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  Le Jardin de la connaissance

  Leopold Andrian

  Récit
Traduit de l’allemand par Jean-Yves Masson
Postface de Francis Claudon

  80 pages
10,50 €
ISBN : 2-86432-144-0

Résumé

     Que cherche Erwin, le jeune prince ? Les paysages qu’il traverse, les souvenirs qui s’imposent à lui au fil du temps, les êtres qu’il rencontre ne cessent de lui promettre illusoirement et de lui refuser toujours une impossible initiation.
     Profondément ancré dans un temps et dans un lieu – l’Autriche de la fin du XIXe siècle – ce bref récit, paru en 1895, fut de ceux qui surent traduire la sensibilité de toute une génération. Il valut à son auteur une immense réputation que celui-ci fut peu soucieux d’exploiter. Il frayait une voie à des œuvres comme Les Désarrois de l’élève Törless de Musil, ou le Tonio Kröger de Thomas Mann.



Extrait du texte

     Quand Erwin vint à Vienne, il avait dix-sept ans ; peu de temps après son arrivée, il retourna au collège religieux. À cette occasion, de nombreux anciens camarades lui promirent de venir lui rendre visite à Noël. Il se réjouissait de cette perspective, et particulièrement de l’idée de revoir Lato, mais il attendait en même temps avec impatience la visite d’un nouveau venu au collège, dont il venait seulement de faire la connaissance ; c’était un garçon fort laid, avec de grands yeux, qui travaillait mal, et qui, parce qu’il n’était pas riche, voulait devenir officier afin de parvenir au service d’un archiduc.
     Erwin rendit souvent visite à ses anciens camarades pendant les premiers mois, mais, peu à peu, il les oublia et n’aima plus que Vienne. Il aimait les grands palais baroques dans les ruelles étroites, et les inscriptions tonitruantes gravées au fronton de nos monuments, et le pas des chevaux quand ils vont à l’espagnole, et les uniformes des gardes, et la cour de la résidence impériale, les jours d’hiver, quand une musique de parade bruyante passe au travers de la foule et réchauffe et détend les corps engourdis des badauds ; et il aimait aussi les grandes fêtes que tout le monde célèbre, en particulier la Fête-Dieu, le jour où le corps glorifié de Notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ vient à nous, nimbé d’un éclat et porté par une allégresse qui n’ont rien à envier aux jours solennels de jadis où l’empereur Charles VI, revenu d’une tournée sur ses terres d’Espagne, faisait son entrée dans Vienne, sa résidence et la capitale de son empire.
     À Erwin plaisaient aussi les étalages des magasins, le drap d’une seule couleur destiné à couvrir les voitures, la batiste sombre des mouchoirs au milieu des étoffes de soie de couleurs vives ; lui plaisaient aussi les quadriges de chevaux au pelage noir comme le jais, quand ils passaient au milieu des massifs de roses du Prater ; il aimait que les cochers fussent élégants ; et il aimait que ses amis fussent élégants, et ce qui lui plaisait dans l’élégance de ses amis, c’était que leur vie fût comme une ligne négligemment tracée, mais plus encore, qu’ils fussent parfois capables d’aller danser toute la nuit dans un bal de village, qu’un mot suffît à les rendre joyeux, à moins que ce ne fût la simple pensée qu’ils étaient Viennois et qu’à Vienne, même les orgues de barbarie dans les rues jouaient juste. Il lui semblait que l’art de vivre viennois avait le charme gracieux et toujours plus attirant d’une lampe dont on doute si elle émet deux couleurs qui se mêlent continuellement, ou s’il ne s’agit que du chatoiement d’une seule et même couleur qui se déploie selon toutes ses nuances.
     Souvent, il était rempli d’ivresse par la sensation que Vienne lui réservait encore tant et tant de plaisirs, et par la pensée que le mystère qui était cause de leur charme se trouvait caché au fond de ces plaisirs. Cette pensée lui permettait aussi d’apaiser ce désir « d’autre chose » qui s’emparait de lui plus fortement et plus souvent qu’à Bozen ; car il avait maintenant à portée de la main tout ce qui pouvait lui offrir cette « autre chose » qu’il appelait autrefois de ses vœux : les bals de l’Opéra, et les salles du Sofienbad, et le cabaret Ronacher, et l’Orpheum, et le cirque, et les fiacres. Il disait : « autre chose », et en prononçant ces mots, il avait le sentiment que, quelque part, il ne savait dans quelle direction, s’étendait un monde où tout était à la fois interdit et secret, aussi grand que celui qu’il connaissait. C’étaient surtout les cochers qu’il regardait avec une excitation singulière, mêlée d’effroi. Un grand nombre d’entre eux ressemblaient étrangement à de jeunes messieurs ; mais que le contraste se dissimulât précisément au cœur de cette similitude devait avoir un rapport avec la nature de cette « autre chose » qu’il recherchait. L’un d’entre eux surtout lui plaisait, lorsque son fiacre traversait le Prater au printemps ; ses chevaux portaient des bouquets de violettes glissés dans leur harnais, et il était assis au-dessus d’eux, le buste légèrement incliné vers l’avant, tenant haut et largement écartées les rênes avec ses bras, dans une attitude pleine de recherche, roide comme une statue et pourtant étrangement vivant, comme une estampe pleine de grâce et quelque peu maniérée dans l’élégance maniérée de son cadre.



