Accueil
Littérature française
  Collection jaune
L’Image
Chaoïd
Fondation empreinte

Littérature étrangère
  allemande
anglaise
espagnole
italienne
russe Slovo
russe Poustiaki
grecque
japonaise

Verdier poche

Philosophie

Hébreu

Islam

Sciences humaines

Art et architecture

Tauromachie

Cuisine

Revues


vidéos

nouveautés

agenda


Lettre d'information

Informations générales

Sites conseillés

banquet du livre



 
  L’Homme difficile

  Hugo von Hofmannsthal

  Théâtre
Traduit de l’allemand par Jean-Yves Masson

  176 pages
19 €
ISBN : 978-2-86432-152-1

Résumé

     Hans Karl Bühl, l’homme difficile ne peut rien décider. Revenu de la guerre et des tranchées de 1914, muré dans sa solitude, il ne peut se résoudre de siéger à la chambre de Pairs où l’appellent ses titres héréditaires ; il ne peut se décider à demander la main de celle qu’il aime ; il n’est pas même capable de savoir s’il ira oui ou non, ce soir, à la réception de ses amis Altenwyl. Jeté presque malgré lui au milieu du tourbillon d’un monde où défilent les ombres d’une société viennoise qui n’est presque déjà plus qu’un souvenir, et dont les ridicules affectueusement caricaturés par Hofmannsthal ont déjà la grâce des choses disparues, il y rencontrera, comme le veut la loi de la comédie, le vrai visage de son destin.



Extrait du texte

     Acte I. Scène troisième

     LUKAS, entre et annonce. — Madame la comtesse Freudenberg. Crescence est entrée immédiatement à sa suite.
Lukas sort, Vinzenz également.

     CRESCENCE. — Est-ce qu’on te dérange, Kari ? – Pardon...

     HANS KARL. — Voyons, ma bonne Crescence !

     CRESCENCE. — Je monte m’habiller. Pour la soirée.

     HANS KARL. — Chez les Altenwyl ?

     CRESCENCE. — T’y verra-t-on aussi ? Ou bien non ? Je voudrais seulement savoir, mon cher.

     HANS KARL. — Si cela t’avait été égal, j’aurais éventuellement décidé plus tard, et, le cas échéant, je me serais décommandé par téléphone, depuis mon Cercle. Tu sais combien je ne m’engage qu’à contrecœur.

     CRESCENCE. — Ah ! Oui.

     HANS KARL. — Mais si jamais tu avais compté sur moi...

     CRESCENCE. — Mon cher Kari, je suis assez vieille pour revenir seule à la maison. De plus, Stani y va aussi, et il me ramènera. Ainsi donc, tu ne viens pas ?

     HANS KARL. — J’aurais volontiers considéré encore un peu la question.

     CRESCENCE. — Une soirée ne devient pas plus attirante quand on y pense et qu’on y repense, mon cher. Et puis, je croyais que l’habitude de réfléchir indéfiniment t’était un peu passée, là-bas. (Elle s’assoit à côté de lui, qui se tient debout près du bureau.) Allons, Kari, finissons-en avec ce caractère insupportable, cette inconstance, cette indécision qui font que l’on doit se battre à couteaux tirés avec ses amis parce que l’un vous traite d’hypocondriaque, l’autre de rabat-joie, et que le troisième parle de vous comme d’un homme sur lequel on ne peut pas compter. À ton retour, tu étais dans une disposition d’esprit si excellente, et maintenant, te voici de nouveau comme à vingt-deux ans, à l’époque où j’étais presque amoureuse de mon frère.

     HANS KARL. — Me ferais-tu des compliments, ma bonne Crescence ?

     CRESCENCE. — Mais non, je dis les choses comme elles sont : Stani est un juge incorruptible sur ce point ; il te considère tout simplement comme le premier personnage du grand monde, il n’est question que d’oncle Kari par-ci, oncle Kari par-là, on ne peut pas lui faire un plus grand compliment que de lui dire qu’il te ressemble, et c’est bien le cas : rien qu’à voir ses gestes, on dirait un second toi-même. Il ne connaît rien de plus élégant que la manière dont tu traites les gens, le grand air, la distance que tu mets dans tes relations avec tout le monde, et en même temps, la parfaite égalité d’âme et la bonhomie qui sont les tiennes vis-à-vis des plus humbles. Mais il a découvert, comme moi-même, tes faiblesses ; il adore littéralement la décision, la force, ce qui est définitif, il déteste les tergiversations, et en cela, il est comme moi !

