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  Journal des jours tremblants
Après Fukushima

  Yoko Tawada

  Traduit de l'allemand par Bernard Banoun et du japonais par Cécile Sakai

  128 pages
13 €
ISBN : 978-2-86432-667-0

Résumé

Invitée à donner trois leçons de poétique à l’université de Hambourg, Yoko Tawada prononce sa première conférence le 4 mai 2011, moins de deux mois après la catastrophe qui marque d’ores et déjà un tournant décisif de l’histoire du Japon moderne. Son propos s’en trouve, dès lors, transformé. Le nom de Fukushima s’inscrit désormais à côté de celui de Hiroshima comme un emblème de la relation problématique que le Japon entretient avec sa propre insularité et avec l’altérité occidentale.
Ces conférences sont l’occasion de s’interroger sur l’image du Japon en Occident depuis trois siècles. Après avoir tenté de concilier le strict isolement qui préservait sa culture avec l’établissement de relations commerciales très circonscrites, le Japon a fini par accueillir sans retenue la modernité occidentale. Évitant le piège qui consisterait à juger une culture par l’autre, Yoko Tawada préfère éclairer les transferts et les glissements de sens opérés par l’Histoire, afin de mieux comprendre le présent.
Les thèmes de ces leçons entrent de ce fait en résonance avec les textes que la romancière a publiés dans la presse germanophone en réaction à la récente catastrophe nucléaire. Augmentés d’un texte plus récent écrit en japonais, ils illustrent la vigilance critique de l’auteur et constituent une première réponse à l’injonction d’«écrire après Fukushima».


Extrait de texte

   Hiroshima, comme Fukushima, se termine par shima, et le mot shima veut dire île. Au Japon, ni l’une ni l’autre de ces villes n’est considérée comme une île, puisqu’elles se trouvent sur l’île principale. Et cette île principale n’est elle-même qu’une petite île sur la carte du monde.
   Je suis toujours sidérée lorsque j’entends dire que Tokyo est au bord de la mer. Oui, tant que l’on se promène sur une carte du monde. Mais le Pacifique est absent à Tokyo. On marche dans cette métropole si dense sans penser à la mer.
   À Hambourg en revanche, ville portuaire où je vécus de 1982 à 2006, je percevais constamment la mer du Nord. Je sentais son odeur dans le vent, je l’entendais dans la voix des mouettes. Et la proximité de l’océan était surtout sensible quand je voyais les larges flancs des navires qui remontaient l’Elbe lentement.

   Voici cent cinquante ans exactement, le Japon concluait un accord commercial avec la Prusse. Voici deux ans, le port de Yokohama célébrait son cent cinquantième anniversaire. Voici cinq ans, je quittais la pièce où j’écrivais, depuis laquelle j’apercevais l’Elbe et une partie du port de Hambourg. Ma tête était donc pleine d’images portuaires. Depuis le 11  mars, je vois image sur image de ports détruits. Je vois des îles dans ma tête et ces îles ne sont pas des refuges. Hiroshima et Fukushima : par quoi sont-elles liées ?


Revue de presse

Presse écrite

   Études, septembre 2012
   par Nicole Bary

   Très largement traduite en français grâce à Bernard Banoun, Yoko Tawada n’est pas une nouvelle venue dans le monde des lettres. Née au Japon, installée depuis une trentaine d’années en Allemagne, elle écrit des poèmes, des récits et des essais en allemand et en japonais. Dans les deux pays elle a reçu les plus grandes distinctions littéraires. « Après la catastrophe (de Fukushima) certains livres sont devenus inintéressants », lui écrivit un de ses amis japonais. Yoko Tawada, elle, a fait de la littérature, dans les leçons de poétique tenues à l’université de Hambourg en 2011, le lieu de réflexion sur la relation problématique qu’entretient le Japon avec son insularité et l’altérité occidentale. Du rapprochement de Fukushima et Tanegashima d’une part, de Fukushima et Hiroshima d’autre part, sont nés trois textes exceptionnels qui thématisent la naissance et le développement de la traduction dans un pays marqué au plus profond de lui-même par son insularité, « shima » signifiant d’ailleurs « île ». Initiée par les croyants, développée par les marchands et enrichie par l’irruption de la modernité, la traduction est le fil conducteur choisi par l’auteur pour revisiter l’histoire des transferts culturels entre le Japon et le reste du monde. Les conférences sont suivies de textes écrits au jour le jour pendant la catastrophe et publiés pour la plupart dans la presse allemande, et d’un texte traduit du japonais très critique à l’égard de la politique nucléaire du Japon. Dans ces textes écrits à chaud et de loin, Yoko Tawada pense ensemble Fukushima et Hiroshima, la catastrophe nucléaire et la catastrophe politique et se demande comment un pays ayant connu les bombardements atomiques a pu lui-même construire des centrales nucléaires. Quant à la catastrophe naturelle, le japonais n’a pas de mot pour le dire.



   La Revue des Ressources, vendredi 27 avril 2012
   Livre de sable en langue d’eau
   par Camille Juillet



   La Quinzaine littéraire, n°1059, du 16 au 30 avril 2012
   Le Japon vu d’ici et d’ailleurs
   par Sophie Ehrsam

   Regard sur le Japon post-Fukushima : celui de Yoko Tawada, Japonaise qui vit en Allemagne et écrit une partie de ses œuvres en allemand. À la faveur de son éloignement géographique, et aussi grâce à une perspective historique, elle livre une belle réflexion sur l’insularité et l’altérité.

