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  Hier en chemin
Carnets, novembre 1987-juillet 1990

  Peter Handke

  Traduit de l’allemand (Autriche) par Olivier Le Lay

  448 pages
25,50 €
ISBN : 978-2-86432-635-9

Résumé

Certains auteurs tiennent un journal : Peter Handke, lui, prend des notes tous les matins, dans des carnets sans dates précises qui, en marge de ses récits et de ses pièces de théâtre, sont comme le laboratoire de son écriture toujours en mouvement, le noyau intime d’une pensée jamais figée qui se refuse à conclure et se garde de mettre un point final à la formulation d’une idée. La publication du premier tome de ces carnets, À ma fenêtre le matin, qui couvrait les années 1982-1987, a révélé ce fascinant travail quotidien de clarification, d’explication de soi avec soi, dans une tradition d’écriture fragmentaire qui remonte, en langue allemande, au moins à Lichtenberg, mais qui se nourrit aussi de l’exemple des grands moralistes français.
Hier en chemin représente la suite de ce grand œuvre et couvre les années itinérantes qui précédèrent l’installation de Peter Handke en France, années au cours desquelles l’auteur écrivit notamment La Perte de l’image, Voyage au pays sonore ou l’art de la question, Essai sur la fatigue, Essai sur le juke-box, ainsi que le scénario de son premier film, L’Absence (tourné en 1993).
Tendue à l’extrême mais aussi jubilatoire, parfois érudite, souvent drôle, l’écriture vagabonde de Peter Handke fait de ces pages une fête de l’intelligence et de la sensibilité.


Revue de presse

Presse écrite

   Nonfiction.fr, vendredi 13 avril 2012
   Peter Handke, partage d’errances
   par Clélie Millner



   Universalis 2012
   Hier en chemin
   par Julien Hervier

   Comme pour une célébration anticipée de son soixante-dixième anniversaire en 2012, l’édition française rend hommage à Peter Handke par une triple publication. Cette simultanéité est toutefois trompeuse, car il s’agit de textes écrits à des dates différentes. Hier en chemin, Carnets, novembre 1987-juillet 1990 (trad. franç. O. Le Lay, Verdier, 2011) a paru en Autriche en 2005, Kali, Une histoire d’avant-hiver (trad. franç. G.-A. Goldschmidt, Gallimard, 2011) en Allemagne en 2007, et La Nuit morave (trad. franç. O. Le Lay, Gallimard, 2011) en 2008. L’ensemble propose une image complète et cohérente de l’art de Handke, sous son double aspect de diariste et d’auteur de récits.

   Le pays natal
   Constitué de notes rarement datées, prises au jour le jour, Hier en chemin offre une variante très personnelle du journal de bord, qui fait suite aux carnets d’À ma fenêtre le matin (Verdier, 2006). Sous l’effet de son intranquillité, pour parler comme Pessoa, ou sous l’emprise du souci, pour parler comme Goethe ou Heidegger, Handke porte ses pas de ville en ville et de campagne en campagne, au Japon, au Portugal, en Égypte, en France, en Grèce et en bien d’autres lieux, en quête de la notation juste – une ligne d’arbres mouvante, un oiseau qui s’envole –, celle qui nous restitue la vérité particulière du lieu et du moment. Plus encore que celle d’un pays, c’est la vérité d’une province qui surgit, celle de la Galice, du Péloponnèse ou de la Carinthie, ce pays natal aimé et détesté à la fois, que l’écrivain traverse ou qu’il évoque à maintes reprises, sans arriver à s’en déprendre. Et paradoxalement, cette réalité si particulière devient celle de nulle part : ce mouvement du vent dans les arbres ou cet oiseau nous touche parce qu’on pourrait les trouver partout.
   Mais le pays natal reste omniprésent, car Handke peine à se libérer de son passé. Trente ans plus tard, il remâche les brutalités de l’internat qui, pense-t-il, l’a définitivement brisé ; et s’il parcourt avec ferveur les anciennes provinces de l’Autriche-Hongrie, il ignore cette nostalgie de l’empire des Habsbourg devenue souvent monnaie courante. Il partagerait plutôt la détestation militante qu’éprouvait envers lui Thomas Bernhard. De ce pays, Handke aspire avant tout à se libérer, et cette extrême attention aux apparences changeantes du monde n’est en définitive que l’autre aspect d’un travail sur soi, d’une entreprise d’ascèse, en quête de toujours plus de solitude, de lenteur et de silence.
   Kali, court récit fortement teinté d’onirisme, se déroule dans un univers improbable où des personnages volontairement indéfinissables, même s’ils sont caractérisés comme « le guitariste », « la cantatrice », « le maître de la carrière », échangent des propos énigmatiques. Dans une cité dédiée à l’exploitation d’une mine de potasse où travaillent des migrants misérables, dominée par une étrange montagne de sel d’un blanc presque pur, règne une lourde culpabilité. Sans volonté de nuire, les hommes d’aujourd’hui provoquent le malheur par leur simple existence, en toute innocence et sans même s’en douter. Les habitants semblent être « les survivants de la Troisième Guerre mondiale, qui fait rage autour de nous depuis déjà longtemps, jamais déclarée, peu visible, mais d’autant plus maligne ». Et à travers les paroles d’un de ses personnages, « la femme à la bague », Peter Handke nous invite à ne pas soulager notre conscience en traitant cet univers comme un fantasme sans conséquence : « Mais c’est de maintenant ça ! Ça parle d’aujourd’hui, c’est sûr. Et je pensais qu’il s’agissait d’un lointain passé. C’est l’histoire de l’Europe, celle autrement actuelle, de notre Europe. »
   La Nuit morave demeure hantée par les conflits balkaniques qui ont placé Handke sous les feux de la polémique, lorsqu’il a pris parti en faveur des Serbes. Un écrivain qui a cessé d’écrire réunit quelques amis sur sa péniche, ancrée dans une boucle de la rivière Morava et baptisée La Nuit morave ; toute une nuit, relayé par quelques interventions de ses auditeurs qui ont partagé certaines de ses expériences, il leur fait le récit de ses errances, tandis que sa compagne fantomatique surgit parfois de l’ombre pour une apparition mystérieuse. Il s’est lancé dans une longue quête de soi qui le ramène au village de ses origines, et qui est aussi une recherche désespérée de sens, dont on a vite compris qu’elle ne saurait aboutir. Des images fortes s’imposent : aussi bien celle d’un marché aux poissons que celle d’un vieux car cabossé, bondé d’émigrants forcés, et que caillassent les enfants lors de ses passages par des villages hostiles. Mais cette quête est mise en doute au sein du récit lui-même. Un écrivain à succès, sorte de double malhonnête et caricatural de l’auteur, emblématique de la marchandisation de l’art à l’époque contemporaine, affirme que « son voyage n’avait été qu’une façon de se fuir lui-même ». Même le livre est en question : « Toute sa vie durant, l’auteur avait travaillé à un livre de nuit. Et de nuit aussi, il l’avait à chaque fois fini. Sauf qu’au matin le livre n’était plus là. »
   On retrouve ainsi au fil de ces textes une valorisation de la thématique très traditionnellement germanique de l’errance, du voyage d’hiver, des longs trajets initiatiques à pied, tels celui de Hölderlin traversant la France jusqu’à Bordeaux, où celui du poète Lenz, dont Büchner a tiré l’une de ses plus belles nouvelles. L’écrivain laisse les autres venir à lui, attentif à ne pas projeter artificiellement sur eux ses propres sentiments. Mais paradoxalement, cette volonté d’être à l’écoute d’autrui transforme parfois son œuvre en un étrange théâtre d’ombres, où des silhouettes défilent sans s’incarner dans un univers désespérément vide, parfaite illustration du désarroi postmoderne. Seul le sauve son absolu besoin de beauté, que son empathie intime avec le ciel, le vent, les animaux, les plantes, ne laisse jamais insatisfait.



   L’Humanité, jeudi 28 juillet 2011
   La leçon de poésie que s’enseigne Peter Handke
   par Christine Lecerf

   Journal de voyage, méditation sur le monde et le langage, les carnets traduits aujourd’hui datent de 1987 à 1990, au moment où l’auteur quitte l’Autriche.

