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  Vie de Joseph Roulin

  Pierre Michon

  Récit

  72 pages
9 €
ISBN : 2-86432-066-5

Résumé

     « Je voudrais faire des portraits qui un siècle plus tard aux gens d’alors apparussent comme des apparitions » écrivait Van Gogh il y a justement un siècle. Ces portraits, on peut douter qu’ils apparaissent aujourd’hui : comble de la valeur marchande, ils sont aussi peu visibles que les effigies des billets de banque. C’est que Van Gogh, qui accessoirement était peintre aussi, est une affaire en or. Dans cette affaire, il est bien au-delà de son œuvre maintenant, nulle part. J’ai voulu le voir en deçà de l’œuvre ; par les yeux de quelqu’un qui ignore ce qu’est une œuvre, si ce phénomène était encore possible à la fin du siècle dernier ; quelqu’un qui vivait dans un temps et dans un milieu où la mode n’était pas encore que tout le monde comprît la bonne peinture : ce facteur Roulin qui fut l’ami d’un Hollandais pauvre, peintre accessoirement, en Arles en 1888. Et bien sûr je n’y suis pas parvenu. Le mythe est beaucoup plus fort, il absorbe toute tentative de s’en distraire, l’attire dans son orbite et s’en nourrit, ajoutant quelques sous au capital de cette affaire en or, sempiternellement.
     Cet échec est peut-être réconfortant : il me permet de penser que le facteur Roulin se tient nécessairement devant qui l’évoque à la façon d’une apparition, comme le voulait celui qui le fit exister.

P. M.



Extrait du texte

     Roulin ne dort pas non plus. Le quinquet brûle sur la table. Augustine dort, et le mainate aussi : on voit juste la petite crête violente, jaune, sur cette masse chétive et refermée comme un poing noir. Ainsi c’était un grand peintre ; quelqu’un donc dont les tableaux doivent être vus par tout le monde parce que bizarrement, pour opaques qu’ils paraissent, ils rendent les choses plus claires, plus faciles à comprendre ; quelqu’un qui aurait pu être riche finalement, car ces bricoles atteignent des prix exorbitants. Et bien sûr Roulin se demande qui a décidé que c’était un grand peintre, car ça n’avait pas l’air d’être décidé du temps d’Arles, et comment ça s’est fait cette transformation. Il regarde son portrait encadré, le quinquet en estompe un peu les couleurs, mais on voit bien les gros dahlias et ce large visage clair qui fut le sien. Il a les deux bras devant lui sur la table, ces manches galonnées comme s’il fallait être déguisé en maréchal pour se coltiner des sacs de courrier. Il regarde sans bouger. On n’entend rien dehors. Vincent est assis à côté de lui et il pourrait le voir en jetant un coup d’œil, mais à quoi bon, il a un panama et des gants jaunes, chic comme un Manet, il est extrêmement calme, rajeuni, la barbe bien taillée, il a eu enfin de quoi se faire mettre un appareil pour remplacer ses dents perdues, et son oreille, est-ce qu’elle a repoussé, ou n’est-ce pas plutôt un de ces bouts de chair plus vrai que la chair qu’on fait en Amérique, en carton bouilli ou cuir peint, et surtout c’est fini cet œil sourcilleux, cette bouche tyrannique, elle est tombée la grande colère, il est détendu et paisible, il a des certitudes heureuses et sûrement sur ce chemin de certitude il peint toujours, et mieux, plus lentement, plus magistralement, dans un atelier clair à Paris dans les beaux quartiers, et si l’on vient l’y voir c’est une si jolie femme qui vous fait entrer et asseoir, plus belle que Marie Ginoux et plus jeune, mais royale aussi, et elle vous dit aimablement que Vincent travaille, qu’il faut attendre un peu, elle vous offre des journaux, un verre. On attend, on est heureux que les choses aient bien tourné, et qu’elle soit oubliée la besogne catastrophique qui ravageait on ne sait quoi dans le bout d’Arles, la besogne jetée au vent, méchante comme la foudre, qui après son passage laissait Vincent hébété devant un tableau où il n’y avait qu’un paysage en hébreu. Maintenant ça n’est plus de l’hébreu pour tout le monde, apparemment. Roulin a posé sa casquette, il n’y a personne là pour voir qu’il est chauve, et d’ailleurs dans ce moment lui-même s’en moque : pour une fois l’espèce de prince ne batifole pas hors de lui, il est tout entier en lui ; il ne se révolte pas, il ne fait pas semblant d’être Roulin, il est heureux d’être ce Joseph Roulin qui a vu un miracle, la transformation de Vincent en grand peintre ; et à n’en pas douter il verra aussi le Grand Soir, qui est une timbale autrement facile à décrocher, de la rigolade à côté. Se tournera-t-il vers Vincent ? Non, ils n’ont rien à dire. Calmement donc ils considèrent ce tableau peint il y a longtemps ; et Roulin le trouve presque beau, après tout. Les dahlias fleurissent. De l’énorme masse de la Vieille Charité, ce qu’on entend de péremptoire dans un petit clairon, c’est déjà la diane, peut-être. Sans regarder la chaise à côté de lui Roulin éteint le quinquet, le mainate dérangé s’agite, comme en rêve dit un nom. Le vieux va se coucher.



