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  L’Idéal chaviré

  Emmanuelle Rousset

  96 pages
10,50 €
ISBN : 2-86432-324-9

Résumé

     La lucidité de ces lignes serait désolante si elle n’était tout entière tendue par une volonté farouche et vitale de rendre visibles quelques vérités capables de soutenir une existence qui échappe au dépit, au ressentiment.
     La fidélité à l’amour est peut-être possible. L’Héloïse de Rousseau ou bien Albertine dans La Recherche sont parmi les rares figures de la littérature qui échappent au désastre de la passion. Mais le Mal, n’est-il pas moins présent dans le crime de Pierre Rivière que dans le vide des âmes modernes et la sottise qui les gagne ?
     Dans ce texte impeccable dont la langue a la beauté sombre et tranchante du silex, vibre une voix qui s’encolère contre ce seul constat et tente, par un renversement toujours à recommencer, d’entailler l’épaisseur opaque du semblant afin qu’apparaisse la lumière.



Extrait du texte

     Nos peines sont nos fautes et le prix de nos fautes, nous ne voyons pas que nous payons à chaque pas le pas que nous avons fait pour payer le pas précédent. La rançon est même monnaie que le crime ; la vraie justice se passe de procès. Avec nos dérèglements nous rachetons nos dérèglements, et nous faisons des comptes qui sont déjà comptés. La nature marche bien comme une mécanique ; ses règles épargnent à leur auteur d’ordonner chaque mouvement. La justice aussi roule toute seule. L’avenir est passé et la fin était au début. Nous cherchons la compensation de nos peines, mais nous ne savons pas que nos peines sont déjà récompensées. Car nous lavons nos peines avec nos peines. Il n’y a pas de justice pour corriger les injustices, elle se corrigerait elle-même. Elle est toute d’un bloc et ne se manque pas. Nos peines sont nos peines et le prix de nos peines. Il n’y aura pas de temps futur pour justifier le temps qui passe, le temps comprend l’erreur avec la vérité. Ni de sentence pour proclamer le crime, la loi s’énonce dans le crime et le crime dénonce la loi. Les temps ne cesseront pas parce qu’ils sont déjà accomplis et qu’à chaque pas l’éternité recommence.



Extraits de presse

     Le Nouvel Observateur, 9 novembre 2000
     par Didier Jacob

     C’est Marcel Jouhandeau en fille, pour la tourmente intérieure, le romantisme sombre, l’exécration tendre. Née en 1969, Emmanuelle Rousset dit l’éternité du Bien et du Mal, leurs noces en plein air, jupes retroussées. Les témoins du mariage ? Rousseau, sa « nouvelle Héloïse », et l’Albertine de Proust. Pierre Rivière aussi, l’assassin dont elle dénude et détaille le sombre geste comme une action au foot passée au ralenti. Ainsi le temps n’existe pas. « Chaque fois qu’elle s’annule, la faute recommence », écrit Emmanuelle Rousset, cette nouvelle étoile qui brille, qui éclaire.

 

     L’Humanité, 7 décembre 2000
     Le désir des mots
     par Alain Nicolas

     [Le regard] que pose Emmanuelle Rousset sur notre condition ne relève pas, à priori, de la littérature. Pourtant, dès les premières pages de L’Idéal chaviré, nous sommes chez Rousseau, non le philosophe du Contrat social ou du Discours sur l’inégalité, mais le romancier de la Nouvelle Héloïse. Il y est question de faute et de fidélité : « éternelle est la faute, inépuisable sa compensation ». La Julie de Rousseau, par droiture, par vertu, fait son malheur et celui de l’homme qu’elle aime et qui l’aime. Une faute promettant un bonheur possible est rachetée au prix d’une vie d’abjuration éternelle. Chez Proust aussi, « l’idéal est amer. Le bonheur est maudit ». L’amour infiniment lucide sait que comme Albertine ou Odette, il ne se porte que sur des objets qui auraient pu être n’importe qui, que nous ne faisons vivre « que pour tuer l’insupportable amour ». Car si nos fautes ne se payent que par d’autres fautes qui entraînent un éternel cycle de rachat, ni l’amour ni l’intelligence ne permettent d’en rompre le cercle. Emmanuelle Rousset, pourtant, ne consent pas au désespoir auquel elle assigne les figures littéraires qu’elle convoque. La surprenante conclusion de ce texte impitoyable, tranchant dans l’approximation festive de notre époque par une rigueur et une lucidité qui ont médusé tous ceux qui ont fait l’expérience de le lire, ouvre sur un peut-être dont nous ne détenons pas la clef.

 

     La Quinzaine littéraire, 16-30 septembre 2000
     La mécanique du mal
     par Anne Thébaud