   C’est un livre épais, gros de 435 pages. Pourtant, on le transporte partout avec soi comme une gourde ou une boussole. Écrits entre 1987 et 1990, ces carnets itinérants désaltèrent comme un recueil de poésie et orientent le regard comme un livre de philosophie.
   Le voyage, initiatique à bien des égards, commence par des adieux. Les premiers mots se trouvent sur les pierres tombales d’un cimetière autrichien de Carinthie. Les drapeaux noirs sont à nouveau en berne en Autriche. Jörg Haider règne depuis peu sur la région et Kurt Waldheim est président de la République depuis un an. De cela, Peter Handke ne parle pas, mais il le restitue à sa manière, en faisant le deuil d’un pays où la beauté est devenue « inaccessible par l’histoire ». À la différence d’Elfriede Jelinek ou de Thomas Bernhard, restés sur les lieux du crime, Peter Handke a en effet décidé de quitter son pays. Partir mais pas fuir. Car Handke ne serait pas un artiste s’il n’avait su transmuer ce deuil en une « exhortation à créer ». Même à l’autre bout du monde, le « désir du pays natal » sera toujours là.
   Comme le note lui-même Handke, toute écriture commence véritablement chez lui par un mouvement. C’est donc une fois la première page passée et la frontière yougoslave franchie que l’air peut s’engouffrer, la lumière pénétrer et l’espace commencer à se déployer. Et « c’est le regard qui doit guider, pas le cerveau » pour celui qui entend purifier ses yeux et son âme, se guérir du deuil par l’étonnement. Dans l’autocar de Split à Trogir, le voyageur pressent déjà le plein accord avec la vie. À Tron, il bourre de sel les poches de son veston. À Thessalonique, il bondit en pensée dans la chevelure des passantes. La beauté, il va apprendre à la trouver, dans le no man’s land à côté des camping-cars, dans le contraste entre la noirceur de la baie de sureau et la clarté de la goutte de pluie qui s’y accroche. Il entre dans les églises, regarde les coudes nettement brisés sur les statues du Christ mort au Portugal, le doigt coupé d’Isaïe dans l’abbatiale de Souillac, la cloison nasale du Christ en croix de Zurbaran à Séville. Petit à petit, par mille et un chemins, les motifs se répètent, les fragments s’assemblent comme les ornements ajourés d’un portail roman. C’est ce que Handke appelle « les répétitions adorables ».
   Cette leçon de poésie que le poète s’enseigne avant tout à lui-même débouche sur un véritable bonheur d’écriture. Le 25 mars 1989, dans la cité minière espagnole de Linares, Handke vient d’achever son Essai sur la fatigue : « Passé mon veston, solennel comme jamais encore depuis des mois. » Il écrira aussi l’Essai sur le juke-box et la pièce de théâtre l’Art de la question.

   Des images premières
   Au cours de ce long périple en terre étrangère, quelque chose du pays natal aura également bel et bien émergé. Des images premières comme celle de l’écolier seul avec son cartable, une grande fleur blanche dans les cheveux. Un rêve éveillé : Wittgenstein devant un juke-box. Le philosophe autrichien, qui incarne aux yeux de l’écrivain « ce que l’austriacité comme l’humanité auront produit de plus grand », revient d’ailleurs à plusieurs reprises dans ces carnets. Profondément empreint de sa philosophie du langage, Handke peaufine ce que l’on pourrait appeler sa recherche d’une nouvelle grammaire du poétique. « Verbe pour le deuil : il me rattrape. Verbe pour le soleil : m’aide à m’y retrouver. Verbe pour la quiétude : m’accueille. » À l’instar de Wittgenstein qui rêvait d’écrire une philosophie en poèmes, Handke écrit la poésie d’aujourd’hui d’une main « lente, serve, seigneuriale » en rêvant à de vieux manuscrits.



   Art Press, juillet 2011
   Sur la voie ancienne
   par Philippe Forest

   Rien n’est plus étrange qu’un nouveau livre de Peter Handke Rien, sinon trois livres de Peter Handke paraissant simultanément et qui, au lieu de s’éclairer mutuellement démultiplient par la conversation ou ils engagent ensemble leur faculté propre de sidération, de sorte que chacun ajoute encore à l’énigmatique dimension des deux autres. Deux romans, mais le terme, si on l’entend de manière conventionnelle, convient si peu que leur auteur préfère appeler le premier, La Nuit morave1, un récit, et le second, Kali, Une histoire d’avant-hier2. Un journal, Hier en chemin, mais présenté plutôt comme des « carnets », notes dépourvues de dates et dont l’expérience qu’il relate est si voisine de celles que mettent en scène les fictions, les sortes de « fiction » qui l’accompagnent aujourd’hui, que lecteur ne peut se défendre de l’impression que c’est le même voyage méditatif qui pour lui s’engage et se déroule dans chacun de ces trois livres, indépendamment de la forme que ceux-ci empruntent et du genre littéraire dont ils simulent, très vaguement, l’apparence.
   Cela fait longtemps maintenant qu’un tel voyage a commencé pour Peter Handke. Aucun des très grands écrivains d’aujourd’hui – et l’évidence veut qu’il compte parmi ceux-là – ne donne autant que lui la sensation souveraine de s’être en allé, libre désormais de toutes les contraintes auxquelles consentent encore les autres à qui l’idée ne vient même pas qu’on puisse ou qu’on désire s’en affranchir. « N’écrivez que des histoires d’amour et d’aventures, rien d’autre ! », déclarait Handke à la dernière page de Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille (2000) Et c’est certainement à un tel programme que souscrit Kali, récit d’errance ou, par bribes, se donne à lire l’histoire ancienne de Lancelot traversant le pont de l’épée, selon la fable qu’en fit Chrétien de Troyes dans son Chevalier à la charrette, et où une ville à l’allure de mirage parmi les paysages infernaux d’une mine de potasse devient l’équivalent moderne du légendaire et terrible « pays dont nul ne revient ». Il en va de même pour La Nuit morave, dont les toutes premières lignes installent également le lecteur dans un univers de contes, où un lieu situé nulle part, « misérable pays, réduit en poche de détresse de l’Europe », se pare des noms merveilleux qui autrefois furent ceux de Numancia, « dernier refuge et bastion contre l’Empire romain » et de la mystérieuse Samarkand. C’est là qu’à bord d’une très improbable péniche amarrée sur les rives d’un fleuve ensablé et envasé, un homme raconte à l’intention de quelques autres, l’histoire aventureuse d’un voyage amoureux.
   Peter Handke reconduit ainsi le roman européen vers ses origines les plus lointaines, renouant avec une entreprise dont, au nom d’un prétendu « réalisme », nous avaient séparés des siècles de méprise. Il réassume la forme primordiale de cette quête incertaine et à l’issue toujours suspendue à laquelle correspondaient, dans un passé très lointain, le roman de chevalerie et le roman picaresque. Au sens de Chrétien de Troyes et de Cervantès. L’un avec l’autre, désormais.
   Sur ce qu’il nomme lui-même la « Voie Ancienne », Handke nous entraîne à la suite de son héros. Cependant, quelque chose a changé : « Dans les histoires classiques de gens en chemin il arrivait qu’on lise, après que les héros s’étaient tirés encore d’une aventure, la phrase pareille à un refrain selon laquelle eux, le héros, ou je ne sais qui, auraient poursuivi alors pendant un temps leur chevauchée, par la Mancha, à travers la steppe ou la prairie, sans qu’il se passe quoi que ce soit qui fût digne d’être raconté. Tandis qu’il poursuivait désormais sa route sur la Voie Ancienne, ou ce qu’il en restait, vers le matin, le soleil levant, il ne se passa rien pendant un temps, absolument plus rien, et c’est peut-être justement ainsi qu’arrivèrent telle et telle chose qui, pour lui du moins, étaient dignes d’être racontées. »
   Racontant précisément ce rien qui passe, le roman, ainsi, doit reprendre la « Voie Ancienne », mais le héros, nouveau Lancelot et nouveau Quichotte, qui l’emprunte n’est vraiment plus personne. Pour cette raison et paradoxalement, il est l’un des derniers à être encore « quelqu’un », un « sans-État » et un « saint-Père », « Prince de Nulle Part », « spectre », ayant renoncé à son identité ancienne d’écrivain, totalement égaré au sein d’un « no man’s land » aux dimensions du continent, attaché seulement à la pure et splendide énigme du temps qui en appelle encore à une suite, afin que se poursuivent encore la route et le récit. Comme en témoignent aussi toutes les pages magnifiques de Hier en chemin, notes prises au hasard de voyages en Écosse et en Grèce, au Japon et au Portugal, et parmi elles, celle qui évoque le grand chêne divinatoire de Dodone, dont les feuilles bruissent et parlent comme celles d’un livre, semblable a ceux de Handke, dont l’oracle aurait la forme exacte d’une question adressée à chacun.
   Au moment de conclure, je m’avise qu’il ne me reste que quelques lignes pour rappeler comment l’auteur s’est disqualifié aux yeux du monde à cause de certaines impardonnables prises de positions politiques récentes. J’ai certainement tort. Je n’en disconviens pas. Mais quitte à aggraver mon cas, je dirai qu’à l’heure où triomphe l’irréversible règne d’un mensonge auquel collabore la fausse littérature, il n’est pas impossible que ce soient des livres comme ceux de Handke qui sauvent un peu l’honneur de tous les autres.

