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  Histoire des traductions en langue française
Dix-neuvième siècle (1815-1914)

 

  Sous la direction d’Yves Chevrel, Lieven D’hulst et Christine Lombez
parution : octobre 2012

  1376 pages, ouvrage relié
48 €
ISBN : 978-2-86432-690-8

Résumé

Le XIXe  siècle est le «  siècle de la comparaison  ». Cette définition entend mettre l’accent sur un phénomène qui touche non seulement la France, les pays d’expression française et ceux où la langue française (langue internationale) est pratiquée, mais aussi l’Europe, voire l’ensemble de la planète : d’intenses mouvements de circulation des personnes et des idées, dans lesquels la traduction devient véritablement un véhicule qui facilite, voire impose les rencontres et, par là, provoque les confrontations. Le volume s’organise autour de trois grands ensembles.
Les trois premiers chapitres concernent des problèmes généraux. Les deux premiers (théories de la traduction, traducteurs) sont attendus mais incontournables. Le troisième souligne cette autre caractéristique du XIXe  siècle, sans doute plus particulière à la France : la découverte, grâce aux recherches historiques, d’une Antiquité classique renouvelée et mise en concurrence avec d’autres antiquités, orientales notamment.
Les chapitres suivants, consacrés aux traductions plus spécifiquement littéraires, sont encadrés par une approche quantitative et une synthèse qualitative sur les transformations du panthéon littéraire. Les chapitres qu’ils encadrent traitent des grands genres traditionnels : à côté du théâtre, de la poésie et de la fiction en prose, une place a été réservée à la littérature d’enfance et de jeunesse qui prend véritablement son essor pendant ces années.
Les six derniers chapitres sont consacrés aux vastes domaines des activités scientifiques, y compris les sciences humaines entendues au sens large (sciences, droit, religion…). Cet ensemble met particulièrement en évidence les interdépendances, les filiations et les oppositions que les traductions des œuvres étrangères suscitent.
Le bilan proposé pour conclure ne peut être que provisoire ; il essaie simplement de faire la part de l’apport des traductions en français et de fixer quelques grands repères historiques, toutes œuvres prises en compte. L’ouvrage se clôt par deux index : celui des auteurs et critiques cités, et celui des traducteurs, qui les enregistre avec leurs dates de naissance et de décès, quand elles sont connues.


Revue de presse

Presse écrite

   CCP, décembre 2013
   par Jean-Jacques Bretou

   Au début de leur avant-propos Yves Chevrel et Jean-Yves Masson citent Antoine Berman « La constitution d’une histoire de la traduction est la première tâche d’une théorie moderne de la traduction. ». Ils concluent cette introduction par la phrase suivante : « Notre vœu est que cette Histoire des traductions en langue française contribue à une prise de conscience : il n’est plus envisageable d’écrire l’histoire de la pensée ou de la littérature sans tenir compte du rôle joué par les traducteurs » et ils rappellent que Blanchot qualifiait les traducteurs de « maîtres cachés de notre culture. » Il y a là deux bonnes raisons de souscrire à l’idée qu’a eu Masson de vouloir rassembler en quatre volumes imposants, (ce premier sera suivi de trois autres concernant les XIe-XVIe siècles, les XVIIe-XVIIIe siècles et le XXe siècle), cette histoire des traductions en langue française. C’est d’un enjeu culturel national qu’il s’agit, le projet est d’ailleurs financé par l’Agence nationale de la recherche. La lecture de ces 1370 pages s’avère, par ailleurs, plus que fort instructive : passionnante.



   Linguistica Antverpiensia, n°12, 2013
   par Francisco Lafarga, Universitat de Barcelona (Espagne)

