Transfuge, mars 2005, n°6 par Charles Ruelle Thomas Jonigk plonge au cœur de la conscience divisée des êtres violés, afin d’en dégager le trouble, la violence et la sensibilité. Rares sont les livres qui génèrent un tel sentiment de malaise. Peu importe qu’il sente bon ou mauvais, un texte intéressant est un texte qui sent. Jupiter dégage une odeur nauséabonde : émanations de vomi, de thon pourri, d’excréments, d’urine et de sperme viennent dès l’ouverture envahir nos narines. Ici, l’odeur provient des toilettes publiques et des bars où le jeune Martin dit jouir de ses rencontres avec des hommes de passage : des viols, en fait, qui ne disent pas leur nom, car Martin n’arrive pas à dire « non ». Pourquoi en serait‑il autrement si pour lui, la pénétration est un don, une marque d’attention ? Plus tard, la droguerie de Jurgen semble offrir au jeune homme un espace plus confortable. Là, les étiquettes paraissent marquer les prix comme des corps à la morgue : à côté, un « petit nid douillet » où Martin, avec son « mari », tente de redonner vie à un foyer d’amour. Hermann et Heinrich, deux énormes chiens, sont de charmants enfants. La fille de Jurgen, quant à elle, subit les attentions pédophiles de son père comme un témoignage d’amour. Après tout, « l’être humain n’a de sens que si l’on peut s’en servir ». Déshumanisé à l’extrême et régi par les normes des sociétés de consommation – prix, dates d’expiration, publicités –, l’univers de Martin est avant tout celui d’un être chez qui le viol et les humiliations de l’enfance ont auguré un profond déséquilibre psychique. Incarnant ainsi le point de vue d’une victime qui se pense coupable – et dont la nonchalance presque joyeuse trahit de profondes angoisses – le narrateur tente de banaliser son malaise pour mieux s’en libérer. À l’absence d’amour, la boulimie sexuelle est‑elle toutefois un remède efficace ? L’amour de soi n’est‑il qu’une question d’habitude ? La réponse tient alors dans les vomissures, l’automutilation et les comportements schizophrènes qui accompagnent au quotidien Martin. Poussant à l’extrême le processus de dépersonnalisation du jeune homme, Thomas Jonigk intègre à son roman un chapitre dramatique, où s’exhibe le conflit des personnalités du héros avec son autre « moi ». C’est toutefois quand il fait jouer la suggestion contre l’évidence de la dualité psychologique, dans les silences et les non‑dits, que Jonigk excelle. Son texte dépecé laisse vivre des phrases simples et brutes qui tombent les unes sous les autres, telles une cascade asséchée. Ici, le flot jaillit à petit débit, sans que Martin ait choisi d’ouvrir les vannes de sa parole. Les règles de l’inconscient dictent ainsi au texte sa concision, expression privilégiée d’un verbe difficile, refoulé et camouflé sous un semblant d’indifférence. L’auteur prend le parti de la dissimulation et de l’apparente désinvolture contre celui de la souffrance dévoilée. Il nous livre un cadavre sans chair. Au lecteur, ensuite, d’aller gratter la moelle et les articulations, l’essence pure des émotions d’un être qui dissimule ses maux. Sans doute y trouvera‑t‑on un gouffre sombre et dérangeant, mais pas le moindre lit de polémique. La vision pessimiste de l’auteur sur le devenir des victimes de la pédophilie – auquel la forme du récit, structuré comme une boucle, donne l’expression d’un éternel retour au même – vient au contraire souligner la difficulté, pour les enfants violés, à sortir du cycle de la culpabilité. Quand bien même toute vie serait semblable à celle de Jupiter, profondément joyeuse et nourrie de biens, elle revient sans cesse sur les points déjà franchis de son orbite. En dehors, il y a seulement le chaos auquel tout homme, victime ou coupable, répugne. Art presse, mars 2005 par Laurent Goumarre Il me faudra un jour comprendre pourquoi et comment je me spécialise dans la critique des premiers romans, je me disais à la lecture de Jupiter (1999), premier roman donc – je l’apprenais en 4 e de couverture – de l’auteur de théâtre allemand Thomas Jonigk (1966). Peut-être la vanité de poser la première interprétation, d’arriver en terrain vierge et de déposer sa marque ; sûrement le souci de découvrir comment ça marche, le premier pas dans le roman, comment chacun