     1. La Nuit morave, Gallimard, « Du monde entier », 2011.
     2. Kali. Une histoire d’avant-hiver, Gallimard, « Du monde entier », 2011.



   Le Matricule des anges, n°124, juin 2011
   L’épellation du monde
   par Richard Blin

   Quatre nouveaux titres de Peter Handke pour découvrir une singulière façon de regarder le monde, et saisir une écriture cherchant à concurrencer l’évidence et la présence du réel.

   Penseur de l’instantané, Peter Handke est un homme en état de veille permanente, qui écrit le plus souvent dehors, au vent, au soleil ou en forêt. L’air, l’espace, le silence lui sont indispensables pour sentir le monde car il a fait de la sensation, de la primitivité de la sensibilité, un mode d’approche de la réalité, et le substrat même de son écriture. Très prolixe – récits, romans, essais, pièces de théâtre, scénarios, traductions (Bove, Char, Modiano, Ponge…) –, il est aujourd’hui l’un des écrivains européens les plus importants.
   Né sans père en 1942, d’une mère appartenant à la minorité slovène de Carinthie (Autriche), puis reconnu par le mari de cette dernière, Peter Handke vécut une partie de son enfance à Berlin-Est, puis en internat (« Êre livré à l’internat, ce fut comme être scalpé »). Puis ce seront des études de droit mais c’est surtout l’écriture qui l’intéresse. 1966 verra paraître son premier roman – Les Frelons – et sa première pièce Outrage au public. Depuis, il n’a cessé d’écrire.
   Les quatre titres qu’il nous propose aujourd’hui sont exemplaires de sa démarche : regarder, écouter, sentir ; se rappeler, questionner. Des livres traversés, sinon portés, par les fluctuations du monde : pas de vérité ici mais un plaidoyer pour l’humain et un mode de relation au monde et aux autres qui passe par la capacité à être avec, quitte à prendre à rebrousse-poil bien des doxas établies. On se souvient que, nostalgique de la Yougoslavie d’antan, et arguant du fait que la réalité des Balkans était plus complexe que ne le croyaient les Occidentaux, Handke s’est battu pour une approche et une appréciation moins partisane du peuple serbe, dénonçant – aux côtés de sa compatriote Elfriede Jelinek et de l’Allemand W.G. Sebald – les bombardements de la Serbie par l’OTAN. On sait aussi qu’il sera classé infréquentable après avoir été s’incliner sur la tombe de Milosevic – un geste qui conduira la Comédie française à déprogrammer, en 2006, une de ses pièces. L’occasion est donc rêvée, aujourd’hui, de revenir au texte, de suivre Handke dans son exploration poétique du monde, son rapport aux lieux et aux périphéries ; de le (re)découvrir aussi dans sa vérité d’errant, lui qui vécut à Paris, en Allemagne, à Clamart, à Meudon, à Salzbourg avant de se fixer, en 1990, à Chaville, dans les Hauts-de-Seine.
   C’est par les Carnets qu’il faut commencer : un ensemble de notations, de réflexions, de croquis instantanés, consignés entre 1987 et 1990, une époque où, sans domicile fixe, il était toujours en chemin, arpentant la France, l’Italie, le Portugal, l’Espagne, la Grèce, le Japon. Des Carnets qui sont à la fois l’atelier et le vivier de l’œuvre, et où se met en place la voix qui sera celle des récits. Un livre de plein-vent où se distille une sorte d’éthique du dénuement et où s’élabore une véritable poétique de la marche. Partir, être sous le ciel, « perméable à toute la lumière du monde », est un mode de vie pour Peter Handke, une façon de recevoir l’enseignement du présent, d’être toujours préparé à l’apparition de la beauté, à la collecte de ces moments qui suspendent le temps. « Juste une seconde. C’était une de ces secondes tremblantes qui, douleur ou pas douleur, produisaient avec les autres secondes tremblantes le sentiment de l’existence ou justement du parcours terrestre. » Marcher, voyager, c’est aller d’un de ces instants de ravissement à un autre. « C’est un monde intact qui m’apparaît, et ce monde intact s’impose à moi comme la réalité la plus haute, la bonne. » Des petits riens certes – les premières gouttes de pluie dans la poussière du chemin ; trois ânes immobiles sous la neige qui tombe, dans une petite rue sombre, entourant leur maître lui-même immobile ; un balai de bambou près d’un tas de cendres fumantes ; un enfant qui, « circonspect et méticuleux », marche au plus profond d’une flaque – mais où s’incarnent la pleine efflorescence du présent et l’infinie plasticité du possible. Tout se coudoie sans se mêler dans cette ivresse perceptive qui est redécouverte enthousiaste et passionnée de la réalité. Aller ainsi, dans le bruissement et le scintillement des formes, de sensation en sensation, c’est vibrer à l’unisson d’on ne sait quelle note inconnue célébrant la perfection de l’être-là.
   Se maintenir ouvert, s’élargir et, dans l’absence de parole, laisser le monde se déployer. À pied, en train, en autocar, traversant les tempêtes, découvrant les vertus de la fatigue – qui rend clairvoyant et fait courir l’imagination – Handke note – « Les petites touches de la pluie naissante sur l’eau comme un modèle pour mes notes » –, consigne, ne cesse de s’étonner. « Qui s’étonne voit ce qui est autre ; qui cesse de s’étonner ne voit plus que ce qui est semblable, ne fait plus qu’enregistrer. »
   Foncièrement décalé – qui aujourd’hui comprend encore ce geste qui consiste à « se pencher vers le jaune frais, le jaune parfait des dents-de-lion dans les hautes herbes » ? – dans un monde où le poétique est de plus en plus incongru, Peter Handke persiste et signe, comme dans La Nuit morave. Véritable invitation au voyage, ce livre illustre le désir d’affronter chaque jour quelque chose, d’aller à la rencontre de l’impondérable, de partir à l’aventure sur fond de guerres de désunion dans les Balkans ; d’aller aussi sur les traces d’une vie comme l’a fait « l’ex-auteur » (qui, par bien des traits, ressemble à Handke) qui a convié à dîner – sur la péniche-hôtel qui lui sert de demeure, et qui est amarrée dans une boucle de la Morava, un affluent du Danube – quelques-uns de ceux qui furent le temps d’une étape ses compagnons de voyage, pour leur conter l’histoire de sa longue déambulation à travers l’Europe.
   Tout en méandres et dérivations, le récit déborde d’images, de visions, de souvenirs, de non-événements – le crépitement de la neige sur les buissons d’hiver, le blanc d’une fleur de cognassier, un moineau se baignant dans un trou de poussière, la musique des arbres dans le vent – qui montrent le monde tel qu’il s’offre au marcheur. Une réalité à laquelle l’écriture de Handke nous rend perméable tant il sait restituer la perception à sa naissance et nous faire partager le rythme de son errance. Une façon unique de laisser advenir, de vivre l’écriture comme une aventure, et de donner corps à une langue de l’œil. Attentif aux points d’appui de l’architecture secrète des lieux traversés comme à leur esprit, il en capte l’essence à travers les objets sans âge aperçus au bord des routes : un petit rucher, un tuteur d’arbre fruitier quelconque, une cabane en guise de petit coin dans une arrière-cour « avec des cœurs découpés à la scie dans la porte ou pas ». Mais c’est aussi le temps qu’il interroge, la réalité que recouvre le terme de pays – comme dans Les Coucous de Velika Hoca, chronique d’une petite ville du Kosovo sous tutelle albanaise.
   C’est presque rien et pourtant tout est là ré-uni, par un regard et une écriture qui aspirent à l’épique à partir du quotidien. Monde premier, monde de la peur, de la répétition spatiale et temporelle. « Secret de la vie : la répétition; ce qui se (et me) répète. »
   Dans Kali, l’errance – celle d’une cantatrice à la recherche d’un enfant – se fait voyage au bout de la nuit. Sur fond de Troisième Guerre mondiale, c’est un monde comme à bout de souffle que nous traversons, un monde où les enfants disparaissent, où le mal innocent, « puissant et impossible à combattre » a pris la place du malin d’antan. Un enfer peuplé des exclus de l’Idéal que charrient les idéologies. Tout se passe, dans cette marche vers le monde stérile d’une montagne de sel, comme si chaque acte était la traduction théâtrale, énigmatique, de ce que chaque personnage pense et sent. Restent les mots, l’étonnement qui conduit le texte, et une écriture en perpétuelle tension et comme déchirée par l’angoisse. Une histoire qui – comme toutes celles que raconte Peter Handke – tient autant de la pérégrination désenchantée que de l’imagination questionnante mariée à ce sens de la beauté par défaut qui esthétise l’errance.



