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96 pages
6,80 €
ISBN : 978-2-86432-580-2 |
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Cette recherche du temps perdu de l’enfance, évoquée ici avec une émotion retenue, trace le parcours difficile mais contraint qui remonte les ans jusqu’à ce « jour en moins » où, pour ne pas mourir, l’enfant dut effacer une part de lui-même. Que cachait ce désir qui, à l’âge de cinq ans, un jour d’été en Autriche, le précipita dans le vide ? Pour réveiller une mémoire dont la parole était absente, l’écriture se fait musicale, lente, insistante comme un lointain ressac, étrangère à toute volonté discursive afin qu’émerge, dans ce retrait, l’état d’enfance. Apparaît alors cette conscience – et c’est là l’originalité du récit – où les sentiments s’éprouvent de façon concrète et absolue à la fois, où les sensations, les impressions restituées dans leur expression première, leur présence vive, s’incarnent dans un corps d’enfant. Déjouant l’opacité du souvenir, le récit renoue fil à fil le passé dans le même temps qu’il dévoile une terrible béance, une irréparable disparition. |

Une nuit quelle qu’elle soit ne peut trouver place dans le jour. C’est lorsque le jour s’est tout à fait dissipé, tout à fait retiré que la nuit peut arriver, que la nuit peut ouvertement tomber. La nuit tombée est une nuit pure. C’est une nuit qui ne s’est pas mélangée au jour. C’est une nuit qui attendait pour venir. C’est une nuit patiente et pure. C’est une nuit préparée. C’est une nuit qui a la proportion d’un jour disparu. C’est une nuit quantifiée et juste. C’est une nuit en équilibre avec le jour parti, une nuit de juste mesure. Cette nuit, nous ne la voyons pas parce que c’est elle qui ferme nos yeux. C’est elle qui enferme nos yeux à l’intérieur de notre corps. C’est elle qui les retourne vers l’intérieur. Et nos yeux retournés continuent de regarder. Ils regardent des jours disparus. Ce sont des jours entourés. Ce sont des jours que la nuit a mis à l’intérieur de notre corps pour ne pas y toucher. Ce sont des jours préservés. Ce sont des jours protégés. Notre corps est juste fait pour eux. Notre corps a la dimension des jours passés. Depuis longtemps, je le sais, mon corps n’a plus la dimension de mes jours. Mon corps n’abrite plus ses journées accomplies, ses journées disparues. Mon corps n’assiste plus à l’accomplissement du jour. Mon corps est un corps retiré du jour qui l’entoure. Mon corps est un corps inversé parce que c’est un corps qui lui-même a inversé le mouvement du jour. Et je sais maintenant que c’est en cette nuit d’été, en cette nuit d’Autriche, que tout arriva. Je sais qu’en cette nuit-là tous mes jours se sont assemblés. Je sais ce qui s’est passé. |

Le Monde, dimanche 5 / lundi 6 juillet 2009 par Amaury da Cunha L’enfance n’est pas toujours une histoire enchantée. Il y a pourtant une littérature prétendument universelle qui a trouvé en elle une légende lumineuse : un âge imprégné d’amour et encore préservé du péril de l’existence. Le livre de Guy Walter Un jour en moins n’entre pas dans cette mythologie. L’écrivain et directeur de la Villa Gillet à Lyon a en effet choisi de retrouver l’enfant qu’il fut, mais son entreprise n’est soutenue par aucune nostalgie. Elle se heurte dès le commencement du texte à un constat d’absence et de vide. « Je ne cesse de m’approcher, malgré moi, d’une enfance gelée. » Cette recherche, malgré les obstacles assumés, ne décourage pas l’écrivain. Il lui faut retrouver la voix de l’enfant pour espérer qu’un récit soit possible, car sa survie dépend de cet accomplissement. Mais l’épreuve est de taille : l’abstraction de l’image – l’enfant est flou, immatériel – menace à tout moment son écriture de s’éteindre et de perdre ce qu’elle cherche : l’origine. Tel semble être l’objectif difficile de ce livre : s’aventurer « sous la coupole du cerveau », comme le prescrivait Baudelaire, pour trouver l’anomalie première de la vie. En remontant le cours du temps, un événement se signale avec une insistance obsédante : un drame dans la vie de l’enfant a traumatisé la mémoire de l’adulte. Il faut élucider le secret de ce choc pour espérer renouer avec ce passé. L’histoire commence donc ce jour où l’enfant, à 4 ou 5 ans, s’est aventuré au bord de la mort. Dans une grange à foin, au milieu de la campagne autrichienne, il grimpe sur une