   Les études historiques constituent un des plus anciens domaines de recherche sur la traduction, puisqu’elles existent bien avant l’établissement des Translation Studies et la généralisation de cette discipline académique : menées à bien, très souvent, dans le contexte du comparatisme littéraire, elles ont contribué, à leur insu, à la construction de ce que l’on appelle actuellement « l’histoire de la traduction ». Dans les décennies les plus récentes, notamment depuis 1990, se sont multipliés les travaux d’histoire de la traduction, appuyés sur des réflexions théoriques et méthodologiques qui leur ont signalé les lignes à suivre et à exploiter et leur ont donné un vernis scientifique.
   Le nombre des études particulières, portant sur l’activité d’un traducteur, la traduction d’un auteur étranger, voire d’un genre littéraire ou de toute autre manifestation culturelle ou scientifique, a favorisé les projets de rédaction de panoramas, normalement circonscrits à un pays ou à un domaine linguistique, soit sur une période, soit sur l’ensemble des époques historiques. Signalons pour mémoire les noms de Louis G. Kelly (1979), Henri van Hoof (1991 & 1993), Michel Ballard (1992), Jean Delisle (1995) ou Lawrence Venuti (1995), qui ont entrepris des projets individuels ou collectifs devenus « classiques » dans l’histoire de la traduction. La Grande-Bretagne et l’Espagne se trouvent parmi les premiers pays à avoir élaboré des histoires de la traduction plus ou moins systématiques ou organisées sous forme de dictionnaire.
   On peut citer les ouvrages dirigés par Olive Classe et Peter France, tous les deux parus en 2000. La même année a vu la publication d’autres ouvrages en Espagne, d’initiative individuelle : de Juan Francisco Ruiz Casanova et d’Anthony Pym. La formule de l’ouvrage collectif se retrouve dans les volumes dirigés par Francisco Lafarga et Luis Pegenaute (2004, 2009, 2013).
   Grâce à l’initiative d’Yves Chevrel et de Jean-Yves Masson, la France ou, plutôt, les pays de langue française sont venus enrichir cette liste (encore malheureusement trop courte). C’est ainsi que le premier des quatre volumes de cette Histoire des traductions en langue française, qui traite du XIXe siècle a réussi, après une longue attente, à voir le jour.1
   Comme le soulignent ses directeurs, cet ouvrage se propose d’offrir un panorama historique des traductions, construit sur la réalité de celles-ci, et – en élargissant le territoire – de tenir compte des traductions en langue française, éditées ou non en France (puisque ce sont surtout les traductions imprimées qui sont à la base de l’ouvrage). La grande nouveauté, par rapport aux autres histoires « nationales » signalées est, à mon avis, la place accordée à la traduction « non littéraire », si l’on prend comme modèle la structure du volume consacré au XIXe siècle.
   Ce volume dirigé par Y. Chevrel, Lieven D’hulst et Christine Lombez et qui a compté sur la collaboration de soixante-quatre chercheurs y participant à des degrés différents, présente une densité visuelle frappante (ses 1280 pages de texte, auxquelles il faut encore ajouter plus de 80 pages renfermant les index onomastiques, des index de noms, représentent un peu plus de trois millions de caractères) et une densité de contenus extraordinaire. L’ouvrage comprend quinze chapitres organisés par un ou plusieurs responsables qui en ont assuré la rédaction, aidés parfois des collaborateurs. Le volume s’ouvre sur un chapitre consacré aux « Théories » (responsable : Frédéric Weinmann), qui retrace les différentes conceptions sur la traduction et se fait l’écho des réflexions, voire des polémiques, qui y ont rapport, au long du siècle ; il est suivi par le chapitre dédié aux « Traducteurs » (Susan Pickford), qui décrit la typologie des acteurs de la traduction. Le chapitre III, intitulé « Une Antiquité nouvelle » (Claudine Le Blanc), se propose de récupérer les traductions des textes anciens (Antiquité gréco-latine, Orientalisme, Moyen Âge). Les chapitres IV à VIII insistent sur la traduction littéraire, en débutant par une éclairante « Approche bibliométrique » (Blaise Wilfert- Portal), se poursuivant par des chemins plus conventionnels, tels que la « Poésie » (Christine Lombez), le « Théâtre » (Ariane Ferry et Sylvie Humbert-Mougin) ou la « Prose narrative » (Anne-Rachel Hermetet et Frédéric Weinmann), pour déboucher sur un genre plus récemment arrivé, la « Littérature d’enfance et de jeunesse » (Isabelle Nières-Chevrel). Un changement (une rupture ?) se produit au chapitre IX, qui essaie de montrer le rôle de la traduction dans les « Métamorphoses du panthéon littéraire » (Jörn Albrecht). Pour revenir aux questions des « genres », le chapitre X insiste sur les « Historiens » (Fiona McIntosh), le suivant s’occupe des « Sciences et techniques » (Patrice Bret), le chapitre XII porte sur les « Philosophes » (Jean Lacoste), et les trois derniers vont des « Textes juridiques » (Valérie Dullion) aux « Religions » (Yves Chevrel), en passant par les « Récits de voyage » (Lucile Arnoux-Farnoux, Alex Demeulenaere et Muriel Détrie). Après le bilan établi par les directeurs du volume arrivent les deux index : des traducteurs en langue française (fallait-il le préciser ?) et des « autres personnalités ».
   Le simple énoncé des chapitres met en évidence la richesse et la complexité de l’ouvrage, la volonté d’intégrer la plus grande partie (la totalité ?) des manifestations de la traduction au XIXe siècle, les choix opérés par les organisateurs. Comme je l’ai signalé plus haut, le plus grand mérite de cet ouvrage est l’ouverture à des manifestations de la traduction dans les domaines non-littéraires. Répondant ainsi aux aspirations – bien fondées, d’ailleurs – des spécialistes dans d’autres branches de l’activité humaine, l’histoire de la traduction, traditionnellement plus attachée au fait littéraire, s’est ouverte aux sciences et aux techniques, à la jurisprudence, à la religion. Cette ouverture qui n’est pas facile, compte tenu du manque parfois d’études concrètes sur lesquelles tisser l’histoire, ne peut qu’enrichir l’histoire de la traduction, c’est ce qui arrive d’une manière incontestable dans ce volume. La pluralité des contenus a exigé la collaboration de spécialistes provenant de disciplines diverses. Les comparatistes, avec des orientations diverses, sont les plus nombreux (L. Arnoux-Farnoux, Y. Chevrel, A.-R. Hermetet, C. Lombez, F. McIntosh, I. Nières-Chevrel) ; les historiens y sont aussi bien présents, soit du côté de la culture (B. Wilfert-Portal), de la traduction (L. D’hulst, S. Pickford) ou des sciences (P. Bret). Pour la traduction, les noms de V. Dullion et de F. Weinmann assurent notamment l’étude des textes de spécialité. Viennent s’ajouter à la liste A. Ferry et S. Humbert- Mougin pour les études théâtrales, C. Le Blanc pour les études anciennes et J. Lacoste pour la philosophie. Finalement, des spécialistes en littérature de voyage, tels A. Demeulenaere et M. Détrie.
   Un autre aspect très positif de cet ouvrage mérite d’être signalé : sa dimension supranationale. En adoptant comme critère la langue d’arrivée, l’incorporation d’autres territoires où l’on a aussi traduit (ou publié des traductions) doit nécessairement produire un enrichissement des données, de la réflexion et de l’optique. Cependant, dans le présent volume sur le XIXe siècle, la part du lion revient à la France et les autres nations y sont peu présentes, sauf dans des cas bien concrets (par exemple, au chapitre sur les traductions de poésie). Les volumes sur la Renaissance et l’Âge classique n’apporteront pas sans doute grand-chose à cette « internationalisation », et il faudra attendre le volume sur le XXe siècle pour apprécier convenablement ce phénomène. Mais l’idée est excellente et pourrait servir d’exemple à d’autres initiatives, si l’on arrivait à abattre des préjugés nationaux qui sont encore vivants dans notre XXIe siècle.
   Tout choix comporte des risques et dans un ouvrage si complexe les répétitions sont, sans doute, inévitables, d’autant plus que ce n’est pas toujours facile de renfermer tel ouvrage ou tel auteur, exclusivement dans la littérature, l’histoire ou la philosophie. La probabilité des répétitions augmente lorsque, par exemple, on prévoit un chapitre sur les traductions de l’Antiquité et un autre sur la traduction de textes philosophiques : Aristote et Platon, et leurs traducteurs, seront dans l’un et dans l’autre.
   Dans un ouvrage si riche et touffu, avec de nombreux collaborateurs, on peut bien supposer que des erreurs de graphie ou de normalisation allaient se glisser ici et là, et cela malgré le travail de vérification des éditeurs, assurément long et lourd : l’accent qui manque à Blasco Ibáñez dans le texte (631-633, 652) et dans l’index ; l’adjonction de la particule au second prénom dans Manuel Galode Cuendias (866)… C’est vrai que l’on a complété, dans l’index, des noms d’auteurs ou de traducteurs, mais ce travail n’a pas été fait d’une manière systématique : ainsi, on aurait pu trouver sans trop de difficulté le prénom de l’allemand Rose (Heinrich) ou de l’espagnol Zárate (Agustín de), ou encore l’identité d’un/une énigmatique Neera, la romancière italienne Anna Radius Zuccari. L’alphabétisation présente aussi, comme nous le savons, des problèmes : parfois, le recours à des renvois résout des difficultés de localisation des entrées, mais pas toujours (par exemple, on aurait aimé retrouver Bernardo Dovizi, malgré l’avis de la BnF, sous Bibiena ou Bibbiena) ; d’autres fois, la forme arrêtée par la BnF n’a pas été retenue (Zegarra, Gavino Pacheco, qui est bien Pacheco Zegarra, Gavino). C’est un peu plus gênant dans le cas des confusions des personnages : à noter que l’Alarcón des pages 507 et 508 est le dramaturge du XVIIe siècle Pedro Ruiz de Alarcón, et non pas le romancier du XIXe Pedro Antonio de Alarcón (p. 610).
   Cependant, en dehors de ces remarques – mineures – portant sur la graphie de certains noms ou l’alphabétisation, une autre plus importante se présente à mon esprit, et c’est le critère qui a présidé à l’établissement des deux index de noms. En effet, les éditeurs ont cru convenable – et suffisant – de créer deux index : de traducteurs et du reste (« autres personnalités »). Il n’y a rien à objecter pour le premier, le rôle primordial des traducteurs dans le processus de la traduction étant désormais hors de question. Mais, et les auteurs traduits ? N’ont-ils pas, eux aussi, droit à la visibilité ? Or, ils sont confondus dans le second index avec des critiques, des illustrateurs, des traducteurs en d’autres langues, voire des responsables de maisons d’édition : à mon avis, l’existence d’un index particulier aurait fait ressortir encore une fois la richesse du volume. D’autre part, la consultation de l’index des traducteurs réserve plus d’une surprise : on est averti que les références à des auteurs qui ont été traducteurs à leur tour sont réunies dans le premier index, et c’est pour cela qu’on ne devrait pas s’étonner d’y rencontrer Pierre Corneille ou Jean Racine, même si leur activité a très peu apporté à l’histoire des traductions au XIXe siècle. Mais on reste un peu plus surpris d’y trouver Diderot : c’est vrai qu’il a été traducteur, mais des sept occurrences de son nom dans le volume une seule (et encore basée sur une supposition) pourrait justifier son inclusion dans cette partie de l’index ; la même chose arrive pour J.-J. Rousseau (aucune des trois occurrences est en rapport avec la traduction). Et finalement, que dire des personnages qui ne figurent pas dans l’index ? Nombre d’étrangers sont tombés dans l’oubli, et même des Français : si Perrault est cité p. 273 à côté de J. Racine et J.-J. Rousseau, on cherchera en vain son nom dans l’index.
   Mais, bien sûr, tout ce que l’on peut reprocher à cet ouvrage n’est rien par rapport aux renseignements qu’il apporte, aux suggestions qu’il propose, aux voies d’étude qu’il trace : on reste, donc, dans l’attente des volumes qui vont suivre. Au risque d’ajouter une tournure trop personnelle à ce compte rendu, dont les conventions imposent une certaine distanciation, je dirai que, ayant été le directeur (ou codirecteur) d’une histoire de la traduction en Espagne, dans un registre bien différent, certes, j’ai été frappé par la structure et les contenus de cet ouvrage, et je serais heureux de pouvoir un jour aboutir à des résultats pareils.