   La Quinzaine littéraire,
lundi 16 mai 2011
   Cette percée vers le divin
   par Marie Étienne

   Depuis Le Poids du monde, paru en France en 1980 (à Salzburg en 1977), Peter Handke poursuit apparemment un projet similaire et parallèle à l’écriture de ses romans, pièces de théâtre, scenarii de films, essais, poésie, avec L’Histoire du crayon (Paris, 1987), Images du recommencement (Paris, 1987), À ma fenêtre le matin (Lagrasse, 2006). Nous disons bien « apparemment » car cette œuvre dans l’œuvre mérite une attention particulière, pour son intérêt propre, évidemment, aussi en tant que le laboratoire de tout le reste.

   Lorsque parut Le Poids du monde, Peter Handke était déjà un auteur prestigieux (6 romans et 3 pièces de théâtre, dont La Chevauchée sur le lac de Constance et Les gens déraisonnables sont en voie de disparition). Ce fut une révélation pour certains d’entre nous, au même titre que Le Journal de l’intranquillité de Pessoa, même si les projets littéraires des deux auteurs diffèrent.
   Dans sa notice préliminaire, Peter Handke énonçait quelques-uns des principes qui donneront le « la » à la suite des journaux. C’est à ce moment-là, par conséquent autour de 1975 (puisque le journal concerne les années 1975-1977) qu’il découvre ceci : plus il entre dans l’écriture de ses notes et plus il a l’impression de se libérer « des formes littéraires établies », de libérer ses propos de « tout caractère privé », et par conséquent de leur donner une portée générale. Son journal se voulait alors, non pas « récit d’une conscience », mais son « reportage simultané et immédiat ». Il s’écrivit « dans toutes les situations de la vie mais non précisément à la table de travail ».
   Si nous rappelons les caractéristiques de départ, c’est que Peter Handke les gardera jusqu’au dernier journal paru, celui dont nous traitons ici. « Le seul problème », pensait déjà l’auteur, « est qu’il ne saurait avoir de fin ». Hier en chemin marque-t-il la fin de cette partie de l’œuvre ?
   Chaque journal qui suit le tout premier couvre de 2 à 5 années. Et tous respectent les principes énoncés dès l’abord. Avec cette nuance : le tout dernier, intitulé aussi « Carnets » (tandis que le premier proposait en sous-titre « Journal » est moins respectueux de la simultanéité entre expérience vécue, pensée surgie et notation, qui a lieu en léger différé. Cela s’explique, entre autres choses, par le fait que l’auteur voyage constamment, qu’il est sans domicile précis jusqu’à juillet 1990, date à laquelle il redevient un sédentaire (c’est lui qui parle). Comme si ses journaux, ses carnets lui assuraient la permanence dont il avait besoin, et qu’il n’avait plus de raison de les poursuivre, une fois découvert le point d’ancrage géographique (la maison de Chaville ?).
   La permanence de l’œuvre en gestation. Hier en chemin est riche de notes qui renvoient à un titre, un projet : « la perte de l’image ». Lequel projet, dans les 15 ans qui suivent, donnera lieu à Mon année dans la baie de Personne et justement La Perte de l’image. Et parallèlement, c’est au cours des années de Hier en chemin (1987-1990), qu’il rédige L’Art de la question, L’Essai sur la fatigue, L’Essai sur le juke-box, le scénario de L’Absence et qu’il traduit A Winter’s Tale de Shakespeare.
   En quoi consiste cet essentiel impersonnel que cherche encore Peter Handke dans son (pour le moment) ultime journal ? Et présenté, comme dans le cas du Poids du monde, par le moyen de paragraphes de longueur inégale, sans lien les uns avec les autres, surtout, sans point final ?
   Peter Handke veut être minimal en même temps qu’universel. Quelques moyens : le « je » devient un « il » : « Le silence était si parfait qu’il entendait dans la course des merles les bonds du chevreuil. » Le « il » devient un neutre : « Il arrive qu’un être humain incarne à lui seul l’humanité. » Souvent le paragraphe commence par sa résolution : l’auteur ne livre pas à son lecteur le processus de sa pensée mais simplement son aboutissement : « Beauté appui-tête », « L’énigmatique, comme une sorte d’arrivée ». Il propose une phrase qui appartient au livre en train de se construire : « Il ralentit le pas et tout devint plus lumineux » ; un bref dialogue dont on connaît à peine les locuteurs : « Les deux jeunes filles et le lecteur, à la terrasse d’un café : Vous êtes Autrichiens ? – Oui. – Merci, c’est bon. »
   Il arrive que le lieu et la date prétendent être précis (contrairement au Poids du monde, qui n’en propose pas) : « Place Dauphine, 24 mai. » Oui, mais de quelle année ? La femme aimée semble présente. Surtout par la pensée ? Par son absence ? « Quand je ne suis pas avec toi, je ne suis nulle part. » De même la maison : « Depuis combien de jours désormais suis-je à la recherche d’une maison ? » (phrase écrite dans une gare).
   Au long de ces années, Peter Handke est un chemin, et il paraît ne s’arrêter jamais. L’accompagne la lecture de la Bible, prépondérante, pour le fonctionnement de sa pensée et l’élaboration du style qui atteint, par instants, à une grandeur simple : la vieille paysanne « se tenait là et se servait elle-même, des deux mains, son repas, le portant à sa bouche de droite et de gauche en de larges gestes, ainsi qu’un chef de guerre ». Tout son effort et son éthique tendant à une méditation tournée vers le dehors, apparente gageure, à une ascèse spirituelle ou un détachement acquis à observer le monde, donc à sortir du champ de soi, ce à quoi peut aider et conduire ce qu’il nomme poésie, « cette percée vers le divin ».

   La voix d’une chanteuse

   Kali poursuit dans le registre de la voix intérieure [...].

   Comme le « je » du journal, le personnage de l’auteur ici est en chemin. C’est un marcheur, et c’est rare qu’il souhaite aller vite, en prenant par exemple un avion. Il n’aime guère cela, la compression du temps, qui installe, dans le corps, dans l’esprit, une hâte destructrice : « La maladie du Temps, née de la précipitation, suggérait que la destination non seulement ne se rapprochait pas, mais, à chaque battement de cœur, s’éloignait un peu plus. » Ce qu’il préfère, c’est la lenteur et le zigzag, « comme une longue histoire », s’approcher peu à peu du pays d’origine, à pied, en lui tournant autour. De sorte que la capitale lui apparaît comme « le centre de ses errances ». [...]

   Pourquoi ces détours, tous ces crochets ?

