, traversa le petit bois touffu qui longe la rivière et se jeta dans les flots de la Drave. On la chercha en vain pendant des jours, et c’est à Villach qu’on finit par retirer de la rivière le cadavre de la désespérée. Elle était accrochée dans les grilles près du pont sur la Drave, la Milla ! dit la mère de Maximilien, la femme du nonagénaire à la moustache poivre et sel et aux sourcils taillés.
     Dans la jarre où se préparait à partir d’ossements d’animaux le pandapigl dont on badigeonnait les yeux, les naseaux et le ventre des chevaux pour les protéger des moustiques et des taons qui les harcèlent, le ramasseur d’os pose les ossements de la jeune fille de quinze ans repêchée dans la rivière où elle était restée accrochée aux dents de fer parmi des branchages charriés par les eaux sur ceux d’August Rosenfelder, dont il avait fallu dépendre de la porte de l’étable le cadavre maculé de bouse devant les queues brimbalantes des vaches. Devant le calvaire placé face à l’école au milieu du village bâti en croix, où gît entre les flammes de l’Enfer le sacrilège qui avait précipité par-dessus les rochers le Jésus de taille humaine et que Lucifer, penché au-dessus de lui, ses ailes rouges déployées, abreuve en déversant le contenu d’un gobelet de fiel dans la bouche ouverte de sa victime hurlant de douleur, le cortège funèbre, avec le prêtre vêtu de noir, les enfants de chœur en noir et blanc et les garçons de ferme et jeunes paysans portant des cierges allumés et marmonnant des prières, s’arrêta. Avec l’encens et l’eau bénite, le prêtre bénit les empreintes sanglantes laissées par la jeune suicidée sur le mur du calvaire et sur la représentation de l’Enfer que lui-même avait peinte, et dit : Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort,/ Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,/ Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !



Extraits de presse

     Le Figaro, 16 novembre 2000,
     par Claude-Michel Cluny
     Concert pour le temps dernier

     Nos professeurs de rhétorique, puis les bons patrons de presse conseillaient de soigner « l’attaque » d’une dissertation ou d’un « papier ». L’écrivain autrichien Josef Winkler, à l’entrée d’un roman aussi beau et noir qu’un orage de montagne, n’omet pas les bons vieux préceptes : il asperge le lecteur d’une jarre de « brouet d’os à l’odeur putride ». Ce brouet, en patois le pandapigl, dont les paysans de l’Autriche du Sud usaient en été, « avait la propriété de repousser les insectes qui, les jours de canicule surtout, harcelaient les chevaux de trait dans les champs... ».
     
