Le Monde, 7 décembre 1990, par Jean-Louis Andréani, Le matador immobile
Au début du siècle, la rivalité entre Juan Belmonte et Joselito marqua, selon l’expression de Claude Popelin – le plus grand expert taurin français – « un moment d’apogée de la tauromachie. » Ce mano a mano de plusieurs années enchanta les aficionados espagnols, probablement plus encore que la concurrence, quelques décennies plus tard entre Antonio Ordonez et Luis Miguel Dominguin, dont Ernest Hemingway assura la chronique avec la gourmandise et aussi l’absence totale d’impartialité que l’on sait. Juan Belmonte était laid, faible physiquement, souvent malade, et faisait passer les toros trop près de lui. Il fut souvent « pris » par l’un de ses adversaires, et l’on disait de lui qu’il fallait aller le voir avant qu’il ne soit tué. Joselito était bien plus beau, vigoureux, élégant et plein d’aisance. Mais c’est lui qui mourut dans l’arène. Rival chanceux de Joselito, Belmonte fut surtout l’un des fondateurs de la tauromachie moderne. Le premier, il toréa les pieds vissés au sol, ralentissant la charge, enroulant le toro autour de lui dans les plis de l’étoffe. Avant Belmonte, les toreros bougeaient, ne cherchaient surtout pas à ce que le toro les serre jusqu’à tacher leur habit de son sang. Après Belmonte, ils tentèrent de retrouver la manière de celui qui était devenu un modèle. Aujourd’hui encore, l’immobilité du matador, la fixité de ses pieds pendant les passes, restent l’un des « juges de paix » de la corrida et contribuent à la beauté et à l’émotion que peut dégager le travail à la cape ou à la muleta. Belmonte pouvait encore revendiquer un autre titre pour entrer dans la légende de l’aficion : sa vie est un vrai roman d’aventures. Enfant pauvre et disgracié de l’Espagne andalouse, il fut l’archétype de ces maletillas qui, leur baluchon rapiécé sur le dos, erraient de village en élevage, à la recherche d’une occasion de sortir de l’anonymat, se frottant dans des plazas minables à des toros assassins, blessés plus souvent qu’à leur tour par ces animaux qui « savaient le grec et le latin ». Tout comme, bien plus tard, El Cordobes, Paco Ojeda et beaucoup d’autres moins connus, Belmonte apprit à toréer à la sauvette, troublant la paix de la nuit dans les marais andalous où pâturaient les troupeaux, jouant à cache-cache avec les gardes à cheval. Tout comme El Cordobes, il serra les dents face à la faim, la peur, la douleur, habité par l’obsession de s’en sortir en devenant un grand matador. C’est cet acharnement que raconte Manuel Chaves Nogales, l’un des biographes de Belmonte, dans son livre Juan Belmonte matador de taureaux, qui vient d’être publié en français. Mais, à travers les souvenirs du matador recueillis en 1935, Manuel Chaves Nogales raconte bien plus que cela. Évidemment, il y a probablement un peu de légende : Belmonte, par la voix de son biographe, raconte que, s’il toréait tout près de l’animal, c’est parce que, lors de ses débuts nocturnes et aventureux dans les champs, il ne fallait pas laisser sortir l’animal du faible halo des « deux quinquets au carbure » que trimbalaient les apprentis toreros. Cette explication faisait sourire Claude Popelin : pour lui, c’est bien plutôt la quasi-incapacité physique de Belmonte à courir qui l’obligea, puisque ses jambes lui refusaient leur service, à inventer cette immobilité magique. L’important, ce sont les tribulations de Belmonte racontées dans un mélange de sérieux et d’humour froid – dont on ne sait si le mérite en revient au matador ou au biographe – qui éclaire tout le livre. L’intéressant, c’est la fraîcheur et l’apparente sincérité de ces souvenirs qui mêlent la vie dans les faubourgs misérables du sud de l’Espagne, l’accueil – qui horrifia Belmonte – réservé aux immigrants à New York, ou les curieuses habitudes galantes des femmes mexicaines. Et, lorsque le matador devenu propriétaire terrien évoque l’agitation dans les campagnes andalouses au début des années 30, il parvient même à donner, en quelques pages, une idée limpide de la tension qui montait dans ces années-là entre les deux moitiés de l’Espagne avant de déboucher comme inéluctablement, sur la fureur de la guerre civile.