   Lisant Hier en chemin et [La Nuit morave], on comprend la raison pour laquelle Peter Handke enlève du premier tout détail personnel : il les réserve à ses récits et à ses personnages. Et puis, est-ce la lecture quotidienne de la Bible, dont il est question dans le journal, qui l’amène à écrire cette merveille ? « Ne m’appelle pas poète, appelle-moi rassembleur de matériaux aériens. Et homme de cendres […]. Tu quitteras dans la délicatesse […]. Tu quitteras dans le désarroi… » (Il faudrait tout citer.) [...]



   Le Monde des livres, vendredi 13 mai 2011
   Handke dans la panique et la douceur
   par Amaury da Cunha

   Lire Peter Handke, c’est entrer dans un refuge qui ne garantit rien : ni confort ni isolement. Car dans cette œuvre aux multiples facettes – il publie aujourd’hui deux romans (Kali et La Nuit morave), son journal de travail (Hier en chemin) et un récit de voyage (Les Coucous de Velika Hoca1), l’art du grand écrivain autrichien consiste à mettre sur le même plan la puissance de la parole et l’intensité de l’image. Un acte total et généreux qui donne au lecteur l’impression perturbante – mais ô combien heureuse ! – qu’une figure surgit littéralement sous ses yeux.
   Dans son livre de carnets, Hier en chemin, on peut lire très succinctement ce qui constitue, pour Peter Handke, la condition de son art de l’instant : « Chaque mot noté devrait venir d’une secousse, ou d’un tressautement, ou d’un sursaut, ou du moins s’en accompagner. » En lisant son journal de travail (tout entre-tissé de descriptions de choses, de notes de voyage et d’aphorismes moralistes), comme ses deux magnifiques romans, on retrouve la même expérience de l’image. Qu’elle soit réduite à une simple phrase (« le papillotement des roses après la pluie ») ou enchâssée dans le récit d’un personnage solitaire, l’effet produit reste identique : l’image est aussi saisissante que si elle était donnée à voir sur un écran – comme si elle venait de naître à l’instant même où on la contemple.
   Lisant, par exemple, la première page du roman Kali, une histoire d’avant-hiver (Gallimard), vous avez le sentiment d’assister en direct à la création même du texte. Étrange et envoûtante écriture d’Handke qui fait voyager son lecteur tantôt à l’intérieur de sa tête, tantôt hors de lui : « À moi aussi elle m’a fait, me fait peur. Mais je voudrais lui faire face. Peu à peu la mémoire s’enclenche et je l’entends, sans encore la voir. » Qui est la femme, dans ce récit ? Une cantatrice perdue dans un pays en guerre et que son errance conduit jusqu’à une cité saline – Kali –, à la recherche d’un enfant disparu dans un monde saisi de panique : ses habitants sont devenus bancals et la mémoire est menacée d’extinction à cause du sel des mines, qui corrode et efface toute représentation du passé ; la chanteuse continue cependant d’espérer un changement, qui passerait par l’acceptation du désastre : « Vivre là où le monde est bouleversant. Et où est-il bouleversant ? Ici, dans le coin mort. »
   Le lecteur à la recherche de réponses et de consolations sera bien avisé de passer son chemin. L’art de Peter Handke suspend la vérité au nom d’un incessant mouvement de l’être qui interdit toute stabilité : « Ne dis plus : "je pense", mais plutôt : "je me demande" », note-t-il dans son journal. Seul le vagabondage de l’esprit et du corps peut permettre de poursuivre le mouvement de la vie. Poussant la logique à son extrémité, le héros de La Nuit morave – double fantomatique de l’auteur – a « abdiqué de l’écriture », mais pas de la parole. Devant ses amis migrants et ses disciples montés sur sa péniche, au bord du Danube (sur l’affluent serbe), le voilà qui narre un extraordinaire voyage à l’intérieur de lui-même, expliquant sa hantise du langage et sa haine de l’amour. Il s’est donné l’objectif de ne plus jamais cesser de parler. La situation de cet écrivain est perpétuellement mise en péril ; comme s’il ne pouvait connaître aucune sorte d’harmonie avec le monde extérieur : « Écrire ? Qu’est-ce que cela signifiait pour lui autrefois ? Bien une échappatoire avant tout. »
   Et si cette réponse était toujours la même pour Handke, aujourd’hui ? Son dégoût du monde contemporain, il l’a crié haut et fort, jusqu’à susciter un fort rejet, lorsqu’il a pris parti pour les Serbes en se recueillant sur la tombe de Milosevic, en 2006. Il semble désormais fuir toute compagnie littéraire, toute communication publique, et avoue se sentir proche de chanteurs tels que Neil Young ou Bob Dylan, en déplacement perpétuel. Profondément pessimiste sur l’état de la communauté humaine, Handke pense qu’une réconciliation est néanmoins possible avec le monde, grâce à son regard, toujours tourné vers le dehors.
   Lorsqu’il ne se réfugie pas dans « une vie de conte – une enchanteresse – rien que celle-là », et qu’il sort de sa tour d’ivoire, l’écriture de son journal, qui est une forme de mise à nu, l’engage totalement. C’est la partie la plus émouvante de ces publications. Écrit de 1987 à 1990, alors qu’il était « presque toujours en chemin, sans domicile fixe », ce livre pourrait être assimilé à un « chutier » de phrases orphelines, or il n’en est rien : malgré sa forme discontinue, d’un bout à l’autre, il est tenu par une véritable exigence poétique. Lire ce texte, l’ouvrir au hasard, permet de mesurer l’importance de la tâche qu’il s’est donnée : marcher pour voir, marcher pour écrire. Comme si l’énergie du pas – la même que celle de son contemporain Paul Nizon – avait cette vertu de mettre en branle le langage pour forer des sensations. Dans cette œuvre fragmentaire, l’errance est liée à la perte : « Le deuil est mon état fondamental, ou mon état de fond, c’est-à-dire que ce n’est qu’à l’instant où je suis dans le deuil (où je peux l’être) que je suis tout entier (moi). »
   Mais si quelque chose est perdu et irrécupérable, l’écrivain conserve le pouvoir d’explorer le langage pour y trouver la justesse qui manque à la parole commune. « Verbe pour les larmes : "se dérobent". […] Verbe pour la quiétude : "comble". […] Verbe pour l’absence : elle "bénit". » Face à l’histoire qui engloutit les hommes, si l’écrivain parvient seulement à faire partager ce « presque rien qui enserre les choses », il peut estimer être sauvé : il nous donne encore de la lumière.

      1. Les Coucous de Velika Hoca, La Différence, 2011.



   Le Magazine littéraire,
n°508, mai 2011
   Impétueux Handke
   par Thomas Stélandre