     L’Idéal chaviré compte au nombre des météorites, ces livres inclassables qui surprennent et qu’on élit en raison même de leur radicale nouveauté. Plutôt essai que récit, participant autant de la critique littéraire que de la réflexion philosophique, cet ouvrage revisite La Nouvelle Héloïse, La Recherche, le crime de Pierre Rivière ou les diktats économiques de la société contemporaine.
     Emmanuelle Rousset affronte la question théologique à laquelle les religions n’ont guère fourni de réponse : qu’est-ce que le mal ? pourquoi existe-t-il ’? pourquoi prolifère-t-il ? L’auteur renverse les valeurs, réhabilite les criminels, comme autant d’anges déchus : « Ce geste de bourreau serait inexplicable s’il n’y avait eu un puits de bonté dans le cœur de Pierre, un infini désir de l’amour retiré, un enfantin chagrin des paradis manqués. Les peines avaient enfoncé le fond de la tranchée, mais son âme gardait l’œil sur le ciel violemment bleu au-dessus d’elle, sans distance, sans diminution, intangible, et qui la faisait geindre et respirer. Peut-être Pierre aurait-il pu se pendre, comme tant d’autres, pour ne plus rien voir de cette lumière brûlante à l’âme, pour que se lussent les douleurs indéfiniment répercutées par la pensée. » La noirceur s’introduit au sein même des idéaux : la vertueuse Héloïse n’a-t-elle pas quelque chose de monstrueux en se refusant à Saint-Preux sous prétexte de conserver l’idéal amoureux à l’abri de l’épreuve du réel ? N’y a-t-il pas une part démoniaque dans le narrateur qui aime en Albertine toutes les femmes qu’elle n’est pas, la préfère dans la disparition, rendue à la toute-puissance de l’esprit chimérique ? L’attachement naît de la gymnastique du désir entre l’idéal et la réalité contingente, la lucidité sait que le sentiment n’est pas éternel, répond à l’objet d’une quête perdue d’avance. Ainsi la frontière entre le bien et le mal se révèle infiniment poreuse, le mal prend le visage de la vertu et réciproquement. La sainteté n’est pas là où on croit, l’excès vicie les affections.
     Si le mal est logé au creux des destins individuels, il s’étend de façon universelle, et cette expansion est d’autant plus préoccupante que le mal actuel n’est plus le fruit paradoxal d’un idéal mais celui de la bêtise qui s’ignore, d’une suffisance sans aspiration autre que son propre contentement : l’argent et le pouvoir. Tout se monnaie et les lois économiques ont réduit en poussière toute autre forme de divinité. Il faut saluer le talent d’Emmanuelle Rousset qui réussit là où tant d’autres se cassent les dents. Le tableau qu’elle dresse de la société contemporaine est sans concession et ne tombe jamais dans les ornières du sermon démagogique ou de l’appel aux bons sentiments. Ici comme ailleurs, l’auteur développe une logique implacable et son intérêt tient à sa rigueur et à la force de sa démonstration.
     Outre sa lucidité, cet ouvrage développe une conception du temps circulaire sans fin ni commencement, sans rachat ni rédemption. Les hommes vont à leur perte et celle-ci se répète de siècle en siècle. Le mal change de nature mais se reproduit à l’infini. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. « Tu peux refaire le monde, il n’y aura rien de changé. On pourrait même changer de temporalité, rien n’empêcherait les crétins de penser qu’ils ne sont pas morts, puisque morts déjà ils se sont vus vivants. La parousie est impuissante, puisqu’elle est intérieure aux âmes, qui sont assommées dès l’enfance à coups de poing dans les yeux. Il faut être suprêmement intelligent pour croire ce qu’on voit. On peut dynamiter les cavernes, les crânes seront toujours leur propre geôle. La vérité est déjà révélée, quoique tout le monde l’ignore. Tout se passe donc comme si elle ne l’était pas encore, c’est ce qu’on appelle le temps. Il y a toujours un lendemain pour répéter la veille. Il court sans fin vers cette fin défectueuse, présente dès le début. C’est toujours à recommencer parce que c’est toujours accompli. L’histoire des siècles n’est pas l’histoire de la vérité, c’est l’histoire de l’esprit, c’est-à-dire de son meurtre : de l’erreur de la ruse et de l’aveuglement. Il n’y a pas de différence entre le vrai monde et l’enfer terrestre. Le bien est dans le mal et il est sur la terre. » Se creuse un abîme, le vertige propre à l’esprit emprisonné dans ses limites qui ne peut faire face à la sottise environnante autrement que par l’exercice d’une logique et d’une rhétorique qui fonctionnent en boucle fermée et dont l’écriture d’Emmanuelle Rousset est exemplaire : quand la poésie se met au service de la réflexion philosophique ou vice versa...



Radio

      « Dédicace » rédigée pour France Culture à l’occasion de la diffusion le 11 septembre 2000 de « Marque-Pages », réalisé par Claude Mourthé

     Mon livre n’est pas une démonstration, il est seulement habité ou traversé, tendu peut-être, par une certaine anxiété de la justice – non une justice humaine ou institutionnelle, mais cette justice réelle, c’est-à-dire idéale, parfaite, révocatrice du mal et absolvant les peines, cette justice justifiante que les hommes cherchent à tâtons, dans l’obscurité ou dans la gloire de leur existence, et qui donne à la mort son relent de scandale. Si l’idéal échouait à tomber dans le sensible, s’il se réservait à la hauteur impassible des cieux, l’homme pleurerait après sa perte et y gagnerait l’espérance. Mais il y tombe précisément, et notre âme est la plaine où l’infini s’écrasa dans le fini. J’ai essayé de montrer par différentes voies (la vertu dans La Nouvelle Héloïse, l’amour dans La Recherche, le crime de Pierre Rivière...) l’identité entre la présence de la vérité et son occultation, entre son désir et son ratage, entre la certitude de l’existence et le meurtre de Dieu au cœur de l’homme. Ainsi la justice s’accomplit dans cette étrange inversion de soi, réalisant dans le même mouvement que la chute une renversante apothéose. Mon livre est une lecture nécessairement double, lumineuse et sombre, de la métaphore platonicienne et biblique du monde comme miroir de la perfection, c’est-à-dire comme idéal renversé.