   Qui s’attend à un livre centré sur les événements de mars 2011 doit être averti : ce volume rassemble les écrits de Yoko Tawada au moment de la catastrophe de Fukushima, mais seulement en deuxième partie, après trois « leçons de poétique ». Présente au Salon du livre qui mettait cette année le Japon à l’honneur, Yoko Tawada a expliqué que ce Journal des jours tremblants, écrit en japonais, était – à l’origine du moins – plutôt destiné à un public japonais, tandis que les trois Leçons de poétique, écrites en allemand peu après Fukushima, étaient plutôt de l’ordre d’une conversation imaginaire avec un ami occidental pour lui faire comprendre ce que c’est que le Japon.
   Le Journal offre une réflexion sur la société japonaise d’aujourd’hui, avec des références qui ne vont pas de soi pour un lecteur non japonais, sur les différences de développement d’une région à l’autre du Japon, par exemple. Mais la réflexion de Yoko Tawada est aussi nourrie de comparaisons avec d’autres pays, l’Allemagne notamment, sans doute peu évidentes pour un lectorat japonais. Sa connaissance profonde des deux pays et le fait qu’elle a vécu les événements de loin, qu’elle a pu percevoir un autre traitement médiatique de la catastrophe, entre en résonance avec les réactions de ses amis du Japon et d’ailleurs. Elle en vient à décrire un Japon centralisé aux accents nationalistes, où Tokyo se doit de rayonner pour entretenir l’image d’un Japon florissant, quitte à ce que certains se sacrifient au nom de la patrie. Il semble que, malgré une géographie en archipel, le caractère de ce qui est local, régional, ait été gommé ; que plus largement toute entité collective où le dénominateur commun n’est pas l’appartenance au Japon ait disparu, en particulier depuis la défaite de 1945. Et on arrive à ce paradoxe d’un pays habitué aux catastrophes naturelles et douloureusement familiarisé avec les conséquences néfastes du nucléaire qui tire sans ciller un tiers de son électricité de l’énergie nucléaire. Yoko Tawada elle-même n’avait pas perçu la force d’un tel paradoxe avant la catastrophe.
   Les trois Leçons de poétique raviront tous ceux qui veulent mieux connaître le Japon et tous ceux qui s’intéressent à la traduction. Elles brossent un portrait de l’archipel nippon dans un ordre globalement chronologique, bien que Yoko Tawada pratique de réguliers allers-retours entre passé et présent : la première partie, « Les Croyants traduisent », se concentre sur les premiers contacts entre le Japon et l’Occident, essentiellement religieux, avec les Portugais venus convertir les Japonais au christianisme, la deuxième, « Les marchands traduisent », sur les échanges entre Japonais et Hollandais, ces derniers ayant longtemps eu le monopole du commerce occidental avec le Japon, et la troisième, « La modernité traduit », introduit l’arrivée de la puissance américaine et d’une multiplication des échanges dans tous les domaines. Influencée de son propre aveu par des auteurs comme Barthes et Todorov, Yoko Tawada fait se croiser, hier et aujourd’hui, les regards du Japon et de l’Occident sur eux-mêmes et sur l’autre, en s’appuyant autant sur des exemples historiques que sur ses propres étonnements de Japonaise en milieu occidental. Tout cela en traduisant sa pensée dans une langue autre que le japonais, peut-être pour mieux éviter les écueils d’une pensée « nippocentrée ».
   Sans Fukushima, les Leçons auraient sans doute été différentes, mais elles constituent en tout cas un beau voyage, de Tokyo à Hambourg en passant par Amsterdam et Johannesburg, de la religion au cinéma en passant par la médecine le théâtre. On y croise des lapins de Pâques, des « haut-landais », des « pieds-de-cochon », mais aussi des figures comme Kant, Freud, Linné. Ces éléments qui semblent épars comme autant de bois flottés sont en fait liés : tout est affaire de perspective, de rapprochement. Une Japonaise peut s’étonner de l’imagerie « païenne » (lapins, sapins) qui accompagne actuellement les fêtes d’une Europe autrefois très chrétienne, un voyageur allemand de l’époque des Lumières peut se faire passer pour un Hollandais (son accent, dira-t-il, lui vient des hautes terres et non des « pays-bas ») pour obtenir le droit de séjourner au Japon, un Coréen peut voir dans la sandale et la chaussette japonaises qui séparent le gros orteil du reste du pied l’image d’un pied de cochon. Au fil d’une pensée qui embrasse aussi bien le quotidien que des ouvrages érudits, tout est décomposé pour mieux comprendre quel prisme fait voir quoi à qui. Dialogue de langues et de cultures.
   La traduction de la Bible est un sujet de prédilection des traducteurs, mais que sait-on de la première tentative pour traduire la Bible en japonais ? Belle gageure dans une langue qui n’avait à l’époque pas de mot pour englober tout ce que l’amour chrétien peut recouvrir, une langue sans Dieu unique, dans une culture où l’amour n’est pas toujours perçu comme une vertu ou un idéal, et qui n’envisage ni commencement ni fin du monde (soit ni Genèse ni Apocalypse).
   L’apport de la présence hollandaise au Japon se traduit davantage en termes de culture scientifique, médecine et botanique notamment. Mais le détour par ce méandre hollandais permet aussi une réflexion sur les proximités entre les langues (de l’allemand au néerlandais, voire à l’afrikaans, la distance n’est pas si grande) et sur le « bouturage » des langues : une langue peut se développer à distance de la langue-mère (ainsi l’afrikaans a évolué différemment du néerlandais) mais quid du terreau où elle est transplantée ? La langue du colonisateur est souvent mal acceptée par les colonisés, que ce soit l’afrikaans en Afrique du Sud ou le japonais à l’époque où la Corée était sous domination japonaise. Dans le cas d’une langue utile mais non imposée, d’une présence tolérée mais très circonscrite, comme celle des Hollandais a pu l’être au Japon, il est peut-être plus facile pour une civilisation de faire son miel de cette langue et de cette présence sans qu’elles prennent le dessus sur sa culture d’origine.
   C’est l’irruption de l’Amérique sur le territoire japonais au milieu du 19e siècle qui donne le jour, dans l’imagination littéraire et artistique du début du 20e, à la figure de la geisha telle qu’on la rencontre chez Puccini et Brecht, contribuant par là à équiper la culture japonaise d’une figure désormais connue dans le monde entier. Pourtant, souligne Yoko Tawada, Madame Butterfly « est sans doute une espèce rare de papillon (...) [:] une geisha monothéiste capable de s’entretenir couramment en italien avec un Américain et, en plus, elle se suicide comme un samouraï ». La pièce de Brecht La Judith de Shimoda est inspirée d’une pièce japonaise, L’Histoire d’Okichi l’étrangère de Yamamoto, qui a transité par l’Angleterre et la Finlande avant d’atterrir chez le dramaturge allemand en exil – encore une belle histoire d’échange et de langues. Sous la plume des Européens, la geisha devient une figure sacrificielle, une incarnation de la nation, comme si ces auteurs projetaient sur elle des attitudes plus propres à leur culture (sacrifice plus ou moins christique, anti-américanisme) qu’à la culture japonaise – du moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.
   Un an après un événement qui a mis le Japon sur le devant de la scène, révélant la nécessité pour ce pays et pour les autres de réajuster leur vision de l’archipel et de l’identité nipponne, ce livre donne à voir une pensée originale qui tente de faire la part des choses entre isolationnisme et ouverture, préservation d’une identité ou dilution de celle-ci. Le fait d’écrire, dans sa langue et peut-être encore davantage dans une autre langue, permet manifestement de se poser de bonnes questions, en évitant les écueils de ce que l’on croit savoir de soi-même ou de l’autre.