Quitte à brûler de l’encens surtout ne vous arrêtez pas là ! Le liminaire, tout stupéfiant qu’il soit, reviendra d’ailleurs en manière de leitmotiv. Le livre est construit comme une fugue, les figures tenant lieu d’instruments. Plutôt désaccordés. Josef Winkler nous joue une musique pour « quand le jour viendra », ce jour que tous redoutent, et ce jour-là même le pandapigl, dont l’odorant continuo persiste, ne fera pas reculer Satan. Peut-être aussi fera-t-il horreur au Créateur accueillant sa créature...
     Nous sommes en Carinthie. Dans un village modeste, mais dont la mémoire individuelle et collective est grande.
     Josef Winkler ne dépeint pas l’Arcadie ; il s’agit plutôt d’un pays de pendus. Le nombre de suicides par pendaison y atteint un excellent niveau de réussite et d’exemplarité. Un jour passe, on tourne une page et, le jour venu, appelé, par l’âge, le malheur, sait-on ? voilà un pendu de plus.
     Galerie de portraits qui fait songer à ceux que nous ont laissés les peintres de l’École du Danube, ou les Rhénans, pétris de volonté, de violence matoise, de sournoise intelligence ou de sottise ; un univers paysan pitoyable ou dur, péchant avec la trouille des conséquences, vivant plus dans la peur de la mort que par amour de la vie et des autres.
     Fugue funèbre, mais éclatante de talent, de couleur, de détails savoureux, soutenue d’une espèce de rage rétrospective, de vérité secrète, de cri ravalé. Tout cela tenu en main par l’art incontestable, et incontestablement original de l’écrivain.
     Passé les premières douches putrides – elles reviennent quand on ne s’y attend plus –, le récit syncopé déploie un grand pouvoir d’attraction. Les personnages sont campés dans des scènes dont on croit à peine qu’elles sont imaginées, qu’elles n’ont pas été arrachées à l’almanach d’un village, jour après jour, au fil des années, dans un désordre savant. Nous sommes dans un récit d’étonnements, permanents.
     Tout sans cesse est contrasté. La maîtrise préside à l’enchevêtrement des souvenirs, des scènes et des destinées villageoises sur un fond d’enluminures adroitement naïves, fait un terrible théâtre de la médiocrité humaine. Mais on ne s’en déprend pas, tant la curiosité, l’intérêt, la causticité nous happent page après page. Sordide beauté, toilette des morts et fragrances des fleurs, roses ou narcisses, jetées sur le calvaire ornementé par le curé, tout témoigne avec force de la vision romanesque.
     L’unique moment d’amour, qu’on devine sacrifié, se trahit par le double suicide de deux garçons, pendus, embrassés nus l’un à l’autre, dans la grange du haut du village. Sacrifice qui a l’impudeur superbe d’une célébration à la face du monde de ce que ce monde refuse. Sous ce qu’on croit être le pittoresque, ou le fait divers, ou encore le tableau de genre, chaque séquence du roman porte une charge critique que rien ne saurait désamorcer.
     L’ambiguïté du statut du narrateur contribue aussi à instiller et le doute et l’attente. Où situer le clivage entre une biographie amère supposée et ce qui pourrait s’avérer le fruit empoisonné d’un magnifique délire ? Qu’importe, après tout. Le vrai, ici, d’où qu’il vienne, est devenu autre : il relève de l’imaginaire de Josef Winkler. Le troisième de ses romans, brillamment traduit par Bernard Banoun, le place au premier rang de la nouvelle littérature de langue allemande.

 

     La Croix, 9 novembre 2000,
     par Jean-Maurice de Montremy
     Sous le ciel bas et lourd de l’Autriche
     Les éditions Verdier publient simultanément les traductions de trois romanciers autrichiens contemporains. À commencer par le virulent et décapant Josef Winkler