Extraits de presse

     En soixante-six pages, Pierre Michon nous a donné ce qu’il a de plus précieux, seulement les phrases dont il est sûr qu’aucune ne manque et que toutes sont indispensables. C’est un texte à lire dans une pièce où dort quelqu’un qu’on aime, pour que quelqu’un respire le plaisir que l’on goûte, et que rien ne s’en perde.

     Jean-Baptiste Harang, Libération, 7 avril 1988.

 

     Pierre Michon déconstruit savamment l’image que la postérité garde de l’ami Roulin. Il sonde son passé, sa famille, ses amis, et l’ennui sans fin de sa vie d’employé fidèle. Derrière le bonhomme à la barbe fleurie apparaît alors un fantôme familier, qui sommeillait là dans la gloire des croûtes devenues chefs-d’œuvre. Et dans le regard du modèle, on découvre l’ombre du peintre. Et soudain, l’image se met à onduler, l’homme à vivre, le peintre à souffrir. Nous sommes revenus en arrière, dans une ville que Vincent n’avait pas encore immortalisée. Roulin, en ce temps-là, aidait simplement un homme à ne pas mourir tout de suite, à se sentir un peu moins cet éternel étranger dans tous les pays et parmi tous les hommes. [...]

     Il fallait à Pierre Michon beaucoup de tendresse pour débusquer, derrière les soleils brûlants de la postérité, le souffle haletant ou paisible du mal de vivre.

     Michèle Gazier, Télérama, 20 avril 1988.

 

     C’est fantasque, et à la fois diaboliquement exact, savoureux, précis. Il faut dire que l’écriture de Pierre Michon est un vrai régal et que c’est ce qui fait comme on dit toute la différence. Un petit livre qui vous rendrait caduque toute la production romanesque d’une saison.

     C. N.-A., La Croix, 15 avril 1988.

 

     Cette miniature d’une soixantaine de pages est une œuvre de maître.

     Jean-Louis Hue, Le Magazine littéraire, mai 1988.

 

     Par le détour d’une imagination cannibale, Michon ne dévore ses créatures, que pour mieux assurer leur résurrection, leur déploiement dans l’éternité des mots. Une secrète connivence, une mystérieuse empathie, une grande compassion portant les pas de l’écrivain à la rencontre de ses personnages.

     Pierre Mertens, Le Soir, mai 1988.

 

     La « vie minuscule » d’un rêveur éveillé

     Joseph Roulin, c’était cet homme placide, un peu rougeaud, aux yeux plissés, que Van Gogh a peint dans son uniforme d’employé des postes, et qui constitua, avec sa famille, le milieu affectif et stable dans lequel, à Arles, Vincent trouva quelques moments de tranquillité et de bienveillante attention.
     Il est l’obscur modèle, le témoin anonyme dont les contours et les couleurs objectifs servirent quelque temps de surface réfléchissante pour la folie du Hollandais.
     Et c’est cette « vie minuscule » que Pierre Michon prend à partie pour nous rappeler comment les gens traversent le monde, dans sa pleine réalité, qui regorge de phantasmes, de rêves inassouvis, de remords et de désirs confondus.
     Pierre Michon est actuellement bénéficiaire d’une bourse de résidence en Languedoc, et son livre est édité par Verdier, éditeur languedocien. Si la résidence d’écrivain se justifie, c’est bien par ce biais-là : la coexistence d’un texte avec les formes et les odeurs d’un espace de vie.
     Et c’est de cela que nous parle ce livre : Van Gogh, résidant en Arles, imbibe son regard puis son pinceau des couleurs arlésiennes, de la vie calme et secrètement dramatique de chaque individu rencontré.
     Roulin, obscur fonctionnaire, est illuminé de l’intérieur, dans des tons souvent âpres et intensifs, par l’attente perpétuelle du Grand Soir, ce soir où la banalité de l’existence sera d’un coup transcendée, ou démantelée, par la seule, vraie, énorme et définitive Révolution, qui fera vaciller la réalité sur son axe et ouvrira la vraie vie à nos usages.
     Admirable livre, que je vous engage à ne pas lire sans ensuite vous précipiter sur les Vies minuscules, paru en 1984. C’est la même façon de soulever le voile de l’apparence et de découvrir sous l’ordinaire citoyen le Prince ou le Héros.
     Et puis, tout simplement, ce livre de Michon, c’est un chef-d’œuvre d’écriture, une merveille de la langue française dans le meilleur de sa forme.

     Gil Jouanard, Impressions du Sud, 2e trimestre 1988.