   Le Monde des livres, vendredi 16 mars 2012
   Yoko Tawada : une Tokyoïte à Berlin
   par Florence Noiville

   C’est l’envers de Lost in Translation, le film de Sofia Coppola. C’est l’histoire d’une jeune Japonaise qui subit le choc de l’Europe et n’y comprend rien… Ce soir-là, dans la pénombre de son appartement berlinois, Yoko Tawada décrit ainsi son arrivée en Allemagne : « J’avais 22 ans. J’étais censée faire un stage dans une entreprise d’équipement pour bars et cafés à Hambourg. Chaque matin, en arrivant au bureau, les gens me disaient : "As-tu bien dormi ?". J’étais horrifiée. Au Japon, jamais on ne vous poserait une question pareille. Ou alors, il faut vraiment que vous ayez une mine de déterrée. Que votre interlocuteur s’inquiète beaucoup pour votre santé… »
   Née à Tokyo en 1960, Yoko Tawada vit en Allemagne depuis 1982. Pourquoi l’Allemagne ? Elle avait d’abord étudié le russe. Mais à 19 ans, descendant du Transsibérien à Moscou, elle décide finalement de continuer le voyage, de pousser jusqu’en Allemagne du Nord et d’abandonner la langue de Pouchkine pour celle de Goethe.
   Une Nippone dans la Hanse teutonique ? On l’initie à des choses sidérantes, le fromage blanc, les cornichons en salade… Elle repense au « rêve » de Barthes dans L’Empire des signes (1970) : « Connaître une langue étrangère (étrange) et cependant ne pas la comprendre… Défaire notre réel sous l’effet d’autres découpages… Éprouver la dilution, l’hémorragie du sujet… » Le rêve, pour elle, est plutôt cauchemar. Toute la journée, elle est confrontée à d’infernaux dilemmes : ce qu’elle va faire ou dire risque-t-il de choquer son interlocuteur ? De le blesser ? « Je n’arrivais jamais à trancher. Toutes les microdécisions que je devais prendre à chaque instant m’obsédaient. Que répondre au collègue qui s’inquiétait de mon sommeil ? Et puis, fallait-il lui dire "Du" ou "Sie" ? "Tu" ou "vous" ? "Cela dépend si tu connais ou non la personne", m’avait-on dit. Mais qu’est-ce que connaître ? Connaît-on jamais qui que ce soit ? J’étais perdue… »
   Ceux qui vont la sauver s’appellent Heiner, Walter et Franz (Müller, Benjamin et Kafka). « Parallèlement, explique-t-elle en riant, j’étudiais la littérature à l’université. J’ai eu un tel coup de foudre pour ces auteurs que j’ai voulu le partager avec des amis allemands. J’ai compris qu’une langue est d’abord une vibration, une force vivante qui circule entre individus. L’important n’est pas qu’elle soit ou non "maternelle", mais qu’elle puise son énergie dans le corps et qu’elle s’extériorise. À partir de là, j’ai cessé de me dire : "Cette langue est la mienne, celle-là ne l’est pas". »
   En 2000, Yoko Tawada achève une thèse en allemand sur la littérature européenne. Puis elle commence à publier, alternativement en japonais et en allemand. « Écrire, n’est-ce pas manier une langue étrangère de toute façon ? » Avec une quinzaine de romans et recueils de nouvelles - souvent sur la condition de déplacée ou de voyageuse -, auxquels s’ajoutent théâtre et poésie, Yoko Tawada est aujourd’hui le seul écrivain à voir mentionner sur ses livres : « Traduit du japonais (Allemagne). » Et comme ses complexes du début lui semblent loin ! « On n’est jamais complètement perdu, au fond. Observez un idéogramme chinois : il est probable que vous y comprendrez quelque chose même si vous n’y comprenez rien… »
   Son dernier livre, Journal des jours tremblants, elle l’a pensé presque entièrement en allemand. Parce que les textes qu’il rassemble étaient les premiers après Fukushima. Et qu’elle voulait justement y faire prévaloir un point de vue forgé depuis l’Europe. Pour cela, elle a comparé la presse allemande et la presse nippone. « J’avais l’impression que le discours public au Japon était manipulé. En Allemagne, cette catastrophe a été l’occasion de débattre de la politique nucléaire. Sur l’Archipel aussi, bien sûr, des groupes s’interrogent depuis longtemps sur la sécurité des centrales, mais leur voix est peu parvenue, du moins au début, jusqu’aux informations télévisées. » Tawada se demande ce qui fait qu’on ait pu « si vite, en Allemagne, décider d’arrêter le nucléaire, tandis que les choses évoluent si lentement au Japon ». À quoi cela tient-il profondément ? « A la population, à la langue, au journalisme ? »
   « Quand j’apprends une catastrophe, raconte-t-elle dans le livre, mon cœur se met à battre plus lentement. Je deviens calme, comme sous l’effet d’un tranquillisant. » On apprend cette attitude au Japon, dit-elle. C’est une technique de survie. Être calme, patient, ne pas dramatiser. « Cette posture est utile, note Tawada. Mais elle peut aussi être exploitée abusivement. Avec une telle attitude, on perd facilement son esprit critique, donc peut-être aussi son sens politique. »