     Josef Winkler est né en 1953 dans un petit village de Carinthie – région montagnarde de l’Autriche, géographiquement close sur elle-même, devenue célèbre depuis quelques mois pour avoir été le socle électoral de Jörg Haider. Visiblement, la Carinthie ne pousse pas au modérantisme. Le virulent Winkler – l’un des écrivains les plus récompensés de son pays – et le fracassant Haider forment, malgré eux, une sorte de duo infernal, chacun ayant besoin de la colère de l’autre pour nourrir la guerre intérieure qui agite l’Autriche.
     Thomas Bernhard, jadis, en avait donné le ton, « dénigreur » en chef de la vulgarité, de l’autosatisfaction bourgeoise, de l’avachissement solennel et du militarisme au goût de crème fouettée, inséparables – disait-il – d’un pays à qui l’on doit tant de génies de Mozart jusqu’à Wittgenstein.
     Winkler avait déjà campé dans Le Serf le village carinthien qu’on retrouve dans ce nouveau livre : un village en forme de croix. Là vivent, sous la houlette de prêtres à-faire-peur, des paysans butés, impitoyables et silencieux qui exigent (et obtiennent) le maintien de l’ordre religieux, sorti de la nuit des temps. On songe au « ciel bas et lourd, pesant comme un couvercle », cher à Baudelaire, très souvent cité par Winkler. De baptêmes en funérailles, de messes en processions, le village en forme de croix se trouve sous le soleil d’un Satan usurpant le nom de Jésus.
     À l’origine, un usage immémorial : la confection du pandapigl, une sorte de brouet d’os d’animaux, préparé dans une jarre. L’été, les paysans barbouillent leurs chevaux de cette « soupe » à l’odeur putride, afin d’en repousser les mouches, Mais des os humains entrent aussi dans la confection du brouet : ceux d’un homme qui, après avoir traîné un Christ en bois hors du village, l’a jeté dans un torrent, laissant l’effigie sans bras. Autant dire que cette jarre accumule le refoulé du village – un refoulé dans lequel se concentrent les destins de 36 habitants dont la mort sera terrible. « Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ! », chante le texte dès la page 14.
     L’écrivain Maximilien revient au village. Comme Josef Winkler, il est homosexuel (ce qui, on le devine, n’est pas précisément bien vu). Comme Winkler il entend offrir aux 36 morts de la jarre un tombeau plus digne : celui des mots. Ainsi naît ce récit où les séquences se recoupent et s’entrecroisent à la manière d’une psalmodie dont la force et l’humour ultra-noirs prennent une grandeur saisissante. D’autant plus que Maximilien écoute, en enquêtant sur les 36 morts, une autre voix chronique : celle d’un nonagénaire à petites moustaches. L’homme ressemble au père de Winkler lui-même, aussi dur et dominateur que peut l’être un père dans cet univers saturé de ressassements. Et le vieux raconte toutes ses anecdotes effroyables, agrémentées de ses opinions non moins effroyables.
     Le tout culmine en un ultime dialogue de trois vieillards qui redisent leurs bons vieux souvenirs de guerre, lors d’un repas de Toussaint. Trio à la Goya, bien dans le style de Baudelaire qui décidément, semble avoir plus influencé Winkler que ne l’a fait Thomas Bernhard, dont l’ombre rôde cependant entre les lignes.
     Deux citations encadrent le texte. La première vient de Jean Genet que Winkler lut à l’âge de 17 ans, et grâce auquel il assuma son homosexualité. La dernière vient de Julien Green : elle fait entendre la note juste dans la véhémence religieuse de cette irreligion.
     Winkler n’en a pas fini avec l’Église dont le langage et les usages structurent toute son œuvre. « Quand l’heure viendra », après tout, le « Jésus invalide » du village ne retrouvera-t-il pas ses bras pour tendre la main vers les morts, ces pauvres morts et leurs grandes douleurs ?

 

     Page des librairies, novembre 2000
     par Yann Granjon

     Recueillant de la bouche de son père le récit de trente-six vies dévastées par la guerre et un système social bâti sur la peur et la haine de soi, le narrateur tente de rendre hommage à ces victimes oubliées. À travers la métaphore de la mise au tombeau des ossements de ces morts, il fait l’impressionnante chronique après-guerre d’un village de Carinthie écrasé sous le poids d’une religion mortifère. Au fil de cette danse macabre, la violence et la beauté fiévreuse, fruits du contraste continu entre la langue classique de l’auteur et les faits qu’il évoque, la construction bâtie sur le retour d’images obsédantes et l’absence paradoxale de tout sentiment de révolte donnent un écho singulier au texte. On retrouve dans cet ouvrage l’univers et les préoccupations métaphysiques et politiques d’un auteur proche d’une Elfriede Jelinek ou d’un Bernhardt, en révolte contre une Autriche aux secrets insondables.

 

    L’Humanité, 26 octobre 2000
     par François Mathieu
     Écrivains en état de vigilance lucide
     Trois romans d’Autrichiens pour comprendre, sortir des clichés danubiens et cesser aussi de voir les Autrichiens comme un peuple broyé « entre Hitler et Jésus Christ ».
     Joseph Winkler se penche sur le monde paysan d’où il est issu, Gert Jonke évoque le destin d’Anton Webern et Robert Menasse celui d’un intellectuel juif dans la Vienne d’après-guerre.