Extraits de presse

     Le récit merveilleusement traduit par Jean-Yves Masson, que nous présentent les éditions Verdier donne une idée du génie littéraire de cet écrivain. [...]
     La très grande beauté de ce livre tient pourtant à sa musicalité, à son noble et sombre déroulé comme la phrase d’un violoncelle allant se perdre au loin, dans les faubourgs de Vienne arpentés par Erwin. Ne parlons pas trop vite d’esthétisme décadent : nous sommes en réalité plus proches ici de Kafka et il y a dans la douceur crépusculaire de cette écriture une force lumineuse, effrayante par sa pureté même, qui ne trompe pas. L’écrivain Andrian, autrichien, catholique et conservateur, est bien un vrai moderne sur le papier. À lire absolument.

     Michel Crépu, La Croix, dimanche 1er mars 1992.

 

    Ce livre bref est beau comme une de ces pierres dont les combinaisons de transparence et d’opacité, de couleurs et d’ombres, nourrissent infiniment nos rêves. Il y a des pages qui nous paraissent avoir traversé le temps et venir des plus hauts moments du romantisme allemand. Cet art du « tableau » [...] est porté ici à une rare perfection. La traduction lumineuse de Jean-Yves Masson –dont on sait qu’il est par ailleurs l’un des meilleurs traducteurs et commentateurs de Hofmannsthal– ne paraît pas un seul instant en voiler l’éclat. Le livre en français est d’une constante beauté. [...]
     L’émotion de ce livre magique, troublante, insidieuse, déconcertante dans son non-dit, ne vient pas d’un récit rêvé, mais de la conscience de la prodigalité insaisissable de la vie. [...]
     Ce livre est ce que l’on appelle un livre rare.

     Claude-Michel Cluny, Le Figaro, 9 mars 1992.

 