trouve le moyen de s’avancer à découvert et pour la première fois en littérature et, c’est moins glorieux, d’en chercher systématiquement le faux pas, nécessairement constitutif. Car tout vrai premier roman est construit sur ce que j’appellerais son point de folie. Quelque chose dans le texte doit rendre compte de sa première fois, comme s’il lui fallait s’acquitter d’une taxe de passage en littérature. Quelque chose « cloche », je ne trouve pas d’autre mot, qu’il me faut absolument identifier ; ma relation au livre est de cet ordre : relever – et je donne aussi un mouvement physique à ce terme – ce qui ne va pas. Or, quelque chose ne va pas, ne tourne pas rond dans Jupiter de Thomas Jonigk, je me disais en lisant la 4 e de couverture, qui pose d’emblée problème. Car on y apprend ce qu’on aurait aimé découvrir par soi‑même, le genre de détail qui relance la lecture et appelle l’interprétation : ici la construction en boucle du roman, puisque « l’impossibilité à sortir du cercle infernal engendré par la relation au père apparaît dans la clôture vertigineuse du texte, dont les dernières phrases sont aussi les premières ». Dont acte. Voilà que l’éditeur réglait définitivement son compte à la lecture traditionnelle qu’on aurait pu avoir du texte. Pourquoi nous priver de cette découverte ? Plutôt que de parler de gaffe éditoriale, j’y voyais l’invitation à déplacer ma lecture, à ne pas taire de cet effet de clôture l’Événement de ce premier roman. Il me faudrait trouver mon point de folie ailleurs que dans ce retour des premières phrases, que je lâchais à regret, d’autant que, me reportant immédiatement en dernière page, une ultime dramatisation appelait mon attention : un mot coupé, une phrase inachevée, suspendue dans un impossible passage à la ligne : « Lorsque j’entrai dans l’établissement, il s’était déjà vidé, à l’exception de deux ou trois clients. Ce ne pouvait donc pas être de ma faute, pourtant l’impression me gagna que Pedro, le patron, me regardait d’un air accusateur. Pedro est un tra- » Mieux valait se demander ce qu’était Jupiter. Un premier roman donc, mené par un narrateur, jeune, 19 ans, homosexuel, chômeur, manifestement psychotique, qui au hasard de ses errances sexuelles et de ses viols, trouve refuge en Jurgen, propriétaire d’une droguerie et de deux chiens. Lequel Jürgen est aussi le père incestueux d’une petite Gabriele qui « la fois où je la vis à la droguerie, était enveloppée d’au moins quatre couches différentes de collants, de socquettes, de pull‑overs, de gants et de châles, raison pour laquelle je l’avais d’abord crue obèse, ce qui pour une fille est particulièrement grave car elle n’est pas prise en considération par les hommes et est sans valeur pour la vie ». Cet inceste éclaire la relation homosexuelle entre Jürgen et le narrateur, lui‑même violé par son père à l’âge de deux ans, à moins que ce ne soit le contraire : « Mon lourd pénis bat contre sa colonne vertébrale. Je me demande si je dois l’introduire dans mon père avant que celui‑ci se mette à grandir et essaie de devenir un être humain, et ne m’appartienne plus. […] Père dit qu’il avait été impuissant contre moi. Oui n’importe quel enfant de deux ans avait le don d’entortiller un homme adulte autour de son petit doigt. J’avais disait-il, consciemment eu recours à mon sexe. Je l’avais ensorcelé, j’avais blessé ses sentiments, et je le savais très bien. » Inceste, viol, pédophilie, ce n’est pas la première fois que ces motifs traversent l’écriture de Jonigk. Täter (Malfaiteurs), Asem, autant de pièces de théâtre qui mettent en scène des familles incestueuses jusque dans leur prise de parole, car c’est le langage qui se trouve mis à mal. Quelque chose ne peut se dire qui opère une fracture dans le langage. Les enfants de Täter ont beau hurler pendant les viols, il n’y a personne pour entendre les cris, et s’il devient malgré tout possible de nommer l’abjection, alors c’est tout le langage qui se trouve entraîné à sa perte. Jupiter s’articule autour de ce trou. Son narrateur ne peut nommer un objet sans en donner la composition, le prix, les mérites, sans en réciter le mode d’emploi. Toute tentative de description est immédiatement médiatisée par un discours commercial ou scientifique, qui