     HANS KARL. — Je te félicite de ton fils, Crescence. Je suis sûr qu’il te procurera toujours bien des sujets de te réjouir.

     CRESCENCE. — Mais pour revenir à nos moutons, Dieu du ciel, quand on a passé par les épreuves que tu as connues et qu’en plus on s’est comporté comme si cela n’était rien !

     HANS KARL, gêné. — Tout le monde en a fait autant !

     CRESCENCE. — Ah ! Pardon, pas tout le monde. Mais j’aurais cru qu’après cela on était capable de surmonter son hypocondrie.

     HANS KARL. — Celle qu’on ressent devant une assemblée de gens dans un salon, justement, je l’éprouve encore. Une soirée m’épouvante, et, ma foi, je n’y puis rien. Je comprends, à la rigueur, qu’il y ait des gens pour vivre sous le même toit. Mais non qu’il y en ait pour leur rendre visite.

     CRESCENCE. — Mais enfin, de quoi as-tu peur ? On doit pouvoir en discuter. Est-ce que ce sont les vieilles gens qui t’ennuient ?

     HANS KARL. — Ah, ils sont si charmants, si aimables !

     CRESCENCE. — Alors, ce sont les jeunes qui te portent sur les nerfs ?

     HANS KARL. — Je n’ai rien du tout contre eux. C’est la chose elle-même qui est pour moi une véritable horreur, sais-tu, l’ensemble, l’ensemble est un tel sac de nœuds fait de malentendus inextricables ! Ah, ces malentendus chroniques !

     CRESCENCE. — Après toutes les épreuves que tu as connues hors de chez toi, je ne parviens guère à concevoir que tu ne t’y sois pas endurci.

     HANS KARL. — Crescence, de telles épreuves ne diminuent pas la sensibilité, elles l’augmentent. Comment ne le comprends-tu pas ? Les larmes peuvent me venir aux yeux pour une bêtise ou le rouge me monter au front à propos d’une toute petite chose, d’une nuance que personne ne remarquera, ou alors il m’arrive de dire tout haut ce que je pense tout bas – ce sont des états qui ne permettent pas d’aller au milieu des gens. Je ne puis absolument pas te l’expliquer, mais c’est plus fort que moi. Je te l’avoue franchement : il y a deux heures, j’ai donné l’ordre de me décommander auprès des Altenwyl. Peut-être une autre soirée, bientôt, mais pas celle-ci.

     CRESCENCE. — Pas celle-ci ! Mais pourquoi justement pas celle-ci ?

     HANS KARL. — C’est plus fort que moi, de façon tout à fait générale.

     CRESCENCE. — Si tu dis « en général », c’est que tu penses à quelque chose en particulier.

     HANS KARL. — Pas le moins du monde, Crescence.

     CRESCENCE. — Mais si, bien sûr ! Ah, ah. Eh bien, sur ce point-là, je peux te rassurer.

     HANS KARL. — Sur quel point ?

     CRESCENCE. — Pour ce qui est d’Hélène.

     HANS KARL. — Comment en viens-tu à Hélène ?

     CRESCENCE. — Mon cher, je ne suis ni sourde, ni aveugle. Qu’Hélène, depuis sa quinzième année jusqu’à il y a très peu de temps, mettons jusqu’à la deuxième année de la guerre, ait été amoureuse de toi jusqu’au bout des ongles, j’ai des indices qui me le prouvent au premier coup d’œil, au second, et même au troisième.

     HANS KARL. — Mais Crescence, tu t’illusionnes toi-même...

     CRESCENCE. — Sais-tu que je me suis imaginée, naguère, il y a trois ou quatre ans, alors qu’elle n’était qu’une toute jeune débutante, qu’elle était la seule personne au monde qui pouvait te fixer, et devenir ta femme. Mais je suis heureuse à mourir que cela ne soit pas arrivé. Deux personnes si compliquées, cela ne produit rien de bon.

     HANS KARL. — Tu me fais trop d’honneur. Je suis l’homme le moins compliqué du monde. (Il a ouvert l’un des tiroirs du bureau.) Mais je ne vois pas ce qui t’a donné cette idée. Je suis attaché à Hélène, elle est pour moi comme une cousine, je l’ai connue si petite. Elle pourrait être ma fille !Il cherche quelque chose dans le tiroir.     