   Politique. Journal des jours tremblants, le plus engagé des recueils de Tawada, marque un tournant dans ses écrits. L’auteur, qui vient de publier une nouvelle sur le 11 mars 2011, dans une anthologie éditée à Londres chez Random House (March Was Made of Yarn), s’interroge désormais sur la suite à donner à son œuvre. « J’ai deux stratégies en tête, dit-elle. Traiter la catastrophe de manière large, par exemple en la situant dans un contexte de science-fiction. Ou, au contraire, recueillir sur le terrain les voix brutes de témoins, en faire un collage et leur donner forme. » La seconde piste la tente davantage. Mais, dit-elle, « ce n’est pas un mince travail. Je veux aller à Minsk, parler aux gens de Tchernobyl. Ma responsabilité d’écrivain consiste à démonter le système économique, à fouiller les replis de l’Histoire, à interroger le contexte international… »
   Est-on loin de la littérature ? Jamais. Tawada raconte comment, lorsqu’elle était petite, sa mère ne pouvait jamais se passer de lumière. « J’ai grandi dans un espace éclairé jusque dans ses moindres recoins, dit-elle. Pour ma mère, toute parcelle d’obscurité rappelait la seconde guerre mondiale. D’où l’image de Tokyo, ville étincelante, illuminée nuit et jour. L’économie japonaise s’est développée en effaçant la guerre sous la lumière des ampoules. En Allemagne, pour la première fois, j’ai su que la nuit était obscure. Et découvert la beauté des bougies sur les tables. » Yoko Tawada explique ainsi pourquoi, selon elle, les Allemands apprécient Éloge de l’ombre, de Tanizaki, et pourquoi cette lecture, au contraire, l’a longtemps mise mal à l’aise. « C’est un hommage à la beauté de la culture japonaise, à une esthétique de l’obscurité contrastant avec la lumineuse clarté de l’Occident. Dans les années 1980, je pensais que ce livre appartenait à un passé révolu. Ces derniers temps, au contraire, je me dis qu’il était peut-être prémonitoire. »
   Yoko Tawada… En quittant son appartement berlinois, on se demande si, un jour, on pourrait faire comme elle. Symétriquement. Tomber amoureux de Tanizaki, se plonger dans sa langue, s’installer à Tokyo et publier des romans en japonais ! Yoko Tawada sourit. Un sourire mystérieux qui donnerait presque envie d’essayer.