aurait pour but de coller au réel, de ne pas laisser de manque entre l’objet et soi. Et quand il s’agit de se nommer, il faut attendre la page 57, qui met en place une stratégie au détour d’une relation de passage : « Il m’appela par mon nom : Martin. » Phrase suivante : « Martin parlait avec lui… » Voilà : Martin devient le personnage à la troisième personne du narrateur. Je lisais là non seulement un dédoublement psychotique, mais bien le point de folie de ce premier roman. Martin en personnage du narrateur, fonctionnait comme la marque de l’écriture schizophrénique de Jonigk. S’il était question d’inceste dans Jupiter, on ne pouvait le limiter aux liens entre les personnages. Non, l’inceste était au cœur du dispositif littéraire, d’un premier roman qui, malgré lui, laissait apparaître ses origines théâtrales. Dès lors, l’événement romanesque n’était plus cette phrase reprise et coupée en fin de texte, judicieusement dénoncée en 4 e de couverture, mais les pages 105 à 110, soit l’irruption d’une mise en scène dramatique, comme un réflexe qu’on ne peut contrôler, le dédoublement moi/Martin littéralement exposé sur le mode théâtral : « Martin (intemporel) : Tu me violes. / Moi : Moi ? /Martin : Tu me violes /Moi (hors de lui) : Je ne te viole pas. Tu te l’imagines… » Le théâtre qui viole le roman : je l’avais, mon point de folie. Si Jupiter n’était pas le premier pas littéraire de Jonigk, il n’en était pas moins son premier roman foudroyé par sa psychose théâtrale. Chronic’art par Morgan Boedec Tageblatt, février 2005
Enfin de vraies nouveautés
par Marie-Stéphane Devaud
En cherchant bien, on trouve : Thomas Jonigk et Hélène
Frappat, avec leurs œuvres insolites et parfaitement maîtrisées,
tranchent sur ce que la littérature est devenue aujourd’hui.
Il faut bien en convenir, dans notre société du spectacle
généralisé, la télé-réalité, avec son lot d’émissions-déballages sur la
vie privée, a initié une mode où, désormais, tout un chacun peut livrer
en pâture les secrets qui pèsent sur son existence, sachant que les
coulisses de l’humaine condition sont bien souvent riches de dérives.
La littérature n’a pas résisté à cette montée en puissance de la
surexposition de soi, et l’on a pu noter depuis les dernières années du
XX e siècle une moisson de publications torsadées d’aveux
toujours plus consistante, que le gotha de la critique s’est accordé à
traiter, lorsqu’elles échappaient à la catégorie déjà identifiée du
roman autobiographique nominal, d’« autofictions ». L’embêtant,
toutefois, dans cette recomposition aventureuse des sphères du privé et
du public où l’intimité se trouve métamorphosée en « extimité », c’est
qu’il ne suffit point de revendiquer le besoin de se dire pour faire
commerce du dévoilement de soi. Sans sa virtuosité de plume, en effet, La Vie sexuelle de Catherine M.
aurait-il, par exemple, rencontré un tel succès ? Assurément non. En
choisissant de donner à lire le tableau détonnant de sa vie, la
directrice d’ Art press, Catherine Millet, qui n’a pas manqué de
déranger les partisans du roman puritain au canevas éculé, s’est
révélée un excellent écrivain.
Si la forme personnelle a donc désormais atteint toute sa
légitimité ainsi qu’une assise institutionnelle sans précédent, il n’en
reste pas moins qu’elle demeure une pratique littéraire, qui,
précisément, à l’encontre de ce que l’on pourrait penser, n’est pas à
la portée de tous. Construire un livre autour de soi, pour qu’il ne se
cantonne pas à « une merde de témoignage », belle formule avec laquelle
s’est débattu le « sujet Angot » pour son Inceste, donc, construire un
livre autour de soi sans qu’il ne tombe dans tous les clichés
sentimentaux, dans la caricature du mauvais roman familial -
désespérément inépuisable –, voilà peut-être l’un des exercices
d’écriture les plus difficiles qui soit. C’est qu’il faut donner forme,
voix à sa blessure, trouver le moule d’une composition susceptible de
consacrer l’unicité de son histoire, sachant que, désormais, les
étalages des librairies regorgent de ces « autofabulations » dont la
lecture ne laisse, au final, malgré l’indéniable pointe de voyeurisme
qui nous est constitutive, qu’une lassitude pour l’exaltation
narcissique dégagée par ce règne de l’intériorité.