     Trois romans autrichiens traduits en français et qui paraissent en même temps et chez le même éditeur (Verdier) constituent un événement. Pour le plaisir de lire trois romans exceptionnels d’une littérature vivante, forte, violente. Et aussi pour comprendre une Autriche fondamentalement autre que celle des clichés tenaces, qui mêlent les bals scintillants et bariolés de l’empereur, le déchirant destin de la belle Sissi, le beau Danube bleu et les confiseries au chocolat dites «  boules de Mozart ». L’événement n’est cependant pas le fruit d’une opportunité. Ces traductions étaient déjà en chantier – à l’instigation de Jean-Yves Masson, directeur de la collection « Der Doppelgänger » et grand connaisseur des littératures de langue allemande – avant que le parti de Jörg Haider ne partage le pouvoir avec Wolfgang Schüssel. Mais elles tombent franchement bien !
     Thomas Bernhard écrivit un jour : « Intellectuellement coincés entre le catholicisme et le national-socialisme, nous avons grandi et nous avons été finalement broyés entre Hitler et Jésus Christ en tant que reproductions de leurs images, faites pour abêtir le peuple. » Cette caractéristique autrichienne ne date pas d’aujourd’hui. La Contre-Réforme, qui allait produire dans les villes (et aussi parfois en rase campagne) les joyaux du  « croissant baroque », suscita et entretint parallèlement dans les culs de vallées un catholicisme populaire, franchement païen – la foi du charbonnier ! Foi traditionaliste et culte du chef – nous y sommes.
     Accueilli à ses débuts par la critique comme un écrivain (critique) du terroir pour avoir écrit cinq romans uniquement sur son village natal (en Carinthie), Joseph Winkler, qui a avoué dans Le Serf : « Je déteste tellement cet endroit que je ne pourrais jamais vivre ailleurs », y est aujourd’hui pratiquement interdit de séjour. Et pourtant ! Dans Quand l’heure viendra, il reprend un vieil usage local et, durant tout son récit aménagé comme un « moritat » – ces longues complaintes traditionnelles allemandes – avec pour refrains conclusifs des bouts de prières, il en fait une métaphore de la mort (et de son refus). Un vieil usage voulait que les paysans fassent pourrir des ossements d’animaux dans une jarre, puis qu’à l’aide d’une plume de corneille ils badigeonnent le produit ainsi obtenu autour des yeux et des oreilles, sur le ventre des chevaux, pour en éloigner les taons et autres insectes. Mais Winkler remplace ici les cadavres d’animaux par les dépouilles mortelles de trente-six habitants du village et, ce faisant, décrit le quotidien, conte l’histoire de son (?) village sur des dizaines d’années. C’est un récit funèbre, mais non morbide en dépit de détails horribles sur la décomposition des corps, écrit pour rappeler qu’une des pires choses de notre civilisation est le refus de la mort. Dans ce monde (paysan), la mort est partout ; elle est dure, cruelle, mais ce serait falsifier les choses que de vouloir la taire. En littérature, le monde paysan est un monde vu d’un lointain extérieur, naïvement idéalisé, gravement hypothéqué par le mythe du retour à la terre. Winkler, fils de paysan, le décrit de l’intérieur, comme un monde extraordinairement dur et difficile, un monde du travail et de la pauvreté. Mais s’il ne l’idéalise pas, il ne le juge pas non plus ; sauf que son regard lucide et froid ne passe pas sous silence les traces profondes laissées par le nazisme dans ce milieu. Quand l’heure viendra s’achève sur un déjeuner de la Toussaint où sous le crucifix (un juif !), pendant que les femmes s’affairent à la cuisine, « trois vieillards, qui ont survécu à deux guerres mondiales et s’attendent à tout moment à une troisième », vitupèrent l’Autriche actuelle (peuplée de «  vauriens » et de « fainéants ») et chantent la louange d’Hitler et de sa politique. Plongés dès l’enfance dans les organisations de jeunesse nazies, jamais touchés par un vrai travail de dénazification, ces gens n’ont pas idée de la monstruosité de leurs opinions ; ils sont les victimes capables par leur ignorance de produire d’autres victimes.
     Et puisque les gens de son village (élargi) ne veulent pas ouvrir les yeux sur leur propre obtusion et ne voient en lui qu’un nestbeschmutzer – celui qui salit son propre « nid », sa famille, sa patrie –, Josef Winkler voyage… pour voir ailleurs les manifestations parallèles à celles d’une Autriche morbide, étouffante, propice au désespoir et au suicide. Le prochain livre de Josef Winkler que publiera Jean-Yves Masson est un livre sur l’Inde ; vous savez : les bûchers funèbres au bord du Gange !
     Parmi les trois romanciers – Gert Jonke, Robert Menasse et Josef Winkler –, Jonke (lui aussi né en Carinthie !) est certainement le moins engagé dans son ouvre, alors qu’il est à la tête de toutes les manifestations contre l’extrême droite et ses complices. Dans La Mort d’Anton Webern – en un clin d’œil aveugle –, résultat narratif de longs travaux de recherches et d’écritures, dont un scénario pour la télévision, Jonke évoque le destin d’un artiste dans une société viennoise qui a toujours méprisé ses grands novateurs, et donc ce que signifie être, dans ce pays (et ailleurs !), un véritable artiste. En septembre 1945, le troisième grand représentant de l’École de Vienne (1. Arnold Schönberg, 2. Alban Berg) est froidement abattu par un soldat américain qui, cuisinier, se livrait au marché noir et craignait d’être dénoncé ; après dix jours d’arrêt, l’assassin est simplement renvoyé chez lui ! Lui-même musicien, Thomas Bernhard – encore lui ! – dit que la musique autrichienne est épouvantable, que les Autrichiens n’ont aucun goût ! Jonke, (dé)montre que les choses sont plus complexes : pour être le grand musicien qu’il était, un compositeur d’une extrême exigence artistique, Webern fut obligé toute sa vie de diriger des opérettes qu’il exécrait. Or l’opérette, cliché viennois, produit populaire et sirupeux, n’est pas si méprisable que ça : Gustav Mahler lui doit beaucoup ; ou encore, n’est-ce pas en parodiant, en dépassant la sensualité baroque, ou en la refusant, que se construit la modernité ? Dans son ouvre à portée universelle, Jonke ne sépare pas la poésie de la poétique, l’objet de la réflexion devenue elle-même objet, les conditions de l’écriture des possibilités de l’objet décrit. Webern n’a pu se construire dans son ascèse musicale qu’en refusant au quotidien une part de lui-même ; et c’est peut-être le destin de l’artiste (autrichien ?) de ne pouvoir être lui-même qu’en repoussant une partie de soi-même, cette culture dans laquelle il a baigné – on ne se construirait bien qu’en s’opposant !