     On peut toujours rêver d’avoir vingt ans dans la Vienne impériale, d’y côtoyer Altenberg, Schnitzler ou Hofmannsthal, d’y publier un bref récit mystique, énigmatique et décadent qui s’intitulerait Le Jardin de la connaissance. On serait reconnu comme l’un des plus grands poètes de son temps. Cela suffirait. Ensuite, on choisirait le suicide, le couvent ou la diplomatie. Un siècle plus tard ce bref récit serait peut-être traduit en français et trouverait de nouveaux lecteurs - jeunes décadents, mystiques et suicidaires.
     Le rêve s’est réalisé pour Léopold von Andrian, cet héritier de banquiers juifs berlinois anoblis par l’empereur. Il a été l’ami d’Hofmannsthal et de Bahr, il a connu la gloire littéraire, il a été un diplomate émérite et il est mort, en 1951, dans un couvent franciscain à Fribourg. Catholique et conservateur, il se réfugiera comme Zweig au Brésil sous le nazisme. En France, il nouera des relations profondes avec Jacques Maritain, Gabriel Marcel et Charles Du Bos, qui l’évoquera dans ses Approximations.
     Le diplomate et le penseur néo-thomiste serait oublié de longue date, s’il n’y avait ce Jardin de la connaissance, cet étrange récit envoûtant qui met en scène le double de l’auteur, le prince Erwin, orphelin de bonne heure, lassé de vivre avant même d’avoir vécu, attiré par la viee monacale, mais aussi par ce qu’il pressent de beauté bafouée, de voluptés interdites, d’énigmes insolubles dans sa topographie imaginaire de Vienne. Il se lance à la conquête du réel en sachant qu’il n’y trouvera que le reflet mortifère de son narcissisme. « Pour chacun, comprend-il, sa propre vie est l’unique miracle » - impossible à communiquer. Il ne lui reste plus qu’à s’avancer vers la mort, le jardin de la connaissance nous étant à jamais inaccessible.
     Quand on souhaite tempérer son enthousiasme pour le symbolisme morbide de la Jung Wien, inspiré d’ailleurs par Baudelaire, Huysmans et André Gide dont le Traité du Narcisse parut en 1891, il suffit de se tourner vers Karl Kraus, le pourfendeur du décadentisme fin de siècle. Karl Kraus voyait en Léopold von Adrian « un jeune baron très maniéré, fine fleur de la décadence » dont le livre serait « le chef-d’euvre de cette étroitesse d’esprit qu’on appelle l’esthétisme viennois ». Jugement auquel on ne souscrira pas : un siècle après sa parution, la quête initiatique du prince Erwin n’a pas épuisé ses sortilèges et Le Jardin de la connaissance mérite de figurer aux côtés des Cahiers de Malte Laurids Brigge de Rilke ou de Lord Chandos de Hofmannsthal autrement qu’à titre de curiosité.

     Roland Jaccard, Le Monde, 2 mai 1992.

 

     La fascination certaine qu’exerce ce faire-part de décès d’une jeunesse désorientée est effectivement celle du ver dans le fruit. En ce sens, ce jardin de la connaissance serait plutôt l’antichambre fallacieusement sécurisante et douillette des ossuaires et charniers de 14-18. Cette cantilène douce-amère autrichienne d’un Hamlet au collège s’entend quelque part aussi, et surtout, comme une sonate des spectres ! [...]
     Ainsi, comme une minime nodosité peut servir à dépister le cancer, Le Jardin de la connaissance fait découvrir, au détour d’un sourire navré ou d’une plainte étouffée, toute l’étendue du malheur de l’Autriche habsbourgeoise. Car la grande ombre pessimiste du nirvana schopenhauerien ne cessait de s’étendre sur un pays qui n’avait pas vécu viscéralement sa révolution politique au seuil des temps modernes. « Le jour où l’on voulut faire en Allemagne la révolution il pleuvait et tout le monde rentra à la maison », dira un humoriste. L’imaginaire collectif demeurait comme prostré dans l’infini ressassement pseudo-sacral des grandes machines sonores wagnériennes. Cependant que le physicien Boltzmann, qui allait se suicider, énoncera, à travers la loi de l’entropie, la finitude cosmique par la dégradation de toutes choses en chaos.
     Sur le mode mineur, en adagio de consomption et cantillation de désarroi mental, le bref récit de Leopold Andrian dénonce justement et implicitement, par subliminale cruauté, la décrépitude sénilisante d’une société atteinte en ses infrastructures mêmes. On s’enlisait dans une béance fin de siècle. Mais comme par symptôme compensatoire, la morale officielle se braquera par exemple contre la délectation morose masturbatoire reconsidérée comme péché mortel pour non-procréation dans l’ordre de la création divine. Bien qu’on n’y trouve pas d’allusion précise dans le texte, on en devine partout la hantise : tout l’infra-texte trahit l’onanisme. [...]
     Par sa luxueuse version française du Jardin de la connaissance, Jean-Yves Masson a trouvé le nombre d’or discrètement sonore pour nous transmettre ce pertinent diagnostic intimiste d’une jeunesse européenne déphasée dans toute sa détresse évocatrice.

     Lou Bruder, La Quinzaine littéraire, 15 mai 1992.