Aussi est-il juste de toujours saluer ces petites maisons
d’édition qui ne flirtent pas avec le tourniquet commercial et
poursuivent, loin des tapages médiatiques insipides s’annonçant avec la
même régularité que l’arrivée de la grippe, un authentique travail de
découverte d’auteurs. Chez Verdier, on peut ainsi lire Jupiter,
le premier roman décapant de Thomas Jonigk, un jeune auteur allemand
très en vue pour son œuvre théâtrale, et librettiste d’opéra de
surcroît. Est-ce de ces activités créatives entremêlées que son livre
tire cette langue au fil du rasoir, dont on sent la respiration
palpiter, s’étouffer dans des phrases lapidaires pour ensuite chercher
leur élan, leur issue dans le rectangle de la page ? « Trop d’air n’est
pas bon pour mes voies respiratoires. »
En douze chapitres, Jupiter, titre sans ambiguïté
pour les amateurs de mythologie – c’est le dieu des dieux qui a tué son
père, Chronos ! –, nous immerge dans le météore de l’espace mental de
son narrateur, Martin : un espace construit, détruit, par le cocon
parental qui a contribué, comme il se doit, à la norme socio-économique
de la politique familiale allemande (ou autre, d’ailleurs). Les
descriptions sont d’autant plus percutantes qu’elles sont succinctes et
comme aseptisées. Par exemple : « Une mère est une femme, qui, de
ventre sait ce qui est bon pour propre son enfant. » Et puis, pour le
père, le foyer de cette mise à nu qui se transmue, dans des phrases en
rafales, en mise à prix, aussi disloqué qu’aient pu vous rendre les
abus destructeurs, à ce point extrême où Martin, violé par son géniteur
dans ses jeunes années, devenu homosexuel, se reproche de ne pas être
une victime consentante. Ici, donc, point de « merveilleux malheur »
ouvert par la résilience, mais le constat, rendu à la perfection par la
structure éclatée du livre, d’une identité fracassée. Retenons ces
propos glacés : « Peut-être un jour je voudrais avoir envie de quelque
chose » et « la sécurité ne me semblait accessible qu’au moyen de
l’invisibilité, que visiblement je n’obtiendrais jamais. » On sort de
cette lecture paralysé par l’effroi d’un tel vertige. […]
La Revue littéraire, Février 2005
par Sophie Bogaert
Ce n’est pas vraiment que Martin aime
les hommes ; d’ailleurs, il a du mal à savoir ce qu’il aime, et ce
qu’il est. Son passé, lui aussi, est un peu flou : « J’ai eu une
enfance heureuse dont je ne parviens pas à me souvenir. Mais je sais
que c’était le bon temps. » Martin, à dix-neuf ans, a trouvé un moyen
de survivre : le déni. Il veut avoir oublié que son père abuse de lui
depuis qu’il a deux ans ; il ne veut pas non plus savoir pourquoi
Jurgen, dont il tient la droguerie et promène les chiens, est « l’homme
de [sa] vie ». Ce n’est donc que vers la fin du récit qu’on apprend que
le comportement de Jurgen avec sa fille de quatre ans répète
étrangement celui du père de Martin avec son fils.
Afin de continuer d’exister malgré ce corps dont on lui a fait
comprendre, depuis toujours, qu’il ne lui appartenait pas, le narrateur
de Jupiter confond le subi et le désiré, l’amour et l’extorsion
brutale. D’ailleurs, Jurgen le dit lui-même : tout est affaire de point
de vue. « Que devienne donc victime celui qui décide de gémir devant
son violeur. Mais que devienne amant celui qui décide d’éjaculer sous
ce même violeur. » Ni bourreau, ni surtout victime, c’est donc dans la
condition d’ « objet » que Martin trouve la place la moins
inconfortable. Au prix, sans doute, d’une scission intérieure que le
récit dévoile en crescendo « Martin » et « Moi » s’observent, se
haïssent, se maudissent, se réconcilient parfois brièvement, tandis que
le corps reste insensible aux pires avanies. La narration distanciée,
souvent littéralement glaçante, dit à quel point la violence extérieure
est intériorisée par Martin. Rien de mauvais ne peut advenir de ceux
qui, d’une manière ou d’une autre, lui témoignent leur attention ; le
danger le plus grand est celui de la culpabilité et de la honte.