échelle, et, au-dessus d’une « fourche raide », s’apprête à sauter. Mais il hésite, regarde le vide comme une promesse d’apaisement et finit par chuter, échappant de peu à la mort. Une cicatrice marque à jamais son esprit. Désormais, plus rien ne sera comme avant. « Ce fut ce jour-là […] que mon enfance se précipita dans mes jours et qu’elle y mourut sans avoir été vécue, me laissant sur le bord de mes jours[…]. Je n’avais plus qu’à me laisser tomber. » Une fois raconté cet événement tragique, le récit fait entrer des images dans la nuit. Mais ce sont des images silencieuses et minimales. Il est difficile pour le narrateur d’accéder à leur profondeur. Aidé par l’enfant, qui circule plus facilement dans le passé, il entrevoit des figures aimées qui se dessinent, mais elles ne sont que des ébauches. C’est la voix du père qui vient traverser le rêve de l’enfant ou des bruits de famille qui percent l’opacité du monde. Malgré ces signaux lumineux, une solitude implacable persiste, comme si le travail d’écriture ne pouvait échapper au désastre. La dernière image du récit de Walter est saisissante. Elle déplace l’enjeu de la souffrance sur un autre plan, celui de l’histoire. L’enfant se souvient d’une photographie qui représente des déportés, épuisés, anéantis. La frayeur est totale, comme si sa vie ne pouvait plus jamais tenir face à une telle tragédie. Et toute l’intimité du texte est d’un coup traversée par la noirceur d’un passé dont il n’avait pas conscience. Le Bateau libre – le blog, samedi 2 mai 2009 Guy Walter, l’enfant et les sortilèges par Frédéric Ferney Lu : Un Jour en moins de Guy Walter. Ce livre m’a paru à la fois bref et lent, indolore et délicieusement assassin, comme une palpitation d’éventail mimant la mort d’une princesse. Comment fabriquer de la grâce avec de l’accident ? C’est ça, le sujet de ce récit de Guy Walter, écrit de toute l’instigation de son âme, dans une zone de la mémoire qu’aucune parole n’avait foulée et dans l’allure d’une complainte rituelle, baptême ou messe noire, je ne sais. « Certains mots restent si longtemps dans notre tête avant de descendre dans notre bouche qu’ils finissent par prendre un goût de nuit »… À première vue, ce sont des souvenirs de la petite enfance de l’auteur. Quête intrépide et vaine. A-t-on le souvenir d’une absence, de « ce qui a disparu » ou de « ce qui n’est pas encore apparu »? Comment se remémorer un cri muet, une peur effacée, un chagrin enfui, un trou noir fût-il bénéfique ? Et comment dire la vérité si on ne la connaît pas ? Mais voyons, écrire, ce n’est que cela : rencontrer un mot, à ses risques et périls, puis un autre et encore un autre, comme si à chaque fois c’était quelqu’un, et l’attraper par les cheveux, comme si tout était (déjà) écrit. De cette enfance à la fois subie et rêvée, Guy Walter abolit toute péripétie mineure, tout folklore, toute anecdote. Il n’en subsiste qu’un remords, un pur émoi, une traînée éblouissante dans le cœur. Un refrain lancinant et opaque, une rumeur de cantilène, un ressac d’ombres, qu’il invente ou ressuscite, comme s’il rêvait d’élucider le chiffre même de son désir, et de sortir de l’épreuve, triomphal, plus large de front, fumant de bravoure comme l’enfant qu’il n’est plus et qu’il porte en lui. Livre exact, sans merci, sur le dommage éternel de chaque jour, et qui dodeline dans la région des murmures entre la volupté et l’effroi, entre l’extase et l’esclandre, entre l’éperdu et l’insoupçonné. Tout est déjà là dans l’enfant, sauf nous – on est en retard par rapport à soi, on va mettre toute une vie à se rattraper, et à ne jamais s’atteindre. Guy Walter parle de l’enfance, non pas comme d’un Éden mais comme d’une longue maladie après quoi il faut réapprendre à marcher, à aimer, à vivre, pas à pas. Il y a en lui un enfant supplémentaire, convalescent, fils et frère, incestueux et doux, qui s’obstine à tendre les bras vers le vide. D’ailleurs, ce n’est pas de l’ordre, c’est du vide (ou, si l’on préfère, du jeu), qu’il met dans ses souvenirs. Peu à peu, c’est une lumière inadmissible et douce qui nous oriente et qui nous gagne. Il y a un lait noir dans certaines enfances. La sienne, Guy Walter s’en approche en tournant en rond, en faisant des cercles, à pas de loup, il cherche, du côté de l’indicible, fier de montrer ses dents ; il a un flair pour l’inespéré. Il dit la légèreté, l’ardeur, le trouble. Il n’a