 

     Gérard Macé, NRF

     Couvert comme un roi, assis comme un pape, c’est ainsi que Pierre Michon voit Joseph Roulin tel que l’a peint Van Gogh, et l’on croit connaître ses traits, annonce-t-il au début de son récit, comme ceux de Louis XIV dans tous ses âges ou d’Innocent X en 1650. Puis Roulin à la barbe fleurie se met à ressembler à un sujet d’icône, à un personnage de roman russe, mais sa vareuse d’employé des postes est plutôt l’habit d’un prince de la République dont l’utopie sanglante lui permet de supporter les tourments quotidiens, surtout quand les couleurs du Grand Soir se confondent avec celles de l’absinthe. Van Gogh de son côté est ce rouquin qui cherche l’absolu dans le jaune de chrome, qui fabrique sans le savoir, pour les biographes et les marchands à venir, de la légende et de l’or, un peintre dont les tourbillons qu’il voit au ciel seront convertis en autant de zéros dans les ventes aux enchères. C’est avec un Van Gogh qui n’est pas encore enterré dans les blés que Pierre Michon rivalise en faisant à son tour le portrait du facteur, mais ce qu’il nous donne à voir, plus encore que le tête-à-tête éberlué du peintre et de son modèle, c’est un échange qui n’est gagé sur rien d’autre que la précarité humaine, « le vent et les circonstances ».
     Dans les lettres à Théo (dont Pierre Michon restitue le ton obstiné, lancinant et surtout « navré », pour reprendre le mot favori de Vincent, qu’il emploie même lorsqu’il n’écrit pas en français), Roulin est à la fois une forte nature de paysan, un pauvre diable et un petit employé, « ni aigri, ni triste, ni parfait, ni heureux, ni toujours irréprochablement juste ». Dans sa voix dont le timbre est « étrangement pur et ému », Van Gogh entend un jour de janvier 1889 « un doux et navré chant de nourrice et comme un lointain résonnement du clairon de la France de la révolution ». De ses « gravités silencieuses » et de sa conversation, il retient la rude et simple leçon que « la route ne devient pas plus commode en avançant dans la vie ».
     Pierre Michon amplifie magnifiquement ces quelques traits, qu’il rehausse ou noircit selon le cas, qu’il gauchit le plus souvent, pour faire en fin de compte de Joseph Roulin un héros de la même famille que ceux des Vies minuscules : André Dufourneau qui s’en va en Afrique quand sa journée est faite ; Antoine Peluchet « le fils perpétuel et perpétuellement inachevé » qui transmet sa relique au narrateur ; ou la sœur qui devient « la petite morte » de Rimbaud, comme si la poésie était pour le romancier un répertoire d’épithètes homériques. Le portrait de Joseph Roulin est à sa manière un portrait d’ancêtre, mais autant que sa figure d’almanach, laïque et exaltée, accrochée aujourd’hui aux murs de Manhattan, dans des cadres dont la dorure l’éblouirait s’il pouvait la voir, c’est son nom qui inspire le narrateur, ce nom confondu avec « la scansion vaine, despotique et sourde qui soutient ce qu’on écrit », peut-être aussi avec le roulis de la mer et les chansons de gabier dans les romans de Melville. Ce nom dans lequel s’enroulent les voiles des navires arrêtés, et les toiles que Vincent expédie à son frère par « la petite vitesse », c’est lui qu’on entend en effet dans la prose de Pierre Michon, ivre et imagée, mais d’un bout à l’autre lestée par une méditation sur la valeur des choses.
     Pour faire d’une âme simple un mort illustre, qui lisait les lettres de Van Gogh sans les interpréter, Pierre Michon s’est renseigné, mais pas à la façon des biographes qui croient à l’histoire. Plutôt à la façon, ancienne et toujours nouvelle, de ceux qui croient aux apparitions, ou du moins à la trace lumineuse, incertaine, que laisse chacun sur son passage. Aussi peut-il, à la fin de cette véridique histoire, de cet admirable récit qui tourne autour d’une vérité trop humaine, inventer de toutes pièces un épisode : l’arrivée chez Roulin d’un marchand venu de Paris, dandy plus encore que mauvais riche, par qui il se laisse rouler en troquant sa propre figure contre un peu d’orgueil.
     C’est donc sans effort, mais non sans intention, que Pierre Michon applique ici à la lettre le conseil de Marcel Schwob, qui réclame qu’on donne autant de prix à la vie d’un pauvre acteur qu’à la vie de Shakespeare, et qui termine par ces lignes L’Art de la biographie : « Il ne faudrait sans doute point décrire minutieusement le plus grand homme de son temps, ou noter la caractéristique des plus célèbres dans le passé, mais raconter avec le même souci les existences uniques des hommes, qu’ils aient été divins, médiocres, ou criminels. »

     Gérard Macé, Nouvelle Revue française, juillet-août 1988.

 

     Pierre Michon a voulu voir Van Gogh en deçà de son œuvre, par les yeux de quelqu’un qui n’entend rien aux beaux-arts, mais a été l’ami d’un Hollandais pauvre, peintre par surcroît. Il en a fait un petit livre d’une saveur subtile, aussi fraternel et dubitatif que le facteur à la barbe de satrape. Ne manquez pas ce chef-d’œuvre minuscule.

     Monique Pétillon, Le Monde, 27 mai 1988.