Il faut alors recourir à l’apparence d’ordre pour se
préserver de l’écroulement qui menace, tout au fond : ranger encore et
encore les piles de boîtes sur les étagères de la droguerie, apprendre
par cœur la liste des composants des différentes lotions buccales,
veiller avec un soin maniaque à la propreté du corps et à sa bonne
tenue vestimentaire. De même, il importe de surveiller son langage en
toute circonstance, en recourant aux locutions toutes faites ou à la
généralisation afin de préserver envers et contre tout la « pureté
cristalline du monde social ».
À travers cette langue à la raideur étrange, aux accents
de contrainte et de convention, l’auteur poursuit son œuvre (déjà
engagée dans ses pièces de théâtre, puisqu’il est avant tout dramaturge
et metteur en scène) de dénonciation d’une société marchande et
formaliste, qui sait trop bien se garder de tout dérangement
intempestif. Pour Martin, commerce et sentiments s’équivalent, puisque
« l’être humain n’a de sens que si on peut s’en servir. [...] Celui
pour qui il n’y a pas de demande n’existe pas ». Le roman mêle ainsi
explicitement perspective politique et discours sur l’intime, au point
qu’on peut lire l’histoire singulière de Martin comme la métaphore
d’une conception sociale. Ainsi, le père ne fait qu’appliquer la
logique endogame de toute famille bourgeoise, et la componction
moraliste avec laquelle elle entend proscrire la liberté ; la
monstruosité de l’inceste met au jour celle de la famille, qui force
l’individu à reproduire le modèle qu’elle a érigé en absolu
(reproduction dont s’acquitte sagement Martin, en choisissant pour
amant une seconde figure paternelle).
La fin de Jupiter figure alors, par sa clôture,
l’impossibilité de tout nouveau départ comme celle de toute révolution.
Malgré l’arrestation de Jurgen, et une ébauche de prise de conscience
de la part de Martin, celui-ci relance le cercle infernal de sa vie :
la dernière phrase du récit, inachevée, est rigoureusement identique à
la première.
Mais on aurait tort de soumettre le roman à de trop
évidentes lectures politique ou psychanalytique ; plus sourdement, s’y
joue une incertitude radicale liée à la nature du langage, qui barre la
route au dogmatisme. On décèle ici la grande proximité entre le propos
de l’auteur et celui que son traducteur, l’écrivain G.-A. Goldschmidt,
expose dans son plus récent ouvrage (Le Poing dans la bouche,
Verdier). L’usage que fait Martin de la périphrase ou de l’antiphrase,
son hésitation têtue à nommer le crime disent par-dessus tout que les
mots qui permettent de classer et d’ordonner le monde sont aussi le
grand vent qui manque à chaque instant de le renverser. C’est en cela
sans doute que Jupiter constitue une véritable proposition
littéraire bien que « l’érection [en dise] plus long que mille mots
d’une langue qui se donne pour interrogatrice et imprécise », il faut
pourtant se frayer un chemin entre ordre et désordre et donner à la
parole une chance de vaincre la réification.
Libération, jeudi 4 novembre 2004
L’attraction de « Jupiter »
par Mathieu Lindon
Jupiter est le premier roman spécial d’un auteur de
théâtre allemand né en 1966. En quoi est-il spécial ? Peut-être par son
aspect épouvantable, en particulier sexuellement parlant, le narrateur
étant manifestement un jeune homosexuel masochiste qui rencontre ses
maîtres. Mais on sent bien que le sexe reste secondaire au sein même
des relations physiques et que le caractère affreux du texte est
contrebalancé par son comique. Le masochisme est créateur d’ironie. Le
narrateur lui-même se divise schizophréniquement en deux, celui qui dit
je comme tout narrateur qui se respecte mais ne se respecte pas, et
Martin qui a tout du narrateur sauf sa capacité à prendre son discours
en charge. Le narrateur se sent « exploité et sale » quand Martin et un
amant font l’amour sans qu’il jouisse. Il tâche d’être le comble de la
correction au sens où on dit « politiquement correct ». Il est donc le
comble de la soumission, comme s’il se démenait pour être « vitalement
correct » et que cet espoir de normalité débouchait évidemment sur une
exception aberrante. La façon dont Jupiter décrit la folie par un
déséquilibre général du texte fait un peu penser à celui qu’a établi
Thomas Bernhard dans Perturbation, son deuxième roman.