   Auteur d’une quarantaine de romans, d’essais et de pièces de théâtre, Peter Handke est l’une des voix les plus importantes de la littérature contemporaine de langue allemande. Également scénariste et traducteur, c’est un homme de lettres, et de convictions. En 1991, il a pris position contre l’indépendance de la Slovénie, dont il est originaire. En 1996, il a soutenu la Serbie et Slobodan Milosevic contre l’Europe entière. Jamais il n’est revenu sur ces engagements ; il les paie encore aujourd’hui. Cette radicalité est aussi celle de son écriture, sensible, érudite, parfois opaque. L’actualité nous offre quatre occasions de l’explorer Kali. Une histoire d’avant-hiver et La Nuit morave, deux récits parus en 2007 et 2008, dont Gallimard publie la traduction française, ainsi que Hier en chemin, le deuxième tome de ses « carnets », chez Verdier. Et des notes de voyages, Les Coucous de Velika Hoca, à La Différence.
   Difficile, pour chacun de ces textes, de se plier à l’exercice de la présentation succincte, tant la production de Peter Handke relève de l’expérience. Il n’y aura pas ici l’histoire au sens où on l’entend, mais un enchevêtrement d’idées et de sensations. Ce sont des lieux, l’abord, qui se dessinent. Par exemple une mine de potasse dans Kali, au pied de laquelle s’étend un village. Une cantatrice, « la chanteuse d’avant-hiver », y a vécu. Elle tente de retrouver un enfant perdu, qu’elle ira chercher jusqu’au cœur de la mine. Dehors, il fait presque toujours nuit. « Encore la nuit. Seulement maintenant la nuit, la nuit profonde, profonde comme il n’y en eut jamais qu’une. » Le même manteau entoure La Nuit morave. Le lieu, cette fois, est une péniche, amarrée dans une boucle de la Morava, affluent serbe du Danube. Un homme s’y réfugie depuis une dizaine d’années, un auteur qui a cessé d’écrire. Il reçoit plusieurs de ses disciples. Ce sont eux qui s’interrogent, eux qui racontent. Une menace plane, quelque chose se passe, rien n’est sûr. Il y a des questions, beaucoup, et des mots qui manquent. Il s’agit de chercher les termes exacts, ceux qui diront le mieux, quoi ? Le désir, la perte, l’idéal ; tout ce que le lecteur voudra y trouver. C’est à lui que Handke s’adresse, pour lui qu’il laisse respirer la page. À travers ces « circonvolutions de cerveau », le dialogue se noue. Il n’y a pas le choix, et ce parce que « le fait d’ouvrir la bouche, d’être contraint de parler » est « une des exigences de ce monde ». Il se sent poussé à s’y soustraire, « et pas par le biais du silence par exemple, mais justement par celui de l’écriture ». Cette nécessité du « Allez, vas-y ! Raconte » pousse Peter Handke à prendre des notes, chaque jour. La publication du premier tome de ses « carnets », À ma fenêtre le matin (Verdier), qui traversait les années 1982-1987, a révélé ce travail quotidien de compréhension de soi et du monde. Hier en chemin couvre les trois années suivantes. Comme il l’indique en prologue, l’auteur était alors « presque toujours en chemin, sans domicile fixe ». Partant, le lieu impulsant l’écriture change d’une page à l’autre : Grèce, Japon, Portugal, Angleterre… Handke s’arrête sur « les feuilles de platane qui se dentellent, posées sur l’asphalte mouillé », sur le détail d’une architecture, sur cette personne âgée ou cet enfant. Se compose ainsi le portrait fragmenté d’un écrivain dans la transcription permanente du réel. Fragmenté car, souvent, la pensée ne dure que le temps d’une phrase – si tant est que le mot convienne : aucun point ne vient calmer le débit.
   De la lecture de ces ouvrages, on retiendra surtout ce rapport sensible et tendu à la langue, cette quête du sens. Les traductions de Marie-Claude Van Lendeghem, de Georges-Arthur Goldschmidt et d’Olivier Le Lay en rendent parfaitement compte, jusque dans les rythmes et modulations. Lorsqu’il travaillait sur La Nuit morave, ce dernier parlait d’ailleurs d’un « flot sinueux ». « Il faut se laisser totalement prendre par le récit et emporter », disait-il. Le conseil vaut aussi pour le lecteur.



   Le Figaro littéraire, jeudi 28 avril 2011
   Peter Handke, l’insaisissable
   par Thierry Clermont

   Après cinq ans de silence, l’écrivain autrichien revient en force avec trois livres. Romancier, scénariste, dramaturge, essayiste, il est toujours là où on ne l’attend pas.

   Pour rejoindre son refuge, il faut dépasser l’alignement des pavillons à meulières ombragés par les lilas, emprunter une allée assombrie plantée de hauts thuyas, patienter devant le portail vaguement bleu. Au loin, c’est la massive forêt de Meudon, sous un premier soleil de printemps. Si Horace avait eu son Lebedos, Handke a déniché là, voici une vingtaine d’années, son havre d’écriture, après avoir définitivement quitté sa Carinthie, séparé de Paris « par une croupe de collines boisées ». Un vrac d’objets mal identifiables, de tablettes, d’outils, d’autres babioles de plastique, fait du jardin protégé un drôle d’endroit romanesque, sur lequel veille une espèce de haut-relief en bois représentant les trois rois mages, reproduction fidèle d’une sculpture moyenâgeuse de l’église de Griffen, son bourg natal. C’est ici qu’il a écrit la plupart de ses ouvrages, depuis Essai sur la journée réussie.
   Marcheur infatigable, flâneur attentif, Peter Handke prend parfois la fantaisie de franchir la tendre Bièvre et de traverser champs et sentiers pour rejoindre Port-Royal-des-Champs, carnet de notes en main. D’ailleurs, dans son Don Juan (raconté par lui-même), il fait revenir le séducteur sévillan dans l’ancien fief des jansénistes. Handke ne cache pas son admiration pour ce grand suborneur d’hommes et de femmes, considérant même qu’il « a fait du bien au monde », au point de le considérer « comme un véritable frère ». Ce Don Juan très personnel était son dernier livre traduit en français (en 2006), jusqu’à la sortie simultanée de trois nouveaux ouvrages. Auparavant, il avait abordé un autre personnage mythique de l’Occident, Don Quichotte (dans La Perte de l’image ou Par la sierra de Gredos).
   Handke, et c’est là une de ses vertus cardinales, n’a jamais hésité à prendre le rebours de l’opinion commune, l’envers des doxas bien établies. Quitte à le payer, et même très cher. Il y a cinq ans, il avait suscité une violente polémique après s’être rendu aux obsèques du dirigeant serbe Milosevic, où il avait déclaré : « Je sais ce que je ne sais pas. Je ne sais pas la vérité. Mais je regarde. J’écoute. Je ressens. Je me souviens. Pour cela je suis aujourd’hui présent, près de la Yougoslavie, près de la Serbie, près de Slobodan Milosevic. » Rançon de la colère, solde de son engagement : une de ses pièces est brutalement déprogrammée de la Comédie Française. Adieu donc le prestigieux Nobel, qu’on lui promettait peu ou prou depuis des années. Dix ans plus tôt, il avait été un des rares intellectuels à avoir condamné les bombardements de l’Otan sur la République serbe, aux côtés de sa compatriote Elfriede Jelinek (prix Nobel de littérature 2004), de son ami le metteur en scène Luc Bondy ou de l’Allemand W.G. Sebald. Dans Mon année dans la baie de Personne, sorte de « prière narrative », le protagoniste, Gregor Keuschnig, ne s’écrie-t-il pas : « Mon époque, mon ennemi » ? À propos, l’hostilité vis-à-vis de Handke ne date pas d’aujourd’hui. Au début des années 1990, un critique français, forcément blasé, avait traité ses livres de « blêmitudes », bâclées par un « saturnien soporifique ». Pas très élégant envers celui qui quelques années plus tôt avait traduit en allemand le grand Emmanuel Bove (Bécon-les-Bruyères, Mes amis…), René Char, Francis Ponge, deux romans de Patrick Modiano, et même adapté au cinéma La Maladie de la mort, de Marguerite Duras.

   « Le langage devenu langage »
  