     CRESCENCE. — À plus forte raison la mienne ! Mais je n’en voudrais pas pour fille. Et à plus forte raison je ne voudrais pas de ce baron Neuhoff pour gendre.

     HANS KARL. — Neuhoff ? Est-ce une histoire si sérieuse ?

     CRESCENCE. — Elle l’épousera. Hans Karl referme le tiroir brutalement.

     CRESCENCE. — Je considère cela comme une affaire conclue, en dépit du fait qu’il s’agisse d’un parfait inconnu, venu d’on ne sait quelle province balte où ce sont encore les loups les plus civilisés, et tombé, pour ainsi dire, de la dernière pluie.

     HANS KARL. — La géographie n’a jamais été ton fort, Crescence, les Neuhoff sont une famille du Holstein.

     CRESCENCE. — Eh bien, mais c’est la même chose : en un mot, des gens que personne ne connaît.

     HANS KARL. — Du reste, une famille de tout premier rang. Aussi bien alliée qu’on peut l’être, après tout.

     CRESCENCE. — Pardonne-moi, mais cela, c’est ce qui est écrit dans le Gotha. D’ici, qui peut le vérifier ?

     HANS KARL. — Te voilà bien acharnée contre cet homme !

     CRESCENCE. — Mais il y a de quoi ! Quand une jeune fille, une des premières de son rang, s’entiche d’un homme que personne ne connaît, en dépit du fait qu’il n’aura jamais la moindre position ici...

     HANS KARL. — Crois-tu ?

     CRESCENCE. — Jamais de la vie ! Et en dépit du fait que son verbiage la laisse de marbre, bref, en dépit d’elle-même et du monde...Un court silence.
Hans Karl ouvre un autre tiroir avec une certaine violence.

     CRESCENCE. — Puis-je t’aider à chercher ? Tu es en train de t’énerver.

     HANS KARL. — Je te remercie mille fois, je ne cherche rien, à vrai dire, j’ai introduit la mauvaise clé.

     LE SECRÉTAIRE, apparaissant par la petite porte. — Oh, je vous demande bien humblement pardon.

     HANS KARL. — Je serai à vous dans un petit moment, Neugebauer.Le secrétaire se retire.

     CRESCENCE s’approche de la table. — Kari, si seulement cela te faisait plaisir, rien qu’un peu, je ferais échouer cette histoire.

     HANS KARL. — Quelle histoire ?

     CRESCENCE. — Celle dont nous parlons : Hélène-Neuhoff. Je la fais échouer du jour au lendemain.

     HANS KARL. — C’est-à-dire ?

     CRESCENCE. — Je mets ma main au feu qu’elle est encore exactement aussi éprise de toi aujourd’hui qu’il y a six ans, et qu’il suffit d’un mot, de l’ombre d’une allusion...

     HANS KARL. — ... que je te prie de ne pas faire, pour l’amour de Dieu !

     CRESCENCE. — Très bien, pardonne-moi ! N’en parlons plus.

     HANS KARL. — Ma chère, je m’incline bien bas devant tes façons énergiques, mais, Dieu merci, les gens ne sont pas si simples.

     CRESCENCE. — Mon cher, les gens sont, Dieu merci, très simples, si on les prend simplement. Bon, je vois que tu ne prends pas cette nouvelle au tragique. Tant mieux. Tu as cessé de t’intéresser à Hélène, je le tiens désormais pour acquis.

     HANS KARL, se levant. — Je ne sais même pas comment tu as pu penser qu’il était nécessaire que je cesse de m’intéresser à elle. D’autres personnes ont-elles ces pensées bizarres ?

     CRESCENCE. — Bien probablement.

     HANS KARL. — Sais-tu que cela me donne proprement l’envie de m’y rendre ?

     CRESCENCE. — Et de donner ta bénédiction à Théophile ? Il en sera ravi. Il fera les pires bassesses pour devenir un de tes familiers.

     HANS KARL. — Ne trouves-tu pas qu’il aurait été fort à propos, étant donné les circonstances, que je me sois montré depuis longtemps déjà chez les Altenwyl ? Je suis extraordinairement désolé de m’être décommandé.