Toros, 5 octobre 1990, par M. Darrieumerlou
Le paradoxe des clichés et des idées reçues, c’est qu’à les entendre ressasser on leur accorde, précisément, si peu de crédit que le fonds de bonne réalité – à défaut de pure vérité – qui les habite, disparaît intégralement. Il en est ainsi de Belmonte. Juan Belmonte lui-même, l’historique Pasmo de Triana, le mythique révolutionnaire de l’art tauromachique. Celui qui a fait entrer véritablement l’art de Cuchares dans le XXe siècle. Pour s’en convaincre, il n’est que de relire, avec humilité, les affirmations des classiques : Corrochano, Bollain, Diaz-Cañabate... Parmi d’autres, et au-delà de leurs sympathies personnelles. Car il est peu de toreros, et sans doute aucun dans le siècle écoulé, qui a suscité autant de légendes et d’histoires. Normal. Belmonte a fait l’Histoire. Fils de quincaillier sévillan que la vie de la boutique passionne peu, Juan Belmonte commence à être un gamin de la rue. Que les hasards du pavé et de l’enfance ne font pas virer en voyou de catégorie, mais peu s’en faut. Il jouera plus tard, accompagné de ses copains du quartier de l’Altozano, avec les vaches et les taureaux isolés nuitamment dans les enclos de Tablada. Sans réelle afición. Uniquement pour être de la bande et mériter sa place. Car l’aventure coûte cher. Et pour un glorieux coup de corne nocturne, combien plus redoutables seront les charges punitives des gardes de l’élevage. De tientas mendiées en capeas de hameaux pitoyables, de triomphes dérisoires en cogidas solitaires, le garçon disgracieux va pourtant se faire un nom, puis un prénom. À un point tel que la critique va conseiller aux aficionados – l’anecdote est restée et resservira pour l’ineffable « El Cordobés » – de se dépêcher d’aller voir le torero dans ses œuvres suicidaires avant qu’il ne soit trop tard. Ainsi, de faits divers en faits d’armes, de succès d’époque en polémiques féroces, Belmonte va bâtir, dans les deuxième et troisième décennies de ce siècle, le double empire de la fortune et de la gloire. Non sans revers. Non sans le doute inhérent à la réussite et l’abattement lié à l’échec. Sans préjudice de la révolte née de ces après-midi sans issue, lorsque le public injuste exige le miracle. Le miracle chaque dimanche, en lieu et place d’un toreo simplement admirable. Grandeurs et vicissitudes de l’état d’idole. Tout ce vécu tissé de passions, de drames et de rêves, Juan Belmonte le livre en 1935 à Manuel Chaves Nogales. En biographe fidèle, celui-ci s’efface derrière la vie et le propos du torero, mettant seulement en forme ses souvenirs. Sans gommer l’humour constant du Sévillan, ni altérer la gravité de sa réflexion sur le toreo, les superstitions et les amours du torero, son amitié avec Joselito, la peur, la gloire, la mort... Au soir du 8 avril 1962, à l’orée de son soixante-dixième anniversaire, Juan Belmonte se tuait d’un coup de revolver. Par son livre, (sans nul doute le meilleur ouvrage écrit sur l’immense torero) Manuel Chaves Nogales allait lui donner un supplément d’éternité. L’excellente traduction d’Antoine Martin est dans le droit fil exact de cette démarche.