   Le Soir, vendredi 16 mars 2012
   Conjurer le silence après Fukushima
   par Lucie Cauwe

   Que lire après Fukushima ? est la première question qui s’est posée dès le 12 mars 2011. On a vu des écrivains faire des tournées de lecture dans les zones dévastées. Les bibliothèques étaient vides, les écoles aussi. Un élan culturel auquel ont embrayé des musiciens, des cuisiniers…
   Qu’écrire après Fukushima est le sujet qui a alors taraudé les auteurs. Le désastre était tellement immense, l’émotion intense, l’avenir sombre. […]
   Yoko Tawada […] était à Berlin lors de la. « triple catastrophe de Fukushima » – en Allemagne depuis 1982, elle mène de front deux œuvres, l’une en japonais, l’autre en allemand. Elle a alors rédigé son Journal des jours tremblants. Il donne son titre au livre dont il occupe le dernier tiers, reprenant des articles publiés alors dans la presse allemande. Le début présente trois leçons de poétique données à l’époque par l’auteur à l’université de Hambourg, hantées par les noms Fukushima et Hiroshima. Des textes de haute réflexion.



   Libération, jeudi 15 mars 2012
   Sens dessus dessous
   par Philippe Forest

   Une méditation de Yoko Tawada dans l’après-coup de Fukushima

   On lit de plus en plus de livres qui viennent du Japon. Mais ces livres sont de plus en plus souvent les mêmes, au point de paraître parfois tout à fait interchangeables. Le succès planétaire d’un Murakami Haruki, ajouté à celui de quelques autres, s’il n’a rien de désolant en soi, pourrait à très court terme, si ce n’est pas déjà fait, conduire paradoxalement à appauvrir la connaissance que nous avons de la littérature japonaise en imposant de celle-ci une image unique. Un nouveau « japonisme » naît, par lequel se perpétue en Occident une représentation falsifiée du pays et de sa littérature, dont les stéréotypes en apparence renouvelés n’ont rien à envier à ceux qui prévalaient il y a un siècle.
   Scène. Or, il existe une autre littérature japonaise que celle-là, faite d’œuvres éminemment singulières qui, loin de se réduire à l’expression de la culture dont elles sont censées être l’émanation, font porter sur celle-ci un questionnement critique à partir duquel un authentique projet romanesque ou poétique personnel redevient possible. C’est exemplairement le cas avec Yoko Tawada, certainement l’auteur japonais le plus insolite et le plus intéressant que les lecteurs français aient pu découvrir au cours de la dernière décennie. L’étrangeté de son œuvre tient d’abord à ce que celle-ci s’écrit tantôt en japonais et tantôt en allemand. S’il ne s’agissait là que d’un tour de force linguistique, la chose présenterait peu d’intérêt. Mais un tel dédoublement fait apparaître, du coup, comme formidablement problématiques certaines des fausses évidences à l’aide desquelles nous pensons la littérature. L’œuvre de Tawada est-elle « japonaise » et, si oui, en quoi ? Pour répondre à une telle question, il faudrait d’abord disposer d’une définition claire et positive de ce qu’est la littérature japonaise. Et c’est précisément une telle définition que met notamment en défaut l’œuvre concernée. Se déployant entre l’ici et l’ailleurs, entre le rêve et la réalité (Train de nuit avec suspects), mettant en scène pour personnages des êtres en proie à de continuelles et multiples métamorphoses (Opium pour Ovide), conjuguant les formes littéraires les plus diverses, du conte à l’essai, du récit au poème (Narrateurs sans âmes) proprement expérimental tout en exerçant sur le lecteur une séduction immédiate semblable à celle des fables, le propos de Tawada se situe en un lieu hautement spéculatif où le texte s’élabore à partir d’un « non-savoir » au sein duquel s’effacent tous les repères ordinaires de l’identité personnelle (langue, nation, culture, sexe) de manière à ce que tout puisse se trouver poétiquement repris.
   Il en va ainsi, aujourd’hui, dans Journal des jours tremblants. D’un côté, le livre, citant Brecht, Foucault ou Benjamin, relève du genre revendiqué de la réflexion critique telle que nous la concevons en Occident. De l’autre, et de manière tout aussi explicite, il s’inscrit dans la filiation de formes littéraires plus anciennes et propres à la tradition japonaise : le « zuihitsu » (l’essai « écrit au fil du pinceau », comme chez Kamo no Chômei), le « nikki » (le journal poétique, comme avec Bashô). Un croisement s’opère ainsi avec lequel s’invente une autre manière de dire par laquelle, de digression en variation, mais sans rien perdre de sa profonde cohérence poétique, la parole passe perpétuellement de l’anecdote à l’idée, de la notation intime à la réflexion philosophique, selon un protocole particulier qui n’est pas sans évoquer cette « tierce forme », entre le roman et l’essai, autrefois considérée par Roland Barthes.
   Insulaire. Pour finir, l’essentiel, bien sûr, reste à dire. L’expérience littéraire ici conduite l’a été dans l’après-coup de Fukushima, et le livre dépend tout entier de cette secousse ressentie. S’interrogeant sur ce que fut le Japon, revenant sur l’histoire de ce pays étranger à lui-même au point de n’en être pas un, longtemps à l’écart de tous les autres et revendiquant à l’égard du monde son isolement insulaire, observant sur elle-même les effets d’une catastrophe dont elle fut comme le témoin pensif et distant, Tawada en vient à tout reconsidérer au gré d’une méditation à la fois allusive et incisive. Quand la terre tremble, la bibliothèque tremble avec elle. C’est alors, dit Tawada, que l’on reconnaît les livres « résistants aux séismes ». Lorsque le monde se retrouve ainsi sens dessus dessous, dans la masse des ouvrages tombés des rayonnages et qui gisent éparpillés par terre, il arrive qu’un texte se distingue de tous les autres qui, par son intégrité, exprime une pensée qui résiste au désastre. Il en va ainsi de celui de Tawada.