   On lui doit également d’avoir fait connaître outre-Rhin un des premiers romans de Julien Green, lequel avait fait vœu, au soir de sa vie, d’être inhumé à Klagenfurt, touché par la grâce d’une effigie de la Vierge ; « une des villes les plus nazies d’Autriche », commente Handke, qui y avait passé deux ans, comme pensionnaire dans une institution religieuse, avant d’en être chassé pour avoir lu, à l’âge de quinze ans, Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos. « Dès le plus jeune âge, j’ai été infecté par le sang noir du catholicisme », se souvient-il, avec des accents de rage. Et de répéter : « Oui, le sang noir. » Tout cela, et davantage, le journaliste allemand Malte Herwig le rappelle dans la première véritable biographie consacrée à l’auteur de La Femme gauchère, parue en ce début d’année sous le titre wagnérien (un contresens volontaire ?) Le Maître du crépuscule (inédite en français).
   Le jardin fleuri de Peter Handke tremblote dans la lumière finissante. On pense à quelques pages tombées de ses Carnets : « Les hortensias mauves du jardin. Le buis dans l’ombre. La marche des merles dans les fourrés. L’arrivée des moineaux (…). L’ébullition du silence. » Commentaire de l’auteur : « La littérature, c’est le langage devenu langage ; la langue qui s’incarne. J’écris avec la respiration, pour découvrir le sacré, celui de la vie. Je crois être un romantique décidé, qui rend grâce à la mémoire. » Son état de veille est permanent. Ce qui nous vaut de nombreuses lignes lumineuses, comme : « Une forme d’amour : avec l’aide de l’être aimé réapprendre le mensonge, jeu pour élargir l’existence », ou encore, dans des nuances mélancoliques : « La nuit je ne voudrais plus entendre que des voix de femmes », et plus bucoliquement : « Marche, empilement de quiétude. » Tonalités variées que l’on retrouve dans Hier en chemin. « Carnets, novembre 1987-juillet 1990 ». Et si c’était là que se loge l’essentiel de Peter Handke ? Non pas dans ses romans ou récits, ni dans son théâtre capricieux, mais dans ses volumineuses notes amassées jour après jour, heure par heure, constituant sa substantifique moelle littéraire. On le retrouve alors parcourant l’Europe, de Split à Ostende, d’Amsterdam à l’andalouse Ubeda, où est mort saint Jean de la Croix, s’attardant dans l’ombre des églises romanes, en dénudant les objets et les gestes quotidiens, en lançant des syllogismes poétiques. Il y évoque John Keats, le romantique qui voulait une vie de sensations et non de pensées, après avoir évoqué Tokyo sous la neige. Il l’avoue : « Je suis un penseur de l’instantané : je ne suis même que cela. Narrer ne m’intéresse pas, mes intrigues sont masquées, enfouies ; je préfère réaliser, au sens où l’entendait Cézanne ». Parus simultanément en français, Kali est un roman noir d’anticipation situé dans une ville dominée par une mine de potasse, où survivent des migrants et une étrange cantatrice bêleuse, alors que la tourbillonnante et inclassable Nuit morave nous entraîne au fond des Balkans, cette terre meurtrie et soumise « à la dictature du temps normal et réel ». Une terre revisitée par un écrivain vieillissant auquel il ne reste que la « bravade » pour s’exprimer.
   La littérature n’est pas tout pour Handke, bientôt âgé de 69 ans, qui a fourbi ses premières armes au milieu des années 1960 avec Les Frelons et Le Colporteur, avant de se faire un nom avec L’Angoisse du gardien de but avant le penalty et le bouleversant Malheur indifférent, requiem dédié à sa mère d’origine slovène. Le théâtre tout comme le cinéma occupent une place de choix dans ses activités. D’ailleurs, son nom sera toujours associé au film de son ami Wim Wenders, Les Ailes du désir (1987), en qualité de scénariste, un film onirique mené par Bruno Ganz, Peter Falk (« Colombo » au petit écran) et le rocker Nick Cave.
   Dans les années 1960, on parlait de pop music ; chez Handke, on disait « beat musik ». Passionné depuis toujours par Bob Dylan, « le psalmiste », les Kinks, les Stones, il avait cru dans sa jeunesse que le rock « pouvait apporter une véritable démocratie, au-delà des rêves ». Depuis, le fan de Creedence a eu le temps de déchanter pour revenir sur ses illusions, même s’il collabore avec le grand songwriter Van Morrison (le père de Gloria).
   Son dernier opus, qui vient d’être publié en Allemagne, s’intitule Der grosse Fall (« la grande chute ») : vingt-quatre heures dans la vie d’un acteur désœuvré prêt à commettre un meurtre, et qui tombe opportunément amoureux d’une femme. Un roman, précise-t-il, « sur la dernière vision des choses ». De son côté, le compositeur Philip Glass, spécialisé dans la musique répétitive et parfois verbeusement ennuyeuse, travaille sur un opéra inspiré de la pièce de Handke, Traces des égarés. Le titre lui va à merveille. Lui qui aime à dire : « Je suis presque un désespéré », et qui aurait pu chanter, comme Don Giovanni face à Donna Anna : « Qui je suis, tu ne le sauras pas. » Non lo saprai…



   Télérama, mercredi 13 avril 2011
   par Nathalie Crom

   Dans ses carnets de notes ou dans ses récits, Peter Handke invite au dépaysement radical.

   Il existe un « cas Handke », une difficulté, un malaise, cela depuis les années 1990, l’éclatement de l’ancienne Yougoslavie, et l’indéfectible soutien apporté par l’auteur autrichien à la cause nationaliste serbe – un soutien réaffirmé en 2006 par Peter Handke, assistant aux obsèques du président serbe Slobodan Milosevic. Mais il existe tout autant. et même davantage, bien plus crucial évidemment, un écrivain qui, depuis plus de quatre décennies, bâtit une œuvre parmi les plus remarquables de notre temps. Et c’est avec lui, l’écrivain, le raconteur, le poète, qu’il nous est proposé de renouer aujourd’hui, à la faveur de la traduction simultanée de plusieurs ouvrages, qui sont autant d’invitations à expérimenter, de nouveau, ce dépaysement radical que procure le contact avec la prose de Handke. Qui propose non pas une vision du monde, mais plutôt une certaine façon de le regarder, de le voir. Convient-il de repousser ces invitations ? Assurément pas.
   « Il faut que tu te laisses imprégner par le monde, par chacun de ses mouvements, aussi secondaire soit-il (le varech que la tempête jette par paquets sur la rampe d’embarquement, où il s’accumule en un rempart avec le temps), si tu veux être un poète épique », note Peter Handke dans ses carnets, fragments rassemblés qui sont tout à la fois un journal intime et l’atelier d’un artiste : un lieu de complète liberté, un vaste coffre où accumuler, jour après jour, notes, croquis et réflexions, tout un matériau tant descriptif que méditatif et spéculatif, duquel naîtront, ou pas, les œuvres futures. Dans la continuité d’À ma fenêtre le matin (2006), Hier en chemin rassemble des notes prises entre novembre 1987 et juillet 1990. Et il est saisissant de voir comme ces éclats, ces instantanés, ces notes éparses forment, presque malgré eux, en dépit de ce caractère atomisé, inachevé, un livre cohérent et généreux, étrangement limpide. Peut-être le meilleur de Handke, en fait, assurément le plus vivant, le plus ouvert. Handke marche, il voyage à travers l’Europe, jusqu’en Italie, en Grèce. un temps en Égypte, plus tard au Japon et ailleurs. Il regarde, contemple et consigne ce qu’il voit, ce qu’il sent, cherche les mots pour dire au plus juste possible les paysages, les visages, les ciels, ici des taches de soleil sur une pierre, là la très grande douceur de la pluie en Écosse… Sans lien avec ces esquisses, ces sortes d’épiphanies, des réflexions s’ébauchent, des pensées en suspens, en mouvement, sans conclusion ni morale, qui prennent valeur d’aphorismes, de décryptage de soi-même : « Ne recherche pas la sensation, mais la descriptibilité ; celle-ci s’accompagnera de la sensation », ou « Ce qu’il nous est possible de voir, aussi bien que d’entendre et de rêver, il nous reste encore à l’explorer – et il est bien plus de choses visibles que tu ne pourras jamais en voir ».
   Plus virtuose, plus sinueuse, plus solennelle aussi est l’évidente beauté du récit La Nuit morave1, pérégrination désenchantée d’un écrivain dans les ruines d’une Europe qui n’est plus – une Europe comme après la bataille, déchirée, disloquée –, voyage à rebours d’un homme sur les traces fugitives de sa propre vie, dont il convoque, l’espace d’une nuit, quelques témoins. Autoportrait mélancolique et ironique de Peter Handke ? Difficile de ne pas le penser. Mais il n’est pas certain que l’écrivain en dise ici davantage sur lui que dans les pages flâneuses de ses carnets.