   Références
   Ballard, M. (1992). De Cicéron à Benjamin. Traductions, traducteurs, réflexions. Lille : Presses Universitaires de Lille.
   Classe, O. (Ed.) (2000). Encyclopedia of literary translation into English. Londres : Fitzroy Dearborn.
   Delisle, J., & Woodsworth, J. (Eds.) (1995). Les traducteurs dans l’histoire. Ottawa : Presses de l’Université d’Ottawa.
   France, P. (Ed.) (2000). The Oxford guide to literature in English translation. Oxford : Oxford University Press.
   Hoof, van, H. (1991). Histoire de la traduction en Occident. Paris-Louvain-la-Neuve : Duculot.
   Hoof, van, H. (1993). Dictionnaire universel des traducteurs. Genève : Slatkine.
   Kelly, L. G. (1979). The true interpreter. A history of translation theory and practice in the west. New York : St Martin’s Press.
   Lafarga, F., & Pegenaute, L. (2004). Historia de la traducción en España. Salamanca : Ambos Mundos.
   Lafarga, F., & Pegenaute, L. (2009). Diccionario histórico de la traducción en España. Madrid : Gredos.
   Lafarga, F., & Pegenaute, L. (2013). Diccionario histórico de la traducción en Hispanoamérica. Madrid : Iberoamericana-Vervuert.
   Pym, A. (2000). Negotiating the frontier. Translators and intercultures in hispanic history. Manchester : St. Jerome Publishing.
   Ruiz Casanova, J. F. (2000). Aproximación a una historia de la traducción en España. Madrid : Cátedra.
   Venuti, L. (1995). The translator’s invisibility. A history of translation. Londres : Routledge.