Le Méridional, 22 septembre 1990, Juan Belmonte, la figura recomposée
II est des souvenirs qui, sans en avoir l’air, esquissent une légende. Ainsi, quand dans les années 30 Juan Belmonte se souvenait de son enfance, une image le hantait : celle du jour où, assis dans une calèche, il entendit hurler dans tout Séville « Un taureau a tué Espartero ! » À partir de ce moment-là, tauromachie et mort entamaient sous ses yeux un long ballet qui ne cessa que le jour où le torero se donna la mort. Une familiarité avec la camarde mais aussi le désir de briller dans l’arène, c’est ce que l’on découvre au long de la passionnante biographie, composée à partir d’entretiens entre le maestro et Manuel Chaves Nogales. Parue en 1935 en Espagne, elle est enfin offerte aux aficionados français grâce à l’éditeur Verdier et au traducteur Antoine Martin. [...] L’ouvrage s’attache particulièrement à décrire les années de galère de celui qui allait révolutionner le toreo moderne. Un toreo « de bras », les deux pieds plantés en terre, dont la biographie vient éclairer l’origine. Issu d’une famille pauvre (le père est quincaillier), le jeune Juan n’avait qu’une solution quand la rage de toréer lui tenaillait le ventre : isoler un taureau dans les pâturages de la Tablada et, à la lueur d’une lampe, rester immobile pour arracher quelques passes à l’adversaire fondu dans la nuit. Le sentier de la gloire Accompagné de voyous du quartier, puis plus tard conseillé par le banderillero Calderon, Belmonte connaîtra ainsi toutes les descentes aux enfers : capeas de village sordides, novilladas suicidaires, travaux alimentaires... De quoi vous forger un moral et une combativité à toute épreuve ! « À quel moment naquit en moi la résolution d’être torero ? Je ne sais pas », confie l’intéressé. Toujours est-il qu’à partir de 1913, date de son alternative, la voie du succès lui sera définitivement ouverte. En Espagne comme en France (à Toulouse) ou en Amérique du Sud, les triomphes s’accumulent, lui posant quelques problèmes pour préserver sa vie privée et recouvrer la santé. Souvent, c’est physiquement abattu qu’il s’achemine vers les arènes, mais une fois le seuil de celles-ci franchi, il est soudain transcendé, grandi, capable d’enchaîner sur un mètre carré une série de véroniques sublimes. « De toute façon, la tauromachie est un exercice spirituel » ne se lassait-il jamais de répéter...
La Marseillaise, samedi 22 septembre 1990 par Jean Rossi Juan Belmonte, « Torero de révolution »
Juan Belmonte naquit à Séville, dans le quartier de Triana, en 1892, il commença une carrière fulgurante de matador de toros vingt ans plus tard. Il était chétif, prognathe, court de jambes et long de bras. Comme il avait aussi du génie, il révolutionna la tauromachie en inventant l’impassibilité, la lenteur rythmée du mouvement et les passes enchaînées dans un espace restreint, qui convenaient parfaitement à son physique. À cette époque, la tauromachie était encore régie par cet axiome de Lagartijo : « Tu te mets là et tu t’enlèves ou c’est le toro qui t’enlève. » Belmonte imposa alors son nouveau principe : « Tu te mets, là, tu restes, et si tu sais toréer le toro ne t’enlève pas. » Il interrompit deux fois sa carrière et la reprit pour la dernière fois, tenez-vous bien, en France et à Nîmes en 1934. Cette reprise ne dura qu’un an. En 1935, il se retire définitivement et confie ses souvenirs à Manuel Chaves Nogales. Un demi-siècle plus tard, Antoine Martin, dénicheur de raretés, traduit ce petit livre que j’ai ouvert sans le lâcher de la première à la dernière page. Juan Belmonte, très jeune, est orphelin de mère mais supporte sans trop de dégâts apparents, cette épreuve. Son père gère tant bien que mal une petite affaire de quincaillerie. Mais ce n’est pas le Bernard Tapie des quincailliers et son commerce s’achemine tranquillement vers le dépôt de bilan sous l’œil indifférent de son fils qui accélère même le processus en le volant. Dans le quartier de Triana, on est boutiquier minable, voyou, prostituée ou pucelle obstinée par tradition religieuse et familiale. À Triana, on a faim et pour fuir ce tourment permanent et cet univers bloqué, il rêve de chasser le lion comme Tartarin. Mais l’aventure tourne court et il revient rapidement à la maison. Séville n’est pas comme Tarascon. Il ne reste plus à ce trianéro au physique délabré que le rêve fou de gloire tauromachique. Il s’intègre alors dans une bande de jeunes apprentis toreros, marginaux, anarchistes, fous d’orgueil et de dégoût pour la société : « Parais désespérés, nous nous auréolions de violence pour nous préserver d’un monde dont le ridicule nous blessait. » Allez