   L’Humanité, jeudi 15 mars 2012
   De la valeur des livres au-delà des catastrophes
   par Alain Nicolas

   Yoko Tawada, face au séisme, au tsunami et à l’accident nucléaire qui ont ébranlé le Japon, fait de sa littérature un puissant outil de compréhension et de critique.

   Une semaine après le séisme de mars 2011, Yoko Tawada a reçu un courrier d’un auteur japonais. Pour lui « après la catastrophe, certains livres sont devenus inintéressants ». Alors « il a entrepris de dresser une liste de livres "résistant aux séismes", c’est-à-dire des livres qui gardent leur valeur au-delà des catastrophes ». Peut-être est-ce là le programme, aujourd’hui, de Yoko Tawada : en écrire un. Significativement, c’est par le mot catastrophe qu’il faut commencer. Le japonais ne connaît pas de mot qui renvoie comme le mot allemand (et le français) au domaine de la nature comme à celui de la société. « En cas de catastrophe naturelle, cela permet aux gens de penser aussitôt à la politique. » Rien de tel en japonais, et ce petit point de linguistique est gros de conséquences, que Yoko Tawada va explorer dans ces petits textes écrits en mars 2011, à chaud, mais avec la froideur sereine d’une logique irrésistible, celle des signes. Dans ces textes écrits au lendemain du séisme, elle analyse, d’Allemagne où elle vit, comment l’imaginaire japonais pense, dans sa langue. Avec ses références historiques, les souffrances, les réactions, la recherche des responsabilités et tout simplement ce qu’il faut faire. Et d’aboutir, après une réflexion argumentée sur l’histoire des territoires et des allégeances guerrières, et de leurs désignations, à cette remarque : « Nulle part n’existe une communauté homogène qui aurait pour nom : Japon. » Le livre de Yoko Tawada permet ainsi de porter sur la catastrophe et ce qui s’est ensuivi le regard décentré que permettent non seulement l’éloignement physique, la distance culturelle, mais aussi le travail sur la langue. L’auteur, qui se fait l’écho de la misère et du désarroi des survivants, de la sollicitude de ses amis, va aussi chercher des déclarations d’hommes politiques, des lieux communs historiques pour démonter la trop fameuse « résignation japonaise ». On y prend conscience du fait que les sacrifices étaient déjà inclus « d’avance », si l’on peut dire, dans un système de victimisation traditionnel analogue à celui qui exaltait la « beauté » des « unités d’attaques spéciales » que nous nommons « kamikaze ». Le lecteur est préparé à cette enquête sensible et précise par trois « leçons de poétique » passant au crible nombre de notions entre cultures japonaise et européenne, à propos de l’évangélisation du Japon par François Xavier, de Madame Butterfly, du mot « amour » au mot « sacrifier ». Romancière à l’inventivité puissante et originale, Yoko Tawada se fait ici critique et pédagogue, pour notre édification et notre plaisir.



   Politis, jeudi 15 mars 2012
   Fukushima, la fiction à l’essai
   par Anaïs Heluin

   Yoko Tawada aborde la catastrophe nucléaire à travers un brassage de langues et de cultures.

   Des essais, des articles et des chroniques, plus rarement de la fiction. Tel est le paysage littéraire de l’après-Fukushima, dense, aussi hésitant et hétérogène qu’en Haïti au lendemain du séisme, et que partout au monde à la suite d’une catastrophe naturelle ou humaine. C’est dans ce contexte, où chaque écrivain tâtonne, que Yoko Tawada publie son Journal des jours tremblants.
   De façon explicite, ce titre inscrit l’auteure dans la lignée de ses confrères japonais qui ont traité du tsunami et de l’incident nucléaire du 11 mars 2011. Pourtant, un décalage singularise cette œuvre. Géographique et culturel – Tawada ayant quitté Tokyo pour l’Allemagne en 1982 –, cet écart est aussi esthétique.

   Hybride, le texte s’organise en deux temps bien distincts et complémentaires. Trois « leçons de poétique » écrites à partir de conférences données à l’université de Hambourg laissent place au journal qui donne son nom au livre. Plusieurs types de réflexions s’enchaînent donc, toutes centrées sur Fukushima. D’où une apparente discontinuité, accentuée par la langue allemande, qui confère une certaine étrangeté aux réalités japonaises décrites. Yoko Tawada parle-t-elle bien des mêmes événements que Katsuhiko Takahashi (cf. l’Archipel des séismes. Écrits du Japon après le 11 mars 2011, Picquier, 2012) ou Hideo Furukawa, tous deux écrivains du nord-est du Japon victimes du cataclysme avant d’en être des narrateurs ?
   Non, bien sûr, et c’est cette différence irréductible que Yoko Tawada met en forme dans son Journal, à travers une poétique de la traduction qui traverse toute son œuvre. Par exemple Le mari était un chien, qui lui valut en 1993 le prix Akutagawa, l’un des prix japonais les plus prestigieux (paru dans la revue la Littérature japonaise d’aujourd’hui, 1994), et Train de nuit avec suspects (Verdier, 2005). Tantôt composés en japonais, tantôt en allemand, ses romans sont peuplés de personnages voyageurs, occupés à traduire les réalités qu’ils approchent de toutes les façons possibles. Dans son dernier livre, c’est Yoko Tawada elle-même qui assume ce rôle de carrefour des cultures, de synthèse entre les mentalités germanique et nippone. Et entre toutes les sociétés, tous les savoirs que son humanisme réunit. Au gré des hasards, des envies.