   1. Suivront les volumes consacrés à la Renaissance (XVe-XVIe siècle), à l’Âge classique (XVIIe-XVIIIe siècle) et au XXe siècle.



   L’Archicube (Revue de l’Association des anciens élèves et amis de l’École normale supérieure),
   n°14, juin 2013
   par Jean-Thomas Nordmann

   À la tête d’une importante équipe de chercheurs, deux archicubes, professeurs à Paris IV, Yves Chevrel (1959 l) et Jean-Yves Masson (1982 l) se sont attelés à une entreprise aussi titanesque que nécessaire et sans précédent, explorer un domaine clef de leur discipline, la littérature comparée, en faisant paraître une histoire générale des traductions en langue française, de l’invention de l’imprimerie à nos jours. Quatre tomes sont prévus. Le premier volume, qui vient d’être publié, sous la direction d’Yves Chevrel, porte sur le XIXe siècle (Histoire des traductions en langue française, Verdier, 2012). Ce choix est peut-être dû à des raisons contingentes, liées à la disponibilité plus rapide des contributions. Il n’en est pas moins significatif car c’est au XXe siècle que la traduction prend des dimensions sociales nouvelles, s’ajoutant à ses fonctions traditionnelles en matière d’érudition et de pédagogie, avec le développement d’un plus vaste public de lecteurs lié aux progrès de l’alphabétisation et à l’apparition des formes modernes d’édition et de circuits de distribution. C’est au XIXe siècle que se répand plus largement en France l’intérêt pour les textes étrangers, le romantisme mettant à mal la suprématie du français en Europe. Tandis que la notion même de littérature étrangère acquiert reconnaissance et statut, notamment dans le monde universitaire, ce recul du gallocentrisme érige la comparaison en ressort fondamental de la réflexion critique ; il entraîne le réexamen et la remise en cause des valeurs consacrées. La traduction est donc au cœur des interrogations du siècle. L’ouvrage n’élude aucune de ces dimensions. Il débute par l’évocation de ce que les auteurs appellent « théories de la traduction », non sans quelque anachronisme, car, le plus souvent, il s’agit surtout de réflexions sur l’art de traduire et de bien traduire, plus que de vues systématisées sur les processus que l’acte de traduire met en œuvre. Ces réflexions représentent souvent la justification des choix du traducteur, surtout quand des traductions suscitent des polémiques, telle celle qui oppose Panckoucke et Burnouf à propos de leurs traductions respectives de Tacite. Entre élégance et littéralité, on voit progresser un idéal de vérité ; l’art de traduire rejoint le souci de pénétrer la personnalité créatrice de l’auteur du texte traduit ; rien d’étonnant si la réflexion sur la traduction épouse les débats sur l’originalité, dont se nourrissent les romantismes, ainsi que les mises en cause corrélatives de la rhétorique. Avec l’helléniste Henri Weil apparaît le souci de conserver dans le texte traduit l’ordre d’apparition et d’enchaînement des idées et des notions plutôt que le respect des catégories grammaticales utilisées par l’auteur du texte original. S’agissant des langues anciennes, ce principe sera appelé à une longue carrière universitaire et commandera les exercices des classes supérieures de notre enseignement. D’une conception très large, ce premier chapitre offrirait à lui seul la matière d’un livre ; il présente déjà de vivants portraits de traducteurs, que le reste de l’ouvrage enrichira et qui contribuent à l’agrément professionnel de la traduction, auquel aurait pu être associé le quatrième, qui, sous le titre d’« Approche bibliométrique » montre l’importance grandissante des traductions dans la production éditoriale et sur le marché du livre et de la presse périodique. Le chapitre trois se rattache plus directement au reste de l’ouvrage en abordant les domaines de création et de connaissance que le développement des traductions enrichit et dont il modifie, en les élargissant, les perspectives : « Une Antiquité nouvelle » apparaît ainsi, non plus limitée à la Bible, à la Grèce et à Rome ; les littératures anciennes extra-européennes ne deviennent pas seulement plus familières, l’orientalisme s’impose comme ensemble de disciplines érudites et comme terme de comparaison qui renouvelle nos vues sur l’antiquité classique ; quant aux littératures médiévales, leurs traductions font l’objet d’un intérêt plus que soutenu qui prolonge les curiosités du XVIIIe siècle et qui donne à la Chanson de Roland, à l’historiographie médiévale et aux romans de chevalerie une place de choix dans le patrimoine national. La poésie et le théâtre sont abordés ensuite, domaine par domaine, avec des indications sur les problèmes spécifiques que pose la traduction dans chaque genre. Un ample chapitre sur la « prose narrative » donne à lire « en creux » la constitution du roman moderne ct son essor comme forme littéraire et comme produit de consommation. Le lecteur apprend beaucoup du chapitre sur la « littérature d’enfance et de jeunesse » qui connaît un développement spectaculaire, marqué très vite de l’empreinte du cosmopolisme : Andersen, les frères Grimm, le chanoine Schmid et bien d’autres s’imposent à l’égal des auteurs « nationaux » tandis que l’éditeur Hetzel introduit la notion d’adaptation appelée à un bel avenir. Autre chapitre à satisfaire des curiosités nouvelles, celui qui passe en revue les « Métamorphoses du panthéon littéraire » c’est-à-dire la manière dont les traductions s’intègrent au « canon », devenant elles-mêmes des textes classiques et reconnus comme tels, qu’il s’agisse de classiques comme Dante ou de méconnus comme Vico. La contribution des traductions à ce processus de canonisation est abordée pour chacune des grandes littératures nationales. Le chapitre consacré aux « Historiens » montre l’importance des influences étrangères, à travers les traductions de grandes œuvres, notamment anglaises et allemandes, qui balisent l’évolution d’une discipline reine du siècle. La traduction des œuvres de sciences pures n’est pas séparable, un chapitre le rend sensible, des combats pour la science, « nouvelle idole ». Textes juridiques, récits de voyage, études religieuses ont droit à des chapitres particuliers. Dans un chapitre limpide et passionnant, Jean Lacoste (1971 l) fait vivre les apports de l’empirisme anglais, de l’hégélianisme, de Schelling, de Kant, de Schopenhauer et de Nietzsche aux renouveaux successifs de la philosophie française. Cet ensemble de plus de 1300 pages se lit très aisément car il est parfaitement composé, loin de se ramener à un paquet de fiches : les données techniques alternent harmonieusement avec les portraits et des considérations historiques très naturellement introduites. Cet agrément renforce, s’il en était besoin, l’admiration qu’inspirent les qualités exceptionnelles d’un travail qui renouvelle en profondeur notre connaissance du XIXe siècle littéraire et érudit et, comme on dit, fait honneur à l’université française.