pas froid aux yeux mais il préfère l’oblique, l’image qui permet de dissoudre l’onde de choc, la mélopée. Ce n’est pas pour devenir écrivain qu’on écrit ; c’est pour « rejoindre en silence cet amour qui manque à tout amour ». Ce que Christian Bobin appelle : la « part manquante ». L’a-mour est une privation, une trahison, un reniement. C’est un cas, Guy Walter. Un cas, c’est ce qui tombe. Et la chute – l’appel du vide, la souveraineté du vide – est le ressort obsédant de ce livre : « C’est alors qu’il se jeta dans le vide comme un plongeur qui aurait soudainement haï la mer, un plongeur qui aurait souhaité que l’eau se durcisse, le déchire et le broie ». « Il » avait alors quatre ou cinq ans mais sa méthode est restée la même : « les mains en avant et le corps tremblant, comme un aveugle qui cherche et tâtonne ». Ca n’empêche nullement Guy Walter de diriger à Lyon, la Villa Gillet, l’un des plus brillants « salons » littéraires de France, et le Théâtre des Subsistances, au bord de la Saône, mais ceci est une autre histoire. Si l’enfance est la mère des secrets, ce n’est pas son genre de se galvauder en sotte confidence, ni de se fabriquer un joli costume de marin avec des bottines et un cerceau. Ce que l’auteur tente non pas de restituer mais de dire avec insistance, c’est le temps de l’enfance : corps, sang, nuit – c’est ainsi que ça se décline, ici, avec une pointe baroque qui persiste sous la langue classique, en sachant que le temps s’abîme dans tous les emplois qu’on en peut faire et que, quoi qu’on fasse, on s’éparpille. Il ne s’agit dans ces parages que d’être fidèle à soi, docile à sa pente, même si ça fait mal. Difficile en tout cas d’oublier ce père, l’énigme de sa hauteur, de son visage, de sa bouche, et qui semble ici planté comme un arbre mort dans un songe : « Autour de ta tête, il y a le ciel qui commence, l’infini qui débute ». Ce père dont il nous dit : « Il lui arrive de pleurer assis sur le rebord de la baignoire ». Ce père qui ne sait pas raconter, qui ne sait que parler, et que les yeux du fils implorent : « Quand deux regards se croisent, quand deux regards se touchent, c’est que l’on peut tout donner. C’est de toi que je tiens cette vérité parce que tu es le seul à avoir su vider tes yeux, à les avoir complètement vidés, à les avoir creusés pour que je puisse m’y blottir ». Un livre écrit à l’encre noire mais elle est coupée avec de « l’eau de rêve ». |

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Extraits de presse écrite (1994) |
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Le Monde, 18 février 1994 L’enfance blessée par Pierre-Robert Leclercq,
L’adulte à la recherche de son enfance... Que de pages à écrire ! Et voici qu’en moins de cent, tout est dit de ce temps perdu, l’essentiel comme le détail. La remontée dans la mémoire n’est pas ici une basse aux souvenirs, une quête laborieuse de l’innocence de la pureté, mais, plus subtil et plus angoissant, un retour au passé pour en retrouver un seul moment, un seul jour, celui où « l’horreur est venue dans mes yeux », ceux d’un enfant de cinq ans qui reçut cette horreur d’une photo des « hommes faméliques et rayés, debout comme des barres qui ferment un accès ». L’originalité de ce retour suffirait à donner au récit de Guy Walter un intérêt particulier. Il y a plus, il y a mieux. L’écriture. Quelle maîtrise pour dire la découverte des vocables par un enfant, pour évoquer la virginité du mot qui va de son oreille à sa bouche, reste longtemps dans celle-là avant de se décider à jaillir par celle-ci. D’entrée, on est saisi par un style incantatoire qui ne répond pas aux règles qu’un correcteur rappellerait à l’auteur. En cinq, lignes, cinq fois le mot « enfance », en huit, sept fois « enfant », en six, huit fois « jour ». Et cela se multiplie, avec « nuit », « eau » « baisers », « douleur »... dans des phrases répétitives, persistantes, genre Péguy. Et se produit une espèce de miracle. On est pris par le rythme d’un chant nouveau, on est emporté par l’antienne qui ne redit pas sa poésie par maladresse, mais pour arriver à un mot – posé, lui, sans insistance – « juif ». Dire ce texte exceptionnel, ce n’est pas user d’exagération. Rarement, un sujet et un style ont été aussi bien unis pour exprimer, par le truchement de la littérature, l’indicible d’un drame et de ses mystères qui « s’incarnent dans un corps d’enfant ».