   Si les « leçons de poétique » s’ouvrent toutes sur un référentiel bien japonais, elles ont alors vite fait de battre les campagnes du monde entier. Toutes trois débutent d’ailleurs par la description de lieux à la fois ouverts sur l’extérieur et ancrés dans une société précise : des îles et des ports. D’abord l’île de Tanegashima, « où, vers 1540, abordèrent les premiers Européens », puis celle de Deshima, « sur laquelle des marchands néerlandais vécurent entre le dix-septième et le dix-neuvième siècle ». Pour finir, c’est le port d’Uraga, près de Tokyo, où les Américains accostent en 1853, qui est prétexte à une exploration des mœurs et de l’histoire.

   Du côté allemand, c’est Hambourg qui suscite le plus de comparaisons avec le Japon. Ville portuaire très internationale en plus d’être le lieu de vie de l’auteure, cette agglomération est aussi un point de départ tendu vers le futur. À peine cadrés par deux pays mouvants, les textes se déroulent à la façon des Essais de Montaigne. Par associations d’idées, par traductions du japonais à l’allemand et l’inverse. Fukushima affleure, comme par accident. En réalité, tout ramène à la catastrophe.
   Des stéréotypes sur le Japon entendus dans la bouche d’Allemands, des descriptions de Hollandais et de Portugais par des écrivains japonais ou encore des mises en parallèle d’œuvres allemandes et japonaises… Autant de propos qui participent de la critique de l’ethnocentrisme qui occupe la majeure partie du livre. Aucun des deux peuples les mieux connus de l’auteure n’est épargné, ce qui confère au récit un mélange de légèreté et de sérieux.
   Pris dans ce mouvement textuel, Fukushima apparaît tel un Janus, mi-comique mi-dramatique. L’enchaînement par associations rapproche cet événement de faits et de références très variés. Les uns proches, telles les Notes de ma cabane de moine écrites par Kamo no Chômei en 1212 (Le Bruit du temps, 2010), d’autres très décalés.

   Cette subtile dérision vise souvent le gouvernement japonais. Sa fermeture à l’extérieur, son impérialisme, son manque d’autocritique sont dénoncés à demi-mot. La seconde partie de l’ouvrage complète ainsi la première : plus explicite, le journal des pensées de Yoko Tawada lors de l’accident fonctionne comme une clé. Le visible et le caché s’entremêlent, comme pour dire qu’approcher Fukushima nécessite l’emploi de tous les niveaux de langage, de toutes les langues.



   La Croix, jeudi 15 mars 2012
   Après la vague
   par Sabine Audrerie

   Alors que s’ouvre le Salon du livre de Paris, dont le Japon est l’invité d’honneur, la création littéraire japonaise, déjà marquée par la vision de la catastrophe, commence à intégrer la déflagration de Fukushima.

   À l’instar d’événements aux retentissements mondiaux, à la fois humains, matériels, et philosophiques, tels les guerres mondiales, la Shoah ou le 11-Septembre, le tsunami du 11 mars 2011 et l’accident de Fukushima ont bouleversé la création littéraire, au Japon et au-delà. Les arts japonais avaient intégré dès 1945 la vision de la catastrophe, frappés comme le pays par la bombe de Hiroshima. « La culture populaire s’est attachée à narrer l’inénarrable et à montrer l’in-montrable, expliquait l’historien Jean-Marie Bouissou (lire La Croix du 1er juillet 2011). Elle a donné symboliquement un sens à ce qui n’aurait été, sans cela, que destruction cauchemardesque. En extériorisant et en interprétant le traumatisme historique, elle a permis au Japon de ne pas se perdre dans la peur, la douleur et la colère. »
   Mars 2011 constitue l’irruption de l’impensé. […] Yoko Tawada, dont le Journal des jours tremblants évoque la traduction littéraire et l’image du Japon en Occident à travers trois « leçons », analyse son trouble et l’acte d’écrire après le 11 mars : « L’an dernier, à l’époque où j’envisageais ces leçons de poétique et réfléchissais au titre que je pourrais donner à chacune d’elles, je ne pouvais pas savoir qu’une telle catastrophe se produirait. Elle m’a jetée par-dessus bord. Dans l’eau froide. »
   […] C’est la littérature dans son ensemble qui s’en trouve modifiée, celle passée, et bien sûr celle à venir. « Un auteur m’écrit qu’après ces catastrophes, certains livres ont soudain perdu tout intérêt pour lui, sans qu’il puisse dire pourquoi, confie Yoko Tawada. Il a commencé à dresser une liste des livres "sûrs en cas de séisme" c’est-à-dire des livres qui gardent leur valeur après les catastrophes. »



   L’Express,
mercredi 14 mars 2012
   Retours à Fukushima
   par André Clavel

   […]
   Yoko Tawada […] dénonce la langue de bois des autorités nipponnes, qui ont longtemps dissimulé les menaces, minimisé les risques, manipulé les médias et étouffé les inquiétudes d’un peuple naturellement passéiste, tout en censurant les voix des antinucléaires. Et Yoko Tawada ajoute : « Tokyo est une ville qui continue de rire joyeusement, la nuit, avec l’électricité que Fukushima produit au péril de la vie de ses riverains. »



   Les Inrockuptibles, mercredi 14 mars 2012
   Ils ont tout vu à Fukushima
   par Emily Barnett

   […] Une littérature du désastre qui entend faire la peau au nucléaire.