   La Vie des idées.fr, jeudi 28 mars 2013
   Un siècle de traductions françaises
   par Claire Guérin



   IF Verso, vendredi 8 février 2013
   L’armée des ombres : une histoire des traducteurs
   par Pierre Ducrozet



   Le Magazine littéraire, février 2013
   Ce que traduit l’histoire de la traduction
   par Olivier Cariguel

   Maurice Blanchot élevait les traducteurs au rang de « maîtres cachés de notre culture ». Toujours placés en retrait, sous le nom des œuvres qu’ils font connaître, les traducteurs sont de grands oubliés parmi les artisans du livre.
   Le troisième volume (sur un total de quatre) de l’Histoire des traductions en langue française couvre le 19e siècle, de 1815 à 1914 – il est le premier à paraître. C’est un projet ambitieux dirigé à l’université Paris-Sorbonne par deux professeurs de littérature comparée, Yves Chevrel et Jean-Yves Masson (collaborateur du Magazine littéraire), qui ont mobilisé une soixantaine de spécialistes. Il s’inscrit dans un courant de recherche contemporain visant à réhabiliter dans la vie intellectuelle les intermédiaires. « Il n’est plus envisageable d’écrire l’histoire de la pensée ou de la littérature sans tenir compte du rôle joué par les traducteurs », écrivent les trois maîtres d’œuvre de ce volume-ci, Yves Chevrel, Lieven D’hulst et Christine Lombez, qui, loin d’être une encyclopédie ou un répertoire des traducteurs, décrit ce qu’a été la traduction à différentes périodes et son apport au développement des connaissances.
   Cette histoire novatrice des traductions englobe tous les domaines de la vie de l’esprit, incluant les sciences, la philosophie, la religion, le droit et l’histoire. Synonyme d’ouverture au monde, d’une certaine perméabilité aux sensibilités d’ailleurs, la traduction permet de mesurer comment se situaient les Français par rapport à l’étranger. Langue universelle de l’Europe, le français régnait au 19e siècle tout en entamant son déclin. Les traductions françaises de Walter Scott ou de lord Byron ont été à leur tour traduites en d’autres langues, et l’Europe du Sud a découvert Shakespeare par le biais des traductions françaises. Le statut du traducteur s’apparente à celui d’un auteur second, d’un « réécrivain », à la fois lecteur et auteur. Chateaubriand, Nerval, Vigny, Baudelaire, Mallarmé, Nodier, Leconte de Lisle ont donné des traductions renommées, et les poètes, grands ou petits, furent souvent des pionniers : Nerval, sans comprendre finement la langue allemande, devinait mieux le sens d’une poésie écrite en allemand que ceux qui avaient fait de cet idiome un sujet d’étude. Mine d’informations, cet imposant volume doté d’un index de près de deux mille traducteurs, dépeint une autre histoire des idées, au cœur de l’écriture et de sa diffusion planétaire.



   La République des livres, mercredi 2 janvier 2013
   Un monument de papier à la gloire des invisibles
   par Pierre Assouline



   Le Matricule des anges, n°139, janvier 2013
   L’industrie du texte
   par Gilles Magniont

   Aussi fervente qu’imposante, une histoire de la traduction en France, qui commence par le 19e siècle.