« L’établissement s’était déjà vidé avant mon arrivée, à
l’exception de deux ou trois clients. Ce ne pouvait donc pas être de ma
faute, pourtant l’impression me gagna que Pedro, le patron, me
regardait d’un air accusateur. Pedro est un travailleur étranger. Il
vit parmi nous, et je n’ai rien de péjoratif à dire sur lui. » Ce sont
les premiers mots du livre et ce seront les derniers. On voit que le
narrateur est sur la défensive, il ne veut rien faire ni avoir fait de
mal. Il a la chance d’être dans un monde où il sait ce qu’il faut dire
de tout. La politique et la publicité lui ont investi pareillement le
cerveau. Il ne peut pas parler d’un jus d’orange sans en préciser
immédiatement le prix et les avantages diététiques, et sa mère
elle-même est révoltée contre les programmes de télévision. « L’industrie de divertissement occidentale contribue de
façon fatale, dit-elle, à la mise sous tutelle des masses dépouillées
de leurs droits. (...) Mère trouve qu’il est temps de se dresser contre
l’injustice sociale dans le monde. » Le narrateur relaie tous ses
discours, cherchant seulement à s’y fondre, à ne pas faire de vagues.
Tout lui est savoir. S’il est question de sexualité, il peut disserter
sur le nombre de spermatozoïdes « catapultés par le conduit séminal et
l’urètre » lors de l’éjaculation et préciser ce qu’il en est des «
vagues péristaltiques » et de la « musculature extraordinairement
puissante » du conduit séminal. « Je suis contre la fin du monde »,
dit-il aussi en une phrase à la fois poignante et grotesque, le comique
satirique de Jupiter n’en désamorçant pas l’aspect le plus violent.
D’autant que la dénégation, l’inversion sont des modes d’expression
familiers au narrateur.
Cela donne des scènes assez étranges quand il est question
de sexe et que le narrateur est inviolable puisque toujours soumis,
qu’il évoque son admirable capacité à sucer dans les toilettes jusqu’à
satisfaction de « l’autre » en y apportant un simple bémol : « Seule la
fragilité de mes genoux pose problème, une faiblesse dont j’avais à
souffrir dans ma petite enfance déjà. Peut-être devrais-je toujours
avoir avec moi par précaution un coussin utilisable comme support. »
Des scènes d’incestes et de viols hantent le livre, mais pas comme on a
l’habitude de les lire. « De plus, Jürgen m’avait interdit d’être
victime. Tout était affaire de point de vue sur quelque chose, dit-il.
Que devienne donc victime celui qui décide de gémir devant son violeur.
Mais que devienne amant celui qui décide d’éjaculer sous ce même
violeur./À quoi bon faire des victimes, si ça marche aussi autrement ?
dit-il./Avec des hommes pour amants, qui eut encore avoir envie de
violeurs ? dit-il. » La réponse du narrateur est : « Je ne suis pas
victime./Je suis objet. »
Une scène encore plus étonnante est celle où le narrateur
petit garçon viole son père dans la baignoire. « Mon lourd pénis bat
contre sa colonne vertébrale. Je me demande si je dois l’introduire
dans mon père avant que celui-ci se mette à grandir et essaie de
devenir un être humain, et ne m’appartienne plus. » Et Martin qui
intervient un peu plus tard. « "Que veut dire abus sexuel ? Que veut
dire violence sexuelle ?" continue Martin en incitant mon père à ne pas
s’énerver. "Il est normal que père et fils aient ensemble des relations
sexuelles. C’est la règle et non l’exception. Je ne vais pas me
justifier de quelque chose qui est si largement répandu et accepté par
tout le monde. Arrête de parler d’abus, ce n’est pas l’exception, c’est
normal. Les millions d’auteurs de ces faits ne peuvent pas voir tort
!"/ Père pleure./ Il n’est qu’à un jet de pierre de moi. » Plus tôt, le
narrateur a écrit : « Je ne suis pas coupable, mais je me sens
coupable./En réalité, coupable et non coupable, on ne peut pas
distinguer. » Jupiter est un roman d’autant plus drôle que le malaise serait trop fort si on n’en riait pas.
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