   La Liberté, samedi 2 avril 2011
   Carnets de bord, suite
   par Alain Favarger

   Après À ma fenêtre le matin […], voici une nouvelle tranche des carnets de bord de l’écrivain autrichien, parus en allemand en 2005 sous le titre Gestern unterwegs. Cette suite, limpidement traduite par Hier en chemin, traite des années 1987-1990. Elle confirme l’intérêt des propos du diariste, souvent plus passionnant et incisif dans cette forme d’écriture que dans les constructions alambiquées de ses romans. On y retrouve, avant les faux pas suscités par la guerre des Balkans, ce désir de clarification avec soi-même qui caractérise la démarche intellectuelle et existentielle de l’écrivain. Au fil d’une écriture fragmentaire assez fascinante qui n’est pas sans rappeler la figure des grands moralistes français des 17e et 18e siècles. « Est artiste celui qui donne à entendre le souffle du monde », dit en manière d’autoportrait l’auteur, chantre de la lenteur, qui croit aussi au péché mortel ou encore à la vertu féconde de l’amertume.
   On découvre également dans ce volume les traces des multiples pérégrinations de Handke (KEYSTONE), de l’Espagne au Japon, via la France profonde. Celle-ci sillonnée de part en part jusqu’aux plus infimes extases, comme en procure la contemplation des volutes dansantes d’une sculpture médiévale. Plaisir de la marche, éloge de l’attente (de quoi ? de la répétition, voyons, sans laquelle il n’y a pas de vraie joie), l’écrivain décline les multiples états de sa condition d’ascète hédoniste. Qui tire son miel de ses dons d’observation (de la nature, de l’art, de la beauté d’un visage, d’un dialogue incessant avec les livres), dans l’idée que le vrai érudit est « celui-là seul qui est animé par ce qu’il sait ou ce qu’il a appris… »



   Lire,
avril 2011
   En territoire ennemi
   par Baptiste Liger

   S’il suscita la polémique en raison de son soutien à Slobodan Milosevic, l’Autrichien Peter Handke reste, quoi qu’il en soit, une plume européenne de premier plan. […]

   Doit-on juger l’œuvre d’un auteur à la lumière des polémiques qu’il a provoquées ? Cette question, aux airs de vieilles lunes, s’impose toutefois d’elle-même quand on évoque désormais le nom de Peter Handke. La dernière fois que les médias se sont intéressés au cas de l’Autrichien, c’était en 2006, lorsque Marcel Bozonnet, alors administrateur général de la Comédie Française, choisit d’annuler les représentations de la pièce Voyage au pays sonore ou l’art de la question. La raison de ce boycott ? Son soutien au peuple serbe et, surtout, sa présence remarquée aux funérailles de Slobodan Milosevic (qu’il avait défendu – sans pour autant témoigner – à l’occasion de son procès devant le TPI de La Haye). Ainsi, Peter Handke – nostalgique de la Yougoslavie d’antan – se trouve affublé d’une étiquette d’« infréquentable » dans l’Hexagone, pays où pourtant il réside depuis 1991. Plus précisément à Chaville, Hauts-de-Seine. Au-delà de toutes les prises de position politique, la France devrait s’honorer de la présence sur son territoire de l’un des écrivains européens les plus importants. Car – faut-il le rappeler, encore et encore ? – la controverse ne doit pas escamoter l’œuvre, considérable, de Peter Handke, aujourd’hui âgé de soixante-huit ans : L’angoisse du gardien de but au moment du penalty, La femme gauchère, Le malheur indifférent, L’absence, etc. Et, à la lumière des quatre ouvrages qui paraissent actuellement en France, force est de constater que cet homme an parfum de soufre n’a rien perdu de sa superbe […].

   Une exploration poétique de l’Europe
   Présenté malicieusement comme un « récit », ce texte1 vénéneux est une invitation au voyage – sur la Morava, un affluent du Danube –, celle d’un écrivain, ou plutôt un « ancien auteur », accueillant quelques amis anonymes pour un dîner sur sa « péniche-hôtel », amarrée dans la région de Porodin. […] C’est le début d’une sorte de vagabondage somnambulique, prétexte à une exploration poétique (animalière ou sportive, à l’occasion) de l’Europe – doublée d’une interrogation sur la forme narrative. On aime se perdre dans les méandres de cette croisière décidément pas comme les autres, magnifiquement mise en lumière par une traduction époustouflante d’Olivier Le Lay (déjà auteur d’un travail exceptionnel sur Elfriede Jelinek ou Alfred Döblin). Le Lay a su également trouver une forme parfaite pour retranscrire en français les notes d’Hier en chemin – soit les carnets de Peter Handke rédigés entre novembre 1987 et juillet 1990 –, mélange de songes philosophiques, de haïkus, et de brefs développements sur tout et n’importe quoi. Entre autres perles, on ne résiste pas au plaisir de citer cet aphorisme : « Si tu ne saisis pas l’espace, ne te demande pas pourquoi tu ressens un vertige. »
   […]

      1. La Nuit morave (Die morawische Nacht), Gallimard, « Du monde entier », 2011.



   Books, avril 2011
   Sur la route avec Peter Handke

   Dans ce récit de trois années de pérégrinations, l’écrivain autrichien livre un morceau d’écriture virtuose.

   Chantre de la lenteur et de l’enracinement, l’écrivain autrichien Peter Handke fut soudain pris de bougeotte. C’était en 1987. Pendant près de trois ans, le plus souvent à pied, il sillonna l’Europe – l’Allemagne, la France, la Belgique, la Hollande, la Grèce, la Yougoslavie –, mais aussi l’Égypte, le Japon et l’Alaska. « Marcher se révéla pour lui le moyen idéal d’entrer en contact avec la réalité », de voir le monde autrement, note Andreas Platthaus dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung. Pour l’écrivain, ce fut une période de paix.
   Paru en 2005 en Allemagne, le journal de ces pérégrinations est désormais disponible en français. « Un morceau d’écriture virtuose », estime Andreas Platthaus. Handke emprunte à divers genres littéraires, de l’aphorisme à l’esquisse, sans se laisser enfermer dans aucun. Dans ses descriptions de scènes du quotidien, il s’élève parfois au niveau de la grande peinture hollandaise.



   Livres Hebdo, vendredi 4 mars 2011
   Le bruissement du monde
   par Fabienne Jacob

   Suite de la publication des carnets de notes de Peter Handke, débutée avec À ma fenêtre le matin. Ce nouveau carnet couvre les années 1987-1990 qui précèdent son installation en France.

   « Être en chemin, enseignement du présent, collecte du présent », écrit Peter Handke dans le deuxième tome de ses Carnets, qui fait suite au premier, À ma fenêtre le matin. Un présent (1987-1990) qui est déjà du passé pour nous. La preuve, la Yougoslavie, l’un des pays qu’il traverse, est encore unifiée.
   Alors que le journal intime est le coffre-fort de l’ego, le carnet, parce qu’il rassemble toutes sortes de fragments de réel, est une sorte de laboratoire de la pensée et de l’écriture. Handke se présente comme un « penseur de l’instantané », un « musard ». Flânant à travers toute l’Europe (de la Yougoslavie à l’Andalousie) et le Japon, il mêle sensations, aphorismes, contemplations. Mais aussi notes de travail. Les années 1987-1990, qui précèdent l’installation en France de l’écrivain autrichien, sont celles où il écrivit, entre autres, La perte de l’image, Essai sur la fatigue, ainsi que le scénario de son film L’Absence. L’acuité sensorielle des notations est toujours nimbée de poésie, qu’il décrive les « lézards qui s’accouplent immobiles, comme morts, rien qu’une respiration légère », « les gousses d’acacias claires perçant de leur rumeur, de leur froissement, le bruit de la ville » ou encore « cette façon merveilleuse qu’ont parfois les jeunes femmes d’offrir la tête à la lumière et au vent quand elles marchent ».
   L’observation du monde se transmue le plus souvent en questionnement. Ainsi il regarde une femme et son enfant et note aussitôt : « Si le christianisme est si puissant, est-ce parce qu’il “raconte” ce genre de choses au sujet d’une mère et de son enfant. » Philosophes, poètes et artistes sont du voyage, Jaccottet, Hölderlin, Wittgenstein. Sont évoqués le silence des films d’Ozu tout comme « les lèvres supérieures gonflées de deuil » des personnages de Giotto. Handke questionne la vie aussi bien que sa vie. « Ne pas revenir de son étonnement : un principe de vie possible. » Presque tous les grands sentiments de vie qu’il déclare avoir éprouvés, il les doit, à des « récits écrits » et aussi, passionnant paradoxe, à « ce qui fait défaut, les événements de l’enfance qui n’ont pas eu lieu, les fautes de, tout ce qui ne s’est pas passé ». Loin du temps chronologique, mais au cœur d’un temps intérieur qui ne saurait se mesurer, ces réflexions ne sont que rarement datées. De même il serait vain de chercher un point final aux phrases. Handke se refuse à borner ou à figer son expérience pour mieux livrer une pensée en perpétuel mouvement. Se frotter à son regard, à son fascinant travail d’éclaircissement du monde et de soi fournit une précieuse pâture à notre propre vie intérieure.

Radio et télévision

« Hors-champs », par Laure Adler, France Culture, du lundi 26 au samedi 31 décembre 2011, de 22h15 à 23h
« La Grande Table », par Caroline Broué et Hervé Gardette, France Culture, vendredi 3 juin 2011, de 12h à 12h30