   Notre temps semble celui des sommes après La Langue littéraire (de Gustave Flaubert à Claude Simon) de Philippe et Piat en 2009, voici le premier tome d’une monumentale Histoire des traductions en langue française, consacrée au 19e siècle – viendront plus tard trois autres volumes, 15e-16e siècles, 17e-18e et enfin 20e. Celui-ci est dirigé par trois maîtres d’œuvre, et rédigé par une armée de spécialistes, 67 pour être précis, pour 15 chapitres de 40 à 100 pages, accompagnés d’une introduction et d’un bilan, plus un index énorme des traducteurs en langue française (52 pages), plus un index d’autres personnalités. Les chapitres s’organisent en genres (prose narrative, poésie, théâtre, littérature d’enfance et de jeunesse…) et domaines (sciences et techniques, textes juridiques, religions), à quoi il faut encore ajouter l’entrée par les personnes (historiens, philosophes, traducteurs) ou par des chemins de traverse la bibliométrie, l’antiquité, le panthéon littéraire.
   Une diversité d’angles d’attaque donc nécessaire pour ouvrir très large le compas, d’autant qu’ici le panorama inclut une grande variété de langues sources, parfois inattendues : de l’anglais, de l’allemand, du russe bien sûr, mais on lit aussi des lignes sur le coréen qu’on ne s’attendait pas forcément à croiser dans ce 19e siècle. Ainsi le projet renoue-t-il avec un certain enthousiasme encyclopédique, tant il est – si l’on considère la totalité à venir – colossal. À cet encyclopédisme s’ajoute toutefois une dimension de chaleur aussi rare que surprenante dans une œuvre aussi sérieuse et documentée, dimension qui tient à deux éléments essentiels le style, et le petit peuple de la forêt des traducteurs ici affairé. Le style d’abord, qui, s’il est forcément varié ou changeant selon les chapitres, reste d’une lisibilité exemplaire, souvent narratif, et quelquefois même haletant dans certaines parties où se jouent sous nos yeux les concurrences entre les journaux ou les maisons d’éditions, les polémiques et parfois les railleries, ce qui nous mène tout droit à la dimension humaine. Recherche chaude en effet, puisque les chapitres, s’ils manient les classements, produits notamment par le plan des chapitres, sont remarquables de la présence vive des traducteurs, des plus célèbres – Chateaubriand génial comme toujours, Hugo père et fils… – aux plus obscurs, les invisibles qui reçoivent aujourd’hui le plus bel hommage qui soit. Parmi ceux-là, et c’est une des surprises du volume, des femmes, beaucoup de femmes, tant dans le domaine des lettres que dans le domaine scientifique et industriel, qui s’affairent à traduire ou transposer en français les textes qu’elles jugent nécessaires à l’ouverture et l’enrichissement de la culture française.
   Car qui dit traduction dit surtout pratiques inscrites dans des méthodes ou théories – pour aller vite, la lettre ou l’esprit –, des cadres juridiques – la propriété intellectuelle –, et des normes – dans quel français ? Il est ainsi une autre perspective à partir de laquelle ce volume peut être lu, celui de l’histoire du français, lequel peine souvent à trouver sa forme à force de naturalisations et de petits arrangements avec les voix venues d’ailleurs, l’impératif de l’élégance et du génie de la langue freine parfois l’éclosion de l’étranger dans le pays… Mais il arrive aussi que de jolis mots soient tentés, comme « étrangèreté » en 1830 – sous la plume d’un mystérieux M.B. – pour désigner des « tournures nouvelles » apparues à la faveur des traductions, alors « plus que jamais œuvre de conscience et de sympathie littéraire ».



   Le Monde des livres,
vendredi 16 novembre 2012
   Naviguer d’une langue à une autre
   par Roger-Pol Droit

   Un grand vent de nouveauté souffle sur la traduction. Il balaie les idées reçues et décomplexe le regard qu’on porte sur cet art ou certains classiques. […]

   […]
   Nul n’ignore […] qu’une part du sens toujours résiste ou sombre. Ce n’est pas un hasard qu’une formule de Virgile, Sunt lacrimae rerum (mot à mot, « il existe des larmes des choses) serve à Victor Hugo pour montrer ce que signifie, chez les poètes, « un mot irréductible à la traduction ». L’expression est rappelée au détour d’une des 5372 pages constituant le premier volume (sur quatre !) d’une Histoire des traductions en langue française qui s’annonce d’ores et déjà comme une somme aussi originale que monumentale. Sa singularité est d’abord de vouloir couvrir, époque par époque, tous les champs et domaines, théories de la traduction, typologie et biographies des traducteurs, traductions de textes antiques, littérature, poésie, théâtre, livres pour enfants, histoire, sciences et techniques, sans oublier les œuvres des philosophes, des juristes, des voyageurs, des religieux…
   En fait, c’est un profond changement de regard que ce vaste travail met en œuvre : au lieu de concevoir comme autocentrés et clos sur eux-mêmes le destin d’une langue et l’histoire d’une culture, il s’agit d’appréhender leurs relations complexes aux idées et aux idiomes des autres. Le but est de mettre en lumière leurs apports multiples, de discerner les greffes qui prennent et celles qui ratent. C’est pourquoi écrire l’histoire de la langue française, de la littérature francophone, de la pensée française ne peut se faire sans prendre en compte la masse immense des textes traduits.
   Ce nouveau regard est collectif. Pour couvrir un XIXe siècle allant de 1815 à 1914, ce premier volume, tome III de l’ensemble à venir, ne rassemble pas moins de 67 collaborateurs de dix pays. S’il faut nécessairement attendre d’avoir sous les yeux la totalité du travail pour commencer à mesurer toute sa portée, il est d’ores et déjà évident que cette somme, dirigée par Yves Chevrel et Jean-Yves Masson, sera plus qu’une mine d’informations et un outil de travail indispensable. À terme, elle pourrait bien modifier nombre de nos manières de comprendre ce qu’on dénomme. sans trop savoir de quoi il retourne, notre « identité » – qui n’est jamais une nature donnée, mais toujours le résultat de ce qui advient entre soi et les autres, à travers la diversité des langues.

[…]



   Le Clavier Cannibale,
vendredi 19 octobre 2012
   La traduction, toute la traduction, rien que la traduction
   par Claro



   Livres hebdo,
vendredi 21 septembre 2012
   Éloge de la trahison
   par Catherine Andreucci

   Les traductions ont une histoire. Et elle est gigantesque. Avec leur Histoire des traductions en langue française, Yves Chevrel et Jean-Yves Masson montrent l’apport des traductions dans tous les domaines, de la littérature à la biologie en passant par le droit, l’histoire et la philosophie. Une première mondiale qui fera date.