   Microsieverts. Millisieverts. Becquerels. Rads. Millirems. Réservés à un cercle d’initiés, ces mots sont passés dans le langage courant. Il y en a d’autres : « hedoro », une boue spécifique au tsunami, ou « dosimètre », cet appareil désormais incontournable qui permet de mesurer le taux de radioactivité. Derrière chaque tragédie, l’éclosion d’un champ lexical. Une langue souvent neutre, lénifiante, qui aurait pour principe d’exorciser la terreur d’un peuple funambule, encore sonné.
   Pour décrire la triple catastrophe qui a frappé le Japon en mars 2011 […] le récit, en lieu et place d’une trop verte fiction. […] le point de départ est l’expérience, la traversée – le ressenti – des événements. […]
   Journal des jours tremblants, de Yoko Tawada, fait figure de conversation de salon. « Nous avons appris, enfants, à garder notre calme en cas de catastrophe naturelle. » L’auteur a appris à ne pas s’émouvoir. Son journal, très court, offre un contrepoint culturel, où calme et stoïcisme s’opposent à une forme de dramatisation purement occidentale. Problème : « Avec une telle attitude, on perd facilement son esprit critique, donc peut-être aussi son sens politique. »
   De fait, l’enjeu est ici comme ailleurs de réinjecter du sens, de faire la lumière sur une tragédie qui en a cruellement manqué. Yoko Tawada est la première à ruer dans les brancards, invoquant « la manipulation des médias ». Télé passant en boucle les images des dégâts provoqués par le séisme et la vague, témoignages de sinistrés, pleurs et mélo. […]
   Aveugler la population à coups de chiffres et de statistiques contradictoires ? C’est effectivement l’une des hypothèses de nos auteurs. Le quidam japonais avance dans le brouillard, comprenant vaguement qu’il a été roulé. Mais où, quand, à quel moment ? Lorsque les autorités politiques tentent par exemple une sortie minable en faisant vibrer la corde de la superstition. Comme le maire de Tokyo, rappelle Tawada, et ses « Japonais qui doivent se purifier avec la vague du tsunami ». […]
   Ce qui fédère ces ouvrages est une même volonté de déjouer les simulacres médiatiques et politiques à l’œuvre. Tous trois regardent dans une seule direction, où sévit le monstre à abattre : le nucléaire. Une manne financière énorme pour le pays depuis la fin des années 50, à laquelle il n’est pas prêt de renoncer. Surtout, insiste Tawada, abandonner l’énergie atomique reviendrait à renoncer à la fabrication de l’arme nucléaire et être exclu de l’échiquier des grandes puissances mondiales.
   […]



   Le Magazine littéraire, n°517, mars 2012
   Qu’est-ce qu’un livre japonais ?
   par Anne Bayard-Sakai

   Le japonais n’est plus le privilège des auteurs nippons. À l’inverse, certains d’entre eux choisissent d’écrire dans d’autres langues.


   Longtemps, la littérature japonaise s’est définie selon un triple critère : écrite au Japon, en japonais, par des Japonais. La remise en question récente de cette définition affecte donc le regard que cette littérature porte sur elle-même, entraînant une sorte de trouble identitaire. Cette définition, faut-il le rappeler, est historiquement illusoire. […] Si l’homogénéité de la littérature japonaise n’est de toute manière qu’un fantasme, on comprend que, dans les faits et, mondialisation oblige, de manière de plus en plus marquée, la japonité de la littérature se soit reconfigurée.
   Écrire autrement qu’au Japon et en japonais ? […] Yoko Tawada, elle, est connue en France surtout par ses textes traduits de l’allemand : née en 1960 au Japon, installée depuis 1982 en Allemagne, elle se définit comme une auteur de l’exophonie, du voyage à l’extérieur de la langue maternelle. Romancière et poétesse, elle écrit et publie aussi bien en allemand qu’en japonais, ce qui l’amène à relativiser, de manière aussi tranquille que radicale, le privilège de la langue japonaise. Ce questionnement peut aussi prendre la forme d’une fragilisation de la langue elle-même. […]



   Page des libraires, mars 2012
   Fukushima, Année 1
   par Christine Lechapt, Librairie Charlemagne, Toulon

   […] Yoko Tawada apprend la nouvelle alors qu’elle se trouve à Berlin. Après s’être enquise de la santé de sa famille au Japon, elle se trouve désarçonnée par les images que lui renvoient les médias : peu de traces des dangers de la radioactivité et des informations en boucle sur le manque d’électricité. Sans aucun doute, le texte de Yoko Tawada nous interroge sur ce que les images nous disent du Japon, mais surtout ce qu’elles ne nous disent pas. Grâce à son regard vigilant, on découvre les codes, souvent mystérieux pour nous autres Occidentaux, qui sous-tendent la société japonaise. La sourde colère qui transparaît dans ce texte nous fait surtout entrevoir ce que sera dorénavant l’écriture après Fukushima.
   […]