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  Le jardin vu du Ciel

  Richard Dembo

  128 pages
12 €
ISBN : 2-86432-436-9

Résumé

Comment concilier Dieu, l’art, et les faveurs du prince ? Castiglione, dit Lang Shining, « la vie calme » en chinois, usera ses jours à soutenir à bout de bras les contradictions d’une conduite impossible qui ne puise sa force que dans un défi permanent lancé à lui-même.
Au début du dix-huitième siècle, ce Jésuite italien, porté par une foi missionnaire, choisit l’exil en Orient qui l’accueille comme un barbare.
Pourtant le rêve fou de réconcilier, dans un projet universel, deux cultures profondément étrangères et antagoniques, après bien des vicissitudes, laisse percer un espoir. Devenu peintre de cour, Castiglione se verra confier la tâche de construire un jardin respectant les lois de la perspective.
Richard Dembo, qui fut le cinéaste de La Diagonale du fou et plus récemment de La Maison de Nina, nous donne ici la mesure de sa maîtrise de la narration écrite.


Extrait du texte

   Dans le crépuscule naissant de ce mois de décembre de l’an de grâce 1755, Lang Shining, c’était le nom qu’il s’était choisi, « la vie calme », enleva son chapeau de soie bordé de loutre, portant au centre le bouton de saphir qui désignait un mandarin du troisième ordre. Il accrocha l’ample robe de soie azur brodée d’un phénix et du dragon à cinq griffes et remplaça son luxe incongru par une épaisse chasuble noire, puis il ajusta soigneusement sa calotte de coton et, d’une main ferme, prit le luth dans son étui.
   « E Io pur torno, Io pur torno qui, come linea al centro… » La voix chevrotait un peu mais les notes étaient encore justes. L’homme sourit dans sa barbe grise en regardant cette humble pièce au sol de terre battue où l’exil le ramenait chaque jour « come linea al centro ». Puis il posa le luth, referma l’étui et s’agenouilla sur le sol gelé pour dire son chapelet.
   « Come linea al centro… », la ligne de fuite, celle qui rejoint toujours le centre, le point de fuite. Busenello, dans son inspiration, avait saisi l’ineffable. La perspective, métaphore de toute réalité, pouvait seule décrire la fatalité de l’amour d’Ottone pour Poppea ; au-delà de l’harmonie qui fonde la beauté, c’est la vérité même de nos sens et de notre pensée qui en est l’enjeu. Mon Dieu comment tes créatures peuvent-elles prétendre ignorer la seule invention de notre esprit immortel qui donne aux images humaines la vérité de la Création et du Créateur ?



Extraits de presse

   Livres Hebdo, vendredi 4 mars 2005
   L’adieu chinois de Richard Dembo
   Jean-Maurice de Montremy

   Convertir l’empereur de Chine par l’apprentissage de la perspective. Ce fut, au XVIIIe siècle, le pari du jésuite Castiglione. C’est un subtil et mélancolique roman de Richard Dembo. Le dernier, malheureusement.

   Mort le 11 novembre 2004, à 56 ans, Richard Dembo avait fait l’essentiel de sa carrière au cinéma. D’abord assistant de plusieurs réalisateurs, dont André Techiné, cofondateur de la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes, il était lui-même passé à la réalisation avec La Diagonale du fou (1984, scénario chez Verdier, 1992), qui reçut le prix Louis Delluc et l’oscar du meilleur film étranger. Il lui fallut dix ans pour signer son second film, L’Instinct de l’ange (1993, scénario chez Verdier 1992). Il s’attacha ensuite à plusieurs projets. La trilogie « L’Homme sans Dieu », dont La Diagonale était le premier volet, devait être suivie d’une seconde trilogie, « L’Homme avec Dieu », car Richard Dembo juif croyant entendait construire son œuvre dans la fidélité à la Tora. Il se défiait ainsi de la représentation de l’Homme en trois dimensions, susceptible de faire naître l’idolâtrie.
    C’est ce même souci que l’on retrouve dans le merveilleux roman posthume, Le jardin vu du Ciel, qui fait découvrir en Dembo un écrivain de grande qualité. L’action se déroule en Chine, au XVIIIe siècle, dans le milieu très policé, très codé et très subtil des peintres de la cour impériale. Dembo s’y attache plus particulièrement au jésuite Castiglione (1688-1766), devenu non sans peine un calligraphe honorable mais surtout l’un des artistes estimés de l’empereur au grand dam des peintres traditionnels.
    Pour convertir l’empereur, les jésuites, on le sait, usèrent essentiellement de leur maîtrise scientifique, étant eux-mêmes convaincus de la nature profondément rationnelle du Dieu unique. Castiglione, pour sa part, s’attache à la perspective, expression par excellence de l’humanisme chrétien, respectant les principes de la Genèse : le monde matériel et animal a été remis à l’homme par Dieu, afin que l’homme puisse le nommer et l’ordonner à sa mesure. Introduire la perspective dans la peinture, c’est donc changer radicalement le point de vue impérial.
    En scènes sobres et denses, comme autant de rouleaux ou de tablettes, Richard Dembo fait revivre les rituels de la peinture chinoise, où tout est signifiant, de la préparation de l’encre et des pinceaux jusqu’aux scènes, aux traits et aux touches. Il s’attache aussi à l’intense travail de réflexion qui jette – entre Occident et Orient – Castiglione et les jésuites dans la réalisation du « jardin vu du ciel », le Yuan ming yuan, jardin de la Perfection et de la Clarté. Ce chef d’œuvre fut, on le sait, ravagé par le corps expéditionnaire franco-anglais en 1860, lors du sac du palais d’Été.
    La conception du jardin répond à l’étonnante enquête qui marque le début du récit. Les jésuites recherchent, en effet, l’un des derniers scribes juifs chinois de la petite communauté de Kaifeng, issue des très anciens contacts établis par la route de la soie. Ils veulent savoir quel idéogramme, dans la Tora juive chinoise, exprime le nom imprononçable de Dieu. Le jardin sera l’ultime réponse.
    La peinture et les plantes, la politique et la religion, la représentation ou la non-représentation. Ces thèmes étaient chers à Richard Dembo que toutes les Écritures fascinaient. Dans la lignée de Segalen, il donne un récit très documenté, mais transcendé, où transparaît la mélancolie du vieux jésuite Castiglione parvenu au bout de sa vie et des raffinements de la culture. Sans pour autant avoir fait triompher la perspective.