vous étonner, après ça, que ce quartier ait opposé, quelque trente ans plus tard une résistance folle et suicidaire aux soldats du général félon Queipo de Llano. Belmonte et ses amis, bravant les gardes, rôdent la nuit dans les élevages, séparent une vache ou un toro et, nus, arrachent quelques passes sous la lumière de la lune ou d’une lanterne. Il gagne, dans ces affaires nocturnes, des coups de corne et une petite notoriété qui lui permet de gagner quelques contrats minables. Il fait ainsi la connaissance des proxénètes du négoce taurin mais n’est pas choqué pour autant de la dureté de ce milieu. Pour lui, le jeu est faussé dès le départ, à la naissance, et le regard qu’il jette sur la société et les hommes est froid, clairvoyant, lucide. Il en paraît presque indifférent. Son ascension vers le succès est chaotique, les échecs alternent avec les réussites. On est bien loin des récits idylliques sur la tauromachie de Joseph Peyré ou des « espagnolades » classiques. Après quelques bonnes courses, il obtient un contrat à Séville qui pourrait être une consécration. Las ! Le résultat est catastrophique. Il n’arrive pas à tuer le toro qui rentre vivant au toril. Avant qu’il quitte la piste, Belmonte se jette sur lui, le frappe et lui crache à la figure. Il veut mourir. « Tue-moi ? salaud ! Tue-moi ! » hurle-t-il. On les sépare rapidement sans trop de dommages. Pendant ce temps, son père a baissé les bras, fatigué de lutter en vain. La quincaillerie est en faillite on met ses enfants à l’Assistance publique. Belmonte lui, après son sévère échec de Séville n’a plus d’amis, ses parents se détournent de lui : « le monde s’écroulait sur moi » constate-t-il calmement. Il ne lui reste plus alors qu’à aller travailler comme tâcheron sur un barrage du Guadalquivir. Un an après son ami Calderon qui croit dur comme fer en son talent, lui trouve un contrat à Valence : il y fait un triomphe. Sa carrière part de là – dès lors – et file en zig-zag vers les sommets. Il connaît enfin la gloire et va toréer dans toute l’Espagne, en France où il fait ses débuts à Toulouse et même aux Amériques. La pression de la ferveur populaire l’irrite un peu, mais il sait que son succès est aussi celui de « ceux qui luttaient sans moyen contre la vie » et d’autres, « comme lui, qui se sentaient laids contrefaits et tristes ». Le chef-d’œuvre absolu À Madrid, il fréquente les milieux artistiques qui le fascinent. Le voleur d’oranges, l’anarchiste à moitié analphabète, s’initie avec passion à la philosophie et à la littérature. Après la lecture d’un roman morbide de d’Annunzio, il achète un revolver et songe au suicide mais, inconsciemment, il remet l’affaire à plus tard. Le rythme infernal de la profession l’use moralement et lui ôte le peu d’énergie physique qu’il possède. Il connaît les échecs et l’hostilité du public. Le 21 juin 1917, il torée à Madrid avec Gaona et Joselito au bénéfice du mont de piété des toreros. Le public ne lui pardonne pas son dernier échec ici. Ses deux collègues triomphent. Lui liquide son premier adversaire qui ne lui convient pas. « Dehors, Belmonte ! Qu’il s’en aille ! » crie la foule. Sort le sixième et dernier toro de la course. Cinq véroniques parfaites renversent aussitôt la tendance et la « demie » met le public debout. Cette demie est sans doute la plus belle qu’on ait jamais donnée et qui est rentée dans les mémoires sous la plume des revisteros comme la « demi-véronique Belmontienne ». Suit une faena de même niveau qui n’obtiendra pas d’oreille car le public, ébloui et abasourdi par ce qu’il vient de voir, ne songe pas à les réclamer. Qu’importe d’ailleurs, des récompenses qui n’auraient aucune signification par rapport à ce chef-d’œuvre absolu. L’histoire s’arrête en 1935, où il interrompt sa vie publique. Il a alors atteint la dimension du mythe. Torero de révolution, il avait non seulement bouleversé la technique mais aussi porté la tauromachie au rang d’un art majeur par l’expression d’une beauté plastique jamais atteinte jusque-là. En 1962, il règle ses affaires et se donne la mort dans sa propriété de Cardena, près de Séville. On a su qu’il était amoureux de la rejoneadora Amina Assis, qu’on a pu voir toréer quelques années plus tard, en Arles. Elle était jeune et ravissante. Belmonte, lui, était vieux, laid et la gloire ne le portait plus à bras tendus comme au temps de ses triomphes. Il se tire une balle dans la tête. Ainsi finit, tragiquement dans sa 70e année, celui dont on disait, quand il révolutionnait le toreo : « Dépêchez-vous d’aller le voir, il ne vivra pas longtemps. »
L’Événement du jeudi, 20 septembre 1990 par Michel Polac Un vrai roman !