     Robert Menasse est, parmi les trois, l’écrivain le plus romancier dans un sens traditionnel – celui de Diderot ou de Sterne (dont l’héroïne de La Pitoyable Histoire de Leo Singer, Judith Katz, a lu le Tristram Shandy). Il aime raconter ; il aime les rebondissements. Leo Singer, étudiant en philosophie, né au Brésil de parents juifs chassés de Vienne, a suivi ceux-ci, lorsqu’ils sont rentrés d’exil. Mais la société viennoise est pesante, soumise à l’ordre moral, lourde de tout son catholicisme séculaire, et les parents de Leo ont honte d’être juifs : à Noël, ils décorent l’arbre de Noël et chantent des chants chrétiens. Voilà l’explication secrète qui explique pourquoi Leo Singer est un intellectuel raté. Avec pour maître à penser l’essence même de la philosophie allemande, Hegel, Leo Singer rêve de bâtir un système et remet toujours à plus tard le moment du vrai travail philosophique. Le livre pourtant paraîtra, qui devrait changer le monde, et il s’en vendra… deux exemplaires. Menasse trace ainsi le bilan (ironique) de l’élite intellectuelle autrichienne de l’après-guerre (le roman va jusqu’à la fin des années soixante-dix), et c’est un terrible échec, parce que cette élite s’est repue d’idéalisme et a cru que c’est par les idées que l’on change le monde. Outre Leo Singer, il y a l’oncle – en fait son vrai père –, qui s’est réfugié dans la collection des ouvres d’art, et Judith, qui de l’ironie passe à la drogue. Tous sont touchants, parce qu’ils fuient une réalité qu’ils n’osent affronter : ils portent en eux le poids de l’histoire. La Pitoyable Histoire de Leo Singer est l’un des volets d’une trilogie, Philosophie de l’obscurcissement de l’esprit, que Jean-Yves Masson publiera intégralement. Pour Menasse – qui a écrit par ailleurs sous ce titre un opuscule philosophique, cette fois non ironique –, après le rêve des Lumières, la machine s’est emballée et est repartie en arrière, pour arriver aux pires moments de l’histoire passée.
     Récemment, Robert Menasse dit à propos des intellectuels de son pays que, pour pouvoir discuter, il faudrait avoir face à soi des esprits, même mauvais, même malfaisants, mais que les esprits ont disparu, qu’il n’y a plus d’intelligence, tout juste des médias. Comme il a dit, en philosophe, que Haider était une chance pour l’Autriche ! Haider tomba à pieds joints dans le piège en disant : « Vous voyez, Menasse dit que… ! » Menasse, qui, bien sûr, ne confond tout de même pas Haider avec Hitler, rappelait ainsi que la démocratie c’est aussi la lutte des opinions, et que l’ébranlement provoqué par la résistible ascension du gouverneur de la Carinthie pouvait réveiller un pays enlisé depuis 1945 dans les magouilles et les négociations perpétuelles entre deux partis (socialistes et droite conservatrice) pour se distribuer les postes au coup par coup. Dès février, d’aucuns avaient prôné un boycottage forfaitaire de l’Autriche. Et après ? Non, une position de vigilance lucide extérieure vaut mieux, qui exige de nous de (re)lire Thomas Bernhard, Elfriede Jelinek et les autres… Josef Winkler, Gert Jonke, Robert Menasse, pour comprendre et ne pas réduire les Autrichiens – en octobre 1999, 73 % n’ont pas voté Haider – à la seule image d’un peuple broyé entre Hitler et Jésus Christ. En des temps de crise, le roman sert aussi à cela.