Actualité Rhône-Alpes du livre, n° 90, mars 1994 par Philippe Camand
Dans son premier récit Un jour en moins, Guy Walter nous restitue par une écriture à la fois incantatoire et clinique l’émotion de ce moment intime par excellence où prend racine toute écriture, qu’elle le revendique ou non. Si liée à notre histoire que soit une blessure, il n’existe rien en même temps de plus universel. La force de ce singulier récit ouvertement et intimement autobiographique est de vous travailler au corps avec les mots et de vous révéler à votre propre fracture. Singulière entreprise biographique qui vous Immerge dans la langue pour faire mal là où l’histoire commence. Pour le narrateur, ce sera une envie de mourir un jour de vacances en Autriche et la chute du haut d’une échelle de bois dans une grange à foin. Ce sera aussi la traumatisante « nuit de halètements et de recours à la chair » que connaissent bien les analystes. Ce sera enfin la voix de son père qui, écrit-il, « au lieu de protéger ma nuit, de s’élever comme un rempart, de m’entourer comme une enceinte pénétrerait ma nuit par les deux bouts... » et la révélation de ce « vide qu’il ne pouvait pas combler un trou définitif. C’était un mot : juif ». Mais ce sont les faits bruts et la force de ce texte, c’est que justement, ils ne nous sont pas « racontés ». Ils apparaissent en filigrane, puis avec des traits de plus en plus nets au fil d’une écriture qui est tout à la fois une plainte et une conjuration, un effort désespéré d’en appeler à ce juste équilibre de l’enfance qui n’aurait dû cesser d’être et en même temps une des plus belles descriptions de l’état d’enfance qu’il soit donné de lire. Ainsi, en rendant à la littérature la capacité d’exprimer les symptômes, les faits cliniques, le tragique de la blessure en dehors du vocabulaire analytique l’auteur fait œuvre de « poétique » et s’avance dans un champ littéraire peu et souvent mal exploré dans la récente inflation biographique. Œuvre de « poétique » dans le sens où l’écriture amène le lecteur à convoquer au tranchant de cette écriture, ce qui en lui est pris dans les rets d’une langue qui à force de mettre des mots sur les souvenirs s’ouvre à la mémoire. Ce sont alors deux enfances qui s’écrivent en parallèle. Celle du narrateur émerge d’un jour qui « est une obtention de lumière et une obligation d’obscurité ». Mais la vision d’une photographie de déporté dans un album appartenant à sa tante va mettre à mal cette obligation d’obscurité : « 1’horreur je le sais a dévasté ce qu’il y avait de nuit au fond de moi, il y en avait de la nuit au fond de moi, il y en avait, je le sais. Il y avait une belle quantité de nuit, une quantité d’enfance une juste quantité. Mais l’horreur est si grande qu’il y eu plus de jour en moi, de jour en dedans de moi. Il a fait jour à l’intérieur de moi et il fait encore jour maintenant ». L’enfance du lecteur apparaît elle aussi au fil des pages. Elle s’imbrique même parfois en étroite symétrie. L’entant sans enfance du narrateur peut aussi révéler l’enfance sans enfant. On peut tuer l’« enfance » d’un enfant. Mais d’avoir failli être tué, un enfant pourra être la seule justification à vivre du futur adulte jusqu’à ne jamais parvenir à lui céder sa place. La force du livre de Guy Walter ce sont ces pages où l’écriture réussit à tracer les contours que l’on croyait à jamais livrés au vide, d’une blessure qui vient se recomposer sur l’arête des mots. Les mots qui viennent par flux successifs tissent la trame d’une mémoire et engendrent cette capacité d’arrêter chaque lecteur sur le lieu exact où la blessure a fait pour lui œuvre d’histoire. Ponctué au fil des pages de véritables élégies ce texte apaise le lecteur. Il faut toujours mettre des mots sur une blessure douloureuse. Et l’on croit toujours ainsi que le veut l’expression communément employée, qu’il faut « faire le jour ». Or, l’on découvre dans ce texte, que c’est peut-être bien une vraie nuit qui seule peut apaiser la blessure constamment dénoncée par le regard du jour. Et cela, seul un poète pouvait nous l’apprendre. |

| « Carnet nomade », par Colette Fellous, France Culture, dimanche 1er novembre 2009 de 14h à 15h |

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