C’est mon leitmotiv de la rentrée : aucun roman (récent) ne tient le coup face à la vérité d’une vie comme celle de Juan Belmonte matador de taureaux (éd. Verdier). Il faut dire que Belmonte est un grand conteur et Manuel Chaves Nogales un très bon écrivain : ce genre d’association a rendu Marco Polo immortel. Impossible de résister à un pareil livre, quand bien même on détesterait ou ne comprendrait strictement rien à l’art de toréer (on peut avoir le mal de mer et adorer Conrad). Cette année j’ai lu Cela le prix Nobel (chez Verdier), Bergamin (au Seuil) et Jacques Durand (chez Seghers), mais ce sont des livres pour les mordus, et des livres sur la tauromachie. Belmonte nous épargne la technique, il nous parle de lui, de l’intérieur, de l’expérience intérieure qui donne sens à sa vie, celle de milliers de pauvres petits gavroches andalous en 1900. Belmonte est un bambin sage et timoré, sa mère meurt, son père dilapide le peu qu’ils ont et soudain Belmonte veut s’affirmer aux yeux des voyous du quartier : en grimpant en haut d’une statue il s’ouvre la tête et son destin est scellé : il ne cessera plus d’affronter tous les dangers. Après avoir terrorisé les bourgeois du quartier, dans une Séville encore moyenâgeuse, la bande (on voit bien comment, de tout temps, se forme une bande) qui rêvait bizarrement de chasser le lion en Afrique s’en va affronter les taureaux dans les champs. C’est interdit, les gardes veillent, et les gamins, les soirs de lune, traversent le fleuve, nus, une veste pour toréer sur la tête. Les plus beaux, les plus forts, les plus poétiques souvenirs de Belmonte ce ne sont pas les triomphes des arènes de Madrid ou Séville, ce sont ces duels clandestins où ces gamins minuscules, inexpérimentés, sans le refuge des barrières, se retrouvent nus dans la clarté lunaire face aux fauves. La guardia civil les repère, tue un gosse, ils rusent et vont toréer les nuits sans lune à la lueur d’un quinquet. Belmonte est le plus brave. Il retrouvera vingt ans plus tard un vieux copain qui, s’il n’avait pas peur des gardes, n’avait jamais osé se planter devant un taureau : « Ma mère est morte, maintenant je peux toréer » prétend-il (ah, Œdipe !). Gueux entre les gueux Belmonte est rejeté par la caste taurine, il vit comme un clochard dans un monde picaresque. Il saute dans les arènes de village. Grâce à un ami de son père, le banderillo Calderon, il a un engagement et remporte un triomphe mais sous le nom du torero qu’il remplace et il ne touche trois sous qu’en coinçant le voleur de la recette. Lorsque enfin il torée sous son nom, sa technique révolutionnaire interloque les critiques qui écrivent qu’il faut vite aller le voir avant qu’il ne se fasse immanquablement tuer, tant il prend de risques en serrant le taureau. « Oh ! le taureau ne tue pas tant que ça » dit-il, mais il a alors 45 ans (il se suicidera à 70 ans). Le taureau tuera quand même Joselito son grand rival et ami, et lui sera maintes fois blessé, ce qu’il n’avoue qu’en passant, mais sans esquiver la peur à laquelle il consacre un chapitre : ah ! ce terrible réveil le jour de corrida ; ces matins-là on vous offrirait une toute petite rente à vie, on renoncerait au métier, mais le soir après le triomphe on signe tous les contrats. À partir de la gloire le livre devient moins émouvant, Belmonte le dit, il perd un peu de son âme, il torée de mieux en mieux mais ce n’est que du métier, ce n’est plus « cet exercice spirituel » qu’il évoque si bien. La fin est triste, un peu piteuse : en 1936 devenu notable il veut défendre ses propriétés contre les gueux, ses amis, contradiction insoluble. Et je suppose que cet individualiste, cet anar a fini par s’accommoder de Franco, tout le monde n’est pas Pablo Casals, mais ces confidences s’arrêtent en 1936. Belmonte fut ami avec les artistes de son temps notamment le grand Valle-Inclán ; à cause d’eux il découvrit la lecture, et certain ouvrages « morbides » lui donnèrent des envies de suicide et la crainte de la folie. Ainsi donc un livre peut être plus dangereux qu’un taureau ?