   1376 pages, 1900 traducteurs répertoriés, une cinquantaine d’aires linguistiques, 67 contributeurs… Ces dimensions monumentales sont celles du premier volume, consacré au 19e siècle, de l’Histoire des traductions en langue française réalisée sous la direction d’Yves Chevrel et Jean-Yves Masson. Tous deux professeurs de littérature comparée à la Sorbonne, ils ont initié voici cinq ans un projet de recherche qui trouve un premier aboutissement avec la parution de ce premier volume chez Verdier le 4 octobre. Trois autres suivront – un par an – pour embrasser une passionnante histoire des traductions, de leurs apports, de la façon dont elles ont été réalisées et diffusées… depuis le 15e siècle jusqu’à nos jours. Ce projet, soulignent les chercheurs, n’a pas d’équivalent dans le monde, Car sa particularité, dont découle son ampleur, est d’embrasser tous les domaines : la littérature aussi bien que le droit, la poésie comme les mathématiques, la philosophie et la biologie, la religion et la chimie… mais aussi, au 20e siècle, la bande dessinée et le cinéma.
   Pour faire cette Histoire des traductions, il fallait une méthode : pas de notes de bas de page, avoir en main les traductions, les resituer dans leur contexte historique, en s’efforçant d’éviter tout jugement et de pratiquer la neutralité bienveillante chère aux psychanalystes… Le travail colossal d’inventaire devrait déboucher sur la création d’une base de données informatique pour laquelle Jean-Yves Masson recherche les crédits nécessaires.
   Le 19e siècle était la période sur laquelle les recherches étaient les plus avancées. Symboliquement, c’est aussi le siècle de l’essor des traductions en France. En 1914, écrivent les auteurs, on peut avancer que la plupart des langues ayant produit des textes écrits, littéraires ou non, y compris un certain nombre d’œuvres d’abord de tradition orale, ont fait l’objet de traductions en français ». Ce qui ne va pas sans quelques décalages. « Des auteurs qui nous apparaissent aujourd’hui comme incontournables n’étaient guère connus en France à leur époque : Tchekhov, par exemple, était peu traduit hormis dans quelques revues belges », explique Yves Chevrel qui souligne l’importance des traducteurs belges, suisses ou même canadiens.
   Le 19e, c’est aussi le siècle de l’émergence d’une conscience européenne, celui de la reconfiguration du continent. L’édition se développe, la Convention de Berne pour la protection internationale des œuvres littéraires et artistiques est établie en 1886. On note aussi, explique Yves Chevrel, « toute une réflexion sur le mode d’apprentissage de la traduction : comment coller au plus près du texte original et passer ensuite à la mise en “bon français”. Ce qui prédomine encore au 19e siècle, c’est le souci de donner un texte lisible. Ernest Renan a beaucoup insisté sur cet aspect. « Le souci du texte original s’affirme pourtant. Pour preuve, les nouvelles traductions de Shakespeare : après les traductions de Le Tourneur ou de Voltaire, François Guizot revient aux textes sources. Shakespeare est un bon exemple de la vitalité de la traduction au 19e siècle puisque François Guizot, mais aussi Francisque Michel ou François-Victor Hugo s’y attellent. De même, Don Quichotte, traduit depuis le 17e siècle, fait l’objet de 12 nouvelles traductions au 19e siècle.


   « De qui est le texte que vous lisez ? »
   Entretien avec Jean-Yves Masson, co-auteur de l’Histoire des traductions

   Livres Hebdo : La traduction fait l’objet de nombreuses recherches depuis une trentaine d’années. Comment est né ce projet d’en réaliser une histoire ?
   Jean-Yves Masson : Personnellement, l’idée m’est venue par la pratique : je suis traducteur et j’enseigne la théorie de la traduction. Plus mon travail d’enseignant me conduisait à faire des recherches sur l’histoire littéraire, plus je réalisais que l’on ne tenait jamais compte des traductions dans l’histoire de la littérature. Que c’était une espèce de point aveugle. Tout simplement parce qu’il n’y a pas de synthèse où trouver des renseignements fiables sur ce qui a été traduit, quand, comment, par qui. Nous avons fait ce livre parce qu’il n’existait pas. L’histoire de la littérature en France s’est toujours construite à partir des œuvres originales. Or il y a plein de phénomènes que vous ne comprenez pas sans l’influence des traductions, L’apparition d’une question, d’un thème sur la scène littéraire par exemple : si le verset se développe en France au début du 20e siècle, c’est parce qu’on a traduit Walt Whitman. Si la mode du fantastique naît autour de 1830, c’est parce qu’on a traduit Hoffmann. Cela n’ôte rien à l’originalité des écrivains mais permet de les resituer, de montrer que la littérature française n’est pas isolée. On ne peut pas étudier la littérature dans un cadre strictement national, c’est un non-sens.

   Comment expliquez-vous que la traduction soit restée autant en retrait ?
   Parce qu’elle gêne, je crois. Une traduction, c’est troublant. De qui est le texte que vous lisez ? De l’auteur de la langue originale ou du traducteur ? Eh bien, les deux, et il faut l’apprendre. Notre idée était donc d’attirer l’attention sur ces acteurs un peu invisibles, méprisés de l’histoire littéraire, que sont les traducteurs. Notre entreprise a un petit côté militant qui est de dire : la langue française ne serait pas ce qu’elle est si elle n’était pas aussi une langue de traduction. Il y a là un champ d’étude gigantesque. Voilà pourquoi aussi nous ne voulions pas faire un livre d’érudition pure. Ce n’est pas de la vulgarisation, nous n’avons rien cédé sur le niveau scientifique, mais le livre est accessible. Surtout, je voudrais qu’il ait une influence sur les bibliothécaires, que je connais bien. Quand paraît une nouvelle traduction d’un grand chef-d’œuvre, Guerre et paix, Les voyages de Gulliver…, leur réaction spontanée est d’acheter la nouvelle traduction et de « désherber » l’ancienne. Or les traductions sont un patrimoine de la langue française. Pour Kafka, il faut avoir Georges-Arthur Goldschmidt, Alexandre Vialatte et Bernard Lortholary, et Marthe Robert… On ne peut pas se limiter à une traduction. Peut-être que Lortholary est meilleur, plus précis, plus satisfaisant, mais il n’a pas prétendu lui-même effacer ce qui le précédait. Ces traductions ne devaient pas être si mauvaises puisque Kafka a été reconnu comme un des génies majeurs du 20e siècle ! Il est vrai qu’une traduction, ça vieillit, et il faut la refaire. Mais elle peut devenir un objet d’étude.