Extraits de presse

     On commence simplement à mesurer, en France, l’importante œuvre écrite par Hugo von Hofmannsthal. Après la fameuse Lettre de lord Chandos, après les livrets écrits pour Richard Strauss, après les poèmes, le lecteur est invité à découvrir ici une comédie parfaitement inattendue. Le personnage principal, Hans Karl Bühl, éprouvé par la guerre des tranchées, est incapable de prendre une décision. Il ne veut pas aller siéger à la chambre des Pairs, il ne parvient pas à demander la main de la femme qu’il aime, etc. La force de l’écrivain est d’avoir réussi à intégrer la tradition française de la comédie  –  il était un grand admirateur de Molière – dans le milieu viennois en pleine décomposition. La Première Guerre mondiale, qui est l’arrière-plan historique de l’indécision du héros, fait signe implicitement à une fin de monde. Monde qui apparaît lézardé et presque fossilisé dans une mondanité parfois ridicule. On rit peu dans cette comédie, on sourit plus souvent (comme dans Le Misanthrope) ; le lecteur [et] spectateur touche également à l’un des mystères de la vie, celui de l’émotion : l’expérience qui se déroule sur scène souligne le « secret du langage et des larmes ». L’ouvrage s’achève sur une brillante postface du traducteur, Jean-Yves Masson.

     Bulletin critique du livre français, juin 1992.

 

     Dans la comédie L’Homme difficile, l’homme difficile c’est Karl Hans, comte de Bühl, qui est apparemment rentré sain et sauf de la tuerie de 14-18, mais semble toutefois être resté « là-bas ». Historiquement et viscéralement c’est un homme coincé « Il vit dans la porte », comme on dit en Autriche. En relation d’incertitude quotidienne. Hans Karl, écorché vif, hypersensible jusqu’à la paralysie, d’une subtilité quasiment byzantine de fin de règne, souffre d’une plénitude critique qui risque de devenir néante par excès. La figure du comte renvoie ainsi spectralement à l’éclatement de la sénile monarchie danubienne. Sapientel recours extrême demeure Hélène, orient secret du comte : happy end oblige. Chez Hofmannsthal, à la différence de Musil, cet autre homme sans qualités qu’est Karl-Hans, s’esquive par une pirouette douce amére en abyme pour raison souriante de Konversationsstück, de comédie baroque dite d’évanouissement. Sous la légendaire Gemütlichkeit autrichienne, sous une morbidezza aristocratique de bon aloi surtruffée de locutions françaises transparaît, néanmoins, l’apocalypse sournoise mais définitive d’un monde. Aboli bibelot d’inanité sonore...

     Lou Bruder, La Quinzaine littéraire, 1er septembre 1992.



Presse sur la mise en scène de Jacques Lassalle

Théâtre de la Colline, 21 mars-27 avril 1996

     L’anecdote n’est plus qu’apparence et derrière le brillant mondain d’une soirée de fête se révèle un univers en perdition. Celui d’une haute société qui n’est plus que société d’opérette dans une Vienne ex-capitale d’Empire qui n’est plus que capitale de province. Celui d’un monde que menacent déjà les forces terribles qui vont bouleverser l’Europe et qui continue à vivre comme par le passé...
     Incrustée dans les décors de Rudy Sabounghi en harmonie parfaite avec ses effets de rideaux et de miroirs, la mise en scène joue de tous les registres, toutes les nuances, sans avoir l’air de rien faire et de rien dire, tout en faisant et en disant tout. Construite sur un tempo de crescendo savant, elle crée une sorte de mouvement fascinant d’élongation du temps. On est dans l’ordre du triste et du drôle à la fois. On pense au cinéma de Renoir.
     Sous l’effet d’une direction d’acteurs tout aussi subtile la distribution se montre éblouissante, faisant entendre tout le texte   – ce qu’il avoue comme ce qu’il tait. De Dominique Labourier, la « sœur » aux touches fines, à Mark Saporta, le « fils » d’une justesse drolatique et terrible dans son contentement de soi, en passant par Marianne Basler, bouleversante en maîtresse éperdue et trahie c’est un véritable florilège. Il faudrait encore citer Michel Peyrelon et Lucien Marchal futur majordome aux allures d’inspecteur inquiétant, Hugues Quester, aristocrate qui en appelle déjà à un ordre nouveau, Roland Amstutz, plein d’humanité simple et chaude, Rosine Rochette touchante...
     Et puis, bien sûr, il y a Andrzej Seweryn. C’est lui. L’« homme difficile », ou plutôt, pour reprendre le premier titre de la pièce l’« homme sans intentions ». D’une élégance souveraine, le geste lent, il domine le spectacle, « étranger » au vain tourbillon du monde, comme si un voile s’était abattu entre lui et les autres. Comme si dans cet univers de spectre condamné par les temps nouveaux, plus rien n’avait de sens. Il dit : « Il est impossible d’ouvrir la bouche sans provoquer la plus grande contusion. » Magistral.