Libération, 1er septembre 1990, par Jacques Durand, Juan Belmonte, la forge de la nuit
Qu’est-ce qu’il faut faire pour devenir le torero le plus génial du siècle, pour révolutionner les canons de la tauromachie et avoir sa statue au cœur crevé sous le restaurant El Faro, Calle Betis face à la maestranza de Séville ? Que faut-il faire en un mot pour être Juan Belmonte ? Les voyous de San Jacinto Il faut grandir comme une herbe folle dans la Séville pauvre, féroce et verrouillée de la « belle époque » et se cogner aux angles d’un réel ténébreux et inquiétant comme un taureau qui souffle la nuit dans les pâturages de la Tablada. Si l’on suit Juan Belmonte, dont la passionnante biographie dictée en 1935 par le torero à Manuel Chaves Nogales vient d’être publiée aux Éditions Verdier, il faut faire les quatre cents coups et se forcer, alors qu’on est tout gamin et qu’une trouille bleue vous plombe les pattes, à traverser une rue noire où un pauvre type vient juste de se pendre. Il faut continuer à jouer aux billes le jour de l’enterrement de sa mère et, faute de trouver des lions à Triana, vouloir filer en Afrique et s’arrêter à Cadix, parce que le monde extérieur est torride, ou dur, bien loin des feuilletons à une peseta qu’on dévore avec les copains de l’Alpozano. Mais on s’arrête à Cadix peut-être aussi parce que, entre Lebrija et Jerez, la nuit, on a croisé l’aventure c’est-à-dire un jeune taureau qui montrait ses cornes à la Lune et qu’on se met tout naturellement « à coller la demi-véronique aux angles des maisons, aux curés, à l’étoile du matin ». L’enfance de Belmonte ressemble un peu, le catéchisme et les Ardennes en moins, à celle ruminée, farouche et dissidente de Rimbaud. Pour devenir torero, il faut imaginer qu’on l’est, se faire terriblement égoïste et se dérégler. Belmonte adolescent ne lève pas le petit doigt lorsque le pauvre petit commerce de son père quincaillier se casse la figure et que ses frères sont placés un temps à l’Assistance publique. Lui traîne égoïstement la savate en se mêlant à sa « vraie famille » : les petits voyous désespérés de la buvette San Jacinto. Des « voyous désespérés ? », oui, mais surtout des « anarchistes de la tauromachie ». Ils négligent fièrement le milieu des imprésarios sévillans qui sirotent l’anis Del Mono dans les fauteuils des « casinos » de la Callo Sierpes en jonglant hautainement avec les apprentis toreros. Ils méprisent royalement les deux toreros vedettes de l’époque : Machaquito et Bombita. Non. Leur idole à eux, les petites frappes de San Jacinto, c’est un torero presque sourd, quasiment muet, pathétique et convulsif : Antonio Montes. Le tragique de Montes, qui annonce dans son originalité le toreo de bras et non plus de jambes que sera Belmonte, va trouver sa consécration dans une fin apocalyptique. Le 13 janvier 1906 à Mexico, Montes, qui n’entend pas les conseils de prudence que lui adresse Antonio Fuentes, est pris par le taureau Matajacas. Il agonise pendant quatre jours, meurt le 17. Son corps est exposé dans une chapelle ardente qui va justifier l’épithète. Elle brûle. Le cadavre de Montes part en fumée. Les « anarchistes de la tauromachie » apprennent la tauromachie à travers une pratique prohibée et marginale, qui est en même temps comme une cérémonie du désespoir et de la révolte adolescente comme l’étaient les courses de voitures des jeunes rebelles de La Fureur de vivre. Eux traversent le Guadalquivir pour toréer la nuit les taureaux qui broutent sur les pâturages de la Tablada. Tauromachie subreptice. À ce « jeu » initiatique de clair de lune de toreo braconnier et de coups de corne et, à une époque où la Guardia civil flingue à coups de Mauser ces jeunes toreros nyctalopes et furtifs, Juan Belmonte devient « figura » de la bande pour avoir toréé une nuit un grand taureau avec un veston fripé. Il ne s’agit pas d’anecdote. Belmonte crée là-dedans, nuit après nuit, dans la poussière ce style révolutionnaire qui va, par son statisme, bouleverser les formes taurines fondées alors sur l’esquive. Un style qui s’enracine sur des impératifs quasiment topographiques et stratégiques. Il ne faut pas perdre le taureau dans le noir, donc se coller à lui, bouger le moins