   Quelles sont les découvertes majeures de vos recherches ?
   Un des points très importants est d’avoir ressorti de l’oubli un certain nombre de figures de traducteurs qui ont joué un rôle primordial et mériteraient qu’on leur consacre à chacune un livre entier. Ensuite, nous nous sommes rendu compte que la France a beaucoup plus traduit que ce que l’on dit. Cela dépend des domaines, mais le lieu commun est de dire que les Français ne traduisaient pas, que l’on avait des lacunes, des retards… Il n’y en a pas tant que ça. La langue française a été extrêmement ouverte aux traductions. Mais beaucoup ont été oubliées alors qu’elles sont absolument fondamentales.

   Lesquelles par exemple ?
   On découvrira que l’on a traduit le Coran dès le 17e siècle, que la poésie allemande était très bien connue en France dès le romantisme…

   Pourquoi commencer par le volume sur le 19e siècle ?
   C’est dû à l’énergie d’Yves Chevrel, qui travaille sur le 19e siècle et a fait avancer les recherches. C’est lui qui a défini le plan des ouvrages : par domaines intellectuels et non par langues, ce qui serait mortellement ennuyeux. En outre, c’est le siècle où le nombre de domaines et de langues concernés par la traduction a pris une importance considérable, Nous n’avons pas voulu nous restreindre à la littérature, à Shakespeare ou à Dante. Il y a tout le reste ! La littérature de jeunesse, par exemple, est immensément importante au 19e siècle. Un personnage surgit dans notre histoire : le chanoine Schmid. Tout le monde a oublié qu’il avait été « l’auteur pour enfants » du 19e siècle et qu’il avait été importé d’Allemagne, avec une stratégie de communication religieuse, par des éditeurs catholiques pour exercer une influence sur la jeunesse. Et quand on arrivera au 20e siècle, on verra l’importance des publications du Parti communiste.

   L’histoire des traductions suit-elle le rythme des relations internationales, des échanges intellectuels et scientifiques ?
   Il est un peu tôt pour répondre, on pourra le faire à la fin des recherches. Disons que l’on retrouve l’impact de grands événements historiques. Après la révolution russe, les gens veulent comprendre ce qui s’est passé, donc il y a une demande de livres russes. D’un autre côté, en dépit des nombreuses guerres entre la France et l’Allemagne, on continue à traduire de l’allemand. Par-delà le conflit, traduire, c’est comprendre l’ennemi. Ce qui est sûr, c’est que l’économie a une influence plus directe que la politique sur l’importation d’une littérature : le poids des États-Unis dans l’édition française aujourd’hui n’est pas lié à la qualité de la littérature américaine mais au poids économique des États-Unis. Et les traductions japonaises se multiplient à partir du moment où le Japon est la troisième puissance du monde.

   À quelle époque la nécessité de traduire s’est-elle affirmée ?
   En réalité, dès la Renaissance, Plus le temps passe, plus on prend conscience qu’il est nécessaire de traduire des langues contemporaines, périphériques, vivantes. À partir du romantisme, on assiste à un essor des traductions, mais c’est le 20e siècle le vrai moment de l’explosion : on considère que tout ce qui a été traduit depuis 1960 est égal en nombre à tout ce qui a été traduit jusqu’à 1960. Le volume sur le 20e siècle va donc être très difficile à faire…

   Quels sont à vos yeux les champs à approfondir à partir de ces recherches ?
   Dans la traduction de la poésie anglaise au 19e siècle, sur laquelle j’ai travaillé, il y a des choses qui ont été extraordinairement importantes et novatrices pour les formes littéraires, On découvre par exemple que le vers libre est inventé par un traducteur bien avant la naissance officielle du vers libre à la fin du 19e siècle. Léon de Wailly présente en 1843 sa traduction du poète écossais Robert Burns en vers blancs, c’est-à-dire sans rime, sans mètre, exactement comme on le ferait aujourd’hui. C’est sidérant. Les traducteurs ont été conduits à des innovations formelles par la pression de l’original. Cette histoire des formes est encore à faire. Par ailleurs, savez-vous que le mot « sélection » est entré dans la langue française en traduisant Darwin ? C’est pour traduire le mot de Darwin que la traductrice commence par essayer de trouver un mot français, mais elle n’y arrive pas. Finalement, elle fait un mot français en francisant un mot anglais. C’était la bonne solution, bien sûr. Or quel mot, quel concept sujet à polémique aujourd’hui encore ! On voit bien, concrètement, que la langue évolue sous le poids des traductions. Et c’est pareil pour tous les concepts psychanalytiques pulsion, refoulement… : il a fallu inventer un vocabulaire français qui a ensuite fait son chemin dans la langue. Le mot « modernité », lui, est entré en français par Baudelaire. Je pense qu’il ne l’aurait pas inventé s’il n’avait pas été traducteur d’anglais. Quel mot, là aussi ! Baudelaire s’est vraiment nourri de traduction. Dans son rapport à Edgar Poe, il y a quelque chose qui est presque exemplaire de l’interaction entre écriture et traduction à partir, justement, de la modernité.

Radio et télévision

« Tire ta langue », par Antoine Perraud, France Culture, dimanche 14 octobre 2012 de 14h à 14h30
« La fabrique de l’Histoire », par Emmanuel Laurentin, France Culture, mercredi 10 octobre 2012 de 9h06 à 10h

Conférences

« Histoire des traductions, histoire culturelle » : Conférence d’Yves Chevrel organisée par l’Institut de Recherche Pluridisciplinaire en Arts, Lettres et Langues (IRPALL) de l’Université Toulouse II-Le Mirail, 22 novembre 2013.