 

     Quand l’heure viendra, Josef Winkler, traduction de Bernard Banoun, Verdier, 200 pages.
     La Mort d’Anton Webern, de Gert Jonke traduction d’Uta Müller et Denis Denjean, Verdier, 92 pages.
     La Pitoyable Histoire, de Leo Singer, Robert Menasse, traduction de Christine Lecerf, Verdier, 440 pages.

 

     Le Temps, samedi 21 octobre 2000
     par Wilfred Schiltknecht
     Josef Winkler peint l’enfer de la Carinthie

     De Josef Winkler, le lecteur de langue française a pu lire il y a deux ans Cimetière des oranges amères (Friedhof der bitteren Orangen, Suhrkamp 1990, LT du 11 juillet 1998): évoquant avec une noirceur cruelle les miséreux des bas-quartiers de Rome, le livre entraînait dans des débordements imaginaires provocants et d’une étrangeté fascinante. Précédemment, le roman Le Serf (Verdier 1993, Der Leibeigene, Suhrkamp 1987) avait dépeint avec un réalisme effrayant les souffrances d’une enfance rurale. Et c’est à ce même univers de la vie paysanne en Carinthie que l’auteur revient, comme toujours sans le moindre souci de ménager les sensibilités, dans son neuvième livre, Quand l’heure viendra (Wenn es soweit ist, Suhrkamp 1998). L’effroi y guette encore à chaque page, même si l’auteur a maintenant pris quelque distance à l’endroit de ses traumatismes originels en renonçant, dans ce long récit, à un narrateur à la première personne.
     D’emblée, avant qu’en exergue un passage de Jean Genet ne vienne à mettre en garde contre l’attitude physique délétère de la prière chrétienne, la recette du Pandapigl, un ancestral «brouet d’os», donnée par le nonagénaire père de Max le narrateur, qualifié quant à lui de « ramasseur d’os », crée l’ambiance. Il faut, pour concocter cette mixture putride, dont les paysans enduisent leurs chevaux pour chasser les insectes, cuire des os d’animaux jusqu’à former une épaisse bouillie noire, sur laquelle Max dépose, dans le cours du livre, les uns après les autres, les ossements des trente-six personnages et victimes qui en animent les péripéties. Défilent ainsi, entrecoupées de citations de prières ou de vers tirés des Litanies de Satan de Baudelaire, par fragments qui s’entrelacent, se répètent et parfois menacent de se confondre, des scènes de la vie villageoise du début à la fin du XXe siècle.
     Et ne cesse de revenir aussi, pour bien figurer les menaces qui planent sur toutes ces vies, la terrifiante image peinte par le curé sur le calvaire édifié à son instigation au centre du village: un pécheur hurle de douleur « entre les hautes flammes de l’enfer, enroulé autour de son torse, un gros serpent vert s’approche de sa tête… Lucifer, aux ailes diaboliques rouges, verse dans la bouche du supplicié un gobelet rempli de fiel. » Sous de tels auspices, et sous l’emprise d’une Église qui pèse à tel point sur les âmes que, même dans une prairie estivale, le narrateur entrevoit des cierges, l’existence apparaît angoissante et, comme l’époque, en proie à des événements tragiques.
      Peu de péripéties, dans cette chronique villageoise, rassérènent et peuvent porter à sourire. Sont entrevus une kermesse, un repas de fête à l’enseigne de la religion, les jeux de l’enfance. Les signes du progrès aussi, les premières ampoules électriques, l’automobile et, plus tard, le petit écran et le lion rugissant de la Métro Goldwyn Mayer qui apparaissent dans les chaumières. Mais dans un quotidien placé sous le règne du catholicisme et sous l’autorité des hommes, avec leurs us et superstitions ancestrales, dominent avant tout une animalité brutale, la cruauté, les querelles et la haine, les accidents et la maladie, qui poussent à la déraison et au désespoir.
     Dépeints comme toujours chez Winkler jusque dans les détails les plus atroces, s’accumulent les blessures, les morts soudaines et les cancers qui rongent, et se poursuit interminablement, à tous les âges, « la ronde des suicides ». C’est le doigt sectionné du petit garçon jeté froidement sur le fumier, les bras arrachés dans une tranchée, une tête fracassée par une balle, les pendus présentés en gros plan. C’est le petit écolier tué sur le coup par un chauffard, le liquide cadavérique qui suinte de la bière sur les croque-morts, le corps en décomposition qui gonfle jusqu’à en faire éclater le cercueil. La narration plonge dans une réalité effrayante et ne recule devant aucun effet pour la faire ressentir comme telle.
     Ce triste lot des humains sous l’emprise du mal semble peu susceptible de s’améliorer pour l’heure. Dans la scène finale, qui ajoute au livre une dimension politique en rappelant dans ce microcosme carinthien la montée de l’extrême droite, un nonagénaire à la moustache hitlérienne, festoyant avec deux acolytes de son âge, casse du nègre et du Turc en regrettant le temps du Führer et maudissant tous les juifs qui en ont réchappé…
     La vision winklerienne est impitoyable. Si vous ne craignez pas le haut-le-corps et la dépression, risquez-vous à l’affronter. Dans un livre remarquablement composé, vous découvrirez une écriture forte, portée par des élans obsessionnels et des séquences visionnaires. Celle d’un maître en sa lugubre matière.