     Didier Méreuze, La Croix, 29 mars 1996.

 

     La pièce, pour sûr admirable, rendue au mieux dans notre langue par Jean-Yves Masson, s’attache à vingt-quatre heures de la vie d’un homme, le comte Hans Karl Bühl, rescapé des tranchées, à ce titre revenu de tout, misanthrope courtois cultivant l’art de se taire au nom de l’indicible, traqué par les femmes, la famille, les amis et l’obligation sociale. La scène est en « Cacanie », soit l’Autriche, pour dire comme Musil dans son Homme sans qualités, qui partage maints traits de cet « Homme difficile ». Tout enchante l’esprit, par la sensation d’irréfragable que suscite le déroulement de l’action scénique. La plus profonde justesse a manifestement guidé tous les choix de Lassalle, jusque dans une façon de sensualité furtive entre les corps en présence, d’autant plus troublante que le quant-à-soi est de rigueur dans cette aristocratie recrue de défaites, qui porte beau par habitude. Les passions semblent distillées par l’alambic du temps théâtral. Chaque geste, chaque mimique, chaque expression portent, sans jamais appuyer. Horlogerie parfaite, minutieuse, collant à merveille à la psychologie singulière que l’œuvre déploie. Et tout semble couler de source, au fil d’un jeu qu’on dirait d’un naturalisme épuré, avec le secours d’une imperturbable ironie. On songe an cinéma de Max Ophüls, à son désenchantement cultivé. C’est donc du théâtre au plus haut point civilisé mais qui, dans des mains vulgaires, n’aurait pu donner que de l’à-peu-prés. Quelque chose d’aussi subtil qu’un corps de ballet en bon état de marche, au service d’une mélancolie poignante. Andrzej Seweryn, on ne le quitte pas des yeux. C’est tout son être qui signifie. Les femmes (Dominique Labourier, Marianne Basler, Océane Mozas...) procèdent d’une grâce mélodieuse rare. Jusqu’aux lignes de forces grotesques de l’intrigue qui surgissent à point nommé avec élégance. Il est clair qu’une intelligence déliée et douloureuse a ici permis la recréation d’un monde qui prend figure de véritable « sonate des spectres ».

     Jean-Pierre Leonardini, L’Humanité, 8 avril 1996.

 

    À l’heure de la psychanalyse naissante, Hugo von Hofmannsthal se paie le luxe de dénoncer, comme Sigmund Freud, les ruses et les faux-fuyants du langage, les abîmes insondables de nos inconscients. Et, comble de paradoxe, c’est sur scène, lieu sacré du dialogue, qu’il a choisi de stigmatiser la vanité de tous les dialogues ! Apparemment, il écrit une vraie comédie classique, avec unité de temps, d’action et presque de lieu. Apparemment, il compose aussi une œuvre à la mode, frivole et capricieuse, avec intrigue amoureuse et galerie de personnages viennois hauts en couleur, droit sortis des comédies amères de Schnitzler ou des univers déjantés des peintres expressionnistes Kokoschka ou Schiele. En fait, de scène en scène, le poète torpille les archétypes, casse les habitudes, montre un pays bientôt miné par le fascisme, des personnages que tout condamne à la fuite, des histoires qui vont se terminer en non-histoires, et des rêves en cauchemars.
     Servi par une troupe magnifique qu’il dirige en virtuose, Jacques Lassalle nous fait valser admirablement entre plaisir de la théâtralité viennoise la plus sucrée et dénonciation de cette même théâtralité. Avec son intelligence douloureuse et constamment blessée, le metteur en scène sert à merveille le texte d’un auteur lui aussi « difficile », perdu entre la fascination et le mépris du verbe, l’amour et la haine du moi.
     À l’image du jeu si singulier d’Andrzej Seweryn. Allez le voir, être et ne pas être là, donner l’impression d’aimer et d’être ailleurs, d’être indifférent et passionné. Avec ce même regard impassible et cette intonation monocorde : bouleversant de souffrance inavouable, inavouée, à jamais condamné au silence. Mais quand même toujours sur scène.

     Fabienne Pascaud, Télérama, 10 avril 1996.