possible, le diriger le plus longtemps. Face à ses copains recroquevillés dans l’herbe, le froid et la peur de la Guardia civil, Belmonte forge le toreo moderne, celui qui dorénavant se met en travers de la charge du taureau et la pétrit sur son bas-ventre. Les « anarchistes » resteront dans leur rébellion. Belmonte orientera la sienne vers la corrida. Devenu richissime, idolâtré, respecté, divinisé il enverra dans les prisons où leur rébellion les a conduits du tabac et de l’argent à ses anciens complices, toreros clandestins et fugaces passés du furtif au captif. [...] Toreo de stupeur Sur la genèse de sa personnalité et donc de son style taurin, la biographie de Chaves Nogales, traduite par Antoine Martin, abonde en détails qui éclairent les valeurs sensibles de son toreo. Un toreo mélodramatique, un toreo de stupeur et environné de mort. De Belmonte, ses contemporains disaient qu’il fallait se dépêcher d’aller le voir. La stupeur et la mort impriment d’ailleurs son premier souvenir d’enfant. Peut-être « enjolivé » ou « ressuscité » pour les besoins de la cause, c’est-à-dire de sa propre statue. Belmonte a deux ans. C’est un dimanche de mai 1894. Il se promène avec ses parents dans une calèche. Tout à coup, la rue se remplit de drame et de désolation. Un homme s’approche de son père et lui dit : un taureau, à Madrid, vient de tuer Espartero. Belmonte confiera à Chaves Nogales que le désordre et l’impression de désastre provoqués par la nouvelle sont restés dans son esprit. Belmonte n’est qu’un tout petit enfant, il ne sait ni ce qu’est un taureau, ni qui est Espartero, mais il se rend compte que le ciel vient de tomber sur la tête de Séville et que lui est tout seul : ses parents sont partis aux nouvelles et l’ont laissé sur la calèche. Un autre ciel lui tombera sur la tête en pleine partie de poker le 16 mai 1920. On lui apprend que son ami, son rival, son double autre Joselito, vient d’être tué par un taureau à Talavera de la Reina. Il n’y croit pas, il se met en colère, il doit se rendre à l’évidence, il est comme foudroyé. Il s’effondre en larmes, ses familiers pleurent, ses domestiques pleurent. Il a l’impression que c’est pour lui qu’ils sanglotent. Il sent « passer sa propre mort ». Sur sa carrière proprement dite de « monstre » de la tauromachie et sur son extraordinaire et féconde rivalité avec Joselito qui va partager l’Espagne et les intellectuels en deux, entre belmontistes et gallistes, il s’étend moins que sur son enfance et son adolescence comme s’il avait saisi que l’essentiel dans une statue et un mythe, c’était le socle. Il fait pourtant quelques très personnelles révélations sur son penchant pour la folie mexicaine, son goût du morbide et la tentation du suicide que la lecture d’une œuvre de d’Annunzio fit naître en lui. Sa propre tauromachie et ses grands triomphes, il préfère les évoquer par le biais de la drôlerie ou de l’anecdote. Ainsi, la désormais historique corrida de mai 1917, avec les cinq légendaires véroniques données sans rompre, sans bouger et qui sont à la tauromachie contemporaine ce que « les Demoiselles d’Avignon » sont à l’art moderne. Cinq véroniques sans rompre, oui dit Belmonte, mais surtout cinq corridas sans dormir. L’écrivain, Ramon del Valle Inclan, qui était belmontiste, lui a dit un jour : « Juanito, il ne te reste plus qu’à mourir dans l’arène », sous-entendu pour devenir un vrai dieu. Ce à quoi, le laconique Belmonte a répondu : « On fera ce qu’on pourra Don Ramon. » Ce n’est pas faute d’avoir dévisagé et respiré la mort entre leurs cornes, mais les taureaux l’épargneront inexplicablement. Le post-belmontisme sera sanglant. À vouloir toréer comme lui dans le terrain où il se mettait, beaucoup de ses imitateurs trouveront la mort. Sans la chercher. Belmonte, en plein désespoir amoureux à 70 ans, la cherchera sans la trouver, le 7 avril 1962. Il se rendra chez un ami ganadero, lui demandera de le laisser seul avec son plus gros taureau. Refus. Il se suicidera le lendemain d’un coup de revolver, après avoir chaussé ses éperons dans sa propriété de Gomez Carbeno, près de Utrera, la petite ville andalouse de la province de Séville qui porte sur ses armoiries un cheval et un taureau. |