 

     Lire, octobre 2000
     Un briseur de tabous
     par Lili Braniste

     Honni par ses concitoyens, grand imprécateur de la littérature autrichienne à la suite de Thomas Bernhard dont il affirme n’avoir lu les œuvres qu’après avoir publié ses deux premiers livres, Joseph Winkler, né en 1953 dans un village de Carinthie, est pourtant couvert de récompenses littéraires. « Je hais trop mon pays pour le quitter », dit ce fils de paysans, élevé dans un fief de l’obscurantisine sous la haute surveillance de l’Église catholique. À dix-sept ans, la lecture de Jean Genet le délivre de sa culpabilité homosexuelle. Le suicide commun de deux gamins du village est le détonateur de la vocation de cet écrivain hanté par l’enfance meurtrie et l’omniprésence de la mort. Dès l’un de ses premiers livres, Le Serf, sa prose baroque et flamboyante se déchaîne contre l’intolérance de l’Église, contre la haine des homosexuels qui n’a d’égale que celle des Juifs et des Tziganes. Avec Cimetière des oranges amères, il ressasse en Italie les obsessions religieuses de son village natal.
     C’est dans ce village, dramatiquement construit en forme de croix, où la notion de péché est an cœur de la vie sociale, que l’auteur revient pour faire exploser les secrets de famille et briser les tabous. Quand l’heure viendra se présente comme un inventaire dont le ton reste laconique jusque dans les descriptions les plus effroyables : le recensement glacé des trente-six habitants du village, le récit de leur histoire souvent atroce, de leur agonie, et du sort final qui leur est réservé, dans une jarre commune, où se préparait à partir d’ossements d’animaux un brouet putride dont on badigeonnait les chevaux pour les protéger des moustiques.
     Le narrateur est un petit homme de quatre-vingt-dix ans, porteur d’une moustache évocatrice, en qui les lecteurs familiers de Winkler reconnaîtront le terrible père de l’auteur qui régnait sur l’âme de ses enfants comme sur la naissance de ses veaux. Auditeur attentif, parlant de lui-même à la troisième personne sous le nom de Maximilien, le fils, l’écrivain homosexuel qui revient toujours au pays, récupère les morts, recueille leur histoire et – symbole de sa fonction d’écrivain – leur rend la paix de l’âme dans la jarre pestilentielle. Depuis les années 30, la jarre contenait les ossements d’un homme qui avait renversé la statue de Jésus dans un torrent. Le christ en bois y avait perdu ses bras, le profanateur perdit les siens au cours de la Seconde Guerre mondiale. Il y a Katarina, hallucinée de chagrin, qui se rendait au cimetière tous les jours depuis quinze ans dans l’espoir de voir son fils surgir de sa tombe, le suicide d’une jeune Ukrainienne terrorisée par ses premières menstrues, le suicide de Roman, suivi de celui de son père, enfin le suicide couplé de Leopold et de Jonathan, pendus enlacés à dix-sept ans. À la fin du livre, trois vieillards nostalgiques évoquent le passé nazi, leur discours haineux ponctué des Litanies de Satan de Baudelaire. Par sa lutte acharnée contre l’Église, Joseph Winkler a si bien intégré les symboles religieux qu’ils sont devenus son mode d’expression. C’est dans le langage ecclésiastique que cette prodigieuse chronique des travaux et des jours dans un village de Carinthie, berceau de l’extrême droite autrichienne, trouve étrangement la source de son art poétique : « L’Église m’a détruit, dit l’auteur, mais sans elle je ne serais rien. »