La Quinzaine littéraire, 1-15 mars 1993 par Marie-José Tramuta Violet
L’hippopotame, cheval du fleuve, est un paisible mammifère, « un animal pesamment anti-lyrique », précise Philippe Jaccottet dans sa belle préface, exempt de toute rhétorique, voyez l’ivoire de ses dents qu’il arbore avec la simplicité que l’on sait, au contraire de son noble et vénérable compère, l’éléphant. Pourquoi l’hippopotame ? Parce que c’est un moyen de transport (métaphore) commode qui n’hésite pas, s’il le faut, à se changer en tramway métaphysique psychopompe ou peut-être en autobus (« la course joyeuse du transport public ! ») : « Et pour que tout redevienne comme avant / le soleil le monde l’aujourd’hui l’illusion / au coup de frein du transport public il faut / que la parka verdâtre du type hirsute / s’accouple avec les fleurs de la cretonne / dans la vallée de Josaphat d’un autobus / qui file, jaune, sous les marronniers. » Les marronniers, la jungle, c’est tout un : « Même si l’herbe sauvage / n’a pas envie de prendre et de fleurir / dans les pots d’un maire social ». Est-ce un voyage alors, plutôt une course sans but, une errance à travers la ville, Milan d’abord : « Car à Milan tout billard qu’elle soit / il y a des rues qui montent et qui descendent / plus fréquentes dans les rêves et les souvenirs / surtout si liées à une première rencontre / à un signe ganté de violet. » Précisons que Luciano Erba est né en 1922 à Milan, qu’il enseigne la littérature française dans un institut universitaire et qu’il est traducteur aussi (à l’instar de Bernard Simeone qui nous propose aujourd’hui sa limpide traduction dans ce recueil en version bilingue dans la belle collection « Terra d’altri »). Poésie à la saveur autobiographique donc, « d’événements privés d’ombre et de reflet », entrecoupée d’une ironie empreinte de pietas, purgée des relents du romantisme. La purge n’est d’ailleurs pas réservée au seul romantisme : « Un enfant sortit d’une maison longue / ou basse, qui criait : “je vois violet !” / “ça doit être le Violani”, “mais non, c’est le calomel” ». La poésie de Luciano Erba voit violet, dans une alchimie aussi insistante qu’allusive ; à défaut de contrastes, c’est un jeu continu de couleurs, presque toutes automnales, mais crépusculaires jamais, qui fusent à travers « un océan de brume au-dessus des rizières ». Au fond, l’extrême jubilation que retire le lecteur de ces pièces sur le mode mineur, vient aussi de ce que le Lombard Luciano Erba, le poète au regard violet de l’enfance, sait annuler au détour d’un vers ces « morts vivants » « d’un âge stupidement hirsute » ; chacun y reconnaîtra les siens. Les deux premières sections du recueil, « Le cercle ouvert », « Le tramway métaphysique », conduisent à « l’ailleurs », l’antithèse de ce « chez soi » frileux dont on entend trop souvent brailler les nostalgiques, ceux qui « aspirèrent à la quadrature du cercle ». Mais que ferait un hippopotame en voie d’extinction dans un carré ?
Europe, n° 767, mars 1993 par Charles Dobzynski
Ce poète italien que nous fait découvrir Bernard Simeone dans une parfaite traduction – L’Hippopotame, édition bilingue – est d’une rare modestie. Il ne joue pas des grandes orgues. Il n’agite pas les ailes des moulins à vent et des vérités éternelles. Il n’élève même pas la voix. Il la tient au plus près. Comme son regard qui scrute et tisonne le cœur des choses. Celui-ci se met alors à rougeoyer comme si la réalité était une braise que réanimerait d’un souffle discret, le poète. Il est né à Milan en 1922, où il fut professeur et traducteur de la poésie française (Michaux, Reverdy, Ponge, entre autres) Erba met en œuvre un réalisme teinté d’ironie, un esprit agile et démystificateur. Pris sur le vif, ses croquis n’en sont pas moins nimbés de mystère. On pourrait le situer dans la lignée de Jean Follain s’il n’échappait si prestement à toute classification. Dans sa préface, Philippe Jaccottet analyse la démarche de son ami – « Rien ne lui est plus étranger que le magma impressionniste » – et désigne la principale qualité de cette écriture où « la parole trouve sa mesure juste ». C’est en effet la justesse de touche qui la caractérise, comme celle d’un pianiste qui effleurerait le clavier de la réalité : « Le nom de l’hôtel écrit sur le mur / en grandes lettres noires est tout trempé de pluie. » Dès lors les apparences rendent un son différent, des contours, des détails inaperçus surgissent du visible et du vécu. « Survivre : vivre sur ? » se demande le poète. Une question qui défie toute certitude. Il évoque : « l’arôme d’une fabrique de café / s’unissait à l’odeur lointaine des fonderies ». Ce qui, dans le quotidien est à la fois le plus fugace, le plus banal, et le plus essentiel à notre relation au monde. Casernes, potagers, pavillons de banlieue, champs de pommes de terre d’où « montait la fraîcheur de la terre noire ». L’olfactif et le visuel, en même temps sollicités, établissent un balisage, une topographie de la connaissance intuitive. Les repères sont déplacés, et le miroir soudain nous renvoie des images surprenantes : « Je pensais tes pensées / mieux que le simulateur d’un centre spatial ». Erba ne cherche à nous éblouir ni par la magnificence d’un paysage, ni par la magie du verbe. Mais ce qu’il observe et capte, avec tant d’acuité et de finesse, il nous permet d’en percevoir les contrepoints, les arrière-plans. Et c’est par là, dans un miracle de simplicité, qu’il réussit constamment à nous émouvoir et à nous captiver.
Le Monde, 9 avril 1993 par Patrick Kéchichian
D’apparence prosaïque, la poésie de Luciano Erba trouve sa voie loin des emphases de l’émotion et des lourdeurs de l’expressionnisme. Inquiète, sceptique et ironique, elle exprime un désenchantement sans acrimonie, une alarme secrète devant un monde crépusculaire, dont les signes sont brouillés.
Le Nouvel Observateur, 10-16 décembre 1992 par Mira Fary
Si L’Hippopotame nous fait songer à la jungle citadine, son Tramway métaphysique (un de ses poèmes) nous mène tout droit au cœur de la grisaille milanaise qui, sous sa plume, se teint de lueurs étonnantes. |